CHAPITRE Vil
Du Magnétisme, du Somnambulisme et du Jobardinisme .
» ertaines modes s’établissent, puis redisparaissent , et tou- ^ jours ainsi de suite jusqu’à la à Hn des siècles et des modes.
il en est de la médecine comme de toutes X les autres choses ici-bas.
On ne fait de nouveau qu’avec du vieux, et il faut que ce soit bien vrai , puisque déjà cela était admis en principe et même en proverbe du temps de Salomon , le célèbre rival de Sancho Pança : — car vous n’êtes pas sans vous rappeler que ce monarque , plus spirituel que ne l’ordonnait sa profession , avait dit en propres termes : — fi n'y a rien de nouveau sous
le soleil. Sauf, bien entendu, qu’il ne tient pas ce propos en français , — je l’ai traduit de l’hébreu pour votre commodité — et la mienne.
Mais laissons là Salomon, et revenons aux médecins magnétiseurs de notre époque : — cependant je voulais vous faire observer que probablement le magnétisme était connu lui- même du temps de l’amant de la reine de Saba ; des gens qui avaient déjà inventé les proverbes, les logogriphes et les charades, devaient aussi connaître cet autre divertissement de société.
Le magnétisme obtint le plus grand succès vers l’an 1775. — Mesmer et Gagliostrose partagèrent l’attention de la fin du dix-huitième siècle ; mais ces charlatans tombèrent dans l’oubli lorsque le peuple s’amusa lui-même à faire disparaître un trône comme une muscade.
Voici que depuis quelque temps, toujours d’après la loi du renouveau , la science de Mesmer a de nouveaux adeptes parmi les médecins, et les passes et contre-passes recommencent à jouer leur rôle aux yeux du bon public, qui, au lieu d’y voir du fluide, n’y voit que du feu.
Seulement les magnétiseurs de nos jours se sont dépouillés de tout cet appareil fantasti-
que et fantasmagorique , qui du reste fit en grande partie le succès de Mesmer.
Nos habitudes actuelles étant fort simples, les médecins magnétiseurs ne veulent que beaucoup de simplicité , — surtout dans leurs malades.
Maintenant vousdirez peut-être : — Monsieur, que guérit-on par le magnétisme?
— Toutes les maladies -, monsieur , pourvu qu’on y ait foi.
— Aux maladies?
— Non, au magnétisme, ce qui est bien différent. Vous n’ignorez pas que c’est au moyen du somnambulisme que s’opèrent toutes les merveilles en question. — La science est comme la fortune, elle vient en dormant.
Eveillé, vous n’êtes qu’un ignare, incapable de distinguer un rhume de cerveau d’une fluxion de poitrine; — et à peine endormi, vous raisonnez fièvre cérébrale comme Hippocrate ne l’aurait jamais fait dans sa vie. — Heureusement pour lui.
Après cela il est fort difficile de trouver un sujet qui s’endorme du sommeil magnétique , — les docteurs parviennent à endormir beaucoup de personnes de leur auditoire, mais ce
n’est pas magnétique, et par conséquent il n’y a rien de fait.
Aussi, chaque médecin magnétiseur a-t-il son somnambule, ou plutôt sa somnambule attitrée, qui n’a pour unique profession que de parler médecine en dormant. — Je ne sais si l’on a choisi pour sujets les femmes parce qu’elles parlent toujours volontiers, même en dormant, ou parce que l’on trouve facilement, au prix de deux cent cinquante francs par an, des tonnes pour tout faire , — et qui par conséquent font aussi parfaitement les somnambules.
Après cela, cependant, il en est des somnambules comme des animaux savants; il vaut mieux les prendre très-jeunes et les dresser à ça, suivant la théorie de Lagingeole , qui nous a très-bien révélé que pour avoir un ours parfaitement instruit, il suffisait de lui donner de l’éducation.
Voici comment se donne une consultation medico-somnanibuio-char latan o magnétique.
Vous allez chez le docteur auquel vous avez résolu de donner toute votre confiance et dix francs. — La bonne pour tout faire vient vous ouvrir la porte. — Vous annoncez l’objet de
votre visite , et la bonne pour tout faire vous fait passer dans le cabinet du docteur.
Après quelques minutes d’entretien, que fait le docteur? — Il sonne à son tour, — et la même personne pour tout faire vient dans le cabinet et se place dans le grand fauteuil où se passe invariablement la même scène de comédie, non, je veux dire de haute médecine.
