‹ Physiologie du médecinChapitre 16 sur 18 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Prodiges de 3a Chirurgie.

epuis un temps immémorial , la chimie semblait avoir la spécialité des 'prodiges . — Voir aux annonces de pommade mélaïnocome. — Mais la chirurgie n’a pas voulu rester plus long-temps en arrière de la science qui a inventé la poudre , la mort aux rats et la pâte de Regnauld.

Désormais la chirurgie, plus encore que la chimie , aura le droit de faire des annonces et des affiches prodigieuses. — Et ce qu’il y a de plus admirable dans tout cela , c’est que ces cures merveilleuses sont obtenues à l’aide d’un simple coup de lancette. — Vlin !

Je regrette immensément, pour ma part, de 11’être pas né louche, bègue et bancal, car j’aurais l’agrément de me faire redresser la langue, les yeux et la jambe dans la même séance. — Messieurs les enfants au-dessous de sept ans paient moitié prix.

Mon Dieu , maintenant vous allez chez le premier chirurgien venu , fût-il même un simple chirurgien dentiste , et vous lui dites :

— Monsieur, je louche horriblement.

Le chirurgien même dentiste vous réplique :

— Tant mieux , monsieur !

— Oui , mais je suis bègue !

— Parfait , monsieur !

Là-dessus,, sans autre forme de conversation, le chirurgien ouvre sa trousse ; — vous ouvrez les yeux , — le chirurgien tire sa lancette ; — vous tirez la langue, et en un clin d’œil on vous flanque un coup de lancette dans la langue et dans l’œil. — C’est fini , — vous parlez désormais comme un avocat , et vous voyez d’aussi loin qu’un garde du commerce ! — A moins pourtant que la lancette de l’opérateur ne vous ait crevé l’œil ; — mais vous avez toujours la même consolation de pouvoir vous dire : — « Je ne suis plus louche ! »

Vous êtes borgne, voilà tout.

L’opération de la langue demande aussi infiniment de précaution , car si le chirurgien se trompe de nerf, il arrivera qu’au lieu de vous couper le filet , il vous coupera le sifflet.

Sans ces deux petits désagréments, ces deux opérations réussissent toujours admirablement bien.

M. Jacotot prouvait dans son temps que tout est dans tout. — Les chirurgiens modernes |vont encore plus loin : ils se proposent de prouver que tout est dans un petit nerf. — Il s’agit seulement de trouver ce scélérat de petit nerf qui cause ainsi des perturbations dans votre individu. — Ils ne disent plus qu’il faut couper le mal dans sa racine , mais bien dans *on petit nerf.

Vous irez vous plaindre d’une gastrite? — Le chirurgien se mettra à fouiller dans toutes es petites ficelles qui font mouvoir le polichiîelle nommé Homme , et vlin ! il coupera la icelle qui tire trop l’estomac !..

Boitez -vous connue M. de Tallevrand , — lan ! — un coup de lancette derrière l’oreille ranche la difficulté en même temps que le pe-

lit nerf qui, en se rétrécissant, avait causé votre claudication.

Éprouvez-vous de temps en temps les accès d’une colique effrénée? — Paf! — on vous coupe le nerf de la colique, et tout est dit.

Seulement, tout l’important de l’opération est toujours de ne pas commettre la plus petite erreur dans les quarante-trois mille petits nerfs qui s’enchevêtrent les uns dans les autres, et qui contribuent tous, pour leur petite fonction spéciale , à embellir le corps humain.

Si l’opérateur, par suite de myopie, d’étourderie ou d’ânerie , et même par suite de ces. trois choses réunies , vient à laisser dévier son scalpel seulement d’un millième de ligne, je 11e vous cache pas que vous aurez du désagrément.

Sorti de chez vous , en ne boitant que de la jambe droite, le chirurgien peut vous faire rentrer dans votre domicile en boitant de la jambe gauche , parce qu’il vous aura trop guéri , — car s’il coupe deux nerfs au lieu d’un, il rallonge tellement la jambe primitivement trop courte , que c’est alors l’autre jambe qui ne peut plus la suivre.

— De même pour les yeux. — Vous avez, depuis votre plus tendre -enfance , contracté

l’habitude déplorable de vous regarder le bout du nez. — Fatigué de la monotonie de ce point de vue , vous priez le chirurgien - docteur en strabisme de vouloir bien faire un changement à vue à la vôtre.

