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Physiologie du langage phonétique

Jusqu’à la lin du dernier siècle, on peut dire que l’etude du langage n’était pas encore sortie Un domaine de la fantaisie. Les a priori des philosophes venant aboutir à des romans comme celui de Court de Gébelin égaraient l’esprit plus qu’ils ne le rapprochaient du but de ses recherches. La méthode de Bacon et de Descartes n’était pas encore descendue des hauteurs de la métaphysique, et il semblait d’ailleurs bien plus simple de construire une théorie complète du langage, en partant d’un principe abstrait comme celui de l’unité de l’espèce humaine, ou de la révélation divine, que de feuilleter patiemment les dictionnaires des divers idiomes, dépouiller

chaque mot de ses flexions grammaticales, et

chercher dans ces rapprochements les lois qui président à la Genèse et à l’évolution des langues. Ce ne fut qu’après l’apparition du sanscrit, (*) et les savants travaux de Frédéric Schlegel, Jacob Griinm, Bopp, Guillaume de Ilumboldt, que les esprits sérieux reconnurent qu’il y avait là, une mine des plus fécondes pour l’historien, des plus intéressantes pour le penseur. Dès lors, nombre d’intelligences d’élite se mirent à l’œuvre. Les découvertes inespérées de Champollion jeune sur la civilisation pharaonique, d’Eugène Burnouf sur le Zend, de Rawlinson, Lassen, Oppert sur

' (") On sait que le sanscrit est la langue sacrée des

Hindous et la plus importante de tout le groupe Indo-Européen par la richesse de ses formes grammaticales. Inconnu en Europe jusqu’à la fin du dernier siècle, il fut révélé par les travaux des philologues anglais de la Société asiatique de Calcutta. Les études sanscrites longtemps négligées en France faute de livres élémentaires, commencent à se répandre, grâce surtout aux ouvrages de M. Emile Burnouf, qui vient de donner un texte sanscrit en caractères européens : la Bhagavad-ÿitd (le chant du bienheureux), un dictionnaire sanscrit également en caractères européens et une grammaire conçue sur le plan de nos grammaires classiques.

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les inscriptions cunéiformes montrent ce qu'on est en droit d’attendre de la nouvelle science. Les études entreprises à la fois en Allemagne, en France, en Angleterre et dans le Nord de l'Europe sur les divers idiomes parlés à la surface du globe, ont déjà redressé nombre d’erreurs qui couraient sur la nature des langues. Au lieu de n’y voir comme autrefois que des choses inertes immobilisées dans une grammaire ou un dictionnaire,, on s’habitue à les considérer comme des êtres organiques doués d’une vie propre. Toute langue offre en effet, dans son évolution historique, trois phases nettement accusées : l’élaboration, qui lui donne naissance, une maturité dont la durée est tracée par le cours des circonstances, enfin le travail de décomposition qui tôt ou tard doit la faire disparaître devant un autre idiome sorti de ses débris. Les phénomènes qui surviennent dans cet organisme à la suite d’un mouvement politique ou social, tel que conquête ou propagande religieuse, offrent non moins de régularité et présentent des sujets d’étude tout aussi intéressants. Suivant que ces

événements surgissent au dedans ou viennent du

dehors, il se produit dans la langue épanouissement

subit, floraison nouvelle, ou bien trouble, arrêt de

développement, végétation anormale, quelquefois

même mort inévitable. Jusqu’ici le principal effort

des philologues s’est porté de préférence sur

l’analyse des idiomes, sur leur dissection anatomique, si l’on peut s'exprimer ainsi, et leurs travaux sont consignés dans la grammaire comparée. C’est la méthode que réclament toutes les sciences naturelles, car on ne peut guère comprendre le jeu des organes, que lorsque le microscope nous en a dévoilé le tissu. Les découvertes qui se sont accumulées depuis un demi-siècle nous semblent aujourd’hui assez nombreuses, non peut-être pour tracer la courbe définitive de la marche des langues, mais pour mettre en relief les traits principaux de leur développement. Dans l’esquisse que nous allons entreprendre 'nous ne nous occuperons que d’un seul des modes du langage, le langage parlé. Le langage écrit a des lois propres qui exigent une étüde à part. C’est pour n’avoir pas tenu compte de ce

SA GE.NESE.

qui revient au premier, de ce qui relève exclusivement du second, que les philologues s’égarent parfois dans des débats contradictoires. La parole et l’écriture sont deux fleuves découlant de la même source, se suivant côte à côte, mêlant même parfois leurs eaux, mais sans jamais les confondre.

Précisons d'abord cc qu'on doit entendre par le mot langage. Pris dans son acception la plus' large, c’est-à-dire comme 1 écho des diverses manifestations de la nature, dans tout être capable de sentir, le langage est moins le privilège exclusif d’une race, qu’un attribut de l’organisation. On peut s’en convaincre en jetant un coup d’œil sur les principales séries animales. L’évidence devient d’autant plus forte qu’on s’élève davantage dans l’échelle zoologique. Les deux classes inférieures, zoophytes et mollusques présentent une vie trop obtuse pour qu’on puisse leur supposer autre chose que des sensations fugitives. La transmission des impressions commence à se dessiner d’une manière assez nette

SA GENÈSE

■chez les insectes. Bien qu’on ne soit pas encore d’accord sur le mode de communication, on ne peut douter que la fourmi , par exemple , ne corresponde d’une manière précise avec les divers membres de sa tribu, toutes les fois qu’il s’agit de transmettre une nouvelle intéressant la communauté, comme la découverte d'un gué, l’approche d’un ennemi, le besoin d’un renfort pour emporter un butin trop lourd. Tant d’observateurs ont vérifié ces divers faits, que tous les naturalistes sont aujourd’hui d’accord sur ce point. Nombre d’oiseaux font entendre des modulations très flexibles et très étendues. La plupart des mammifères arrivent au cri. Ces cris et ces chants que chacun a pu remarquer dans la saison des amours, s’étendent encore à d’autres besoins, tels que l’instinct maternel, et celui de l’association pour la défense commune. Est-il un habitant des campagnes qui n’ait entendu le soir l’agneau réclamant sa mère perdue au milieu du troupeau, et accourant vers elle, dès que celle-ci, inquiète à son tour, ou avertie par le bêlement plaintif, a répondu à l’appel. Chez les espèces

voyageuses ou pillardes, ce sont les sentinelles chargées de veiller à la garde de l’expédition qui avertissent par un cri, dès que le moindre danger menace. Les singes, du moins ceux qui sont le 1 lus rapprochés de nous, présentent un nouveau progrès. Au cri ils joignent certaine mobilité des muscles de la face et des membres antérieurs qui leur donne parfois une expression singulière. On reconnaît déjà là l’ébauche du langage.

L’homme franchit le dernier pas : le mouvement fait place au geste, la physionomie remplace la grimace, tandisque le cri articulé et nuancé devient cet instrument sonore dont la merveilleuse souplesse permet de parcourir la gamme entière des harmonies de la nature.

On peut donc considérer la parole comme la résultante phonétique de toutes les impressions qui affectent l’homme dans le milieu qui l’entoure. Loin de montrer la netteté qu’elle offre de nos jours, surtout dans les langues travaillées des races de l’Occident, l’induction philosophique nous la laisse entrevoir à l’origiqe perdue encore dans le vague et flottant pour ainsi dire entre l’inter-

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jeclion et la pantomime, ou plus généralement entre toute expression mimique ou musicale qui pouvait sortir d’organes jeunes et souples s’essayant pour la première fois. De toutes ces manifestations du langage , la parole devait prévaloir, guidée par cette loi mystérieuse de la nature qui cherche toujours à obtenir la plus grande somme de résultats, avec le moindre déploiement de force. Cette éclosion spontanée des facultés phonétiques marque aussi l’époque la plus féconde dans l’histoire des langues. Car tout aussitôt nous voyons chaque idiome pousser un jet d’une vigueur extraordinaire sur lequel viennent s’enter successivement toutes les branches qui appartiennent à l’immense cycle des signes. Nous allons essayer de suivre cette floraison merveilleuse dans ses principales phases, faisant d’abord abstraction de toute cause perturbatrice qui pourrait en arrêter la marche ou en masquer le déroulement.

Si l’on passe en revue les langues qui ont gardé quelque chose de leur sève primitive, telles

que le Chinois du Chouwen, le Copte des ins-

criptions Pharaoniques, on ne tarde pas à remarquer en elles une physionomie singulière contrastant de la manière la plus étrange avec celle qu’offrent nos langues modernes. Au lieu de mots surchargés de syllabes comme dans la plupart de nos idiomes de l’occident, nous voyons des termes simples que la voix émet d’un seul trait, tenant en quelque sorte plus de l’interjection irréfléchie que dé l’articulation étudiée. Peu ou presque pas d’expressions métaphysiques. Les images sont empruntées à la nature. Nombre de mots offrent encore, malgré le travail des siècles, une analogie frappante de son et pour ainsi dire de couleur avec les objets qu’ils représentent. On voit que l’homme des anciens jours répercutait, à son insu, tout ce qui impressionnait ses organes, et qu’il puisa son premier syllabaire dans les mystérieuses harmonies du milieu qui l’entourait. Plus tard, guidé par des analogies qui souvent nous échappent mais que la philologie retrouve, il donna des notions abstraites aux expressions qu’il possédait déjà et acheva ainsi de mettre à jour tous les matériaux

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■du langage. Certaine école moderne trop préoccupée peut-être de réagir contre le XVIII e siècle qui ramenait tout à l’interjection et à l’onomatopée, prétend, il est vrai, que c’est par des notions abstraites que l’homme a débuté dans la formation de ses idiomes. Ces philologues ne veulent point admettre l’induction philosophique qui guidait leurs prédécesseurs, et ils ne s’aperçoivent pas que c’est également sur l’induction que repose leur manière de voir. Au lieu, par exemple , de faire dériver le mot pecus de la racine pec ou bec qui reproduit le cri de la brebis, ils préfèrent y voir une modification du sanscrit pas, qui signifie paître, et c’est ce dernier mot qu’ils considèrent comme la racine primitive. On pourrait cependant, je crois, décider la question par une preuve iudirecte, tirée, non de la parole elle-même, mais do la seconde forme du langage, de l’écriture qui, dérivant des mêmes besoins et des mêmes aptitudes de l’esprit humain, a dû suivre une marche parallèle dans ses développements successifs. Les alphabets hiéroglyphiques de l’Egypte, de la Chine, du

Mexique nous montrent d’une manière évidente que l’idée de lumière dérive de celle du soleil, que la marche est indiquée par les jambes d’un homme en mouvement, que la notion de nuit se rapporte à l’image de la lune ou du ciel constellé. Partout une perception physique précède l'idée abstraite qui se rattache à la première par une analogie plus ou moins directe. Pourquoi n’en serait-il pas de même dans la formation de la parole? La méthode la plus simple de toutes, celle qui a dû se présenter la première, est l’onomatopée, c’est-à-dire l’imitation des sons. Quelque restreint que soit le rôle qu’on lui attribue, on ne peut nier que l’homme ne lui doive une partie de son vocabulaire. Les langues qui conservent encore quelque chose de leur physionomie primitive, l’attestent d’une manière irrécusable. Peut-on voir dans le mot miao, qui en chinois signifie chat, une autre origine que le miaulement du matou ? Tous les voyageurs qui traversent les forêts du Nouveau-Monde ont pu remarquer que le nom donné par les indigènes aux oiseaux chanteurs qu’on leur désigne, repro-

SA GENÈSE

(luisent généralement la note favorite de ces animaux (*). Nous ne pensons pas non plus que l’interjection doive être rayée du nombre des procédés du langage. Envisagée, non au point de vue étroit des catégories grammaticale^, mais dans son acception philosophique, l'interjection pourrait bien être celte faculté elle même à laquelle les philologues modernes rapportent presque exclusivement la création des mots.

(’) Muller ( science du langagej raconte qu'un anglais qui 1 voyageait en Chine, voulant savoir si le plat qu'on lui servait était du canard, le présenta à un chinois en disant Quack quack ? celui-ci répondant aussitôt ouah ouah, notre homme comprit qu’il s’agissait d'un chien. Pourquoi ce langage si intelligible qui est venu naturellement aux lèvres des deux interlocuteurs, ne se serait-il pas également présenté à. l'esprit des premiers hommes. Rappelons -nous le célèbre axiome de Leibnitz vérifié à chaque décopverte de, la science : N atura non agit saltatim. La nature ne procède jamais par sauts brusques , ses moyens d'action sont aujourd'hui les mêmes qu’à l’origine des siècles.

En même temps que se formait le dictionnaire se dessinaient aussi les premiers linéaments de la grammaire. Ces deux choses sont connexes, et constituent toute la charpente d’une langue. La première fournit les matériaux de l’édifice et les dépose bruts, sans ordre, tels qu’ils sont sortis du moule phonétique. C’est la grammaire qui les polit, fait disparaître les aspérités, les taille en quelque sorte à faces planes, de telle manière qu’ils puissent s’emboîter aisément les uns dans les autres, pour produire cette mosaïque vivante qu’on appelle phrase. On peut ajouter qu’il y a plus d’unité dans les grammaires que dans les dictionnaires des divers idiomes. Cela tient a ce que les mots sont en quelque

SA GENESE

sorte dictés par les influences extérieures, variables avec le temps et l’espace, tandis que leur agencement est l’œuvre d’une faculté de l’esprit humain toujours identique à elle-même. Pour qu’un même objet eût reçu même dénomination chez des peuples différents, supposât-on ces peuples voisins et doués des mêmes aptitudes, il eût fallu un concours de circonstances impossible à réaliser. La qualité qui fournil le nom sera la couleur chez les premiers, la grandeur chez les autres, la sonorité pour quelques-uns. Admettons que l’attention soit fixée sur le même attribut : une difficulté nouvelle se présente, il faut traduire cet attribut c’est-à-dire le faire passer à travers les engrenages de la machine phonétique. Ajoutez à cela les questions de timbre et de diapason, en d’autres termes le degré d’acuité des sens, ce qu’il y a déplus intime dans l’organisation. Supposons enfin ces obstacles vaincus, restent tes dangers de l’altération qu’entraine nécessairement la transmission des vocables à travers les siècles et les générations. L’influence individuelle joue un rôle bien plus restreint dans l’élaboration

grammaticale. Ici c’est la logique seule qui dicte les lois qui régissent les formes de la pensée. A travers toutes les variétés de méthode, l’esprit se laisse toujours guider par ce fil conducteur qu’imposent les impérieuses exigences de la clarté. On peut même ajouter, en se plaçant au point de vue le plus général, qu’envisagée dans ses lignes principales, il n’existe qu’une seule grammaire

que le philologue sait reconnaître à travers les

divers modes du langage, tandis qu’il est impossible de rêver un dictionnaire pouvant s’appliquer à tous les idiomes.

On se tromperait toutefois si on ne voyait dans l’agencement des phrases et des formes du style que l’action de la clarté. Jusqu’au dernier siècle, c’était la seule que les linguistes eussent en vue. Leur champ de comparaison était encore trop restreint pour qu'ils arrivassent à l’analyse définitive de toutes les composantes du langage. Le jeu des éléments syllabiques qui concourent à- la formation d’un mot composé était sans doute noté avec soin, mais on semblait plus disposé à y voir chaque fois une particularité anatomique-

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propre à l’idiome que l’on disséquait qu’une loi générale de nos organes. Les travaux philologiques accomplis depuis une cinquantaine d’années dans les langues Indo-Européennes (*), ont enfin démontré que si un ordre rigoureux préside à la juxtaposition des mots dans la construction de la phrase, un besoin non moins impérieux l’harmonie vient les cimenter pour faire de la parole comme une architecture musicale avec scs pro-

(*) Le nom de langues Indo-Européennes nous semble aussi insuffisant que celui d’Indo-Germaniques ou d'Indo- Celtiques qu’on a proposé autrefois, car les conquêtes et les réformes religieuses ont successivement porté ces langues dans les deux hémisphères. La meilleure dénomination paraît être celle d’Aryennes, du nom de la race des Aryas qui, sortis des hauts plateaux du Pamir, envoyèrent une branche dans l’Asie méridionale, tandis que les autres se dirigeaient vers l’Occident. Celles-ci envahirent peu à peu l'Europe , refoulant les peuplades indigènes comme leurs descendants devaient plus tard, refouler et faire disparaître les tribus indiennes du Nouveau-Monde. De ces premiers habitants de notre sol, il ne reste plus, purs de tout mélange, que les Basques au Sud et les Finnois au Nord. Les deux branches orientale et occidentale de la famille aryenne se sont rejointes de nos jours aux extrémités de l’Asie au contact du

portions, son rhythme, sa mélodie. Ces lois qui se laissent lire de la manière la plus nette dans le sanscrit sont souvent masquées par l’orthographe vicieuse des idiomes de l’occident. Le français par exemple semble n’en avoir aucun souci. Nul doute que les organes du midi ne soient plus sonores que ceux du nord, et que l’esprit humain v plus soucieux de la logique que de l'harmonie,

Boudhisme et de l'activité européenne. Voici les principaux groupes de cette famille :

Indien (dialectes de l'Inde, Sanscrit, Pâli, etc.)

Iranien ( — de la Perse, Zend, Parsi, etc.)

Hellénique ( — de la Péninsule Hellénique.)

Latin { — de la Péninsule Italique.)

Celtique ( — des tribus Gallo-Kymriques.)

Germanique ( — des tribus germaniques.)

Skandinave ( — des tribus Scandinaves.)

Slave ( — des tribus slaves.)

De tous ces groupes, le plus important pour nous est le groupe latin qui comprend la subdivision des langues néo-latines. On appelle ainsi l’ensemble des dialectes parlés de nos jours dans les anciennes provinces du monde romain et qui ont été plus ou moins imprégnés du génie de la langue latine. Ces dialectes sont très-nombreux, mais on ne cite que ceux qui ont une littérature. Ce sont le Français, l'Italien, l’Espagnol (castillan), le Portugais et le Valaque.

SA GENÈSE

n’altère en partie par le travail des siècles les flexions euphoniques. Mais cette différence n’est d’ordinaire qu’apparente, et provient du défaut d’unité comparative. Qu’on donne au français les cinquante lettres de l’alphabet sanscrit , qu’on applique à l’étude de ses mots, les savantes analyses des grammairiens Hindous, et l’on sera surpris de reconnaître dans notre idiome des

On pourrait y ajouter le Catalan, le Gascon, le Provençal, et d’autres encore qui ont eu aussi leur littérature aux siècles antérieurs, niais qu'il serait plus sage, comme nous le verrons plus loin, de rapporter aux idiomes celtiques.

Signalons encore une famille de langues dont le nom reviendra plusieurs fois dans le cours de cette étude, la famille Sémitique. C’est la plus importante après la famille aryenne par sa structure grammaticale et le rôle qu’elle a joué dans l’histoire des peuples. On peut la considérer comme ayant son siège principal dans la péninsule arabique d’où elle a poussé de forts rameaux en Afrique et dans l’Asie occidentale. On la divise en trois groupes :

Groupe Araméen (dialectes du Nord, Chaldéen.Syria que, etc.)

— Hébraïque (dialectes du centre, Hébreu, Phénicien, etc.)

— Arabique (dialectes du Sud, Arabe, Ethiopien, etc.)

modifications de sons qu’on s’est habitué à cousi • dérer comme exclusivement propres à la langue des Brahmanes.