Après une douzaine de passes, la somnambule ferme l’œil, s’endort, et ronfle comme une contrebasse. — C’est l’instant ! — c’est le moment.
Le Docteur ( à ta clame qui a tes yeux fermés). — Voyez-vous monsieur?
La Dame. — Oui, je le vois.
Le Docteur. — Comment le trouvez-vous?
La Dame. — Bien laid.
Le Docteur. — Non , ce n’est pas cela que (je vous demande... Je vous parle de sa santé.
La Dame. — Ah!... il est malade...
IJ Le Docteur. — Où est le siège du mal?
La Dame ( murmurant entre ses dents ). — Eu... eu... eu... eu...
Le Docteur. — Vous dites?. . .
La Dame [même jeu). — Eu... eu... eu... eu...
Le Docteur. — Elle dit que vous avez mal à l’estomac.
Le Monsieur. , — Pardon, monsieur... mais c’est dans l’épaule droite que je croyais souffrir.
Le Docteur. — Voilà où était votre erreur. . . C’est l’estomac qui , chez vous , est malade. . . fort malade même !... {A ia somnambule . ) Quel remède doit-on faire prendre à monsieur ?
La Dame. — Je ne sais pas...
Le Docteur. — Voici qui vous prouve combien le magnétisme est exempt de charlatanisme... Madame ne connaît pas un seul terme de pharmacie... Quand elle dit je ne sais pas , cela veut dire qu’elle ne sait pas la dénomination que les conventions pharmaceutiques ont donnée à ce remède... Et cependant elle connaît parfaitement ce remède lui-même. . . Elle va nous l’indiquer d’une autre manière. — Comment est ce remède?
La Dame. — Brun.
Le Docteur. — Où est-il situé?
La Dame. — Dans une petite bouteille placée sur la deuxième planche de votre armoire... Je le vois d’ici... Monsieur devra en prendre trois cuillerées matin et soir... pendant trois ans... pour commencer.
Le Docteur. — C’est admirable. . . C’est bien effectivement le remède qui convient à votre genre de maladie !
Le Monsieur. — Vous croyez?
Le Docteur. — Comment, monsieur!...
mais j’en suis sûr... et je vois avec peine que vous n’avez pas l’air d’avoir une confiance entière dans le magnétisme. . . et pourtant il n’y a pas de guérison possible sans cela... bien plus même.. . si du jour où je vous dis : Fous êtes guéri , vous ne vous croyez pas guéri... eh bien! j’en suis fâché pour vous, mais vous ne serez pas guéri !
Le Monsieur. — Diable. . . diable !
Le Docteur. — Mais , pour peu que vous doutiez des admirables phénomènes produits par le sommeil magnétique, je puis vous faire assister à une expérierfce concluante... je vais faire lire madame par l’épigastre. . . tenez, je lui
applique mon journal sur le creux de l’estomac. .. Que lisez-vous?
La Dame. — Le Constitutionnel.
Le Docteur. — Vous le voyez, c’est admirable... le sens de la vue s’est déplacé... madame vient déliré par l’épigastre... et pour que rien ne manque au prodige. .. tenez, il se trouve que j’avais mis le journal à l’envers. . .
La Dame. — J’ai soif...
Le Docteur ( faisant un verre d’eau sucrée). — Je vais la désaltérer. . (// boit le verre d’eau sucrée.) Car par suite du courant magnétique établi entre nous... nous sommes assimilés l’un à l’autre... ce que je bois la désaltère parfaitement.
La Dame. — Je boirais encore bien quelque chose.
Le Docteur. — Non , ma bonne. . . c’est assez pour le moment... ça pourrait vous faire du mal.
Le Monsieur. — C’est admirable.
Le Docteur. — Monsieur , quand vous désirerez une seconde consultation, je suis à votre disposition... Si vous n’êtes pas à Paris, envoyez-moi tout simplement une mèche de vos cheveux... cela suffira pour vous mettre en , communication avec ma somnambule.
Le Monsieur. — C’est que je porte perruj que. . .
Le Docteur. — En ce cas, monsieur , un léger fragment de votre perruque. . . cela reviendra absolument au même , je vous prie.
Le Monsieur. — Au plaisir, monsieur.
Le Docteur. — A l’avantage , monsieur.