Physiologie du médecin. Vignettes de Trimolet
« Un homme vétn de noir , mettant des drogues qu’il ne con- ^ naît guère dans un corps qu’il ne connaît
f pas. »
Cette maxime, pour être vieille , n’en est pas moins désolante, — et surtout n’en est jias moins juste.
Car après tout, depuis Hippocrate, la science médicale a beau faire chaque Jour des pas de géant , il se trouve que ces pas se font de telle manière qu’après avoir marché pendant longtemps le médecin , se croyant enlin arrivé au
but, s’essuie le froiil, respire d’un air de satisfaclion, puis couvrant ses yeux d’une paire de lunettes pour mieux voir où il se trouve , reconnaît qu’il est arrivé tout justement au point — d’où il était parti.
Au lieu de faire son chemin en ligne droite, il n’a fait que suivre un cercle excessivement vicieux.
(îe qui fait que les médecins , plus que personne , auraient le droit de prendre pour devise la célèbre phrase de Montaigne : — Que sais-je?
Du reste, les médecins véritablement savants et surtout véritablement de bonne foi reconnaissent franchement ({u’à la fin de leurs études les plus opiniâtres ils sont enfin parvenus à savoir qu’ils ne savent rien.
Malgré toutes les plaisanteries que l’on s’est permis de faire jusqu’à ce jour , et malgré celles que nous nous permettons encore de coinmetlre dans le présent article sur le corps respectable , mais peu respecté, de messieurs les médecins , il faut reconnaître qu’ils rendent de véritables services à l’humanité soulTrante , non pas précisément jiar le résultat de leur science, mais par l’aplomb avec lequel ils se vantent de
c’est ce qui explique parfaitement pour([uoi les médecins devenus célèbres par rime des causes que nous expliquerons plus loin, voient la nature sauver iiirmiment plus de malades
posséder cette science, — Un malade qui a le corps faible a l’esprit plus faible encore ; et (|uand il voit arriver à son chevet un homme ipii, après lui avoir tàté le pouls avec beaucoup de sang-froid et lui avoir fait tirer la langue avec un sérieux imperturbable, déclare à haute voix qu’il se charge de le guérir, — il l’a, par ce fait seul, déjà guéri h plus de moitié.
entre leurs mains qu’entre les mains de leurs confrères obscurs et craintifs, qui n’arrivent auprès de leurs clients qu’avec l’air d’un croque- mort qui vient prendre mesure poulie dernier paletot réservé à l’homme.
L’important chez un médecin, c’est donc d’avoir toujours l’air bien sûr de son fait, — et il faut reconnaître que les médecins du jour ne se font pas faute de suivre cet aphorisme , qui cependant, je crois, n’avait pas été mentionné par Hippocrate.
Le second point non moins iinporlanl, c’esl de n’avoir pas l’air trop étonné quand, malgré les retnèdes, la nature, par un de ces mystères aussi admirables qu’inexplicables , vient à guérir un malade qui semblait destiné à partir sous peu pour l’autre monde que l’on dit meilleur; — le médecin doit toujours s’attribuer le mérite de cette cure étonnante, — il le peut môme d’autant plus impunément que la nature est une bonne personne qui ne réclame jamais.
Après cela il faut reconnaître encore ((ue les médecins du jour savent pareillement mettre en pratique ce second aphorisme qui continue à n’ètrc pas d’lli|)pocrate.
Lnlin il est un troisième conseil qu’il serait totalement superflu de donner aux Hippocrates contemporains : — à savoir, de se faire valoir les uns aux dépens des autres. — Car , s’il estime justice à rendre aux médecins, c’est qu’ils se délestent tous du plus profond de leur coeur.
Nous n’entreprendrons pas de retracer les systèmes imaginés par riiomme depuis qu’il a îiitrepris de lutter contre la mort, — athlète jui en définitive est toujours le plus fort; —
il faudrait tous les énormes volumes de l'Enct/ciopédie elle-même pour contenir toutes les idées gravement baroques ou baroquement graves émises par ces milliers de docteurs qui tous ont eu la prétention d’avoir seuls raison.
D’ailleurs ce serait à s’y perdi’e au milieu de ce labyrinthe de fioles et de cataplasmes , (lui tous ont été plus ou moins réputés comme admirables par leur inventeur.
Mous n’avons ]>as l’intention de nous établir
juges du tournoi ou plutôt du duel véritable <iui s’est établi entre la saignée et la sangsue,
— l’eau froide et l’eau chaude, — les contagionistes et les non-contagionistes, etc. , etc.
Nous sonnncs de l’avis de Sganarelle , avec une petite variante néanmoins, et nous dirons :
— Entre la saignée et la sàngsue il nc^ fa ut pas mettre le doigt!
Nous voulons seulement passer en revue quel- (|ucs-unes des principales physionomies de cet ètie multiface compris sous le nom de médecin ! — et nous nous permettrons de rire des principaux moyens de charlatanisme employés par les rivaux de Fontanarose.
Après cela, si nous montrons un peu d’irrévérence envers la faculté , il ne faut pas croire (juc ce soit un parti piis de notre part de tourner tout en ridicule , mémo ce qu’il y a de plus respectable, à Dieu ne plaise. — Nous savons trop ce ([ue l’on doit à la science et au désintéressement; — aussi pensons-nous que l’on ne pourra jamais rendre trop d’honnenr lu médecin véritablement philanthrope qui passera ses jours et scs nuits au chevet du pauvre ît qui l’aidera de ses conseils et de sa bourse !