Au résumé c’est dans les exigences logiques et esthétiques de notre organisation que nous devons chercher les composantes du langage. De ces éléments découle l’économie de chaque idiome et scs qualités les plus essentielles, la clarté du style et la douceur de la prononciation. Le premier façonnant la phrase dans le moule de l’esprit humain, trace la coupe du discours, équilibre les diverses parties de la période, forme en un mot la trame du tissu grammatical ou, en d’autres termes, le dessin de la pensée. C’est le second qui dicte ces attractions de consonnes, ces combinaisons de voyelles, ces pondérations de syllabes, cette variété d’accent et d’intonation, ces inversions de style qui font du mot, de la phrase, de la période, une gamme pleine de nombre et d’harmonie.

Ainsi le langage qui netait au début qu’un simple écho de la nature, devient bientôt un véritable clavier phonétique, dont le jeu obéit

SA GENÈSE

avec une merveilleuse souplesse à toutes les nuances de la pensée. Nos organes marquent la mesure des notes, fixent le rhythme, donnent le diapason, tandis qu’une main invisible cachée

dans les replis les plus intimes de notre être,

dirige la composition et donne la vie à chaque groupe de symboles. De l’équilibre de ces deux éléments, ou de la prépondérance de l’un d’eux découlent les diverses manifestations de l’esprit humain, philosophie, science, poésie, musique. Etudions maintenant ces développements successifs.

La prépondérance de l’élément esthétique du langage donne pour premier dédoublement la poésie, pour second la musique. Celte double transformation s’explique de la façon la plus simple, si l’on se rapelle qu’à l’origine chaque intonation tenait autant de la note musicale que du symbole. L’idée inhabile encore à se dérouler en longues périodes, s’exprimait par phrases brèves, inspirées. C’étaient autant de sentences dont l’allure rapide s’imprimait comme un trait dans la mémoire. Les peuplades sauvages dont le langage n’a jamais pu sortir des langes de l’enfance présentent encore ce genre de littérature. La sonorité des syllabes, l’accentuation des mots, la contexture delà phrase conduisaient par

SA GENÈSE

une pente naturelle à la cadence poétique. Le vers naquit d’une de ces sentences dont la mesure et le rhythme revenaient le plus souvent, ou s’accordaient le mieux avec l’organisation musicale de l’oreille. Plusieurs vers donnèrent la strophe, une suite de strophes forma l’hymne, le premier essai poétique des races humaines. Ce chant se retrouve en effet aux origines les plus lointaines de toutes les littératures. Le plus ancien monument des langues Indo-Européennes, le Véda, est un recueil d’hymnes où les aryas pénétrant dans les vallées du Sapta-Sindhu célèbrent la bienveillance des Dieux et leur demandent la victoire sur leurs ennemis les Dasyus, qui s’opposent à leur marche. Les chants Orphiques que les traditions grecques plaçent à l’aurore de la civilisation Hellénique, étaient aussi un recueil de prières, car Orphée était prêtre. La bible n’est qu’un hymne à Jéhovah.

Mais la poésie devait bientôt élargir le cercle de ses créations et revêtir de nouvelles formes à mesure que les destinées de la race se dessinaient d’une manière plus précise. On peut dire qu’à

chaque âge correspond une évolution dans l'élément esthétique du langage. Aux légendes théologiques succédaient les merveilles de l’âge héroïque. Dès lors l’hymne, premier besoin des sociétés naissantes, fit place à l’ode, la poésie religieuse à la poésie lyrique. Ici encore la transition fut insensible. Certains chants du Véda présentent déjà ce caractère. Au lieu d’invocation le poète décrit la lutte des Dieux contre les éléments, et la victoire des premiers. Peu à peu les héros entrent en scène, méritent par leurs hauts faits d’être placés au rang de demi-Dieux, et se mesurent enfin avec les maîtres du Ciel. De là. l’épopée, expression la plus haute et la plus sublime de l’art. A partir de ce moment on peut dire que la poésie ne suivra plus dans ses métamorphoses qu’une marche descendante.

L’humanité consciente d’elle-mème relègue les divinités dans l’olympe, et ne chante plus que ses guerriers. L'ode Pindarique n’est plus l’ode religieuse du Véda; à l’épopée succède le drame. Si Eschyle rappelle encore Homère par l’ampleur épique de ses personnages et l’interven-

SA GENESE

lion des puissances secondaires, Euripide et Sophocle sont presque des tragiques modernes. Enfin, par un dernier effort, l’homme cessant de diviniser ses semblables, renonce aux légendes des temps primitifs, et se résigne à prendre pour sujet de ses cbants les personnages qui l’entourent; de là Aristophane et Ménandre. La poésie descendue des hautes régions dans le domaine de la vie ordinaire, devient réaliste, comme on dirait aujourd’hui. C’est sa dernière transformation, au delà elle tombe dans la prose.

Ainsi hymne, ode, épopée, drame, comédie, telles sont les étapes que parcourt L’esprit poétique dans ses évolutions successives. Deux langues antiques, le grec et le sanscrit, ne relevant d’aucune autre, et possédant au plus haut degré l’énergie propre aux peuplades aryennes , nous montrent cette marche comme développée simultanément sur deux lignes parallèles. Des circonstances locales tenant au génie des races ou à l’action des siècles, peuvent faire disparaitre un ou plusieurs termes de la série. Ainsi les Sémites n’ont pas d’épopée. L’inflexible figure de Jéhovah ne

LANGAGE PUONÉTIQUE.

pouvait se prêter aux fictions qui constituent l’essence même du drame épique. (*) Chez les modernes, presque tous ces termes manquent à la fois. L’hymne religieux a disparu avec les vieilles légendes, l’ode devient de plus en plus rare, une nouvelle iliade est impossible depuis que l’homme ne fait plus de l’olympe qu’une succursale de la police. Le drame se meurt également sous la pression des idées du jour, parceque comme l’épopée il ne vit que de fictions et qu’il suppose une aristocratie pour recruter ses » héros. Le courant plébéien qui nous entraîne le rend de plus en plus difficile. La comédie elle

(*) Les grands poèmes divins où l’Inde, la Perse, la Grèce ont développé leur fantaisie n’étaient possibles que dans l’imagination d'une race laissant flotter indécises les limites de Dieu, de l’humanité et de l’univers

Chez les Sémites, pas d’épopée. La grande épopée sort toujours d’une mythologie. Elle n’est possible qu’avec la lutte des éléments divins, et dans l'hypothèse où le monde est envisagé comme un vaste champ de bataille où les dieux et les hommes se livrent de perpétuels combats. Renan, origine du langage).

SA GENÈSE

même, telle que la concevaient Molière et Regnard, se ferait avec peine à nos habitudes positives. En somme on peut dire que le souffle poétique qui jadis animait toutes les productions littéraires, va chaque jour s’éteignant. Mais la poésie est uno nécessité trop impérieuse de notre être pour qu’elle disparaisse entièrement delà conscience humaine. Elle ne quitte le langage que pour apparaître ailleurs sous de nouvelles formes àlafoisplu3 éthéiées et plus viriles. Se dédoublant , par une dernière métamorphose, elle met à nu ses deux éléments constitutifs, le merveilleux qui séduit l’imagination, la cadence qui charme l’oreille. La science s’empare du premier pour l’épurer et l’agrandir, tandis que la musique va puiser dans le second son essence idéale et rhylhmique. Libres désormais de toute entrave ces deux nouvelles manifestations de l’esprit arrivent bientôt à des proportions inespérées. Dans le domaine des sciences, on peut dire qne la réalité a dépassé la fiction. Mercure, Isis, mettaient des heures pour porter un message et ne transmettaient que les ordres des Dieux. L’électricité fait

le tour du globe en moins d’une seconde, et un simple mortel la fait mouvoir à son gré. Une tige de fer désarme la foudre que ne purent atteindre les légions des Titans. Le télescope nous fait lire et pénétrer dans des mondes que ne soupçonna jamais l’intuition poétique la plus hardie.

La musique est une transformation non moins étonnante de l’élément esthétique du langage. La poésie la contenait en germe, la déclamation la ! fit éclore. Ici encore les traditions de l’Inde et de la Grèce nous permettent de suivre pas à pas ' les phases de la genèse musicale. Le vers cadencé, harmonieux des langues antiques appelait une intonation sonore, accentuée. De là le chant, qu’on pourrait presque définir l’accent tonique plus fortement rhythmé. Dans le chant se trouvent tous les éléments qui, agrandis et dégagés de toute entrave, donneront à la musique ce caractère impersonnel qui en fait un art : la mesure et le rhythme fournis par la versification, le dessin musical , la mélodie donnée par la

LANGAGE PHONETIQUE.

strophe, enfin un organe d’une merveilleuse souplesse , la voix. Longtemps ce fut le seul instrument connu. Les premiers Aèdes chantaient. Bientôt ce ne fut plus assez pour célébrer dignement les bienfaits des Dieux et les exploits des héros. Au chant on ajouta la cithare , le phorminx, la lyre, les cymbales, tout l’arsenal des symphonies primitives. Enfin, on s’aperçut que l’instrument avait une vie propre, qu’il pouvait répéter le dessin mélodique de l’hymne sans le secours de la voix. Dès ce jour, la musique, débarrassée de ses langes, avait atteint sa dernière évolution, et entrait dans son véritable domaine, la combinaison harmonieuse des sons.

Sœur de la poésie, la musique a suivi dans «on développement une marche parallèle. Le chant est né de l’hymne ; l’ode rappelle, par sa dénomination de poésie lyrique, que l’art musical était déjà en possession de l’élément qui constitue sa vie propre, l’instrument. Le drame a fait naître l'orchestre. On sait que le personnage le plus important de la tragédie antique était le chœur. On ne pouvait se mettre à l’unisson de cette

SA GENÈSE. Si

grande voix qu’en appelant à son aide toutes les ressources de l’instrumentation. Delà, l’harmonie, dernière forme de l’art qui a atteint, de nos jours, de si grands développements. Cette lente évolution de la musique est une conséquence de l’épuisement séculaire de la poésie. Nous avons vu que l’épopée, expression la plus haute du génie poétique ne reposait que sur la fiction et devait disparaître aux premières lueurs de la philosophie, jll en est résulté une sorte de dédoublement qui, comme nous l’avons déjà dit, a légué à la science le merveilleux contenu dans la trame du poème, et à la musique le charme de ses harmonies phonétiques. Les deux arts, musique et poésie, suivirent depuis ce jour une marche inverse , l’un montant sans cesse et • , agrandissant son domaine , tandis que l’autre épuisait le cercle de ses créations. C’est en effet de la tragédie, première dégénérescence de l’épopée, que date le triomphe définitif de l’élément purement musical. A partir de ce moment, l’harmonie l’emporte sur le vers, l’instrument remplace la voix, l’opéra succède au drame. Bientôt le com-

posileur ne demandera plus au poète le canevas de ses inspirations. L’art, sûr désormais de sa puissance, prendra son essor livré à ses seules forces, et, visant aux proportions épiques, s' 'élèvera à des hauteurs incomparables. Beethoven succédera à Homère.

On peut donc considérer la musique comme l’expression la plus haute de l’élément esthétique de notre organisation. Mais ce n’est plus une langue dans le sens absolu que nous donnons à ce mot. En se séparant du chant, 'elle a perdu l’essence même de tout idiome, le véhicule de la pensée, la parole. Ce n’est qu’une suite de formes harmonieuses dessinées avec le mouvement, d’arabesques marquées par le rhylhme et reliées par cette unité mélodique qui en fait un art. Ces formes musicales analogues au coloris de la peinture, agissant sur l’imagination, évoquent des rêveries riantes ou tristes, sérieuses ou enjouées, calmes ou tumultueuses, suivant la nature de la symphonie, le jeu de l’orchestre, le lieu où l’on se trouve. L’orgue, résonnant tout à coup au milieu <le la demi-obscurité d’une cathédrale, et rem-

SA GENÈSE

plissant la nef de ses ondes sonores, éveille, exalte le sentiment religieux. Une fanfare, une marche guerrière prédispose à l’action. Les nerfs ébranlés par ces vibrations rapides et bruyantes, appellent le mouvement. Mais lorsque des circonstances particulières ne précisent pas d’avance le dessin musical, il ne reste plus que l’indétermination . Faites joner les plus belles symphonies de Beethoven devant des gens qui ignorent l’idée de l’illustre compositeur, et chacun interprétera l’œuvre à sa manière. Les uns verront se dérouler des paysages ou un poème cosmogonique, là où d’autres croiront entendre le fracas d’une tempête ou assister au défilé d’une armée de fantômes.

Poésie et musique, c’est-à-dire les manifestations les plus brillantes de l’esprit humain, tels sont les résultats qui apparaissent , lorsque c’est l’élément esthétique qui prédomine dans l’élaboration du langage. Supposons maintenant la prépondérance donnée à l’élément logique, et nous aurons des productions qui , fuyant l’éclat des

premières, modèleront la pensée sur l’ordre

immuable des lois de l’univers pour révéler à l’homme le secret de ses destinées. Nous voulons parler de la philosophie et de la science. L’instinct philosophique débute par ces essais cosmogoniques que nous trouvons à l’origine de tous les peuples. Contemporains des premières produc.

lions littéraires, ils semblent se dégager en quelque sorte de l’hymne. La légende c’est l’hymne dépouillé de son enveloppe poétique. Impossible d'ailleurs de fixer les limites où finit l’un , où commence l’autre. L’esprit humain noyé dans les flots de poésie qui débordent des langues primitives ne pouvait s’élever d’un bond «à ces formes sévères que nous admirons dans les œuvres des grands maîtres. Ici, comme dans les premières conceptions poétiques, nous trouvons le même sujet à traiter, mais d’une manière plus précise : la lutte des éléments, l’ordre succédant au chaos, les dieux et les héros-colosses. A cette époque théologique, première manifestation de l'esprit de recherche, succède l’ère philosophique proprement dite. Les divinités qui présidaient aux phénomènes visibles disparaissent successivement

SA GENESE

absorbées par une puissance plus forte dont l’immuable fatum est le premier germe. Dès lors, l’homme débarrassé de ces volontés capricieuses qui masquaient l’harmonie de l’univers, s’habitue à ne plus voir que des causes naturelles, et cherche à les pénétrer soit dans leur essence soit dans leurs effets. Ces efforts, réagissant sur le langage, donnent à son style une souplesse et une netteté d’expression inconnues aux époques précédentes. On peut dire que la période philosophique marque pour chaque nation l’apogée de sa littérature. Platon et Aristote sont comme un reflet des beaux siècles de la poésie hellénique. Mais là ne se borne pas le rôle de la philosophie dans l’évolution du langage. Son principal titre de gloire est la création du syllogisme. Le syllogisme infécond entre les maiusdes métaphysiciens, parce qu’ils ne le faisaient mouvoir que dans le vide, est le plus puissant instrument que la parole ait révélé à l’homme. Passant plus tard aux mains des géomètres sous le nom d’équation, il marquera la fin de l’ère philosophique et l’avénement de la science.

C’est à la science que viennent aboutir toutes les conceptions métaphysiques. Bien que son inauguration définitive ne date pour ainsi dire que d’hier, on l’aperçoit poindre aux époques les plus lointaines du passé. L’école de Thaïes, basée sur l’expérience, est contemporaine de celle de Pythagore. S’il a fallu près de trente siècles à l’esprit humain pour s’élever de la cosmogonie d’Hésiode au système du monde de Laplace, c’est que l’école dite de l’observation empruntait trop souvent ses méthodes de raisonnement à la philosophie idéaliste. Vienne la véritable méthode avec Bacon et Descartes, et la science reconquerra en un jour son arriéré séculaire. Chacune de ses grandes acquisitions se fait aux dépens du

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domaine de la métaphysique. C’est ainsi qu’elle reçoit coup sur coup l’astronomie et la physique de Newton et de Galilée, la chimie de Lavoisier les sciences naturelles de L innée et de Jussieu. Les seuls débris que puissent encore revendiquer les philosophes, leur sont disputés par les naturalistes chaque jour plus nombreux et plus riches d’observations. Mais la transformation que ce labeur scientifique a fait subir au langage, nous éloigne de plus en plus de ces admirables formes de la littérature classique. Il semble qu’au contact des vérités éternelles qu’il contemple, l’esprit prenne quelque chose de la raideur immuable des lois de la nature. La géométrie, par exemple, n’est qu’un jargon inintelligible pour une oreille littéraire. L’algèbre, dernier mot de la science, n’est plus un idiome humain. Ses mystérieuses combinaisons de formules échappent aux ressources de la parole, et ne relèvent que des symboles de l’écriture. De même que dans la musique, le langage n’a pu subir cette dernière transformation qu’en renonçant à sa nature phonétique.

Inutile d’ajouter que les diverses branches de

la philosophie et de la science peuvent manquer partiellement ou toutes à la fois dans un idiome, même chez des nations arrivées à un certain degré de culture intellectuelle. Les chinois ne sauraient comparer leurs codes puérils de préceptes aux puissantes synthèses des penseurs de l’Occident. La philosophie arabe n’est qu’un reflet des écoles grecques (*). Le génie des Sémites répugne autant aux recherches abstraites qu’à la conception épique. Allah et le Coran, Jéhovah et la bible doivent suffire à tout. Les hautes spéculations métaphysiques qui devaient conduire à la science sont l’apanage de la famille aryenne. C’est là le secret de la prépondérance quelle a affichée de tout temps sur les autres races du globe. Certains peuples, ceux de l’extrême Orient par exemple, ont d étonnantes facultés de compréhension et d’assimilation. Il ne leur a manqué pour deve-

O Le mot de science ou de philosophie fut presque étranger aux Sémites.... La philosophie arabe est un emprunt fait il la Grèce, n'a fleuri qu'aux extrémités de l'empire musulman et n’a jamais eu de racines dans la péninsule arabique. lîr.xiN. Cl. c.J.

SA GENÈSE. 39

nir nos égaux, qu’un livre qui leur a fait éternellement défaut, les éléments d’Euclide.

Nous venons de parcourir les phases diverses de l’élaboration du langage. Si on veut les résumer en quelques traits; on peut en marquer ainsi les grandes étapes : cri instinctif, simple écho de la nature aux premières heures de la conscience humaine, parole raisonnée lorsque l’homme apprend à analyser ses sensations, et que les éléments du langage se pondèrent dans un juste équilibre. L’instinct musical donnant à la phrase certaine tournure rhythmique, fit naître le vers. Le vers amena la déclamation, la déclamation le chant. Limitée dans son volume, la voix s’adjoignit un instrument pour renforcer les notes. Bientôt l’instrument, dominant les paroles, s’aperçut qu’il pouvait marcher avec ses propres forces, et révéla la musique. D’un autre côté, l’esprit d’investigation créait la légende. La légende épurée amena l’histoire et la philosophie d’où devait sortir le style sobre, mesuré, classique. De la philosophie naquit le syllogisme, du syllogisme l’équation, c’est-à-dire la science qui trouvant la parole

impuissante à la suivre dans ses recherches s’adressa au langage graphique, et aidée des symboles de l’écriture atteignit la dernière limite des conceptions humaines, l’algèbre. Musique et algèbre, tels sont les deux pôles du langage. Si l’on compare les résultats de cette magnifique floraison au point de vue des destinées humaines, on voit que c’est l’élément logique qui doit avoir le pas. Faible d’abord et comme perdu au milieu des flots de la poésie primitive, il se dégage avec le temps, et devient à la longue prépondérant. C’est lui seul qui préside aux sociétés modernes. Si la poésie, première manifestation de l’activité littéraire, a révélé les facultés brillantes de l’esprit humain, c’est à la logique que nous devons la science qui nous a appris à dompter la nature. L’une nous fait connaître les formes idéales de l’art, l’autre nous a initiés aux mystères de l’univers.

