‹ Physiologie du langage graphiqueChapitre 3 sur 6 · SA M ARGUE · texte numérisé non relu

SA M ARGUE

pour l'écriture usuelle ; de là. la eursive qui Tut une abréviation de l'alphabet phénicien, de même que cet alphabet tiré, suivant toute probabilité, des sanctuaires de l'Egypte, était déjà une abréviation de l'hiéroglyphe. Quant à la transformation symbolique du signe, son évidence est telle qu'il suffira de l'énoncer. On sait que l'hiéroglyphe n'a pu donner l'alphabet qu'en changeant de nature, je veux dire en renonçant à son individualité propre, pour prendre une valeur conventionnelle purement phonétique.

Signalons enfin une dernière analogie. Nous nous sommes longuement étendu, dans l'étude du langage phonétique, sur les influences que chaque idiome reçoit à la fois de la race, du sol, du climat, en un mot du milieu dans lequel il se développe. L'individu se reflète dans l'intonation et le timbre, la nation dans l'agencement de la phrase, le ciel et la contrée dans le mot. Ces considérations nous ont amené à partager les langues en deux vastes groupes, langues du Midi cl langues du Nord : les premières, sonores, harmonieuses, riches en cadences poétiques, en développements littéraires ; les secondes, sévères d'aspect, peu sensibles à l'euphonie, mais rachetant cette pauvreté extérieure par l'essor philo-

sophique et scientifique qu'elles ont Imprimé à l'humanité. Toutes ces influences se retrouvent plus ou moins marquées dans le langage graphique. L'action du milieu, évidente dans l'hiéroglyphe, se continue en s'accentuanl davantage dans les arts plastiques qui en dérivent, peinture, sculpture, architecture. La personnalité humaine se dessine dans la hardiesse ou l'indécision du trait, et le génie de la race se manifeste par la manière dont elle exprime ses idées et ses aspirations, soit sur la toile i soit sur la pierre, soit avec l'alphabet.

On peut pressentir quelle est l'influence du sol sur le signe d'après ce que nous avons dit de la formation hiéroglyphique. Chaque figure n'étant que le dessin au trait d'un objet du dehors, devait varier avec les contours de cet objet, c'est-à-dire avec la faune, la flore et l'aspect physique de la contrée. Les animaux, les costumes, les armes du Mexique ne pouvaient être les mêmes que les animaux, les costumes, les armes de l'Inde ou de l'Egypte. Ce reflet de la physionomie locale sur le - langage graphique,

effacé dans les caractères alphabétiques qui ne sont plus que des signes de convention, reparait tout entier dans les arts plastiques.

Prenons d'abord la sculpture. I.e sol tient dans son développement une plus grande place que le génie de l'homme. Pour que cet art se produise, il faut que le pava fournisse d'un côté (tes carrières de pierre, de l'autre, des mines de 1er. Supposons une grande vallée, recouverte par les alluvions vaseuses d'un fleuve comme celles que l'on rencontre dans la zone torride. Faute des deux éléments essentiels, le marbrB et le ciseau, la statuaire s'arrêtera aux figurines en terre glaise que façonnent encore les sauvages de l'Amazone et de l'Orénoque. Mais le fer et la pierre ne suffisent pas toujours. Il faut que la matière cède à l'action du ciseau sans se déliter, et sans offrir une résistance trop grande. Le grès s'effrite, le granit se laisse difficilement entamer : dans le premier cas, tout travail est impossible, dans le second, la gêne de l'artiste se transmet à l'oeuvre et imprime aux figures une raideur, une immobilité caractërisques.

L'Inde el l'Egypte, qui n'oni taillé que le granit n'ont jamais pu donner i leurs statues, le naturel, le mouvement, la vie que la Grèce et l'Italie taisarent jaillir des martres du Pentéiique et de Carrare.

Ces influences du sol se retrouvent d'une manière encore plus sensible dans l'architecture Les temples do l'Egypte et les pagodes de l'Inde dînèrent autant des monuments Eginétiques que le Parthonon des cathédrales du moyen-âgè! Les grandes lignes de l'architecture ayant l'bori- ** P ™ r «"** dans une certaine

mesure, du relief du paysage. La nature gé„|„. gique de la contrée lai impose à la fois les lois de sa construction intérieure et sa physionomie du dehors. Un architecte qui n'a i sa disposition que de la brique ne peut donner à son œuvre l'aspect, les proportions, les contours qu'il lui imposerait s'il maniait le marbre ou le granit Les majestueux piliers de l'ordre dorique les .

plus sveltes de l'ionique ou du corinthien, supposent un pays riche en carrières de pierres. Ces pierres, appellent un entablement

c'est-à- dire tout un système de lignes horizontales. Si le pays n'a pour matériaux que l'argile on le caillou, la construction précédente devient impossible. Le plan entier de l'édifice en est affecté. Le plein cintre ou l'ogive remplace les larges assises de pierres, les lignes horizontales disparaissent devant les arcades de la voûte. On sait enfin que le relief définitif d'un monument dépend aussi du climat. Ce climat c^t-it sec, on recouvre l'édifice d'une terrasse comme dans l'Orient ; est-il pluvieux, on mot à la place deux plans légèrement inclinés, d'oii le fronton triangulaire grec. Doit-on, au contraire, tenir compte d'hivers rigoureux, les deux plans se relèvent pour empêcher l'accumulation des neiges.