Si, pendant l’opération, vous avez le malheur de parler politique et de demander à ce monsieur son opinion sur la question turque ou sur la question des sucres ou des morues , — le bistouri s’égare et une section maladroite vous fait partir le noir de vos yeux à l’autre extrémité de l’orbite. — Au lieu de regarder votre nez , vous avez l’air de chercher constamment à regarder vos oreilles.

Il faut espérer cependant que la chirurgie française ne s’arrêtera pas en si beau chemin , et après avoir trouvé l’art de redresser toutes les infirmités nerveuses , elle trouvera le moyen de remplacer les nerfs détériorés comme on remplace les cordes d’un violon.

On verra s’établir des boutiques où l’on vendra des nerfs de première qualité , des nerfs de caoutchouc , des nerfs en crinoline - Oudinot (durée , vingt-cinq ans ! )

Néanmoins , malgré toute espèce de concurrence , nous pensons que les meilleurs et les plus recherchés seront toujours les nerfs de bœuf.

Quant aux simples opérations qui consistent à redresser un bossu en trois séances , c’est le pont aux ânes de la chirurgie. — Il existe plus de cinquante lits tous plus orthopédiques les uns que les autres, et grâces auxquels, fût-on orné sur les épaules d’un monticule gros comme la butte Montmartre , on se trouve promptement aplati comme une limande.

Quelquefois même le malheureux patient trouve qu’on le guérit infiniment trop, — les hommes ne sont jamais contents.

D’autres médecins orthopédiques adoptent une méthode tout opposée et se gardent bien de martyriser leurs malades.

Ils prennent les jeunes bossus dans leur adolescence, leur donnent des soins de père pendant six ans, — à trois mille francs par an, — puis , un beau jour, quand la famille éprouve le besoin de revoir son fils et de ne plus payer mille écus de pension , le docteur ramène le jeune homme dans les bras de l’auteur de ses jours en le déclarant radicalement guéri.

Et pour peu que le père soit lui-même orné d’une bosse , il trouve effectivement que son lils est beau comme les Amours !

Quelques mots sur les Pharmaciens

généralement on n’admire pas assez l’influence des noms > sur la destinée des hommes.

Voyez plutôt le pharmacien ! — Tant qu’il s’est tout simplement appelé apothicaire , ses fonctions ont été assez peu relevées , et * sa position sociale était à la hauteur de ses fonctions. — Eh bien ! du moment où il s’est paré du nom de 'pharmacien, tout a été changé pour lui comme par miracle , — et il faut qu’il soit bien maladroit et bien peu charlatan pour ne pas se retirer au bout de dix ou douze ans d’exercices avec douze bonnes mille livres de rentes gagnées à

l’aide d'une pâle ou d’un sirop quelconque , — mais breveté du gouvernement !

Du temps de Molière , l’apothicaire ne se faisait une petite fortune qu’après trente ans d’exercices , — et quels exercices , bon Dieu !

11 est une mode qui s’est établi dans tous les magasins parisiens , — c’est la spécialité.

Les boutiques des apothicaires , — pardon ! des pharmaciens, — ont aussi promptement adopté cette méthode , et aujourd’hui chacun de ces industriels a la spécialité d’un spécifique unique , magnifique. . . et très-cher.

L’un ne tient que des millions de milliasses de pois à cautères , — l’autre s’est réservé la spécialité des mâchoires , et ne débite que des petits flacons inventés pour les maux de dents !

Celui-ci fait concurrence à la manufacture de tabac du Gros-Caillou , et ne vend que des

cigares-médicinaux destinés à guérir les rhumes de cerveau.

Ou une eau merveilleuse à l’aide de laquelle on peut se conservera perpétuité, — après sa mort.

LEMONMI»

Celui-là enfin ne tient que des brosses électromagnétiques dont l’usage enlève subitement les rhumatismes et même la peau.

Mais la véritable spécialité de deux ou trois cents pharmaciens parisiens consiste surtout à créer quelque nouvelle pâte pectorale.

On s’est beaucoup lamenté dans le temps sur la position déplorable de l’ànc de Buridan, qui, placé entre deux boisseaux d’avoine, ne savait auquel donner la préférence ; mais la position de l’homme enrhumé , placé entre trois cents

apothicaires pectoraux qui tous lui vantent leurs marchandises , est bien plus déplorable encore.