Mais en dehors de ces productions du langage, poésie, musique, philosophie, science, se trouve cette langue vulgaire, ce fonds commun, où poètes et philosophes, littérateurs et géomètres,

SA GENESE

viennent puiser les matériaux de leurs compositions. Cette langue, suivant les vicissitudes de la nation qui la parle, se modifie d’une manière incessante sous faction des siècles, des conquêtes, des croyances religieuses, des institutions. Ce sont ces lois de transformation et ces influences perturbatrices que nous allons maintenant passer en revue.

MARCHE Dü LANGAGE.

Une des plus belles conceptions de la linguistique moderne est d’avoir entrevu aux origines les plus lointaines de l’humanité autant de langues que de peuplades distinctes. Cela résulte, en effet, de l’essence même du langage. Toute forme orale étant la résultante de deux forces inhérentes l’une à la nature , l’autre à l’individu, doit varier avec chaque contrée et chaque organisation. Les régions boréales ne sauraient éveiller à l’esprit les impressions qu’il perçoit au spectacle des tropiques, l’habitant des plaines ignore les sauvages harmonies de la montagne. D’un autre côté, est-il deux personnes dont les organes puissent rendre les sensations avec la même nuance d’intensité, de hauteur, de timbre et

de rhythme? Deux frères également ‘doués et placés dans les mêmes circonstances, mais à l’insu 1 un de 1 autre, loin d arriver à un parler identique, ciécraient chacun un idiome inintelligible à l’autre. Bien que la saine philologie ait renoncé aux à pr iori philosophiques, on peut avancer qu’il y aurait autant de dialectos que d’individus à la surface du globe si les conditions même de 1 existence ne s opposaient à un isolement complet. La famille étant le dernier terme du morcellement de la tribu, il est permis d’induire qu’il y avait à 1 origine autant d’idiomes que de peuplades, autant de dialectes que de bourgades, autant de variétés dialectales que de huttes. On peut encore ajourd’hui vérifier ce fait en parcourant les contrées montueuses, les déserts échappés jusqu ici à 1 action du courant humain.

Chaque ( hameau , chaque groupe d’habitations offre ses particularités grammaticales. Toutefois, au milieu de cette variété infinie de méthodes créées pour rendre l’idée, on distingue plusieurs traits communs qu’on peut considérer comme les caractères des langues antiques.

SA MARCHE

En premier lieu on est frappé de la crudité de l’expression et de l’allure enfantine de la phrase. Presque tout les mots empruntés à la nature

physique, rappellent de la manière la plus naïve

les occupations ordinaires de la vie pastorale ou agricole. L’idée traduite grossièrement, sans art, fait songer aux constructions cyclopéennes des cités Pélasgiques. La copule et est le seul lien qui relie les divers membres de la période, ou plutôt les divers fragments de la pensée. On reconnaît à chaque mot le bégaiement d’un peuple enfant inhabile encore à analyser ses perceptions, mais rendant avec une vigueur surprenante tout ce qui frappe ses sens. Ce fait, vérifié chaque jour dans les idiomes des peuplades sauvages, se trouve consigné à toutes les pages des anciens livres tels que Yavesla et la bible. On assiste en

quelque sorte aux efforts que fait l’homme pour

se dégager de la nature et affirmer sa personnalité. Dans le Véda il parle de lui à la 3 e personne. Les races inférieures (oègres, indiens, etc) n’ont pu extraire des catégories de la pensée l’instrument le plus puissant du langage, le verbe

substantif. L’analyse du temps, plus abstraite que celle de l’espace, est souvent réduite à deux termes, le passé et le futur. Les Sémites euxmêmes n’ont .pu arriver d’une manière bien complète à la notion du présent. Ce moment se confond souvent dans leur esprit avec l’acte à venir. Il faut arriver aux langues modernes de l’Occident pour voir dans le discours des nuances précises s’adaptant aux diverses circonstances de h durée. On peut ajouter qu’un peuple révèle des aptitudes métaphysiques d’autant plus hautes qu’il apporte plus de précision dans cette analyse ; citons seulement le grec par rapport au sanscrit, le français par rapport au latin.

L’indétermination, c’est-à-dire la pluralité des termes affectés au même objet, est un caractère non moins saillant que le précédent. Cette indétermination découle de ce que le langage n’a été assujetti dans sa formation à aucune règle fixe. Chaque individu traduisant ses impressions suivant son organisation propre n’était arrêté dans ses combinaisons phonétiques que par les limites de la vocalise humaine. Le Véda, le plus ancien

SA MARCHE

monument littéraire des langues aryennes, nous montre de la manière la plus claire, ces tâtonnements de l’esprit humain devant la forme qu’il essaie de donner à l’idée. Tout objet pouvant être désigné par chacun de ses attributs, grandeur, sonorité, mouvement, couleur etc., a souvent un terme correspondant à ces divers points de vue. Le besoin de clarté qui se fait sentir d’autant plus dans une langue qu’elle a été plus longtemps soumise aux exigences de la civilisation devait éliminer avec le temps, ces superfluités. Les unes restèrent en se nuançant, en prenant des acceptions plus précises ; les autres tombèrent dans l’oubli. Ce travail d’épuration déjà commencé dans le sanscrit postérieur au Yéda se fait remarquer d’une manière plus distincte dans le grec. Le génie Hellénique si net d’allures ne pouvait se faire à cette diffusion d’idées et de termes qui marque la première période du langage. Cependant les traces de l’indécision primitive y sont encore visibles, et trop souvent l’esprit du grammairien flotte entre des racines incertaines. Il faut arriver au latin pour voir le dernier

18 LANGAGE PHONETIQUE.

degré de précision que Ton puisse donner à la forme de la pensée. Là, plus de redondances de » sons ou d’images, plus de mots inutiles ou à double emploi. On peut dire que la phrase latine est comme le rellet de cette unité inflexible que les conquérans du monde surent imprimer à leur organisation, à leurs lois, à leur politique.

La fluidité des termes, c’est-à-dire leur prompt dépérissement est encore un trait particulier à la plupart des langues primitives. Comme l’espèce humaine dont il est l’expression la plus parfaite, le langage est soumis à un travail de décomposition et de reconstruction intérieure qui agissent sur tout le vocabulaire. La vitesse de ce mouvement dépend du génie de la race et des circonstances amenées par le cours des siècles. Dans nos idiomes modernes, fixés par tant de monuments écrits, nous ne nous faisons guère à l’idée de la variabilité des mots. Nous serions plutôt portés à considérer comme un de leurs caractères essentiels, cette sorte d’immobilité que nous sommes habitués à voir dans le grec et le latin classiques. La transformation d’une langue écrite

SA MARCHE

est si lente, lorsqu’aucun événement imprévu n’en vient troubler la marche qu’elle ne peut guère être aperçue que de l’œil du philologue. Tout changement grammatical est en effet impossible, car ce serait briser en quelque sorte le moule dans lequel l’idiome a été coulé. D’un autre côté une expression nouvelle née d’un besoin nouveau n’a chance d’être adoptée qu’autant qu’elle dérive de mots déjà connus. Mais l’homme primitif ou pour mieux dire le sauvage de nos jours n’est entravé par aucun de ces obstacles. Ne connaissant, faute de traditions littéraires, aucune forme arrêtée de langage, son idiome n’est qu’un milieu flottant dans lequel viennent se réfléchir les scènes diverses de la nature mouvante et animée. Sa création est continuelle. Dès-lors les mots anciens délaissés peu à peu pour les nouveaux, vieillissent et finissent par disparaître. Quelques générations suffisent pour changer la physionomie du langage. Seul, le cadre invariable de la grammaire persiste et sert au linguiste à reconnaître les traces du dialecte effacé. Une

foule de voyageurs qui ont visité les peuplades.

î)0 LANGAGE PHONÉTIQUE.

sauvages d’Afrique, des deux Amériques et les insulaires du Pacifique témoignent de la marche rapide et de la transformation incessante de ces idiomes-. Tel dictionnaire composé avec le plus grand soin par un missionnaire, n’est plus intelligible pour son successeur.

Ainsi instabilité des termes, richesse des formes grammaticales, pauvreté des méthodes syntaxiques, crudité de l’expression, langues sonores et harmonieuses propres à la peinture des passions, se refusant aux abstractions métaphysiques, tels sont les traits principaux du langage au premier éveil de la conscience humaine. On peut ajouter, comme dernière particularité, le monosyllabisme sinon des mots, du moins de ce que ' ♦

les grammairiens appellent les racines primitives. Ce caractère, masqué dans la plupart des cas, par les influences séculaires qui transforment tous les idiomes, nous est révélé par la facilité avec laquelle les mots des langues antiques se laissent disséquer et réduire à des sons simples.

L’induction éclairée par les données philologiques rend aisément compte de ce fait. La parole n’étant à l’origine qu’un cri instinctif se traduisait naturellement par une seule émission de voix. Les termes les plus simples des idiomes primitifs se présentent sous cette forme ; l’analyse moderne y a ramené les autres. Leur physionomie actuelle a été amenée par l’évolution même du langage. Toute idée complexe nécessitait d'ordinaire l’emploi de deux mots. Or, deux termes juxtaposés avaient d’autant plus de tendance à former une seule expression que l’esprit peu familiarisé encore avec l’analyse de la pensée n’y voyait qu’un groupe indistinct. Cette marche des langues offre différents degrés, ou si l’on aime mieux différentes étapes marquées par le génie des peuples. Les uns comme les Chinois et les nations congénères de l’extrême Orient, se contentant de joindre les mots ensemble sans altérer leur prononciation, conservèrent à chacun sa physionomie distincte. D’autres soudant plus intimement les sons formèrent une expression nouvelle de deux racines préexistantes. Ce procédé de fusion se

SA MARCIIE.

répétant pour chaque nouveau composé, on arriva à des accumulations de syllabes étranges qui englobaient la pensée tout entière dans un seul mot, d’une longueur démesurée. De pareilles superpositions de vocables ne pouvaient s’effectuer sans que nombre d’entr’eux subissent des altérations phonétiques qui devaient les rendre méconnaissables. Les uns modifiaient leurs voyelles pour se mettre à l’unisson des syllabes dans lesquelles ils s’encadraient ou changeaient la nature de leurs consonnes pour débarrasser la prononciation de toute rencontre pénible ou heurtée. D’autres abandonnés par la voix qui se portait sur une syllabe privilégiée, dans le but d’accentuer le mot, s’affaiblissaient au point de ne plus être représentés que par une seule lettre, dernier vestige de leur existence. On peut assimiler une expression de ce genre à un tableau sans perspective, sans coloris, sans nuances. Tels sont encore les idiomes de la plupart des peuplades sauvages de l’Amérique et de l’Océanie. Les langues savantes elles-mêmes ont conservé de nombreuses traces de cet état. Il n’est pas rare de

rencontrer dans le grec et le latin des mots de sept et huit syllabes représentant une idée complexe avec les modifications qui correspondent aux diverses catégories du temps et de l’espace, f “pendant une réaction chez les races nobles devait s’opérer contre celte tendance à l’agglomération des vocables. La vocalise humaine a des limites qu'on ne saurait franchir. Un mol trop long se refuse à l’harmonie du langage et à la précision de l'idée. Aussi les langues américaines, malgré la richesse de leurs formes grammaticales, sont-elles restées les plus pauvres sous le rapport de la littérature et de la civilisation. En effet, l’Indien est encore à la première période de l’évolution du langage, au mot (*). Au lieu de ramener l'idée à ses termes irréductibles et de la présenter dans une coordination savante comme dans nos langues de l’Occident, il la traduit en bloc, d’un seul trait. Ce n’est que la première ébauche de la pensée tracée par la main d’un

O Voir Dcponceat : Mémoire sur le système grammatical des langues de l’Amérique du Nord.

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entant. La partie la plus essentielle des catégories grammaticales, celle qui sert à préciser nos jugements, le verbe substantif, en un mot, lui a toujours échappé. N’ayant pas su le dégager du milieu où flottaient les éléments du langage, il ne pouvait lui donner de forme. Les peuples monosyllabiques placés à l’autre extié.ailé de l’échelle des combinaisons phonétiques, ne sont guère allés plus loin dans leur analyse. Mais leurs idiomes plus souples, plus maniables, se prêtant mieux au développement de l’idée, ils ont pu esquisser quelques linéaments de- grammaire et arriver à une certaine littérature, reflet ellemême d’une civilisation assez avancée. Une race mieux douée, les Sémites, franchit un pas de plus. Dédaignant l’agglutination des vocables, ils reconnurent de bonne heure les éléments de la proposition et le moyen de la fixer dans ses lignes principales. Mais ce n’était pas là le dernier terme que devait atteindre l’esprit humain dans la représentation orale de la pensée. Par delà la proposition , simple énonciation du jugement, sc trouve l'enchaînement des idées qui

semble l’apanage exclusif des peuples aryens. Leurs premiers essais rappellent toutefois les tâtonnements des méthodes primitives. Leurs syllabes s’accumulent autour de la racine principale comme chez les Indiens. Mais dès que le mot est sur le point de dépasser les limites prescrites par l'oreille et la clarté, ils s’arrêtent et suivant bientôt une marche inverse, ils laissent tomber les désinences et les remplacent peu à peu par des particules plus précises ; puis reliant les divers membres de la phrase à l’aide de ces articulations, ils arrivent à la période, c’est-à-dire à ce cadre, où, la pensée réfléchie dans ses nuances les plus délicates, semble un tableau véritable avec ses effets d’ombre et de lumière, étagés aux divers plans.

.Nous avons jusqu’ici étudié les langues dans leur évolution naturelle, et dans l’hypothèse ou aucun obstacle ne serait venu entraver leur cours. Libre de toute influence étrangère chaque idiome se développait suivant le génie de la race ou les facultés phonétiques des individus qui le parlaient. On est ainsi amené à conclure qu’à une époque remontant aux âges les plus lointains de l’humanité primitive, il se trouvait à la surface du globe, autant de langues que de tribus, autant de dialectes que de familles. Cette marche paisible, ce développement parabolique des diverses formes de la parole ne pouvait être de longue durée. L’instinct du pillage, le besoin de s’étendre, les haines de race, devaient tôt ou tard

faire naître des hostilités entre des peuplades voisines et mettre en contact des idiomes étrangers l’un à l’autre. Des lors up élément perturbateur apparait dans l’économie du langage. Cet élément qu’on peut définir l’influence de la con- v quête, a des conséquences diverses, selon la durée de l’invasion, le caractère des nations mises en présence, et le degré de culture littéraire des deux langues. Un des résultats les plus singuliers, c’est qnc parfois l’idiome du peuple vaincu supplante celui du peuple victorieux. Ce fait s’observe surtout chez les tribus sauvages. Une troupe de guerriers attaque à l’improviste un village ennemi, s’en rend maitre, massacre les hommes et fait les femmes captives. D’après le code barbare ce sont autant d’esclaves parmi lesquelles chaque vainqueur choisit une épouse. Les enfants issus de ces unions ne se trouvant jamais en contact avec le père occupé des affaires du dehors, ne connaissent que le langage de la mère : childrcn always speak like their mother ,(*)

(*} Les enfants parlent toujours comme la mère.

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me disait un jour un Canadien marié à une Péruvienne, et dont les bambins s’obstinaient à parler quichua. Cependant les jeunes sauvages grandissent, deviennent à leur tour chefs de peuplades et voient l’idiome de leurs pères s’éteindre avec le dernier représentant de la génération précédente. D’ordinaire, vainqueurs et vaincus se mêlent et se confondent en une seule nation. S’il se rencontre alors un dialecte pauvre à côté d’une langue littéraire, le dialecte ne tarde pas à subir l’influence de ce contact, et s’enrichit d’une foule de mots correspondants aux conditions nouvelles imposées par la conquête. La langue cultivée elle-même, emprunte des termes se rapportant aux plantes, aux animaux, aux particularités diverses du sol et de la peuplade. C’est ainsi que depuis la decouverte du nouveau monde, il s’est introduit dans les dictionnaires Européens une foule d’expressions inconnues à nos ancêtres (*). Les deux idiomes, en un mot, se pénè-

(') On peut citer les mots tabac, maïs, vanille, cacao , bananes, patates, jaguar, caïman, ara, alpaga, quinquina , etc,.

trcnt réciproquement, l’apport de chacun étant en raison directe de son degré de culture. Parfois les emprunts faits par l’un des peuples sont tellement considérables que la physionomie de son langage est complètement changée. On peut citer comme exemple les Araucaniens dont le vocabulaire ne contient plus aujourd’hui que des mots Espagnols. Seules les formes grammaticales , immuables, parce qu’elles représentent, en quelque sorte, l’architecture de la pensée humaine, rappellent que cet idiome n'a d’autre lien avec le Castillan, que le contact amené par la conquête. Le Français a subi une métamorphose non moins étrange. Les mots empruntés à la littérature des anciens conquérants des Gaules, se sont tellement multipliés , que sa physionomie paraît au premier abord toute latine, tandis que la structure de la phrase et le fond de la langue appartiennent aux dialectes Celto-Kymriques. Le plus souvent il se fait comme un compromis entre les deux peuples. Ne pouvant pas s’entendre dans leurs langues respectives, ils renoncent aux inversions, aux désinences grammaticales, aux

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idiotismes, et ramènent la pensée à son expression la plus simple, la phrase à sa forme la plus % élémentaire, la plus intelligible. Tous ceux qui s’occupent de littérature étrangère savent que le seul moyen de faire passer une idée d’un idiome dans un autre d’origine différente * est d’appliquer d’abord à cette idée le cadre immuable de la logique pour la dépouiller de tous les éléments inutiles, qui masquent ou embarrassent la marche de la pensée. Deux races étrangères l’une à l’autre, mises tout à coup en présence, ne sauraient procéder autrement et doivent aboutir à un nouveau langage. L’anglais est un des exemples les plus frappants qu’on puisse citer des métamorphoses que subit un idiome au contact de l’invasion et de la facilité avec laquelle deux nations ennemies parviennent à s’entendre et à se fondre en un seul peuple. Après la bataille de Ilastings, qui décida du sort de l’Angleterre, deux langues opposées d’origine, l’Anglo-Saxon et le vieux français se trouvèrent en présence. Dès lors une nouvelle façon de parler dut servir de lien entre les vainqueurs et les vaincus. Euphémismes, inver-

sions, désinences, furent mises de côté, comme autant d’inutilités grammaticales. La phrase réduite à ses termes essentiels s’alignait avec une rectitude géométrique , symbole des lois inaltérables de la clarté qui domine toute combinaison de signes. En tête marchait le sujet de l’action, puis venait l’action elle-même sous la forme la plus simple, la forme infinitive, c’est-à-dire imperson- ' nelle. De là, cet admirable mécanisme de l’anglais moderne, dont la simplicité nous étonne d’autant plus que nous ne comprenons guère une langue savante sans ces rouages compliqués qu’offrent les grammaires de l’occident. Certaines formes comme I knoiv you (moi connaître vous), rappellent tant par la coupe de la phrase, que par la naïveté de l’expression le monosyllabisme chinois. Ici Lhistoire avertit le philologue que cette similitude n’est qu’apparente et que loin d’indiquer une infériorité de race, elle n’est qu’un épisode de la lutte de la nationalité anglosaxonne contre les compagnons de Guillaume le conquérant. Toutefois dans cette transformation de l’idiome britannique nous retrouvons le même

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phénomène que parlout ailleurs, c’est-à-dire la langue des vaincus imposant sa physionomie à celle qui va naître au contact des deux peuples. Bien que les mots d’origine française soient deux fois plus nombreux que les racines saxonnes, tous les caractères philologiques rattachent l’anglais actuel à la famille Teutonique. L’organisation de la conquête a pour ainsi dire recouvert l’ancien idiome d’une épaisse couche de mots nouveaux, mais les vainqueurs ont dû se faire aux formes grammaticales des possesseurs du sol. La structure de la phrase, les idiotismes, les racines usuelles qui forment comme le fond de toute langue sont généralement d’origine anglo-saxonne. Les mots français rappellent un idiome plus cultivé, et ont été introduits par les scribes, les clercs, les historiens, les jurisconsultes des rois normands. Souvent deux racines, l’une latine, l’autre germanique, représentant la même idée, sont comme un dernier vestige des péripéties de la lutte. La physionomie de ces termes reflète en quelque sorte le caractère des deux peuples. Toute expression sonore, riche en

syllabes, est d’alluvion latine, et rappelle la prolixité méridionale. Le mot au contraire est-il court, rapide, vous l’attribuez à l’idiome simple et sans fard des hommes du nord. Cette loi de la transformation du langage et du dépérissement des formes grammaticales se vérifie dans toutes les contrées qui se trouvent sur le grand courant des migrations humaines. L’Asie mineure, la Perse, l’Indoustan, nous offrent des exemples non moins frappants que l’anglais. On peut poser, en principe, que la grammaire d’une langue est d’autant plus simple, plus dépouillée d’artifices euphoniques ou syntaxiques que le peuple qui la parle à été plus longtemps foulé par les invasions.