Passons à la peinture. Ici se présente un nouvel élément, le coloris, dans lequel se reflètent à la fois le ciel, le climat, le paysage, on pourrait dire la nature entière. Aussi, voyons-nous cet art clianger de physionomie et de caractère avec chaque pays. Nous avons l'école italienne, i'école espagnole, l'école française, l'école anglaise, l'école flamande, l'école

hollandaise, l'école allemande ; bientôt nous aurons l'école russe, tandis que si les chefsd'œuvre de la Grèce antique nous étaient parvenus, nous .aurions encore une école hellénique. Chacune de ces écoles n'est que l'expression, ou, si l'on aime mieux, le reflet du milieu dans lequel elle se développe. On peut, comme pour les langues, les ramener à doux groupes, groupe du Nord et groupe du Midi. Des tons chauds, des couleurs éclatantes, uu paysage inondé de lumière, des figures bronzées, des personnages demi-nus rappellent ces contrées méridionales où le soleil dore les objets, brunit l'épiderme, dispense de vêtements. Un ciel pâle, des lignes indécises, des horizons brumeux, des carnations splendides, encadrées dans de vastes houppelandes accusent, au contraire, les influences d'un climat sombre et froid, par suite des régions montueuses, ou de^ zones septentrionales.

L'individu se reflète dans tous les modes du langage graphique. Personne n'ignore qu'un œil exercé peut nommer, à la vue d'un tableau, l'artiste qui l'a exécuté. Il en est de même de

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l'écriture. La personnalité humaine s'y imprime d'une fa^on aussi nette que dans la voix. On sait que le son de la voix permet de distinguer un liomme d'une femme, l'enfant de l'adulte, l'adulte du vieillard, l'homme de salon de l'homme des faubourgs, les étrangers des natio- .naux. Une simple parole suffît pour faire reconnaître des gens qu'on n'a pas vus depuis des années. Le langage écrit offre la même cerlitude d'induction. Une enveloppe de lettre fait deviner sur le champ ta personne qui vous l'adresse. Il est tout aussi facile de préciser l'âge, le sexe, la condition des individus. Les traits sont-ils gauches, indécis, mal formés, vous les attribuez à un enfant ; l'écriture de l'adulte est ferme et sure, celle du vieillard in.Hiiiilnl.Uinlt 1 . lies caradmis fins, déliés, peu nourris, trahissent une main féminine. Un homme lettré se reconnaît li l'allure dégagée de sa cursivo, tandis que les gens peu familiarisés avec la plume, hésitent et tracent des lettres incertaines.

C'est dans l'alphabet considéré non plus dans sa physionomie extérieure, mais dans sa structure intime que se dessine ie génie des peuples. Nous avons démontré que la phrase laisse pressentir dans l'agencement de ses termes, le degré d'énergie intellectuelle propre à chaque race. Le sauvage accouple ses mois sans les cimenter, l'aryeu les unit dans une architecture aussi élégante qu'ingénieuse. Chez l'un on ne voit qu'une ébauche de l'idée, chez l'autre vous apercevez un dessin achevé. Ces différences dans la manière de tisser les formes orales de la pensée, se retrouvent dans les méthodes créées en vue do sa transcription graphique, c'est-à-dire dans les divers systèmes d'écriture. Depuis l'hiéroglyphe primitif jusqu'au! caractères sanscrits, les plus parfaits de tous, on peut former une échelle alphabétique dont les degrés correspondent à des termes analogues dans la puissance d'analyse des diverses nations. Le meilleur alphabet étant, sans conteste, celui qui reproduit le plus fidèlement la gamme phonétique, et cet alphabet n'existant que dans la race aryenne, nous retrouvons, cîiez les peuples de

l'occident, cette supériorité que nous avons déjà reconnue dans l'étude des autres modes du langage. Les Sémites, Sa tribu la miea\ douée, après la famille aryenne, possèdent également une écriture basée sur l'analyse des sons ; mais elle laisse entrevoir une certaine infériorité dans la manière intomolèlo dont elle essaie île rendre les éléments phonétiques. La charpente du mol est seule tracée à l'aide des consonnes. Les voyelles sourdes, les apirations tenues, les inflexions de voix, si soigneusement marquées dans le sanscrit, manquent presque complètement dans les caractères hébreux. Les nations de l'extrême orient sont restées à l'alphabet syllabique; la Chine n'a fait que transformer ses hiéroglyphes pour rendre l'écriture plus accessible à la main ; enfin l'Indien u'a pu s'élever au-dessus de la figure de l'objet. On se rappelle que les langues de ces races mongoliques et cuivrées sont également les plus pauvres au point de vue de la construction syntaxique, et accusent le même défaut d'analyse dans les facultés cérébrales de toutes ces peuplades.

