‹ Physiologie du poëteChapitre 15 sur 31 · LE POETE TOURISTE · texte numérisé non relu

LE POETE TOURISTE

ON SIEUR le Comte , les chevaux sont attelés.

-Très-bien.

— Où allonsnous , mon - Ssieuiie comte? — Parbleu ,

où nous al Ions?

où veux-tu que nous allions, sinon en Italie? » Après ces quelques mots jetés à son dômes-

i iquc , M. le eoinle deC... monte dans sa chaise de voyage et se reirverse sur les coussins. La voiture roule, M. le comte dormira jusqu’aux Alpes.... Son domestique a reçu l’ordre de le réveiller à la douane italienne. Quel est. me direz-vous, ce comte de C... qui se rend ainsi en Italie; est-ce un diplomate? un membre du club Jockeys, ou un viveur ennuyé qui va promener son spleen sur les grandes routes de I Europe? Comment, vous ne connaissez pas le < ointe de C..., vous répondrai -je à mon tour, le fameux comte deC..., l’illustre comte de C... , qui a semé ses vers dans tous les pays, cl qui, depuis dix ans, célèbre chaque année, dans un volume jaune, les beautés officielles de la contrée parcourue? M. le comte de C... est un poêle, et un poêle Touriste ; il ne voyage pas pour voyager, mais pour chanter, en hémistiches pinson moins réguliers , tout ce qu’il rencontrera sur sa roule. Il fait des vers à propos de monuments, de vues célèbres, de montagnes, et généralement de Ions les objets les plus banals et les plus connus.

Le poète Touriste n’a absolument qu’une seule corde à sa lyre , la corde laudative. Ce n’est pas qu'il se laisse facilement impression-

ner par l’aspect des beautés extérieures. 11 restera froid devant un beau site, si ce site ne se trouve pas dans le guide du voyageur; mais il s’enthousiasme pour tout ce qui est consacré par les livres et les Port-Folio. Il a une admiration toujours prêle pour les merveilles bien et dûment constatées. C’est le plus intrépide salueur qui soit au monde. Il ne fait pas un sonnet sans débuter par l’exclamation de rigueur : Salut!!!... Son vers, toujours monté sur les échâsses du lyrisme le plus elfréné, donne à tout ce qu’il rencontre un coup de chapeau adiniralif!!! L’année dernière il a visité l’Espagne, l 'Espagne au ciel bleu; il s’est pâmé devant l’ Alliambra, et est tombé à la renverse à l’aspect de VEscurial ; il a fait rimer Grenade avec sérénade , mantille avec Castille , Andalouse avec jalouse ; et il est revenu à Paris pour faire tirer son admiration à quinze cents exemplaires. C’est ainsi qu’il a dans sa bibliothèque tous ses enthousiasmes reliés en veau. Il y a deux ans, il était parti pour la Grèce, celte patrie de Milliade et d’Aristide. Il avait pleuré sur Athènes , qui a l’avantage de rimer si agréablement avec Démoslhèncs. Il s’était promené dans les jardins absents d’Académus ; il s’était arrêté

devant l’Agora anéanti, et il avait rêve pendant tout un jour à l’ombre du portique disparu. D Athènes a Jérusalem, il n'v a nn’nn nas

pour le Touriste. Notre poète avait senti, à la vue du tombeau du Christ, un enthousiasme aussi vide que devant le sarcophage de Thé-

mislocle; el il avait adressé à la Syrie cet éternel salut qu’il a dit à l’Espagne, à la Grèce, et qu’il dira bientôt à l'Angleterre, à l’Irlande, à l’Ecosse cl «à l'Allemagne. Celte année il se rend en Italie; il va à Venise. Salut Piazzeta! salut lion de Saint-Marc! salut pont des Soupirs, et le Lido, et la gondole, et la barcarolle, qui vole, etc., etc. ..Puis il court jusqu’à Rome. 11 chante alternativement le Vatican et le Capitole, Jupiter. et Jésus-Christ, César et le pape. Il fait un sonnet sur la colonne Trajaneel un quatrain sur la coupole de Saint-Pierre.

Après avoir fait la révérence devant toutes les pierres célèbres; après être resté dans une extase perpétuelle en face des moindres beautés italiennes, le poêle Touriste termine ordinairement sa tournée artistique par une pièce de vers dans le goût de celle-ci :

Adieu , reine des arts ! adieu , blanche Italie,

Où l'art à la nature incessamment s’allie !

Adieu, terre du beau, mère des nations,

Muséum glorieux des générations!

O sol trois fuis fécond, dont la mamelle ardente Allaita Raphaël, Michel-Ange et le Dante,

Je le quitte a jamais , ô reine sans fierté !

Adieu, tu n’as pas su garder ta liberté!

La liberté! voilà le grand mot lâché! ! ! Ils lui disent tous cela, les malheureux ; ils lui reprochent de n'êlre pas libre , de n’avoir pas i une Charte constitutionnelle et une Chambre i des Députés qui renverserait sans pitié le temple d’Anlonin s’il nuisait à la construction d’un j chemin de 1er... Eh ! que ferait-elle de votre liberlé, celte belle Italie? n’esl-elle pas assez libre comme cela, mon Dieu? N'a-t-elle pas son il soleil étincelant, son ciel bleu, ses palais de marbre, ses monuments glorieux , son sol éter- || nel, et son air pur qui jette des milliers de bai - ; sers dans une de ses brises? Ne peut-elle pas se promener dans ses gondoles au bruit de ses Ilots murmurants, ou courir, sur la voie Apj pienne, au milieu de sa poussière d’or? N’a- | t-elle pas son far niente qui lui tient lieu de bien j| des choses, et son macaroni qu’elle ne donne- |! rail pas pour toutes les constitutions du globe?

La liberté ! mais vous ne savez donc pas , ô | réformateurs en bottes vendes ! ô théoriciens en i gants jaunes ! que la liberté est le soleil des nations qui n'en ont pas d’autre? C’est le soleil i de l’Angleterre et de la France; regardez si ; elles y voient plus clair. Contentez-vous donc, j ô poètes! de chanter sur tous les tons des beau-

& oi

tés consacrées par l’admiration des siècles ; contentez-vous de publier vos vers, que personne ne lira, si ce n’est moi, pour en livrer quelques lambeaux un peu chargés à la consommation de mes dix mille lecteurs. Mais prenez les pays comme ils sont, puisque nous consentons bien à vous prendre comme vous êtes.

•BlRü.U.S.7 F

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