Après les conquêtes viennent les propagandes religieuses qui renouvellent la face des sociétés , et dont le Boudhisme et le Christianisme peuvent être pris pour types. On voit alors dans le langage une floraison nouvelle plutôt qu’une perturbation. Toutefois les résultats sont souvent assez profonds pour en altérer la physionomie. Un peuple ne peut guère changer ses croyances sans faire subir en même temps des modifications à son idiome. Le ciel se remplit de divinités inconnues, les rites et les dogmes apportent avec eux une foule de mots empruntés à une langue du dehors. Les propagateurs de la réforme, entraînés dans les discussions philosophiques avec les défenseurs des idées anciennes, créent une

CG

terminologie nouvelle pour exposer leurs conceptions théologiques. Tes tournures étranges s’introduisent dans le langage, les mots se rapportant aux idées et aux cérémonies de l’ancien culte disparaissent, tandis que plusieurs autres prennent une acception différente. Ces changements deviennent surtout sensibles quand on compare le sens du même vocable à plusieurs si.-cles d'intervalle, ou mieux encore dans l’antiquité païenne et dans nos sociétés modernes. Un exemple fera mieux saisir notre pensée. Tacite voulant faire l’éloge de la mère d’Agricola, se sert de l’expression rara ca.stitatc. Le mot vertu que nous emploierions aujourd’hui eut été un contre-sens. Les rudes natures du Latium ne voyaient dans ce terme qu’une qualité virile , l’essence même du guerrier (vit). Les premiers germes de l'acception métaphysique que nous lui connaissons se trouvent, il est vrai, dans les traités philosophiques des écrivains du siècle d’Auguste, mais la foule ignorait ces subtilités et ne connaissait que la tradition des ancêtres. La réaction spiritualiste inaugurée par le Chris-

SA MARCHE

tianisme donnant le pas à la nouvelle signification fit peu à peu oublier la première. Ces oblitérations de sens jointes aux formes insolites introduites par les docteurs chrétiens avaient déjà altéré le latin avant l’arrivée du Monde barbare. Comparez Y apologétique de Tertullien avec un discours de Cicéron, vous aurez de la peine à reconnaître la même langue. Les résultats sont encore plus saillants dans le sanscrit qui, à la suite de la réforme de Boudha, a donné naissance au pâli.

Cette influence des croyances religieuses sur la littérature d’un pays n’est qu’un cas particulier d’une loi plus générale qu’on peut énoncer ainsi : toute institution doit laisser dans le langage une empreinte d’autant plus profonde, que le peuple est plus fortement régi par elle. Témoin cette admirable organisation de l’ancienne Rome qui a fait dire à un écrivain : tout historien doit être jurisconsulte, tout jurisconsulte doit être historien. Les idiomes modernes nous offrent un exemple frappant de ce que peut une institution politique sur l’économie d’une langue. On sait que dans les rap-

ports officiels, tout fonctionnaire se désigne par la dénomination collective nous. En appliquant à la recherche d’une telle anomalie les méthodes de la grammaire comparée, c’est-à-dire en remontant de siècle en siècle jusqu’à l’origine de cette coutume, nous la trouvons déjà en vigueur parmi les rois barbares du moyen âge. Héritiers des débris du momie romain, ils tenaient cette tradition de la chancellerie impériale. Les deux Césars et les deux Augustes avaient dû prendre cette formule pour exprimer la solidarité qui unissait les diverses parties de l’empire. Mais on peut remonter encore plus haut dans ces recherches et en trouver l’origine première dans les institutions de la république. Les deux consuls se servaient déjà de la même formule, et Cicéron, dans ses fougueuses harangues contre Catilina, se désigne maintes fois par le mot nos. (*) On doit rapporter à la même cause.

OTametsi video, simea voce perterritus, ireinexsilium animum induxeris, quanta tempes tas invidiæ nobis, si minus in pressens tempus recenli ineinoria scelerum

SA MARCHE

l’apparition des formes verbales qui ont presque partout aboli le tutoiement. On disait vos aux Césars des derniers temps de l’empire; les grands vassaux du moyen âge se servaient de la même expression quand ils s’adressaient à leur suzerain. (*) Les hauts barons reçurent à leur tour cette marque de déférence des gentilshommes, les gentilshommes des bourgeois, les bourgeois du menu peuple. Aujourd’hui tous les rangs de la société portent ce titre. Les nègres eux-mêmes, dans les colonies, ont

répudié le tutoiement, comme un indice de

servitude. Par une réaction inévitable, le vous attribué indistinctement à toutes les classes, a fini par perdre sa valeur, et le toi réparait

tuorum, at in posteritatem impendeat. (oratio prima in Catilinam P. IX.)

Est etiam in nobis is animus, Quintes, ut non modo nullius audaciæ cedamus, sed etiam omnes improbos ultrô semp<>r lacessamus. (oratio tertia in Catilinam, P. XII).

(*) Ad vos, domine, sicut ad meura unicum et principale recurro refugium.... humiliter uos deprecans et exorans quatenus meî misereri velitis. { Lettre de Raymond VII comte de Toulouse à Philippe Auguste.)

70 LANGAGE PllONÉTIQRE.

quelquefois à la place. C’est ce qui arrive dans la poésie et le style élevé. De là des inversions bizarres qui étonnent ceux qui les voient pour la première fois. L’Anglais, par exemple, qui n’ose pas prononcer le nom de devil (diable) tutoie son Dieu et réserve le vous pour ses domestiques.

Si la conquête et la propagande religieuse sont autant deléments perturbateurs dans l’économie du langage, en revanche l’influence qu’un idiome exerce sur un autre par sa littérature ne saurait être que féconde. Ici, on n’a à redouter ni dépê rissement de formes, ni invasions tumultueuses de mots ou de locutions étrangères. Les emprunts se faisant successivement suivant les besoins de l’époque, par la partie la plus cultivée de la nation s’encadrent sans effort dans la langue. Dès-lors celle-ci ne fait que s’accroître suivant les lois de son propre développement. Si des novateurs enthousiastes viennent à outrepasser les limites des possibilités grammaticales ou des convenances littéraires, on ne tarde pas à voir

leurs tentatives repoussées par le génie de la langue et tomber dans l’oubli. Témoin les efforts infructueux de l’école de Ronsard (*). Les écrivains de la pleïade avaient rêvé une entreprise au-dessus des forces humaines. Voulant donner

(*) On sait qu’au XVI® siècle Ronsard, du Bellay, et quelques autres esprits littéraires, nourris de la lecture de l’antiquité, se proposèrent d’arracher notre langue anx fadaises énervantes de l’époque, et de la doter des beautés qu’ils admiraient dans les chefs-d’œuvres de Rome et d’Athènes. Il est peut-être à regretter que cette tentative ait échoué. On trouve chez les écrivains de la pleïade des expressions pleines de pittoresque, des tournures élégantes que personne ne désavouerait aujourd’hui. L’école de Malherbe en rejetant ces Innovations dont elle ne comprenait pas la portée a voué notre idiome à la stérilité la plus déplorable. On voulait fixer la langue, on l’a immobilisée. Sous prétexte de la défendre du grec françisé de Ronsard on l’a condamnée à recourir éternellement au grec barbare du dictionnaire. Pour ne citer qu’un exemple, on nous a donné pyroscaphe, qu’un Helléniste seul peut comprendre au lieu de fieu-navire que tout le monde eût deviné. Le résultat de cette prétendue victoire de l’école dite du bon sens, c’est que le français est la langue la plus pauvre de l’Europe au point de vue grammatical et la plus surchargée de mot* étranger».

Digiti

SA MARC1IE

au français la souplesse qui lui manque, et celte allure libre et dégagée que nous admirons dans le grec, ils l’inondèrent d’un coup d’une avalanche de mots et de formes tirés des langues classiques. C’était en quelque sorte supprimer les lois du temps et de l'espace dans le mécanisme du langage. Quelques contemporains admirèrent leur audace, mais leur réforme ne devait pas leur survivre. Ils prétendaient ramener au profit de notre idiome, l’influence que jadis la Grèce avait exercée sur l'Italie. Ils ne s étaient pas aperçus que les circonstances notaient plus les mêmes. Quand les légions romaines mirent le pied dans l’IIellade, elles furent éblouies à la vue des merveilles d’une civilisation si haute. La littérature, reflet de ces magnificences, possédait des chefs-d’œuvre qu’on n’a pas égalés depuis. Rome, si hautaine à l'égard des nations soumises, fut subjuguée à son tour par les splendeurs du génie hellénique. Les lettres latines se modelèrent sur les lettres grecques : poètes, orateurs, historiens, n’eurent plus qu’un souci, celui de reproduire l’élégance de ceux

qu’ils appelaient leurs maîtres dans l’art de bien

dire. La jeunesse patricienne alla étudier à Athènes les secrets de l’éloquence, la langue des vaincus devint bientôt la rivale de celle des vainqueurs. Les arts, les sciences, les dépouilles de toute sorte des cités achaïques, transportés au Capitole, entraînèrent avec eux une foule de termes nouveaux. Ces mots, s’adaptant sans effort à une langue sœur, enrichissaient son vocabulaire sans altérer sa physionomie. Ce fut comme une végétation soudaine aux formes régulières, épanouie au souffle du génie grec, sur le puissant tronc de la langue du Latium. Cette impulsion s’est continuée jusqu’à nos jours quoique sur une échelle bien réduite, et aujourd'hui encore c’est à 'idiome d’IIomèrc que nous avons recours toutes les fois que les progrès dés sciences ou de l’industrie demandent un mot nouveau. Du reste, un motif plus impérieux que la tradition nous force à ces emprunts. Nos idiomes modernes, usés par 'action des siècles, ont perdu, pour ainsi dire, cette faculté de création spontanée que possédaient à un si haut degré les langues antiques, et dont l’anglais et l’allemand conservent encore

SA MARCHE. 75

des traces. Nos mots, surchargés de syllabes, sont d’ailleurs trop longs pour se souder entre eux. Nous ne pouvons exprimer une idée nouvelle qu’à l’aide d’une périphrase. Le grec se tire d'embarras grâce à ses racines monosyllabiques et à leur tendance à la fusion. N’est-il pas plus court, en effet, de dire : télégraphie, que de parler de Yart qui transmet l'écriture à distance.

Toutefois, de puissantes digues s’opposent à ce que les emprunts faits à une littérature étrangère deviennent par leur fréquence une cause d’obscurité, de dépérissement du langage. Tout mot nouveau est d’abord vu avec méfiance. Il n’est accepté, et si l’on peut s’exprimer ainsi, admis à circuler, que lorsqu’il répond à un besoin littéraire réel, et que sa physionomie lui permet d’entrer dans le cadre de la langue. Dictionnaires, grammaires, académies, écrivains, bon sens populaire sont autant d'entraves qui protègent chaque idiome contre les innovations téméraires dos novateurs.

Généralisant ce que nous venons de dire sur les influences réciproques des peuples, on peut

poser en principe qu’une littéralure a d’aulant plus d’action autour d’elle qu’elle reflète une civilisation plus haute. Dès que deux nations sont en contact , l’instinct de I émulation les porte à s’emprunter tout ce qui, dans les arts, les sciences, l’industrie, excite leur admiration. De là, autant de modifications du langage On peut vérifier ce fait à l’égard des pays qui avoisinent nos frontières : nos longues guerres avec les tribus germaniques ont introduit dans le français nombre de mots tudesques tirés de l’art militaire. Les merveilles de la renaissance nous ont familiarisés avec l’italien, et la terminologie musicale nous vient d’au delà des Alpes. L’Angleterre, caractérisée par le génie pratique de ses habitants, nous fournit chaque jour des termes de banque, d’industrie, de langue commerciale, tandis que son aristocratie fait passer dans nos salons ses expressions de sport et de IJiyh-lifc, L Lspagne elle même, abritée par sa position péninsulaire du grand courant européen, a eu son époque de gloire et de rayonnement littéraire. On sait qu’une génération d’écrivains et d artistes s éleva pour

SA MARCHE

célébrer la grandeur de l’empire fondé par Charles-Quint. Pendant plus d’un siècle la poésie française alla s’alimenter à ces sources , et c’est en étudiant Lope de Véga et Calderon que Corneille s’inspira de cette fierté castillanne dont le Cid et Cinna nous offrent de si beaux reflets.

Telles sont, abstraction faiio de l’écriture (*), les principales causes qui amènent la transformation de la parole. Ces circonstances une fois établies, il devient facde de suivre les modifications qu'apporte le cours des siècles dans la marche du langage Tout idiome avant d’être fixé par un monument national, est un milieu mobile où les éléments phonétiques flottent et disparaissent comme les feuilles d’une végétation incessante. C’est du moins le sort de la plupart des dialectes que l’on rencontre dans les forêts du Nouveau Monde. Rien ne venant arrêter ce

O L'influence de l'écriture sur l'économie du Inngnge est de beaucoup l.i plus féconde en résultats. C'est A cause de son importance que nous en avons fait une élude à part: la Physiologie du langage graphique.

travail de rénovation continuelle qui est un des traits caractéristiques du langage, les générations ne se lèguent pour ainsi dire qu’un des engrenages de la macliine phonétique, le moule invariable de la grammaire. Mais lorsqu’un peuple possède des productions littéraires, chants religieux, hymnes patriotiques, codes de lois, ces monuments, même sans l’auxiliaire de l'écriture, suffisent pour préserver la langue des altérations syllabiques, ou du moins pour les ramener à des limites si étroites, qu’elles ne dépendent plus de l’action individuelle, mais du J en t travail des siècles. Si alors on compare les diverses formes d’une langue à ses différents âges, on voit se dérouler certaines lois affectant l’existence des idiomes, le dépérissement des mots, et l’évolution de la pensée.

Le premier de ces effets séculaires est de réduire de plus en plus les dialectes au profit d’un idiome littéraire. Nous avons dit qu’à l’origine chaque tribu avait ses procédés phonétiques et que la langue suit les vicissitudes de la peuplade. Dès qu’un état s’est agrandi, il ne tarde pas à s’élever une littérature. La caste sacerdotale érige scs dogmes en corps de doctrine * les guerriers chantent leurs victoires, les écrivains retracent les annales de la nation. La langue officielle, s’étendant peu à peusurles pays conquis, chasse devant elle les idiomes des peuplades vaincues. C’est le chêne de la forêt faisant le vide autour de lui sous la double action de ses racines qui épuisent le sol, et de son feuillage qui prive

80 LANGAGE PHONETIQUE. •

les plantes voisines de lumière et de chaleur. Les patois de nos provinces disparaissant chaque jour devant la langue d’oil, indiquent les incidents do la lutte, et la résistance désespérée des diale. les destinés «à périr, Bien que certains géographes affirment sur tous les Ions l’unité française» il n’en est pas moins vrai qu’au point de vue philologique celte homogénéité n’est qu’un mirage du patriotisme. Nombre de' départements situés à la périphérie du territoire conservent encore le langage des temps mérovingiens. Le Provençal, le Catalan, la langue d’oc, le Basque, le Breton, le Flamand, l’Alsacien et d’autres patois secondaires sont autant de protestations vivantes contre les conclusions hâtives des historiens nationaux. Cependant plusieurs de ces dialectes ont eu leur littérature. Le Basque et le Celtique se partageaient jadis la Gaule Plus lard, les troubadours provençaux rivalisaient avec les trouvères du Nord. La langue française suivant les progrès ' de la monarchie, a d’abord réduit ces idiomes

au rôle de patois; puis, pVenant une prépon-

dérancc définitive depuis que chaque village a son

SA MARCHE. 81

école et que la vapeur y apporte chaque jour les chefs-d’œuvre fie notre littérature, elle a forcé ces patois «à reculer devant elle. La génération qui s’élève apprend le Français en même temps que le jargon de ses nourrices et les fait marcher de pair, ('.elles qui suivront oublieront de plus en plus l’idiome des ancêtres comme une vieillerie de mauvais goût Deux des plus anciennes langues du pays, le Basque, l’ancien Ibère et le Breton le dernier représentant du Kyrarique, réduits aujourd'hui à un coin de terre qui se restreint chaque jour, sont sur le point de s’éteindre. Ce phénomène se retrouve partout. Par delà les Pyrénées, nous voyons le Castillan faire oublier les dialectes des anciens royaumes de la Péninsule ; en Allemagne, l’idiome saxon devenu la langue littéraire depuis Luther, étouffer les autres variétés de la souche germanique. L’Anglais a succédé au, Gallois, au Gaélique, au Comique, tandis que la langue toscane, comme son aïeule la langue latine, aspire à devenir la langue nationale dé l'Italie.