— Nous-mêmes nous nous empresserons de lui
vouer noire esliine et notre admirai ion , — quand on l’aura Irouvé !
Mais il faut croire que jus(iu’à présent on n’a pas bien cherclié , car on n’en trouve pas souvent !
Quant aux médecins qui tuent leurs malades, nous les vouons aux remords et aux cauchemars nocturnes!
Dui — W
CIIANTUR 11.
Du nombre des médecins qui exercent ou plutôt qui n'exercent guère en France,
Is sont quatre cents?
— Oui, monsieur; ({uatre cents!
— A Lyon?
— Oui, monsieur; rien qu’à Lyon !
^ — Heureuse ville, mais malheureux
/ médecins !
Voilà pourtant où nous a conduits cette manie de donner ce qu’on appelle une éducation tibAà tous les jeunes Français quelconques, soit que le sort les ait fait naître au sein des villes ou des campagnes, — de la richesse ou de la médiocrité non doi ée , — de la noblesse ou de la ferblanterie !
Qn’anivc-l-il (lei)iiis que tous les moulai oui été reconnus par la Charte égaux devaii: grammaire latine et Vllistorid’, gv<v,cœ! c’est que tout le monde étant savant, loin ' monde ayant obtenu au moins un accessitt thème latin ou de version grec([ue , tout ' monde aussi se croit nécessairement appeh i obtenir les plus brillants succès dans les can i res libérales. f
En conséquence,*des pères de famille quii s liarcouru l’existence la plus honorable dan, bonneterie ou l’ébénisterie rougiraient de » pas faire de leurs fils un médecin ou un a. ^ cat. î
De là quatre cenls médecins à Lyon ! — '| ([uatre mille à Paris. c
Il y a certaines villes qui semblent vouées . néaux à perpétuité, et Lyon doit être mise ’( premier rang : car , outre les inondations , 'p émeutes et les fièvres malignes , cette ville 1i fortunée se voit encore assaillie de quatre C( médecins. p
Or, avez-vous déjà rélléchi h ce que peuv h être quatre cents médecins dont trois i K ((uatre-vingts au moins sont sans malades ! ' On parle de la cruauté du tigre, de l’hyt
du cliacal, et autres animaux ayant des procédés peu délicats vis-à-vis de l’honnne, — mais ces quadrupèdes fauves sont des moutons en comparaison du bipède noir nommé médecin.
Le tigre qui déjeune avec des côtelettes de voyageur peut faire valoir comme circonstances atténuantes qu’il ne connaissait nullement ce monsieur, — on tout au plus (pi’il le connaissait pour l’avoir rencontré une foison deux dans la société du désert.
Le médecin qui arrive dans une ville cherche non-seulemenfà déjeuner mais encore à dîner avec ses malades , et c,’est tout d’abord à ses amis et à ses connaissances (ju’il souhaite quel- (|ues bonnes fluxions de poitrine, quelques excellentes fièvres typhoïdes.
Quand ce cannibale vous prend la main et vous sourit avec un air de contentement, c’est [u’il trouve que votre peau est bridante et couve [uehfue légère indisposition qui, avec des soins convenables, se transformera en une maladie |ui durera bien deux ou trois bons petits mois ; deux visites par jour, cela forme un total assez lourrissant.
Les trottoirs des rues de I.yon doivent être nvahis en ce moment par trois cent quatre-
vingts fiiiiKHirs qui, le nez an vcnl, luimeni l’air (le Unis les œtés iioiir voir s’ils ne scnteni pas la lièvre à droite on à ganclie, — de même que les corbeaux, antres personnages également costumés de noir, savent flairer parfaitement, à deux lienes à la ronde, le moindre moineau qui s’apprête à décéder.
Sans compter que le corbeau désire que le malade en finisse promptement avec cette mauvaise plaisanterie qu’on nomme l’existence, tandis ([ue le médecin fait durer le plaisir aussi long-temps que possible et, sans vouloir la mort du pauvre diable, ne lui souhaite pourtant pas non plus la santé, — il le tient dans un justemilieu fort désagréable.
Les quatre cents médecins de Lyon seraient probablement obligés de se croiser perpétuellement les bras ou de se tâter le pouls à euxmêmes en se reconnaissant comme très-malades, si la Pravidence, que l’on doit toujours admirer jusque dans les plus petites, jusque dans les plus vilaines choses, n’avait eu soin de faire aussi abattre sur Lyon une nuée d’avocats, — autres jeunes gens non moins noirs, non moins voués à une profession libérale et non moins alîamés.
(iràce à cette bonté de la Providence, les
ilocteurs en médecine donnent des consnltalions médicales aux avocats et , de leur coté , les docteurs en droit donnent des consultations judiciaires aux médecins: — les comptes se balancent, il n’y a rien de fait; mais les docteurs ont l’agrément de pouvoir dire : — J’ai un client.
O pères et mères sensibles, — et beaucouj) trop sensibles même aux beautés des habits noirs, — vous auriez beaucoup mieux fait de laisser vos (ils vêtus d’une bonne veste brune, aussi chaude que bon teint, — car rien n’est plus déplorable qu’un habit noir qui montre la corde, et qui, par conséquent, n’est plus noir.
Et encore, pour comble de malheur, (piand cet habit orgueilleux vous rencontre dans la rue, — 0 pères et mères sensibles, — votre vue semble l’huinilier, et il rougit.
C’était bien la peine de inanger toutes vos économies pour donner à votre enfant un habit noir (|ui n’est plus noir et (pii rougit!