LA DIXIÈME MUSE
’est sous la Restauration qu’elle a déployé — ses ailes , la blonde jeune fille au regard velouté, à la pose antique, a la voix harmonieuse, et dont l'àme, fatiguée du prosaïsme de la vie, s’élan-
eait à perle de vue dans les nuages d’or de l'infini. Chacun de ses vers était un oracle que la sibylle de dix-huit ans laissait tomber de son trépied sacré. — Ah ! c'était là le beau temps des
enfants sublimes et des prodiges à la mamelle ! Grèce fortunée! elle t'a chantée lorsque tu coin-
bannis contre l’Osmanlis, qui t’apportai l des fers! Glorieux fils des Hellènes, quel poêle a célébré comme elle les jeunes échos de Navarin? — Heureuse Rome! tu l'as vue courir le soir, par un beau clair de lune, échevelée et pâle, sous les arcades du Colysée, rêvant, comme Corinne , le triomphe du Capitole. — Et vous , lac de Genève, vous l’avez reçue aussi lorsqu’elle quittait V Italie, la belle Italie , la poétique Italie ; elle s’est promenée sur vos rives murmurantes, livrant aux brises amoureuses sa chevelure parfumée. — Appuyée sur son divin théorbe, elle fendait vos ondes dociles, ô lac immortel ! comme la déesse Cylhérée, dont elle semblait la fille, tandis que les Zéphyrs inquiets, voltigeant autour d’elle, poussaient sa nef vagabonde. El quand elle revenait sur le sol sacré de la patrie, les élèves de rhétorique lui adressaient des stances, et quelles stances! Les académiciens déposaient leurs caries chez son portier, cl le Journal des Débats la proclamait la Musc de la Patrie, concurremment avec le Constitutionnel , qui depuis... mais alors la presse à 40 francs n’cxislail pas' encore !
Hél as! hélas! comme le temps a fustigé cette gloire naissante de son aile impitoyable! Où
êtes-vous, chants sacrés, dithyrambes enthousiastes, lyres plaintives, cythares hébraïques, harpes éoliennes? vous avez vécu ce que vivent les roses et la poésie des dixièmes muses.
Depuis celte époque, qui est déjà loin de nous, la dixième Muse s’est multipliée dans une proportion effrayante; elle a poussé sans culture, comme les champignons, dans les feuillets satinés des revues, dans les colonnes des feuilletons, et à la quatrième page des journaux. Elle a disputé pied à pied le terrain de la presse aux notabilités masculines; elle a eu ses éditeurs, son public et ses elaqueurs; elle a fait du métier comme tout le monde, l’infortunée! elle a ravaudé des élégies, raccommodé des pastorales, rapiécé des satires; elle a chanté pour vivre après avoir vécu pour chanter.
La dixième Muse se fait reconnaître au premier coup d’œil. — Lorsqu’elle passe dans les rues, entre mille femmes vous la distinguerez. Ce n’est pas, au moins, qu’elle ait une auréole au front, comme on serait peut-être tenté de le croire; elle n’est, hélas! couronnée que d’un chapeau vulgaire, qui ressemblerait aux chapeaux de toutes les femmes s’il était plus frais. Mais on devine la présence de la Muse , inccssu
paluil Dca , à son air cavalier, à sa démarche retroussée, à sa robe passée de mode, et à ses souliers (j’allais dire à ses bottes) légèrement avariés. La Muse n’a pas le temps de s’occuper des vulgarités de la toilette..., ce qui fait que ses bas o Are ut souvent en différents endroits des solutions de continuité. — Elle ne descend pas à tous ces menus détails, à toutes ces petites misères de la vie positive; elle laisse aux autres femmes, aux femmes du monde, comme elle les appelle avec dédain, les occupations bourgeoises et le loisir de se mettre avec goût et avec grâce. Pour elle, son esprit est ailleurs , il plane dans les sphères de l’idéalité, dans les lointains espaces de la pensée, absorbé dans la contemplation des choses inconnues.
La dixième Muse donne généralement dans le genre intime; elle met le public dans la confidence des secrets de son ménage, elle lui raconte sa vie, qu’elle a soin d’encadrer dans une mise en scène habilement arrangée. Elle pail 1 souvent de son mari, qu’elle représente toujours comme un être d'une désolante vulgarité, inaccessible aux élans du cœur. — Elle a été sacrifiée, pauvre innocente victime, h la cupidité de ses parents, et elle appelle de toute son âme
l'être si longtemps rêvé qui saura la comprendre, et qui remportera enfin loin du contact des hommes, dans le désert du divin sentiment et dans la Thébaïde des émotions saisissantes.