Si maintenant nous étudions l’action du temps

sur les éléments mêmes du langage, nous trouvons une loi, qui semble n’êtrc qu’un cas particulier des effets séculaires de la nature sur tout ce qui vit et s’agite dans l’univers. Les mots engrenés les uns dans les autres par les exigences de la phrase, s’usent dans ce frottement continuel, arrondissent en quelque sorte leurs formes comme pour rouler plus facilement les uns sur les autres et se prêter sans effort au jeu des organes de la parole. La vitesse de la prononciation syncope les syllabes, contracte les voyelles, change les longues en brèves, fait tomber les désinences. L’oreille se débarrasse à la longue de toute articulation rude ou peu euphonique, de toute aspiration pénible ou heurtée. Il suffit de rapprocher un terme latin de son dérivé français pour qu’on soit frappé de la dénudation que celui-ci a subie. Chaque génération lui enlève , si j’ose dire, un élément syllabique. Prenons comme exemple le mot magislrum. Si nous suivons ses transformations à travers les âges, nous trouvons échelonnées à diverses distances, comme autant de traînées successives, les formes magistrom,

SA MARCHE

magistre, mahistre, maistre, maître. Magistrum lui-même pouvait avoir eu une forme plus ancienne et plus complexe, tandis que maître s’écrira peut-être un jour mètre. Tl ny aurait donc aucun paradoxe à soutenir qu’il est possible de déduire l’âge relatif d’une langue du degré d’aspérité ou de douceur de ses syllabes. On peut comparer un idiome à un fleuve, qui, d’abord torrent lorsqu’il descend des montagnes où il prend sa source, ne roule que des cailloux anguleux, les arrondit par leur frottement réciproque à mesure qu’il s’avance dans la plaine , et ne charrie plus que des sables à son embouchure.

L'action des siècles n’est pas moins sensible sur le symbole que sur la forme, sur l’idée que sur le mot. L’interprétation de la nature est un problème trop vaste pour que la parole y suffise jamais, quelque longue que soit la période dévolue aux ^destinées humaines. Chaque âge, chaque génération en déchiffre un lambeau suivant sa puissance d’analyse appliquée au cours des événements. On pourrait considérer fini-

mense cycle des idées comme disposé par couches d'autant plus diflkiles à atteindre, qu’elles s’enfoncent davantage dans les replis do notre existence et dans les mystérieux arcanes de l’univers. Les premiers hommes n’ont vu que la surface. De là ces expressions naïves et crues que nous admirons dans les langues primitives, et que nous n’oserions transcrire dans nos idiomes modernes. Tous nos efforts tendent à découvrir les nuances échappées à nos pères, et révélées chaque jour par une analyse plus profonde ou plus attentive. Les mots, ainsi détournés de leur signification naturelle, se surchargent d’une foule d’acceptions vagues, flottant parfois dans une métaphysique insaisissable. Le terme propre fait place à la périphrase, le style prend des allures fiévreuses, l’idée est aussi torturée que l’expression (*). On peut avancer que la littérature d’un peuple est d’autant plus maniérée quelle a été

(*} Cette tendance qui est précisément celte de notre époque a un autre inconvénient ; celui d’alourdir la phrase et de noyer ta pensée dans des contours insaisissables.

SA MARCHE

plus longtemps soumise aux vicissitudes de la civilisation. On aperçoit ainsi deux courants dans la marche des langues : l’un à la surface qui use les mots par l’action des siècles, l’autre agissant à l'intérieur, et nuançant de mille manières l'idée et l’agencement de la phrase. De ces deux forces doit sortir la résultante qui réglera l’allure définitive du langage. Il nous serait cependant dif-

Prenons un exemple dans la correspondance parisienne d’un de nos grands journaux :

■ Le Gouvernement n’a pas été généralement * rnuvé bien venu à contester t’exerrice des droits électoraux inhérents à l'esseiv e môme du suffrage universel. »

Cette expression trouvé bien venu, laisse dans l’esprit un vague, je dirais presque une confusion d'idées qui répugne à notre instinct littéraire. Quelle différence avec la netteté, ta précision des écrivains du grand siècle ! Chez eux, le mot était toujours en parfaite harmonie avec l'idée. C’est là tout le secret de leur style incomparable. Peut-être les exagérations de la littérature actuelle nous ramènerontelles un jour aux formes simples et sévères des grands m litres ; l’histoire nous offre maints exemples de cette réaction contre le mauvais goût. Contentons-nous de rappeler Mal erbe et Molière.

Il est à remarquer que les efforts tentés en sens contraire,

ficile de tracer sa destinée. L’humanité est encore jeune. Les défaillances qui forment le tissu de notre histoire politique, religieuse et scientifique, rappellent bien plus les tâtonnements de peuples enfants que l’évolution normale de races viriles. Pour parler la langue des géomètres, nous n’avons pas encore assez d’éléments de la série pour achever la courbe de développement du langage et fixer le dernier terme. La seule chose qu’on puisse affirmer c’est que tout idiome se transforme avec la civilisation dont il n’est que l’expression, et devient une langue nou-

c’est-à-dire pour donner à notre langue une allure plus libre, plus dégagée, n’ont jamais abouti. Dans le drame de V. Hugo on rencontre souvent des vers dans le genre de celui-ci :

Son frère fut-il pas orateur de la Chambre ?

(Cromwell, acte 1 er , scène VIII).

Cette manière de parler n'est pas d’aujourd'hui. On la trouve déjà dans les écrivains de la pléiade. Ronsard disait : Allons voir si la rose A point perdu cette véprée Les plis de sa robe pourprée.

Ces forints elliptiques de tout temps (hères au populaire, paraissent trop hardies aux écrivains. Du reste, il s’agit ici

SA MARCHE

velle, toutes les fois que ses deux caractères essentiels, texture grammaticale et vocabulaire, offrent des lignes de démarcation suffisamment tranchées. L’idiome disparu prend alors le nom de langue morte. Mais ce n’est là qu'une figure ; un idiome ne saurait s’éteindre qu’avec le peuple qui l’a parlé. S’il s’agit d’une langue littéraire, elle laisse derrière elle des monuments qui rappellent ses formes phonétiques aux diverses époques qu’elle a traversées. C’est ainsi que le vieux français de Rabelais et de Froissart, la langue encore plus inintelligible de Joinville et de Villehardouin. l’idiome barbare de l’époque franque, et le

d'une construction grammaticale plutôt que d'une simple expression, et on sait que si le dictionnaire d’un idiome se modifie par l'action des siècles, le cadre de la grammaire est en quelque sorte immuable.

Au résumé on peut établir trois tendances bien marquées dans l’économie de notre idiome. Le peuple qui pousse à l’ellipse, la littérature officielle qui tend à la périphrase, et la langue scientifique qui ne s'attache qu’à la précision. La première influence a toujours été nulle, tandis que la seconde, jadis toute-puissante, est aujourd’hui contrebalancée et sera peut-être un jour primée par l’influence scientifique dont le développement s'accroît de plus en plus.

dialecte inculte des premiers pâtres de l’île de France, ne sont que des manifestations diverses du langage, qui, par révolution des siècles, devait amener le français actuel. Ces formes, aujourd’hui immobiles, sont autant de troncs s îr lesquels s’entent de nouveaux dialectes qui. devenant souches à leur tour, rappellent ces polypiers gigantesques des mers du sud , dont chaque bourgeonnement est un anneau qui doit relier l’arbre à la pousse suivante.

Citons enfin comme dernier effet de l’action séculaire que subit le langage, le nivellement grammatical, c’est-à-dire la disparition graduelle des irrégularités qui masquent l’unité de chaque idiome. Il serait difficile, sinon impossible, de trouver une langue à structure irréprochable. Le verbe surtout, la partie la plus délicate et la plus travaillée du discours, présente d’ordinaire des anomalies dans sa composition. Plusieurs désinences correspondent souvent à une même idée. Ce sont quelquefois les derniers vestiges du milieu chaotique d’où sortirent les premiers essais du langage. La spontanéité individuelle qui

SA MARCHE

présidait à la genèse de chaque dialecte se prêtait difficilement à l'unité grammaticale ou syntaxique. D’autres fois des flexions étant tombées dans certains mots firent oublier la symétrie primitive. Il en résulta ce qu’on appelle, en termes de grammaire, plusieurs systèmes de conjugaisons. Cependant, à mesure qu’une littérature se développe, on voit le type, le plus en harmonie avec le génie de la langue, chercher à prédominer, tandis que les autres restent immobiles ou tendent à s’eiïacer. Les formes négligées deviennent bientôt anormales et finissent par disparaître, témoin l’Anglais et l’Allemand, les plus vivantes, les plus élastiques de nos langues classiques. La liste des verbes irréguliers y diminue de jour en jour. Quelque chose d’analogue a lieu dans le français toutes les fois que nous y introduisons un mot étranger. La première conjugaison étant de beaucoup la plus nombreuse, tous les verbes nouveaux se moulent sur ce type. Nous disons télégraphier , photographier , galvaniser , etc. ; toute autre terminaison nous semblerait barbare. On peut faire la même remarque sur la langue

latine ; la plupart des verbes d’origine étrangère prennent pour paradigme celui de la première conjugaison. On sait que c’est la plus répandue.

Tels sont les faits les plus saillants que nous offre la marche du langage. Nul doute qu’une analyse plus attentive ne révélât d’autres observations également pleines d'intérêt. Mais nous ne faisons ici qu’une esquisse et non une étude complète de toutes les modifications qui peuvent se présenter dans le développement de la parole. A travers toutes ces métamorphoses on distingue comme trait commun, la tendance qu’ont les langues à se dégager de plus en plus de la nature, comme la musique du chant, et à devenir un instrument purement passif. L’impersonnalilé algébrique, voilà le dernier terme de l’évolution de chaque idiome. Inutile d’ajouter que les lois de la science phonétique ne peuvent s’appliquer dans toute leur généralité qu’aux langues longtemps soumises aux vicissitudes des peuples et des sociétés. Les dialectes restés en dehors du courant humain ne les rappellent souvent qu’en partie ; mais ils offrent en revanche un avantage

SA MARCHE

inappréciable , celui de conserver intactes les premières formes de la parole. Il nous reste à étudier l’action que la contrée, la race, le climat impriment à la physionomie du langage et à la destinée de chaque idiome.

DESTINÉE Dü LANGAGE.

D’après ce que nous avons dit sur la formation du langage, on voit qu’on peut le considérer comme un miroir où doivent se refléter à la fois le sol, le climat, la race, en un mot les influences diverses qui agissent sur' notre organisation phonétique. Ces traits, souvent effacés dans les langues modernes par le travail de décomposition séculaire, sont nettement accusés dans la plupart des idiomes primitifs. Là, tous les éléments de la parole, rhythme, intonation, agencement des syllabes, déroulement de l’idée, rappellent presque à chaque mot un instrument vibrant à l’unisson des harmonies extérieures. Mais ces éléments sont loin de s’appliquer indistinctement à toutes les modalités que répercute le clavier

humain. L’idée, c’est-à-dire le dessin delà pensée, la contexture de la phrase, émanant directement de notre nature, reflète plus spécialement le génie de la nation, les aptitudes de la race. C’est dans l’essence musicale du mot, le son, qu’on retrouve le relief du sol, la physionomie du climat et du paysage. Le mot lui-même, considéré comme expression de l’idée, participant des deux composantes du langage, la nature et l’individu, rappelle à la fois l’homme et les influences du dehors.

De ce que notre premier syllabaire a été puisé dans le milieu qui nous entoure, il résulte que plus la nature parlera aux yeux, aux oreilles, aux sens, à l’imagination, plus les notes de la gamme phonétique seront pleines, vibrantes, accentuées. De là cette variété infinie de sons dans l’échelle musicale des langues qui comprend toutes les nuances , on pourrait dire toutes les possibilités de la vocalisation humaine. Les influences climatériques d’un lieu variant avec sa position astro nomique, c’est d’abord dans la latitude (*) qu’il

f) L’absence complète de consonnes aspirées dans l’i-

SA DESTINÉE

faut chercher les causes qui impriment aux langues leur physionomie extérieure. Les régions boréales ingrates à l'homme, au sol, au paysage, à la nature entière, n’offrent guère pour perspective que le crépuscule des longues nuits polai-

diome de la côte de Malabar et la fréquence de ces mômes consonnes dans le sanscrit démontrent une loi très-importante et qui n’a pas encore été posée. C’est que tout idiome qui n’a point d’aspirées doit naître et se développer dans une région voisine de l’équateur ou qui en ressente toutes les influences ; tandis que tout idiome qui a beaucoup d’aspirées, doit naître et se développer dans des régions tempérées ; connue tout idiome où les gutturales dominent, doit naître et se développer dans des régions voisines des pôles, de sorte que la latitude d’un peuple étant donnée, on peut en conclure la nature de son idiome ; comme un idiome étant donné, on peut aussi en conclure la latitude du peuple qui le parle ou qui l’a parlé.

On peut aussi poser cette loi, que dans les régions équatoriales les voyelles ouvertes on sonores dom'nent, tandis que dans les régions polaires ce sont les voyelles fermées ou sourdes, et dans les régions tempérées, les voyelles intermédiaires ; dans les premières elles sont fréquentes, dans les secondes elles sont rares. De sorte que l’échelle vocale peut servir à déterminer la région il laquelle appartient une langue donnée. Paituier.

LANGAGE PIIONF.TIQUE.

res. pour harmonies que les plaintes sinistres des bêtes fauves répondant aux sifflements aigus de la tempête. Un tel climat est peu propre à façonner des organes mélo lieux. Aussi, tout idiome caractérisé par des sons rauques, des aspirations heurtées, des cliquetis de consonnes, désigne-t-il une langue du Nord.

Transportons-nous maintenant dans les contrées tropicales, nous serons frappés du contraste. Tci, plus de ces frimas âpres, de ces brumes froides et monotones, de ces nuits sans réveil. Un ciel d'une sérénité proverbiale, des paysages splendides, une température énervante, tout conspire pour adoucir le jeu des organes. Dès lors les intonations paresseuses remplacent les chuintements disgracieux, aux aspirations gutturales succèdent des sons pleins de mollesse et de douceur. La charpente elle-même du mot, la consonne, semble disparaître perdue, pour ainsi dire, dans une mer de voyelles. Comme tout ce qui vit sous les tropiques, la parole se produit sans effort. Entre ces deux points extrêmes, région polaire et zone équatoriale, s’échelonnent

SA DESTINÉE

par degrés insensibles toutes les nuances intermédiaires. S’avance-t-on vers le Sud, les mots se dépouillent peu à peu de leurs éléments sifflants et gutturaux, tandis que les voyelles sourdes deviennent pleines et sonores ; remonte-t-on au contraire vers le Nord, on voit les idiomes perdre leur mollesse et prendre une accentuation de plus en plus virile. Les voyelles qui sous l’équateur cohstituent presque toute la trame du mot, ne sont plus ici que les liaisons nécessaires des articulations syllabiques. Telles sont la plupart des langues de l’Europe occidentale.

11 ne faudrait pas cependant, par une conclusion hâtive, croire à ufte loi absolue dans la marche décroissante des aspérités du langage à mesure qu’on s’éloigne des pôles. Il est permis de conjecturer que ce principe serait rigoureusement vrai si le globe présentait partout une surface uniforme au lieu detre sillonné en tout sens par des chaînes de montagnes. On sait que chaque massif montueux est découpé par des gorges transversales terminées elles-mêmes par des vallées. Chacun de ces systèmes reproduit

sur une petite échelle les divers paysages et les influences climatériques qu’on rencontre entre le pôle et les tropiques. Les pics élevés attirent la foudre, par suite l’ouragan et la tempête ; les neiges qui les recouvrent au sommet y font naître les phénomènes propres aux régions boréales. Les mêmes causes agissant sur le mécanisme phonétique, les mêmes effets doivent s’ensuivre, et les organes reproduisent ces stridulations étranges qui semblent le propre des idiomes du Nord. Il faut donc, si l’on veut connaître la résultante mathématique de l’action du sol et du climat sur les langues, corriger, comme dans tant d’autres phénomènes physiques, les effets de la latitude par ceux de l’altitude. Ajoutons que l’influence de l’altitude est souvent assez forte pour neutraliser celle qui résulterait du parallèle. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les variétés d’une même langue répandue à diverses hauteurs, telle que le Grec ou l’Allemand. Les dialectes des montagnards de la péninsule Hellénique contrastent d’une manière frappante par leur rudesse avec la douceur de

SA DESTINEE

l’idiome parlé à Corinthe, à Athènes, ou sur les côtes d’Ionie. Un étranger qui entendrait converser un pâtre des alpes suisses et un habitant des plaines de la Baltique, une Dame de Berlin par exemple, ne pourrait croire que les deux interlocuteurs parlent la môme langue. On sait cependant que Berlin est de près de sept degrés plus au Nord que les contreforts du mont Blanc. Du reste, cette différence d’accentuation entre l’idiome des grandes villes de la plaine, et celui des bourgades des montagnes tient encore à d’autres causes non moins puissantes que les actions climatériques. Prenons pour exemple l’habitant des hautes montagnes dont les occupations sont presque toutes pastorales. Cet homme ne vit qu’avec la nature. Son langage est moins un dialogue avec ses semblables, qu’une suite non interrompue de cris, de menaces, d’articulations intraduisibles adressées aux bêtes rétives ou vagabondes de son troupeau. Ces cris, lancés de toute la force de ses poumons pour franchir les distances, entrainent l’habitude des sons rauques, durs, saccadés. C’est là la seule éducation

littéraire que reçoive le pâtre dans le cours de son existence. Supposons maintenant que des événements l’amènent dans une ville de la plaine. Quelque effort qu’il fasse pour se mettre à l'unisson de ses interlocuteurs, il ne pourra jamais modifier son timbre façonné aux exigences de la vie des monts, ni adoucir le jeu de sa vocalisation. On ne devra donc pas s’étonner si ses paroles deviennent quelquefois inintelligibles pour le citadin. Celui-ci, au contraire, parlant presque à mi-voix dans les causeries journalières du cabinet, du comptoir, du salon, se dépouille à son insu de toutes les aspérités de son idiome. Rien de rude, de disgracieux dans sa bouche ; sa conversation n’est pour le montagnard qu’un jargon efféminé dont il a souvent peine à percevoir le sens et les notes.

L’étude des mots considérés, non plus dans leurs éléments phonétiques, mais si l’on peut s’exprimer ainsi, dans leur physionomie intérieure, offre des rapprochements non moins dignes d’intérêt que les précédents. Ici la nature n’est plus seule à imprimer à la parole ses influences fatales. L’homme commence à dessiner sa personnalité, les traits caractéristiques de sa race se révèlent par la manière dont il interprète les tableaux qu’il a sous les yeux. Chaque expression verbale d’idée abstraite reflète autant la spontanéité de l’artiste que la passivité de l'instrument. Ce fait avait principalement frappé l’Impératrice Catherine, lorqu'elle s’occupait de son dictionnaire universel : « j’ai remarqué, dit-elle, que ce

qui veut dire ciel dans une langue, signifie nuage , brouillard, voûte, dans d’autres; que le mot Dieu, dans certains dialectes, signifie le Très- Haut ou le bon, dans d’autres le soleil ou le feu.* 11 n’est pas difficile de voir qu’une langue qui désigne l’idée de Dieu par le mot soleil, rappelle un pays situé entre les tropiques, ou une de ces contrées privilégiées des zones tempérées, comme l’Espagne ou l’Italie, dans lesquelles le ciel est éternellement pur. Mais ce même mot révèle un grossier matérialisme de la part de la peuplade, ou tout au moins certaine paresse d’esprit qui mettant le symbole à la place de l’idée empêche celleci de s’épurer pour s’élever à des notions plus hautes. C’est ainsi que certaines tribus Indiennes appelant leur Dieu tupan (tonnerre) sont regardées comme les races les plus dégradées du Nouveau Monde (*). L’idée de bon au contraire appliquée à

(*) L’idiome des Botocudos (tribu indigène du Brésil) permet de faire de3 rapprochements curieux. Montrez-vous à ces sauvages un bâton, ils vous répondent Ichoon (arbre) ; pour eux, un bâton n'est qu’un arbre débarrassé de scs branches ; leur demandez-vous ensuite le nom d’une

SA DESTIXÉE. ' 103

la même dénomination accuse des aptitudes métaphysiques très prononcées et appartient indubitablement à un rameau des plus nobles de la souche aryenne confiné, suivant toute probabilité, dans une région montueuse et froide. Parfois le même objet prend une signification diamétra-

poutre, ils vous répondent encore tchoon ; d’une branche, d’un morceau de bois, d’un pieu, etc, toujours tchoon. Le mot po doit îi lui seul représenter suivant l’occasion la ruain, le pied , les doigts, les phalanges, les ongles, les talons et les orteils. La bestialité qui semble leur unique code, ressort surtout des mois composés. Veulent-ils parler d’un homme sojjre, ils l’appelleront coucmg-é-mah (ventrevide) ; de la nuit ils diront taiou-té-tou (temps de la faim) parce que aussi gloutons qu’imprévoyants, ils ne savent garder aucune provision, et sont obligés, la nuit, d’attendre avec impatience le retour de la lumière pour donner satisfaction aux exigences d’un estomac toujours inassouvi. Chez la plupart des peuples, du moins chez les nations de l’Occident, la notion du juste a précédé celle de l’injuste, comme l’indique la composition de ce dernier mot dans Icsdiverses langues in-juHe, un-gerecht , in-iquus (pour in-cvquusj, adikos, etc. Chez les Botocudos c’est tout le contraire : l’état normal c’est le voleur nyinkeck ; un honnête homme sera par conséquent un non-voleur ny inkcck-amnoup. De même le mensonge iapaouin étant l’habitude, la règle, la vérité deviendra iapaouin-amnoup (un non mensonge).

