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Physiologie du provincial à Paris

Ce titre de Provincial est bien vaste; — son domaine s’étend de la banlieue de Paris , des forts détachés, jusqu’aux frontières de la France ; — il est borné au nord par la Manche et la Belgique , au sud par la Méditerranée , à l’est par la Suisse et l’Allemagne, à l’ouest par l’océan Atlantique: — il englobe donc toute la population du pays, moins les habitants de la capitale, c’est-à-dire à peu

près trente-deux millions d’individus de tout âge et de toute classe ; — trente-deux millions de vieillards , de femmes , d’enfants , — et d’hommes faits qui se subdivisent en rentiers, marquis , marchands , évêques , gendarmes , préfets, commis, magistrats, agriculteurs, avocats , bergers, etc. , etc. , etc. , etc.

Nous n’avons pas l’outrecuidance de vouloir peindre dans un seul médaillon toutes ces variétés de l’espèce. Loin de nous la folle prétention de résumer dans un seul profd ces innombrables figures ! Ce serait l'a une tâche au-dessus des forces et de la puissance de l’art.

Tout ce que nous pouvons faire , c’est de choisir entre mille , — ou plutôt entre trentedeux millions , — un type qui soit à la portée de tout le monde, et qui ressemble le mieux à la majorité des provinciaux que le flux des voitures publiques apporte chaque jour à Paris. Pour arriver à ce choix nous procéderons par éliminations.

Nous commencerons par mettre hors de concours la vieillesse , le beau sexe , l’enfance naïve et la timide adolescence.

Dans la catégorie des adultes , qui naviguent sur le fleuve de la vie depuis vingt-cinq ans

au moins et cinquante ans au plus , une analyse profonde et consciencieuse nous oblige à évincer un très-grand nombre de gens qui au premier abord ont bien l’air d’être des provinciaux , mais qui , en réalité , ne le sont pas. — Ainsi :

L’habitant de la province qui a déjà fait le voyage de Paris ne peut plus être considéré comme provincial. En touchant une fois le sol de la capitale , il a perdu son caractère primitif, sa naïveté départementale. Notre contact l’a défloré ; notre brouillard l’a décati. La boue parisienne a crotté son pantalon; l’omnibus parisien l’a éclaboussé; il s’est assis à notre foyer : au foyer de l’Opéra ou au foyer des Funambules , peu importe ; il conserve quelque part la trace de son pèlerinage, l’indélébile cachet d’une expérience plus ou moins complète. Ce n’est peut-être pas encore un Parisien , mais assurément ce n’est plus un provincial. On pourrait le comparer à ce jeune Allemand , à tête dure et à mémoire courte , qui , venu à Paris pour s’instruire dans notre idiome , oublia sa langue maternelle avant de savoir le français , ce qui le rendit impropre à toute espèce de conversation.

Les fonctionnaires publics seront également exclus de la classe estimable des provinciaux pur-sang. Ces messieurs n’ont pas de patrie. Leur destinée les rend cosmopolites ; ils vont et viennent à droite , à gauche , en avant , en arrière. Le frottement des affaires publiques leur ôte toute espèce d’individualité. Ils n’ont de pensée , de paroles , d’allures , de conscience et d’esprit que ceux que le gouvernement leur souffle et leur imprime. Ce sont des pantins attachés à des bouts de ficelle que Paris fait mouvoir.

Les heureux de ce monde , qui possèdent un rang élevé ou une fortune considérable , sont en dehors des règles communes. — « Une duchesse n’a jamais plus de trente ans , » disait un philosophe du siècle dernier, enthousiaste de l’aristocratie et amoureux d’un visage de parchemin ; nous pouvons dire , avec plus de raison : — « Un duc n’est jamais tout à fait un provincial ; » et comme, entre un duc et un riche roturier, il n’y a que la main , aujourd’hui que les privilèges de la naissance et de la fortune ont été passés au même niveau , nous rangerons tous les grands propriétaires et tous les rentiers opulents dans la même exception.

Nous n’accorderons donc pas le titre de provincial à l’homme qui arrive à Paris en chaise de poste.

Mais nous irons tout simplement prendre notre type dans la cour des Messageries Royales ou des diligences Laffitte et Gaillard.

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