Ces industriels gagnent des monceaux d’or ; auprès d’eux les banquiers ne sont que de trèspetits garçons , et les agents de change des Savoyards.

Une légère grippe suffit pour donner cent mille francs de rentes au pharmacien qui sait exploiter la circonstance avec tant soit peu d’esprit.

En effet, pour trois mille francs on a tout un chantier de petits cotrets de bois de réglisse,

et, pour obtenir la pâte et les cent mille francs désirés, il suffit d’allier ce réglisse à... un nom ronflant.

Voilà aujourd’hui la seule chose difficile , c’est de trouver un nom. On a exploité déjà jusqu’à satiété le nom du mou de veau, du colimaçon , de M. Regnauld aîné, et tous les autres noms plus ou moins balsamiques.

Il n’est pas jusqu’au caoutchouc qui ne se soit prêté à la plaisanterie pectorale : on a dit

que , combiné avec un peu de réglisse , le caoutchouc fait des tablettes économiques qui peuvent être sucées à perpétuité.

Or , vous conviendrez avec moi que si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas non plus faire de mal. Est-il beaucoup de drogues dont il soit permis de faire le même éloge ?

Après le cœur du garde du commerce , du crocodile et du propriétaire parisien , il n’est pas de cœur plus dur, plus féroce que celui de

\rà

rinvenleur de pâte pectorale ! Cet homme, qui du reste est excellent père de famille , et qui vendrait ses culottes pour acheter un polichinelle à son petit garçon , n’adresse des prières au ciel, soir et matin, que pour lui insinuer de faire attraper à tous les mortels une foule d’intranspirations , de rhumes et de coqueluches ! Cet homme barbare court ouvrir sa fenêtre en se levant , après avoir eu toutefois la précaution de s’entortiller dans une bonne robe de chambre bien ouatée; et, consultant l’horizon , il se frotte les mains avec joie quand il voit que le vent vient du nord, et que le baromètre dirige son aiguille vers le temps des fluxions de poitrine.

A l’époque du dégel , quand les rues de Paris ressemblent exactement aux canaux de Venise , moins les flots bleus et les gondoles , notre homme bénit le nom de M. Gabriel Delessert.

Au printemps, à cette époque charmante où florissent les giboulées, il les voit fondre sur les Parisiens avec un plaisir sans égal. Cette giboulée est pour lui une manne céleste. — 11 prépare trois cents petites boîtes pectorales.

Et tout dernièrement , lors des funérailles

de l’Empereur, le marchand de pâte pectorale, la tête couverte d’une excellente perruque , suivait partout le cortège en criant : Chapeau bas ! — Dans chaque tête découverte , notre calculateur voyait le débit assuré d’au moins quinze boîtes de pâte d 'escarcjot, animal qui , comme chacun le sait, possède une coquille excessivement balsamique, lorsqu’on la fait infuser convenablement. . . dans la quatrième page des journaux !

L’inventeur de la pâte pectorale serait un homme parfaitement heureux s’il ne lui fallait pas continuellement lutter avec ses rivaux; car , bien que tous les hommes soient frères , les pharmaciens sont cependant bien loin d’être cousins. Ils emploient toute la force de leurs poumons balsamifiés à se dire continuellement des choses désagréables , et à dénigrer leurs drogues mutuelles. A peine l’un a-t-il dépensé trente mille misérables francs d’annonces pour établir convenablement dans la société la nouvelle pâte du lézard , pâte éminemment amie de l’homme, qu’un rival dépense, le lendemain, quarante mille francs pour arracher le lézard du piédestal qu’on lui a dressé , pour prouver que ledit lézard n’est qu’un intrigant

qui a volé sa réputation d’ami de l’homme , et que la seule véritable amie de l’homme est la limace.

Mais, hélas! la limace elle-même ne jouit pas long-temps de son triomphe ; le surlendemain un audacieux coléoptère vient se dérouler à l’admiration du public, "et le cloporte prouve dans ces mêmes journaux que lui seul possède une qualité qui s’est transmise de père en fds depuis la création du monde et des pâtes pectorales ; que lui seul facilite l’expectoration de tout un chacun , calme la toux , guérit les maux de nerfs, arrête les engelures et fait couper les rasoirs.

O pharmaciens! pharmaciens! — vous êtes bien dignes de donner la main aux médecins , car vous êtes réellement leurs confrères , — en charlatanisme !

Page 1