104 LANGAGE PHONÉTIQRE

lement opposée en changeant de pays. Vassa fœtida, par exemple, considérée comme parfum par les Indiens, s’appelle dans leur langue nourriture des Dieux, tandis que les allemands la désignent sous la dénomination plus juste, selon nous, de stercus diaboli.

Yeut-on maintenant reconnaître dans le langage l’élément purement humain, qu’on interroge l’agencement des parties du discours, c’est-àdire la phrase, la période, le style. Là les influences de la nature deviennent presque insaisissables, tandis que l’homme, la nation , la race, s’y reflètent tout entiers. On sait, en effet, que la contexture de la phrase n’est autre chose que l’architecture musicale de la pensée, le déroulement, l’analyse de l’idée. Or l’idée est un tableau qu’il s’agit de décomposer et de représenter ensuite à l’aide de la parole, en groupant les éléments c’est-à-dire les mots, suivant les règles de cette perspective idéale qu’on appelle logique. Les races inférieures incapables d’analyse ne voient d'ordinaire dans l’idée qu’un bloc qu’elles rendent par un mot, quelquefois par un simple

SA DESTLNEE.

monosyllabe. Les langues des tribus indiennes sont riches en exemples de cette sorte. Pour ces peuples être blanc, il est blanc, cela est blanc, n’éveille à l'esprit qu’une seule image irréductible,- qu’ils traduisent par le même mot. Ce défaut d’analyse n’accuse que trop les tendances et les destinées de cette race, car on sait que rebelle à tout progrès, elle préfère aller s’éteindre dans le désert plutôt que de répondre à l’appel de la civilisation.

Les peuples issus de la même origine, mais séparés par le cours «des siècles, offrent également dans leur langage des différences assez tranchées, pour que généralisant la belle expression de Buffon, « le style c’est l’homme, * on puisse dire avec non moins de certitude : le style c’est la nation. Prenons pour exemple deux peuples voisins et de souche aryenne, la France et l’Angleterre. Avons-nous essuyé un orage, nous nous disons trempés jusqu aux os. Accoutumés dès l’enfance à cette manière de parler, nous ne nous sommes jamais demandé si la métaphore était juste. Les étrangers reconnaissent là

ce qu’ils appellent, non sans raison, l’exagération française. L’anglais plus calme, plus positif, plus exact dans sa manière d’analyser ses sensations, dira avec plus de justesse : I am wet till the skin. (Je suis mouillé jusqu’à la peau). Le caractère des deux nations se peint dans cette seule phrase.

C’est surtout dans le parallèle des races que sont sensibles les modifications du langage. Ici tout change à la fois, racines, syntaxe, coüpe du discours, analyse de l’idée, perspective de la pensée. Considérons les deux groupes aryen et sémite qui depuis les premiers âges de l’histoire se disputent la prééminence de l’occident. Je ne connais rien de plus saisissant pour mettre en relief les tendances divergentes des deux races que le rapprochement de deux poèmes presque contemporains, le livre de Job et le Promôlhée d’Eschyle. (*) Le sujet est, à vrai dire, le même dans les deux poèmes. Chez le tragique grec, nous voyons un vaillant fils de la terre se raidissant

(*) Et Job se leva , et il déchira son manteau, et il rasa sa tête , et il se prosterna à terre , et il adora , et il dit : Nu je suis sorti du sein de ma mère, el nu j’y rentrerai. Jéhovah

SA DESTINÉE

devant une volonté inflexible, lançant des imprécations contre le ciel, et menaçant de sa vengeance l’autenr de ses maux, le tout puissant Jupiter. En vain Mercure vient-il le prévenir que ses blasphèmes sont arrivés jusqu’aux oreilles du maitre des Dieux, et qu’il va être enseveli sous les débris de la montagne s’il ne mesure ses plaintes. Le Titan redouble ses cris de fureur jusqu’à ce qu’il disparaisse foudroyé dans les entrailles du Caucase. L’intérêt monte et grandit à chaque ligne. Le dénouement, digne de la grandeur du sujet, atteint au sublime. On sent comme

m'a tout donné, Jéhovah m’a tout enlevé , que le nom de Jéhovah soit béni !

Ce que Mercure vient de m’annoiîcer je le savais ! un ennemi est frappé par son ennemi rien de plus simple. Et maintenant tombez sur moi, foudre aux sillons tortueux, à la pointe meurtrière; tonnerres, vents furieux déchaînez votre rage dans les airs ; faites bondir sur ses fondements la terre avec ses racines; confondez dans l'effroyable tourbillon et les flots de la mer et les feux des astres ; que Jupiter précipite dans le noirTartare mon corps entraîné par une violence impitoyable, irrésistible ; n’importe : il ne m’ôtera pas la vie.

un souffle épique qui anime tous ces personnages : Vulcain l’exécuteur des arrêts de Jupiter, assisté de ses deux aides formidables, la Force et la Puissance, le chœur des Océanides et le vieil Océan leur père, enfin l’indomptable fils de la terre, le Titan Prométhée. Quel contraste si nous passons au poète Hébreu ! Ici trois individus à physionomie douteuse, remplacent le chœur si gracieux, si frais des Océanides. Un pauvre diable affolé par la douleur et la misère représente le Titan. Ces quatre personnages mis en présence anonnent des heures entières sans pouvoir sortir du même thème. La lassitude seule fait intervenir le dénouement. Un moment d'impatience étant échappé à Job, une voix terrible lui demande compte de ses imprudentes paroles, et aussitôt l'infortuné de se prosterner dans la poussière et d’affirmer son néant. La destinée des deux races aryenne et sémite semble ressortir de ces deux œuvres. Dans la prostration de Job, dans cette abnégation de tout son être devant les décrets du Ciel, on peut lire les terreurs, les superstitions qui pèsent sur les siècles les plus

SA DESTINÉE

sombres de notre histoire, lorsque après la dissolution de la société romaine, le monde effaré chercha un refuge sous l’égide de Jéhovah, seul survivant alors du Panthéon ancien. Et ce Titan indompté, n’est-il pas la personnification vivante du génie Hellénique escaladant l’Olympe, ravissant le feu sacré, luttant contre les Dieux, succombant avec eux sous la double invasion Germanique et Sémitique, secouant, par intervalle son linceul avec des convulsions terribles, reparaissant enfin victorieux, rajeuni et transformé et donnant coup sur coup la renaissance avec Michel-Ange, la réforme avec Luther, la science avec Descarles !

De ce que nous venons de dire sur les influences que l’homme et le sol exercent dans l’économie du langage, on peut tirer une conséquence immédiate dans la classification des langues. C’est que les grands embranchements doivent correspondre aux diverses races humaines.

Si l’on compare, en effet, les groupes d'idiomes établis par la philologie moderne, on voit du premier coup d’œil, qu’ils concordent de la manière la plus frappante avec les familles de l’espèce ) humaine données par les naturalistes. Les trois grandes divisions du langage généralement admises .comme formant autant de groupes irréductibles, c’est-à-dirë les langues monosyllabiques, les langues à flexions et les langues agglutinantes

SA DESTINÉE

lit

correspondent à trois races distinctes, la race Mongolique, la race Caucasique, et la race cuivrée. Le groupe des langues à flexions le mieux connu jusqu’ici, se subdivise à son tour en deux familles également irréductibles, la famille aryenne et la famille Sémitique. La première comprend la plupart des peuples Indo-Européens, la seconde, toutes les nations comprises sous la dénomination de Sémites ; or, on sait que ces deux races ne diffèrent pas moins par leur conformation extérieure, leurs mœurs, leurs 'aptitudes intellectuelles, que par le langage. Nul doute que celte loi d’analogie ne se généralise à mesure qu’on entrera plus profondément dans le domaine des langues, et des caractères physiologiques des peuples (*).

H Nous ne donnons aucun détail sur la division des embranchements en familles, parce qu'une division méthodique repose sur la comparaison des éléments alphabétiques, et que cetteétude appartient au langage graphique. En outre une classification générale suppose la connaissance approfondie de tous les idiomes ou dialectes qui se parlent à la surface du globe, et nous ne connaissons encore d’une

H2 LANGAGE PHONETIQUE.

Chose digne de remarque ! Si l’on compare les langues au double point de vue de leur physionomie extérieure et de leur rouage intime, on est conduit à les grouper en deux séries qui se pondèrent et s’équilibrent en quelque sorte, comme si l’élément musical ne pouvait se développer qu’au détriment de l’élément logique. Des formes sonores, colorées, harmonieuses se prêtent difficilement aux sévères méthodes de l’analyse, tandis qu’un peuple habile à pratiquer les abstractions mathématiques, manie d’ordinaire un idiome peu soucieux des délicatesses de l’oreille. Science et poésie, musique et algèbre semblent s’exclure dans le domaine du langage. Qu’on lise une strophe de Dante à côté de quelques lignes du Paradis perdu : tout homme de goût verra dans les expressions cadencées, solennelles de l’italien, l’image vivante d’un peuple artiste, tandis que les sons brefs, gutturaux de l'anglais, lui rappelleront une nation de mar-

manière satisfaisante que le groupe aryen et le groupe sémitique dont nous avons indiqué les principales subdivisions . aux premières pages.

SA DESTINÉE

chands dédaigneux de toute harmonie et n'avant d’autre souci que celui de donner à leur idiome la précision d’une formule algébrique.

D’après ce que nous avons dit au sujet de l’influence du sol sur l’économie du langage, on peut pressentir à quelle région appartient chacun de ces deux groupes d’idiomes. Laissant de côté les tropiques aussi énervants pour les facultés cérébrales que pour les organes de la parole, et le voisinage du pôle, où les rigueurs du climat atrophient l’intelligence bien plus qu’elles ne la stimulent, il reste, pour champ de nos études l’immense zone des régions tempérées, c’est-à dire les pays où ont fleuri, aux diverses époques de l’histoire, les grandes civilisations et les grands empires. Si nous bornons nos recherches aux peuples de l’Occident, les plus connus, les plus riches en développements littéraires, nous trouvons une ligne de démarcation nettement tranchée entre les idiomes algébriques et les idiomes musicaux. Tandis que les premiers obéissent aux influences des climats du Nord, les seconds sont cantonnés dans trois régions que tout le monde

s’accorde à reconnaître comme les plus belles de l’Europe : nous voulons parler des trois péninsules méridionales, la Grèce, l’Espagne et l’Italie. Une ceinture de montagnes les abrite contre le souffle des vents polaires, un lac, la Méditerranée, les rafraîchit sans cesse de ses brises vivifiantes. C’est de ces sites privilégiés que devaient sortir les langues les plus harmonieuses qui aient jamais résonné à l’oreille humaine. La Grèce éleva la poésie à des hauteurs qu’aucun peuple n’a égalées. L’Italie est depuis des siècles la terre classique de la musique. L’Espagne a mieux encore : sa langue est l’idiome môme des Dieux, la lengua de los Dioses.

Cependant, bien que ces trois pays paraissent également favorisés dans tout ce qui peut aider au développement des facultés esthétiques d’un peuple, on est surpris de voir que les productions littéraires, y sont inégalement réparties. La poésie héroïque, par exemple, que l’on voit apparaître à la naissance de toutes les grandes civilisations, a jeté en Grèce un éclat incomparable, tandis que l’Espagne et l’Italie attendent encore leur iliade.

SA DESTINÉE

Cette anomalie s’explique si l’on réfléchit aux conditions qu’exige l'éclosion d’une telle œuvre. Il n’est pas donné à toutes les races de s’élever aux hauteurs épiques, et il faut en outre un concours favorable de circonstances dans le milieu où la nation puise ses inspirations. L’Inde avec ses épopées gigantesques semble refléter l’inépuisable fécondité de la nature asiatique. L’œuvre étouffée sous les ornements dont elle est surchargée, rappelle ces arbres des forêts des tropiques qui disparaissent sous les faiscaux de lianes, de fleurs et de plantes qu’ils supportent. Des proportions régulières ne pouvaient se dégager des formes colossales que l’Hindou donne à ses conceptions panthéistiques. En thèse générale, toute théocratie fortement organisée ne peut qu'arrêter l’essor des civilisations naissantes. La philosophie Brahmanique comprenant la vie comme une extase perpétuelle ne donnait à la pensée humaine d’autre horizon que l’infini. L’art ne saurait s’accommoder d’un tel cadre ni fleurir dans un tel milieu. A l’inverse de cette exubérance orientale, nous ne trouvons à l’extrémité de l’occident, dans la péninsule

UC

Ibérique, que de simples ébauches; le genre épique y semble frappé de stérilité. L’élude des peuples qui peuplent cette région rend compte de ce fait. L’épopée ne peut se développer que dans la famille Aryenne, la seule qui ose se mesurer avec les Dieux. Or, on sait aujourd’hui que l’ibère n’appartient pas au groupe Indo-Européen, et son génie comme celui (u> Sémites répugne aux hardiesses de la muse héroique. Aussi ce peuple s'estil arrêté à la ballade. Le romancero n’est qu’une suite d’Iliades ébauchées/attendant en vain qu’une main puissante mît en œuvre ces blocs cyclopéens de granit épique pour élever un monument digne de la grandeur Castillanne. Un homme de génie, Camoens , a voulu tenter l’entreprise. Jamais * sujet plus grandiose que les exploits de la marine Portugaise qui donnèrent leur nom à un siècle, le siècle des découvertes ! Cependant les Lusiades seraient probablement restées dans l’oubli sans le magnifique épisode d’Adamastor. L’époque n’était plus aux chants lyriques. Au dessus de l’élément aryen importé par les invasions Celtique, Latine, et Germanique, était venue se déposer

SA MARCHE

une nouvelle couche d'alluvion Sémitique par l’introduction du christianisme. La rigidité du dogme judaïque qui en fait le fond ne saurait se prêter aux fictions qui sont l’essence même de lepopée.

On peut en dire autant de l’Italie. Ici le peuple était merveilleusement doué comme le prouve cette suite continue de chefs-d’œuvre qui sont sortis de la Péninsule. Mais la conquête du monde et l’organisation politique de Rome avaient placé les muses latines sous un niveau aussi inflexible que celui des théocraties hindoue ou sémitique. Plus tard, quand les poètes parurent dans l’Italie régénérée, le souffle épique était éteint ; le peuple avait oublié ses vieilles légendes et la religion nouvelle voyait d’un mauvais œil tout retour, même fictif, à des divinités qu’il' avait dépossédées et proscrites. Il ne pouvait donc se produire, comme en Espagne, comme en Portugal, que des imitations, des calques décolorés des chefs-d’œuvre de la péninsule hellénique. Seule, la Grèce conversant sans entraves avec l’Olympe, put donner libre essor à l’inspi-

ration de sa muse. Se gardant également de la stérilité des peuples de l’Occident, et de l’exubérance des productions indiennes, elle eut comme une sublime intuition de l’art et donna au monde le divin Homère.

Les grandes étapes parcourues par la civilisation aryenne dans sa marche vers l’Europe, marquent les diverses phases qu’a dû subir la poésie héroïque depuis l’épopée des Brahmanes jusqu’aux ballades du Romancero. Débordant de sève à sa naissance, elle s’épure et se dépouille de ses formes colossales, en traversant l’Inde, la Perse, l’Asie mineure, apparait un moment sur les côtes d’Ionie dans ses proportions véritables, puis, se rapetissant toujours, arrive à l’extrémité de sa carrière dans les péninsules de l’ouest appauvrie, décolorée, sans vigueur. Seuls, les Hellènes, placés au milieu de sa course entre l’Europe et l’Asie, purent la contempler dans sa fraîcheur virginale et sa nudité divine. De là les lignes à la fois pures et sévères, harmonieuses et viriles que le génie grec devait refléter dans ses chefs-d’œuvre.

SA DESTINÉE

Ce que nous avons dit sur les productions poétiques des trois péninsules du Sud de l’Europe, peut s’appliquer à leurs essais philosophiques. A côté des clartés de la pensqp grecque qui ont illuminé le monde, nous ne trouvons que de timides calques en Italie, et seulement des traités de théologie en Espagne. Les hautes recherches de l’analyse sont au même titre que les facultés esthétiques, le propre de la race aryenne, et nous venons de voir que ni les origines ni les institutions de la famille ibérique, ne se prêtaient à l’éclosion d’œuvres de cette nature La terre privilégiée du Si-Office ne pouvait prétendre à devenir la patrie des libres-penseurs. Cependant, comme il est impossible de comprimer entièrement l’esprit humain, et qu’il ne lui restait d’autre issue que la gaieté bouffonne, la nation s’y jeta tout entière et condensa son gros rire dans une œuvre immortelle, Don Quichotte. Cette boutade aristophanesque est le seul livre que le génie espagnol ait donné à l’Europe; les autres sont tellement imprégnés de l’esprit local, qu’ils n’ont pu en quelque sorte se détacher du sol de la Péninsule.

Les langues du nord que nous appelons algébriques par opposition aux langues musicales du midi, ont apparu sur la scène du monde à mesure que celles-ci entraient dans leur déclin. On peut • dire que ces dernières ont guidé les premiers pas de l’humanité, et bercé son enfance de leurs mélodies, tandis que les premières sont l’apanage des nations viriles. Presque toutes les grandes découvertes qui se sont succédé depuis trois siècles et qui règlent la marche des sociétés modernes ont eu pour véhicule un idiome du Nord. Leur trait commun qui forme comme le signe caractéristique du groupe, c’est leur peu d’éclat. Toute leur force semble concentrée à l’intérieur et donnée à l’élément logique du lan-

SA DESTINÉE

gage. De là cette allure régulière dont le français semble lb type, qui semble suivre pas à pas le développement de la pensée et la dessiner dans sa marche la plus naturelle et la plus simple. L’allemand lui-même, qui conserve tant de points de contact avec les langues anciennes, tend de plus en plus à se calquer sur l’allure rapide de l’anglais et du français. Ces trois idiomes sont, à vrai dire, les seuls représentants de la grande tribu du Nord. Les autres dialectes, comme le danois et le hollandais, n’ont pu suffisamment rayonner au dehors par suite de leur position périphérique et du peu de volume de leurs peuplades. Quant aux langues slaves qui occupent une si grande surface, nul doute que l’avenir ne réserve à quelques-unes d’entr’elles de brillantes destinées, mais elles ne font encore que naître à la vie littéraire et scientifique.