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De ce que nous venons de dire sur les rapports qui existent entre le génie d'une nation et l'écriture qu'elle se donne, on pont tirer une conséquence analogue à celle que nous avons énoncée au sujet de la comparaison des idiomes. C'est que la classification des races humaines doit correspondre, dans ses grandes divisions, aux divers systèmes alphabétiques. Nous avons vu, dans le cours de cette étude, que les trois principaux embranchements , caucasique , mongolique et cuivré sont arrives chacun à. un résultat différent dans îa solution du problème ;jrnph.irmc. L'aryen et le sémite, qui forment les deux tribus du premier groupe, ont également deux systèmes distincts, bien que tous deux soient basés sur le même principe et dérivent, suivant toute probabilité, d'une origine commune. Si l'on poursuit ces rapprochements chez [es peuples indo-européen;, on reconnaît que chaque grande r^glcrnéralion politique ou religieuse s'est faronné un alphabet spécial. Nous voyons, en effet, l'alphabet dôvanàgari, l'alphabet persan, l'alphabet arménien, l'alphabet slave, l'alphabet grec, l'alphabet gotbi.

que, l'afphatiel latin. Nous retrouvons ici les divisions établies par les philologues dans la classification des langues, et par i'ettinographie dans la distribution des familles humaines.

Avant de terminer cette esquisse de l'évolution' alphabétique, jetons un coup d'œil sur les rapports qui lient l'écriture aux autres modes du langage graphique. On voit, au premier abord, que chacun d'eus, pris isolément, ne peut traduire qu'une page de l'immense livre de la nature, et que ce n'est qu'en se rapprochant et se complétant l'un l'autre, qu'ils parviennent à don- ; ner des notions précises sur ce qui nous entoure. L'architecture n'a qu'un langage symbolique qui échappe à l'analyse ; 1'indélermination cesse dès qu'on arrive à la sculpture. Toutefois, le domaine de cet art est très restreint, car il s'arrête, pour ainsi dire, à la surface. L'attitude, le geste de la statue indiquent le mouvement, l'action, mais

les yeux fixes, sans prunelles, ne disent rien de ce qui se passe au dedans. Si on veut peindre la passion, il faut faire appel aux procédés de la peinture. On lit mieux sur la toile que sur le marbre, le pinceau a des délicatesses auxquelles h ciseau ne saurait prétendre. Le coloris donne U vie aux chairs, l'expression au visage, et imprime au regard un reflet de la pensée intérieure. En outre le champ de la vision s'agrandissant au gré de l'artiste, à l'aide de la perspective, permet à l'œil de saisir tous les détails d'une scène, toutes les lignes, tous les accidents d'un paysage. Cependant la puissance de la peinture , bien qu'incomparablement plus grande que celle de la sculpture, est également renfermée dans des limites assez étroites. Tout ce qui est en dehors du domaine de l'optique, c'est-à-dire un monde entier d'idées et de choses lui échappe ; il faut alors recourir à l'écriture. C'est le plus complet ei le plus accessible de tous les modes du langage, parce que, calqué sur la parole, il peut, comme elle, suivre la pensée dans ses replis les plus profonds , les plus inaccessibles. Il est

«vident toutefois que l'écriture ne saurait tout exprimer avec la même vigueur ou la même clarté. Son utilité immédiate et presque exclusive se trouve dans l'expression des idées métaphysiques , dans les rapports invisibles des choses, dans l'analyse du monde intangible. Tout ce qui relève de la nature extérieure, tout ce qui ressort de la vision, sera toujours l'apanage du dessin. Les Dieux de l'Olympe, les guerriers de l'Iliade n'apparaissent dans toute leur majesté héroïque que sous les formes empruntées aux arts plastiques. Le dessin est le complément de la poésie. Un ouvrage n'est achevé que lorsque le crayon de l'artiste a donné une figure aux visions du poêle [ou du romancier. Les livres illustrés , qui deviennent de jour en jour plus nombreux, indiquent assez que c'est là une vérité comprise aujourd'hui de tout le monde. Dans certains cas il serait même plus exact de dire que le dessin est la partie capitale de l'œuvre, et que le texte écrit ne sert qu'à relier les divers tableaux qui composent la trame du récit.

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