Le mari de la Muse, ce même mari qui vaque
aux soins du ménage pendant que sa femme entretient un commerce adultère avec Apollon , doit se résigner à perdre tout à fait sa personnalité. — Supposez que ce Monsieur s’appelle Tarlempion, pu ne dira pas en le voyant: Yoilà M. Tarlempion, mais on dira : Yoilà le mari de Madame Tartempion. — Le mari a perdu sa qualité d’homme ; il n’est que lachose de sa femme. . . , c'est-à-dire son premier domestique.
Aucun auteur ne s’entend mieux que la Muse à faire parler de ses ouvrages dans les revues et les i journaux. Elle court chez les journalistes, qui peuvent difficilement résister aux prières d’une femme, quand bien même celle femmealesdoigls tout tachés d’encre. Elle les invite à des soirées;
I elle leur donne des dîners, où elle n’épargne ni
Iles coups d’œil suppliants ni les vins généreux ; elle ne néglige rien, en un mot, pour apaiser les Cerbères du feuilleton avec le miel de ses sourires et le gâteau de son éloquence. Si le journaliste tenait bon contre toutes ces batteries pointées contre sa conscience, elle irait, je crois, jusqu’à lui offrir le sacrifice de sa vertu, i offre peu séduisante , du reste, si l’on considère I que la plupart des dixièmes Muses, assez mal |j traitées de la nature sous le rapport de la beau-
té, sont, le plus souvent, fort embarrassées de celle même vertu.
Un feuilletoniste à qui une Muse avait adressé son dernier recueil à couverture nankin , et intitulé Concert des Anges , avec prière d’en faire l’éloge, jugea prudent de s'en abstenir. La dame furieuse le fil attaquer par un de ses confrères dans un autre journal. Le feuilletoniste, homme d’esprit, se contenta de lui envoyer cet épilhalame :
O belle fille d’Apollon!
Heureux sont les yeux qui ton aventure lurent !
Ton livre, tous les hommes l’ont Depuis qu’aux pieds de Dieu la-haut les anges Turent.
Exegi monumenlum , autrement dit , je suis arrivé au terme de nia physiologie, et je vais donner le manuscrit à Daumier pour qu’il Cillustre de son spirituel crayon. Je suis même assez modeste pour vous avouer à l’avance que je suis convaincu que les illustrations ne nuiront point au texte.
Il est plusieurs sortes de poètes qu’on me re-
piochera peut-être d’avoir passés sous silence: ainsi je n’ai point esquissé la monographie du poète de province.
Voici pourquoi :
Le poète de province n'existe pas, à preuve que lorsqu’un poète surgit dans son departement, il se dépêche de dire adieu à sa •Normandie, de prendre la diligence Laffitte et Gai I lard, et de tomber comme un obus au beau milieu de la boutique d’un libraire parisien. Victor Hugo est né Besançon, Lamartine à Mâcon, et Barbanchu à Saint-Jean-Pied-de-Port.
La décentralisation est un grand mot composé de seize lettres qui a servi à défrayer pendant deux ou trois ans la presse départementale, mais qui n’a servi qu’à cela. Si encore la province ne nous expédiait que des poètes comme les trois que nous venons de citer ! Mais comme a dit un poète, M. A. de Chance] ,
Il n’est fils de maraud, si mince en apparence,
Qui pour avoir été couronné du préfet De son département, tout bouffi d’arrogance,
Ne tombe dans Paris essayer son etTet.
Paris fait plus de mal lui tout seul à la France,
Que la peste, la guerre et Vénus n’en ont fait.
De la tous ces romans qui plcuvent par centaines ;
De là tout ce gâchis, honte des ateliers;
De la tous ces Gilbert qui roucoulent leurs peines ; Ces Chatterton crottés qu’on trouve par milliers. Etc.
J’ai à peine parlé du poêle classique, parce que le poêle classique pur esl mort depuis longtemps. Un De profundis, S. V. P.
Je crois devoir déclarer en terminant que je n’ai désigné personne dans les portraits qui viennent de passer sous les yeux du lecteur, et je proteste d’avance contre toute fantaisie de personnalité que l’on pourrait me prêter. Je ne voudrais me brouiller avec personne, surtout avec les poètes et les journalistes , ces deux classes les plus honorables et les plus haineuses de la société dans laquelle nous avons le bonheur de vivre, sous le régime paternel et fort ennuyeux de la Charte constitutionnelle.