Si maintenant nous passons successivement en revue les trois langues savantes français, anglais, allemand, pour reconnaître leur physionomie particulière, nous voyons reflétées, dans chacune d’elles, les aptitudes de la nation. L’allemand

profond jusqu’à l’obscurité et d’une plasticité mer- * veilleuse pour se plier aux exigences de la métaphysique la plus audacieuse. Le français courant au but, de son style clair et rapide, mais quelquefois superficiel. L'anglais, mélange des deux races et des deux langues, ayant pris l’allure simple et limpide de notre phrase, tout en conservant la vigueur de la sève germanique. De ces qualités diverses, découle pour chaque idiome le rôle qu’il a à jouer dans l’œuvre de la civilisation.

- A l’allemand, l’élaboration scientifique, les profondes analyses, les puissantes synthèses. Au français et à l’anglais ces formules simples et précises qui, donnant une forme optique à la pensée, la font entrer d’un seul trait dans l’esprit et la gravent dans la mémoire. Ici nous remarquons une différence qui tient au génie même des deux nations rivales. Tandis que le français se plaçant au point de vue le plus élevé, fait de la propagande une question d’art ou de philosophie, l’anglais se préoccupe plus volontiers du côté pratique des choses et dans tous ses fivres, sciences, romans, littérature, fait ressortir l’uti-

SA DESTINÉE

lité réelle et immédiate. Se complétant ainsi l’une l’autre, on peut avancer que ces langues sont l’expression même du mouvement moderne qui a complètement échappé aux péninsules du Sud. Doit on en conclure que les idiomes colorés du Midi ne sauraient se plier aux rigueurs des abstractions logiques ? loin de là, l’instrument était bon, c’est l'ouvrier qui a fait défaut (*). Le grec, par exemple, a été manié par des hommes d’une rare sagacité. Pythagore, Platon, Proclus étaient de puissants analystes. Les écoles d’Athènes, d’Alexandrie, de Pergame ont brillé d’un éclat incomparable. Cependant, dans le domaine scientifique, les Grecs ne sont guère allés au delà des éléments d’Euclide. Le traité des courbes du second otalre qu’ils nous ont laissé, n’est qu’un appendice de la géométrie ordinaire. Partout la science est restée à son berceau. L’algèbre qu’ils avaient vaguement entrevue, les a arrêtés dès les premiers pas. Des écoles de rhéteurs et

O II faut faire une exception pour l’Italie moderne qui adonné des œuvres scientiliqucs du plus rare mérite.

de sophistes ne pouvaient conduire aux sévères méthodes de l'investigation moderne. L’intempérance de langage semble un trait caractéristique de celte race. A toutes les époques de l’histoire, elle se signale par une loquacité intarissable. Les disputes des sectes philosophiques rappellent les controverses théologiques des moines du bas-empire, et l’on sait que les héros de l'iiiade n’en venaient jamais aux mains sans faire précéder leurs combats d’un dialogue.

Les caractères qui différencient chaque groupe de langues peuvent donc se résumer ainsi : aux idjomes du Midi, l’harmonie des formes, les cadences sonores, la couleur ; aux idiomes du Nord, le dédain des mélodies phonétiques, le dessin sobre mais vigoureux de la pensée. Tous les modes du langage depuis la poésie la plus haute jusqu’à la science la plus profonde, confirment cette loi. L’art musical lui-même en est une manifestation frappante. Chaque climat lui imprime une physionomie spéciale. Personne n’ignore la différence qui existe entre les compositions rêveuses, sentimentales des Allemands

SA DESTINÉE

et la musique ardente, passionnée, des Italiens. Ces variations s’accentuent d’une manière plus sensible quand on passe aux races étrangères à l’Europe. Le Chinois, par exemple, ne voit dans nos symphonies qu’un bruit assourdissant. Ses organes plus subtils ou plus obtus que les nôtres, n’éprouvent des sensations agréables q\\o dans des combinaisons de sons qui seraient discordantes pour les peuples de l’Occident. Les Sémites montrent également des goûts fort différents des nôtres. Lors de l’expédition d’Egypte, Monge avait organisé un corps de musiciens d’élite qui devaient jouer sur les places du Caire des morceaux choisis des grands maîtres. On s’aperçut bientôt que malgré l’habileté des exécutants, les Arabes restaient dans l’indifférence la plus complète. « Donnez-leur donc > Malbrouk » s’écria Monge dans un moment d’impatience. Dès les premières notes, des trépignements de satisfaction agitèrent cette multitude. Les Arabes avaient reconnu un chant national, et faisaient leurs délices de cette mélodie naïve que nous laissons aux bonnes d’enfants et aux orgues de Barbarie.

Nous avons dit que le nombre des langues actuellement parlées à la surface du globe allait diminuant tous les jours, chaque langue savante absorbant peu à peu les dialectes voisins. On pourrait par conséquent se demander si parmi les idiomes de la famille aryenne la seule race conquérante et expansive, il s’en trouvait quelqu’un qui parût destiné à exercer avec le temps une prépondérance définitive. Nous ne le pensons pas. Il suffit d’esquisser la courl>e de développement de chacun d’eux, pour montrer combien est restreinte la sphère d’action littéraire des nations même les plus douées. Le sanscrit, la plus parfaite des langues Indo-Européennes au point de vue grammatical, la plus anciennement fixée

SA DESTINÉE

par des monuments littéraires, la plus riche peut-être en productions de toute sorte, est resté inconnu à l’Europe jusqu’à la fin du dernier siècle. On sait que ce sont les philologues anglais qui l’ont révélé les premiers. Le grec a fait pénétrer ses chefs-d’œuvre dans tout le monde ancien. Porté par les colonies sur les bords de la Méditerranée, il estarrivé avec Alexandre jusqu’au fond de l’Asie. Jamais littérature plus brillante, jamais peuple mieux fait pour la propagande par les merveilles qu’il répandait sur tous ses pas. Cependant la langue des anciens Hellènes a reculé devant les barbares et n’est plus cultivée aujourd’hui que par desérudits de jour en jour plus rares. Le latin qui lui a succédé dans l’ordre historique, a pu se croire un moment le véritable idiome de l’Occident. Le Christianisme continuant l’œuvre de la conquête l’avait introduit chez les nations du Nord où les armes romaines n’avaient jamais pénétré. Au lieu d’une langue de poètes et de philosophes, on avait ici la plus puissante organisation politique et religieuse qui fût jamais sortie des mains d’un législateur. On sait que des

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causes plus puissantes encore ont amené la décadence et que le latin n’est plus, depuis des siècles, qu’une langue morte. Comme dans le grec, les désinences étaient autant d'obstacles pour des oi cilles barbares qui ne l’acceptaient qu’en le mettant au diapason de leurs organes et de leurs idées, c’est-à-dire en le défigurant et le rendant méconnaissable dans nos idiomes modernes. Les peuples de la péninsule Ibérique ont eu, un moment, des destinées aussi merveilleuses que celles de Rome et de la Grèce. On se rappelle qu’au XV e et XVI e siècles, les côtes d’Afrique, d’Asie, et des deux Amériques étaient soumises par les armes des Conquistadores. L’empire de Charles-Quint faisait le tour du globe, et la fierté castillane répétait avec un légitime orgueil que le soleil ne se couchait jamais sur les domaines du puissant monarque. La cour de Madrid était le centre d’un mouvement intellectuel unique alors dans l’occident, tandis que la littérature Espagnole fournissait des modèles au reste de l'Europe. Mais ces idiomes riches, colorés, d’une vigueur extraordinaire pour peindre les passions ou pour chanter les

SA DESTINÉE

exploits des héros, se sont trouvés muets, lorsque les peuples leur ont demandé les lois qui régissent les sociétés modernes, la science et le travail. Ils devaient disparaitre comme des fleurs délicates du midi, au premier souffle venu du Nord. Le hollandais et l’anglais les chassèrent peu à peu des côtes d’Afrique et d’Asie, tandis que le français les supplantait sur le continent. A partir du déclin de la grandeur Espagnole, notre langue est devenue l’idiome officiel des cours de l’Europe, des chancelleries et des salons. Déjà au dernier siècle, l’académie de lîerlin, frappée de sa marche envahissante, proposait un prix à l’écrivain qui en révélerait les causes. On sait les pages éloquentes qu’un tel sujet inspira à Rivarol. Depuis celte époque, l’universalité du français est presque devenu un article de foi. Ne serait-il pas plus , sage de ne voir dans ce mot qu’une exagération de l’amour propre national ? Analysé froidement, notre idiome ne présente aucune des qualités requises pour justifier la prépondérance qu’on lui attribue. Sa physionomie extérieure est loin d’être

attrayante pour les étrangers. Ses voyelles sourdes,

son'accentuation monotone, ses nasales disgracieuses, les chuintements qu’il doit aux influences germaniques, en éloigneront toujours les peuples accoutumés aux cadences sonores du Midi. Son seul mérite est la clarté ; encore devons-nous faire ici une restriction importante: c’est que cet avantage ne s’applique qu’à la langue écrite. La langue parlée est souvent obscure à cause du grand nombre d’homophones qu’on y rencontre (*). Nul idiome peut-être ne prête plus facilement au calembour, et le jeu de mots ne saurait être un indice de précision. Du reste la clarté de la langue écrite se retrouve dans la plupart des idiomes modernes façonnés comme le nôtre par les invasions et la Scolastique. L’anglais même est, à certains égards, plus net, plus libre d’allures, car la conquête normande qui lui a donné son relief définitif, était une gymnastique grammaticale autrement puissante que la dialectique du parvis Notre-Dame. Nos

O Pour ne citer qu'un exemple, nous rappellerons que le vocable o correspond à neuf acceptions différentes :

0 , oh, au, au.r, eau, eaua', os (pluriel), haut, hauts.

Di

SA DESTINÉE

voisins ont en outre un avantage que nous avons laissé échapper : tout en se dépouillant de leurs terminaisons stériles, ils ont gardé cette vigueur de sève qui permet aux vocables de s’agglutiner pour fondre en une idée simple et précise deux notions distinctes, tandis que nous sommes obligés de recourir à la périphrase, ce qui allanguit le discours, ou d’introduire dans notre vocabulaire un mot étranger, par conséquent barbare. Il faut donc chercher d'autres causes que la clarté pour expliquer l’influence que notre langue exerce au dehors, et ces causes nous ne pouvons les trouver que dans notre position géographique, et, si l'on peut s’exprimer ainsi, dans l’impersonnalité de notre littérature. Placée au centre des nations qui occupent la scène du monde depuis la chute de l’empire romain, la France était le foyer commun où venait s’alimenter la pensée des peuples. D’autre part, nos poètes et nos penseurs ont su s’affranchir de bonne heure de ces entraves locales, qui trop souvent s’imposent aux écrivains. Au lieu de s’adresser aux habitants d’un pays, ils parlaient à l'humanité tout entière. Dédaignant la

pression des événements contemporains, ils ne voyaient dans chaque question que cet idéal philosophique qui est de toutes les époques et de toutes les nations. Calderon et Schiller, Dante et Shakespeare écrivaient pour leur secte, leur patrie, leur roi ou leur république. Molière et Corneille, Voltaire et Diderot s’adressaient à l’homme sans acception de nationalité ou de dogme. C’est ainsi que le français est devenu le véhicule privilégié de la pensée philosophique. Le grand mouvement des temps modernes commencé par Luther n'a pu continuer sa marche qu’en passant par la plume des encyclopédistes. A notre langue seule appartient le secret de ces formules magiques qui réveillent les peuples et changent la face du monde.

Comme conséquence rigoureuse de ce que nous venons de dire, nous devons conclure que l’action du français doit s’arrêter avec l’essor philosophique qui lui a donné naissance. Il est à craindre que ce moment n’ait déjà commencé, et que notre rayonnement littéraire maintenu encore par la vitesse acquise ne soit déjà entré dans sa

SA DESTINÉE

période de ralentissement. Soit épuisement amené par un aussi long labeur, soit effroi de la grandeur de son œuvre, la France a laissé tomber de ses mains ce drapeau d’avant garde, qui la faisait appeler la grande nation. Au lieu d’envoyer à l’Europe ces traités de philosophie où se trouvaient développées les hautes vérités de la-science et de l’esprit humain, elle ne lui donne plus que des romans el des pièces de théâtre. Ainsi faisaient les Grecs de la décadence quand ils eurent perdu le souvenir des Anaxagore et des Aristote. C’est du dehors que nous vient aujourd’hui l'étincelle qui nous réchauffe. Prenant notre silence pour une abdication, les peuples ont appris à penser eux-

mêmes et nous renvoien t maintenant les lu-

mières qu’ils venaient jadis chercher chez nous. C’est à l’étranger que nous avons recours toutes les fois que nous voulons entendre des vérités sortant du cadre de la science officielle. Resserrée dans son territoire par des nations puissantes, la France n’avait qu’un seul moyen de propagande, la domination intellectuelle. Celle-ci lui échappant, la langue sera obligée tôt ou tard de rentrer dans ses limites.

Quel est l’idiome destiné à hériter de la prépondérance du français? il nous parait prématuré de répondre à cette question. Cependant nous devons mentionner deux peuples qui, depuis un demi-siècle, s’avancent d’une façon menaçante sur toute la surface du globe , marchant pour ainsi dire sur deux lignes parallèles, l’un à la domination du continent, le russe, l’autre à l’empire des mers, l’anglais. Le russe, jadis simple dialecte ignoré parmi les langues slaves du nord de l’Europe, embrasse aujourd’hui presque tout un hémisphère. Touchant à l’Allemagne depuis qu’un récent ukase l’a imposé à la Pologne comme idiome officiel, il s’avance silencieusement vers le cœur de l’Asie qu’il étreint de tous côtés, et va

SA DESTINÉE

atteindre l’anglais dans les possessions Britanniques du nouveau monde. Les destinées de la nation russe marchant d’un pas chaque jour plus ferme à la réalisation du testament de Pierre le Grand semblent promettre à cette langue une extension sans précédent. L’anglais voit devant lui une perspective non moins brillante, car il a pour moteur et pour véhicule de sa propagande la nation tout entière qui, trop à l’étroit sur sa langue de terre, déborde chaque jour au dehors. La marine Britannique viendrait à disparaître, anéantie par un cataclysme impossible à prévoir, que cela n’arrêterait en rien la marche envahissante de son idiome. Trois autres puissantscentres du rayonnement existent aujourd’hui par delà les mers : l’Amérique du nord qui, après avoir chassé le français du Canada et de la Louisiane, l’espagnol de la Floride, du Texas, de la Californie, s’avance à pas comptés vers la péninsule du Sud. Les races indo-latines reculant toujours devant l’énergie de la race Anglo-Saxonne, nul doute que l’anglais ne devienne un jour la langue la plus répandue depuis le Labrador jusqu’au cap Horn.

L’Australie, tût ou lard détachée de la Métropole, exerce une action non moins étendue sur les archipels des mers du Sud. Vient enfin l’Inde qui relie l’Asie à l’Europe et qui formera bientôt un empire aussi vaste, aussi puissant que la Chine. Un tel réseau de comptoirs, de villes, et de peuples ne pourrait disparaître qu’avec la race Anglo-Saxonne elle môme, et l’oeil le plus avisé ne saurait lui assigner un terme à la domination des mers. Toutefois . ni l’anglais ni le russe ne sauraient prétendre à l’universalité dans le sens absolu du mot. Le russe n’a pas été assez travaillé par les invasions pour qu'il pût se dépouiller de ces entraves grammaticales qui alourdissent la marche des langues anciennes et les rendent fastidieuses aux peuples modernes. Quant à l’anglais nous avons déjà dit que c’est un dialecte de marchands plutôt qu’un idiome littéraire. Bien que ses écrivains l’aient enrichi d’ouvrages de toute sorte, il ne pourrait devenir la langue des salons qu’à condition de se défaire de la physionomie ingrate que lui impose sa constitution phonétique. S’il est vrai de dire qu’on le rencon-

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tre dans tous les porls du monde, il n’est pas moins exact d’ajouter qu’il n’a souvent que deux domiciles, la taverne des matelots et le comptoir du changeur.

Nous sommes déjà sur le terrain des hypothèses, et la prudence nous fait un devoir de nous arrêter. Cependant si l’on voulait pousser nos déductions jusqu’à leur 'extrême limite, et se faire une idée de ce qui adviendrait le jour où l’anglais et le russe se rencontreraient seuls en présence, il n’y aurait qu’à appliquer les lois du développement historique et de la transformation du langage que nous avons exposées plus haut. Un nouvel idiome issu de ces deux langues apparaitrait à la surface du globe, et cet idiome dpuré par les siècles , les conquêtes, les nations •et les écrivains se rapprocherait beaucoup plus de la simplicité anglo-saxonne que de la richesse stérile des formes slaves.

VH

Avant de terminer, nous allons essayer d’appliquer les principes que nous venons d’exposer à la solution d’un problème qui divise encore les érudits, l’origine de la langue française.

Tous ceux qui s’occupent de cette question, philologues, historiens, littérateurs, ne voient dans notre idiome qu’une transformation du latin. La langue des conquérants, disent-ils, fut transplantée dans la Gaule après la conquête romaine et répandue bientôt sur tout le territoire. Plus tard, elle s’altéra sous la pression du monde barbare, en donnant naissance à une foule de dialectes^ dont les patois actuels sont les derniers vesligps. Un seul, celui de l’Ile-de-France, suivant les progrès de la monarchie, obtint à la

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longue la prépondérance et forma la langue française. Cette conclusion devenue un article de foi depuis que Raynouard imagina la langue romane, est aujourd’hui acceptée sans conteste. Cependant un petit groupe d’hommes versés dans la connaissance des idiomes celtiques, ont, de tout temps, protesté contre cette manière de voir, affirmant que le français n’est qu’un dialecte de la langue gauloise.

Il semble difficile au premier abord de faire accorder des gens partant de points de vue si diamétralement opposés. Cependant cela n’est pas impossible si nous recourons au principe fondamental que nous avons posé au début de cette élude, la séparation de la langue parlée et de la langue écrite.

D’abord, est-il avéré que le latin devint l’idiotne de la Gaule, après la conquête romaine? Evidemment non. Rien plus, nous n’hésitons pas à affirmer qu’aucun philologue digne de ce nom n’osera avancer une telle énormité. Admettre cette hypothèse, c’est nier toutes les lois de l’histoire et de la linguistique. La Gaule domptée, mais

toujours frémissante, n'oublia jamais son indépendance. Un pays vaincu ne saurait jamais accepter le langage des vainqueurs. Lorsque toutes ses libertés sont détruites, que de nouvelles croyances ont succédé aux anciennes, l’idiome persiste encore, car c’est te signe de ralliement contre l’étranger, le souvenir de la nationalité perdue, IV. poir de la délivrance qui vit toujours au iond des cœurs. La langue c’est le peuple et ne peut périr qu’avec lui. Voyez la Grèce et les îles de l’Archipel défendre depuis vingt siècles les dialectes helléniques, contre le Romain, l’Arabe, le Vénitien et le Turc. Voyez la Pologne, voyez l’Irlande, voyez les patois de nos provinces se refusant à mourir sous les coups que leur portent sans relâche la presse, la chaire, la tribune, la justice, l’instruction primaire, la littérature, la centralisation, c’çst-àdire la machine la plus puissante qui ait jamais régi les destinées d’un peuple. L’invasion franconormande, sans exemple peut-être dans les annales de l’histoire, n’a pu substituer notre vieil idiome à l'idiome anglo-saxon. Tous les mots

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d’alluvion française se reconnaissent à leur phy • sionomie étrangère comme pour rappeler qu’ils ont été introduits de force, car le fond et l’aspect de la langue indiquent toujours une origine germanique. Ce ne sont ni les soldats, hi les procureurs, ni les agents du fisc qui font la langue, ce sont les femmes, ce sont les mères. Pour imposer le latin aux Gaulois, i! eût fallu une immigration générale des familles du Latium, et Rome n’envova que ses légions, ses publicains et son prétoire. Des écoles établies dans quelques villes ne suffisaient pas pour faire pénétrer la langue du Capitole dans la population des bourgades et des campagnes. Le latin ne sortit pas du domaine des classes lettrées ; le peuple continua à parler l’idiome des ancêtres. Ceux-ci, partagés en peuplades indépendantes, souvent ennemies, avaient nécessairement autant de dialectes que de divisions politiques. C’est là l’origine de ces patois que Raynouard attribuait au morcellement d’une prétendue langue romane, née de la corruption du latin.

Examinons maintenant la question au point de

vue purement philologique, c’est-à-dire grammatical et pour plus de précision prenons un dialecte de la langue d’oc dont les affinités avec le latin sont plus saisissables que celles de la langue d’oïl (*). Si nous voulons arriver à des conclusions rigoureuses, il importe que le dialecte choisi comme terme de comparaison soit resté à l’abri des influences étrangères. Le patois des

(*) Ou sait que les dialectes de la France se divisent en deux groupes, celui du Midi, ou langue d’oc , et celui du Nord ou langue d’o'jl. Le Basque, le Breton, l’Alsacien et le Flamand sont en dehors. Les limiles occupées jadis par ces deux langu?s paraissent difficiles à préciser. Peut-être pourrait-on y arriver par une étude attentive des dénominations géographiques. Les noms de localité sont les plus persistants d’un idiome. Nous n’en citerons qu'un exemple qui a une certaine importance historique. La ville d'Uxellodunum, le dernier boulevard de l'indépendance de la Gaule a été placée par les commentateurs en différents endroits, Cahors, Capdenac, etc. Un philologue versé dans la connaissance des idiomes celtiques leur eût dit que cet oppidum gaulois correspondait, comme on l’a vérifié récemment, au village de Pouls d’Issolut, car ce nom est la traduction littérale à'uxello-dunum. Les mots pouls c t durwm signifient tous deux une hauteur, tandis qu 'uxello n’est qu'une variante orthographique d 'issolut.

SA DESTINEE

montagnards (*) du Couserans semble offrir ce caractère. Le flot des invasions n’a jamais atteint ces tribus de pâtres ignorés dans les gorges inaccessibles des contreforts pyrénéens. Beaucoup de mots qui conservent encore leur forme primitive, c’est-à-dire entière, attestent «à la fois, la pureté et l’antiquité de ce dialecte. Les racines de souche aryenne, sauf quelques emprunts faits au Basque, peuvent se ramener à deux groupes : l’un qui se rapprocherait des radicaux celto-germaniques, l’autre, à physionomie grœco-latine. La grammaire comparée nous démontre que ces rapports de similitude sont antérieurs à la conquête romaine. Lorsqu’un mot passe d’une langue dans une autre, il est rare qu’il ne subisse pas quelques mutilations sur les syllabes non accentuées. D’ordinaire ce sont les finales qui s’oblitèrent et parfois même disparaissent complètement. En d’autres termes, le dérivé est généralement

(*) Le Couserans formait autrefois l’extrême limite orientale de l’Aquitaine, et correspond aujourd’hui à l’arrondissement de St-Girons (Ariége).

plus court que le mot qui lui a donné naissance. Par conséquent dans l’hypothèse de l’origine romaine de notre dialecte, chaque expression patoise ne serait qu’une expression latine amoindrie dans ses éléments phonétiques. Or c’est souvent le contraire, beaucoup de mots pyrénéens étant plus riches en voyelles, en consonnes et en aspirations linales que le mot latin correspondant. (*) La comparaison des constructions syntaxiques conduit à des conclusions encore plus rigoureuses ; car la phrase, c’est le dessin de la pensée, et c’est dans la parole que se reflète le génie des peuples. Si, suivant une expression célèbre, le style c’est l’homme, on peut dire avec non moins do raison la grammaire c’est la race. Un idiome peut renouveler son dictionnaire à l’aide d’emprunts étrangers : l’araucanien nous en a fourni un frappant exemple. Mais la structure grammaticale est immuable, parce qu’elle représente l’architec-

(’.) Le mot coutetch (couteau) par exemple, ne saurait dériver de cultrum , bien que les premières racines soient identiques.

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ture de l’esprit humain, le moule dans lequel chaque race a coulé ses idées. C’est donc dans la construction de la phrase et non dans des rap prochements superficiels de mots , qu’il faut chercher la parenté ou la différence d’origine des langues. Or, à ce point de vue on peut affirmer que tous les dialectes de la France sont l’antithèse du latin. Nous remplaçons les déclinaisons par l’article, les conjugaisons par les pronoms et les auxiliaires, le passif par l’actif, en un mot la construction synthétique par la construction analytique. Qu’on ne dise pas, comme le veut l’école de Raynouard , que ce sont là des changements postérieurs à la conquête. Les idiomes celtiques, purs de tout mélange avec l’élément latin, c’est-à-dire le breton, le gallois, l’erse, l’irlandais, offrent les mêmes caractères. Ainsi grammaire, dictionnaire et histoire s’accordent pour répudier une filiation impossible.

Nous sommes donc amenés à conclure que le dialecte du Couserans est un dialecte gaulois. Ceci explique pourquoi un Languedocien ne comprend pas l’italien, tandis qu’il entend, sans trop

de peine, le patois de la Lombardie. C’est que l’italien est le fds ou plutôt le frère de la langue latine, tandis que le lombard est le dialecte que l’émigration gauloise du VI* siècle avant l’ére chrétienne apporta dans les plaines du Pô (*).

Reste à expliquer pourquoi la langue d’oc semble se rapprocher, à certains égards, du latin plutôt que du breton.de l’irlandais et des autres idiomes purement celtiques.

Nous avons dit que les mots des patois du midi de la France peuvent se ramener à trois types : le basque , les radicaux à physionomie celto- germanique, les radicaux à physionomie latine. Les mots basques sont les derniers représentants de l’ancien Ibère qui occupait la Gaule

(*} On sait que d’autres colonies gauloises se sont établies en lllyrie, dans le bassin du Danube et jusque dans l’Asie Mineure. Les mots de ces tribus conservés par les écrivains grecs ou latins appartiennent à la langue d’oc. St-Jérôme dit que l’idiome des Galates était le même que rejui de Toulouse. Quant au dialecte lombard, on peut le vérifier en consultant l’histoire universelle de Cantu qui en donne un assez long extrait.

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avant l’arrivée des peuples aryens. Les mots celtes ou germains s’expliquent par les invasions des Gaels, des Kymris et des nations Germaniques, qui depuis les temps les plus reculés jusqu’au V e siècle de notre ère ont, à plusieurs reprises, inondé la Gaule. Enfin l’histoire sainement interprétée nous rend compte de la présence des mots dont les radicaux se retrouvent dans le latin ou le grec. Jusqu’ici on ne voyait dans les anciens peuples de la Gaule que des Ibères, ou des tribus celtiques venues du Nord. Toutes les analogies conduisent, au contraire, à admettre que les peuplades qui ont été les premières en contact avec l’ibère, étaient un rameau de la branche aryenne qui a peuplé la Grèce et l’Italie. Le mouvement qui a poussé ces tribus vers l’Occident, s’est continué par delà les Alpes, le long de la Méditerranée. Comme les Aryas du Nord, les Aryas du Sud se sont avancés jusqu’aux colonnes d’IIercule. Le mot hombre, qui est encore aujourd’hui l’exclamation favorite des Espagnols, rappelle ce cri à' ambra que les Gaulois se renvoyaient jadis des deux cotés des Alpes. L’Océan

seul a pu arrêter ces fougueux coureurs d’aventures, et lorsque la boussole leur a frayé le chemin des mers, ils ont repris leur course vers l’ouest jusqu’à ce qu’ils aient fait le tour du globe.

Ce que nous venons de dire de la langue d’oc, s’appliquait au français avant que l’histoire en fît une langue savante. C’était un dialecte gaulois ayant une couleur latine encore plus effacée que les dialectes du Midi. Grandissant peu à peu avec la royauté, il se crut un jour assez fort pour supplanter le latin, jusqu’alors la langue des clercs, des jurisconsultes et des lettrés. Or, ce furent précisément ces lettrés, ces clercs, ces jurisconsultes à qui incomba la lâche de doter le , nouvel idiome des termes de droit, de médecine, de théologie, de philosophie, de littérature qui lui manquaient. Ces emprunts ne pouvaient être faits qu’à la langue latine, la seule qu’on connût alors. Mais les Scribes ne s'en tinrent pas là. N’ayant aucun autre terme de comparaison, ils donnèrent la tournure latine, l’orthographe latine aux mots purement celtiques qui faisaient le

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fonds de l'idiome. C’est ainsi que le vieux français perdit insensiblement sa physionomie pre- . mière sous l’invasion des termes et des formes orthographiques tirées de la langue des anciens conquérants des Gaules. Mais qu’on analyse froidement sa contexture grammaticale , qu’on le débarrasse de tous les termes d’alluvion romaine introduits par l’écriture, et on ne tardera pas à reconnaître un idiome gaulois présentant la plus grande analogie de structure avec les autres dialectes qui n’ont pas été défigurés par les Scribes du moyen-âge.

Les doutes que nous venons d’émettre sur les

origines de la langue d’oc et de la langue d’oïl

se présentent également quand on considère la

formation du Catalan, du Castillan, du Portugais,

du Romanche, de l’Italien, du Valaque, en un

mot de tous les idiomes qu’on désigne depuis

Raynouard sous le nom de langues néo-latines. De

même que pour le français, les peuples du Sud

de l’Europe centrale et occidentale ne voient

dans leurs dialectes qu’une transformation du

latin, comme s'ils voulaient répudier leur origine

celtique pour se donner une ascendance plus

illustre. Les savants de Lisbonne ont même

poussé si loin l’illusion à cet égard, qu’ils citent des phrases dans lesquelles on peut voir, à

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loi

volonté , du Portugais ancien ou du latin de la décadence. De tels arguments, décisifs aux yeux de beaucoup de gens, nous ont toujours produit l’effet d’un tour de force de grammairiens, dupes de leur bonne foi. Ces analogies tout extérieures s’expliquent , comme dans notre langue, par les racines Indo-Européennes importées par les migrations aryennes du sud et par les emprunts faits plus tard à la littérature latine. On peut même ajouter que l’influence de Rome se fit moins sentir dans les dialectes de la Péninsule ibérique, que dans ceux du midi de la Gaule. La résistance fut plus opiniâtre, plus longue que dans la Provence et l’Aquitaine, et la plupart des habitants ne purent connaître l’élément latin que par les marchands Italiens établis sur le littoral, ou dans quelques villes de l’intérieur. On sait que c’est le trafiquant qui prend l’idiome du client, et non le client l’idiome du trafiquant. Comment admettre que le pâtre des montagnes des Asturies ou de la Galice oublia sa langue nationale pour adopter celle d’un ennemi qu’il ne voyait jamais. La comparaison des for-

mations grammaticales est tout aussi concluante. Beaucoup de mots, il est vrai, ont une grande analogie avec le latin, mais la langue latine est

impulsante à expliquer certaines formes qu’on

relio.ive au contraire dans les autres idiomes du groupe aryen (*).

Poursuivant nos inductions, nous ne serions pas éloigné d'affirmer que le Valaque rangé éga-

(*} Prenons comme exemple le castillan commigo (avec moi). 11 nous paraît difficile d'identifier ce mot avec le latin mecum. Commigo à première vue semble rappeler cum ego ; mais on aurait dans ce cas une construction inverse de la précédente et complètement opposée au génie de la langue latine. On pourrait, il est vrai, voir dans ce mot les trois syllabes cum me go, mais il resterait à expliquer l’inversion des deux premières et l’origine de la dernière, qu’on retrouve dans eontigo (tecurn), comigo (secum). On pourrait encore citer la formation adverbiale , la formation du futur ordinaire, l’existence des futurs subjonctifs inconnus des latins, et une foule d’autres particularités grammaticales. Il ressort de tous ces faits que les s dialectes de la Péninsule, du moins ceux du Nord, les seuls que nous ayons eu l’occasion d'observer, doivent, comme la langue d’oc, se rapporter au groupe des langues aryennes du Sud. Ajoutons toutefois qu'ils semblent plus fortement imprégnés de l'élément ibère, ce que nous avait déjà révélé l’étude de la poésie épique chez ces mêmes peuples.

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lement dans les langues néo-latines n’a peut-être

rien emprunté au latin. Les documents nous manquent pour préciser le groupe auquel il appartient, mais nous croyons pouvoir dire que sa dérivation du latin n’est qu’une hypothèse sans fondement. L’histoire, il est vrai, semble, au premier abord, donner raison à l’école de Raynouard, car les Roumains se disent descendants des colons que Trajan établit sur les bords du Danube. En admettant que ces colons aient été assez nombreux pour imposer leur langue à la contrée, il resterait à prouver que cet idiome était le latin. On sait que le latin était, à proprement parler, l’idiome des Patriciens de Rome, la langue officielle comme on dirait aujourd’hui, et il n’est guère probable que les paysans et les soldats illettrés, que Trajan transporta au delà du Danube, parlassent la langue du Capitole. Peut-être même étaient-ils pour la plupart étrangers à l’Italie.

Disons enfin que l’italien lui-même, qui par sa position géographique et sa filiation historique semble dériver immédiatement du latin, n’est cependant, suivant toute probabilité, que la trans-

LANGAGE PHONETIQUE.

formation séculaire d’un des anciens patois de la péninsule italique. Ces dialectes ignorés, tant que Rome commanda au monde, se sont perpétués de génération en génération, et l’un d’eux, l’idiome Toscan, plus favorisé par les circonstances locales, est devenu la langue savante de l’Italie à mesure que le latin est descendu au rang de langue morte.

Ainsi se confirme ce que nous avons dit au sujet de la classification des langues : l’étude du langage est encore à son début; celte science, à peine sortie de la période des tâtonnements et des hypothèses, y retombe à chaque pas. La famille aryenne, la plus importante, la plus riche en documents, la plus accessible pour nous, n’est encore connue que dans son ensemble. Ses subdivisions ne reposent souvent que sur des à peu près. Le groupe celtique, le plus intéressant pour les peuples de l’Occident, n’a été étudié jusqu’ici que sous une de ses faces et on a rapporté au latin une foule de langues qui, suivant toute probabilité, ne sont que la branche méridionale de la grande tribu gauloise. La véritable méthode phi-

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lologique n’est pas suffisamment entrée dans les habitudes des linguistes. Trop souvent encore l’empirisme et l’a priori sont à notre insu nos principaux guides (*).

l*) Nous pourrions citer une foule d’exemples pour montrer combien de préjugés dominent encore l’étude du langage ; nous nous contenterons du suivant. Un philologue dont plus que personne nous admirons le vaste savoir, annonce sérieusement dans un de ses derniers ouvrages, que pour lui, il fait remonter la science du langage à la Pentecôte, « à partir de ce jour où les langues de feu se séparèrent et descendirent sur les apôtres. » Les deux grands illuminés du siècle, de Maistre et de Bonald n’eussent pas mieux dit ! On sait qu’autrefois c'était la confusion babélique qui marquait le point de départ de la linguistique.

Résumons en quelques mots les traits princi- • paux de cette étude.

Simple écho de la nature à l’origine, le langage se développe sous l’action commune de deux forces qui concourent à son élaboration : l'une intime, la logique, devant fournir le dessin de l’idée, l’autre extérieure, l’harmonie, obéissant principalement aux influences du dehors. Ces deux éléments se retrouvent dans toutes les modifications de la parole et donnent comme limites extrêmes, l’un la combinaison des sons qui constitue la musique, l’autre les formules précises de la science qui, aidées des symboles de l’écriture, feront naître l’algèbre.

La destinée de chaque idiome est intimément

SA DESTINÉE

liée à celle (le la peuplade. Chez les races inférieures, les langues sont restées à l’état d’ébauche comme le chinois, ou comme chez les Indiens de l’Amérique du Nord se sont immobilisées dans une rigidité grammaticale plus stérile encore que le monosyllabisme des Mongols. Le langage n’arrive à son évolution complète que chez la race aryenne. Là, il s’annonce, dès le début, par une exubérance merveilleuse. Mais bientôt, s’épurant par le travail des générations, il se débarrasse peu à peu de tout élément inutile, prend des allures de plus en plus nettes, revient de la synthèse à l’analyse, et arrive enfin dans le français à dessiner la pensée sous sa forme la plus élégante et la plus claire. On peut comparer les langues à une multitude de ruisseaux dérivant d’autant de sources, et réflétant les rives et le paysage qu’ils traversent dans leur cours. Quelques-uns grossissant à la suite des orages amenés par la conquête, sortent de leur lit, se mêlent avec les eaux voisines, deviennent des fleuves. L’onde, d’abord tumultueuse, dépose peu à peu les sédiments qui troublaient sa transparence, et redevient d’une lim-

pidité parfaite. C’est le moment où surgissent les grandes littératures. Mais la littérature ne marque qu’une phase dans l’évolution d’un idiome. Comme tous les êtres doués de vie, les langues obéissent à des influences diverses qui agissent sans cesse sur leur organisation phonétique. Leur physionomie s’altère insensiblement sous cette action séculaire, et à plusieurs générations d’intervalle, elles ont pris un nouvel aspect. Chez les peuplades sauvages le vocabulaire se renouvelle d’une manière incessante comme la végétation de leurs forêts. Si la langue possède des monuments écrits, elle échelonne derrière elle comme des traînées successives les diverses formes quelle a revêtues aux diverses époques de son existence. Ces formes sont autant de langues mortes.

Les langues varient avec la latitude dans leur essence musicale, et avec le génie de la nation dans leur puissance analytique. Rarement les deux éléments du langage, logique et harmonie, sont en équilibre chez un même peuple. L’un ne prédomine qu’aux dépens de l’autre. Aussi, peut-

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on diviser les langues en deux groupes : au midi, langues harmonieuses, au nord, langues philosophiques. Deux de ces dernières, appartenant aux races les plus jeunes et les plus énergiques de la souche aryenne, forment deux courants qui semblent vouloir envahir le globe.

Peut-être un jour un idiome unique, né au contact de ces deux langues, reliera-t-il les membres épars de la famille humaine. C’est là une hypothèse qui ne relève encore que du domaine des conjectures.

TABLE DES MATIERES

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