AU BESOIN DE SENTIR
Nous savons que le cerveau, analogue en cela à d'autres organes, reçoit séparément sa nourriture organique et sa nourriture fonctionnelle : il se nourrit de sang pour maintenir ses tissus en état; il se nourrit aussi d'impressions senties qui, transformées en mouvements, doivent fournir la matière fonctionnelle de l'activité du cerveau. Il suit de là que les impressions senties sont aussi nécessaires à cet organe que les aliments au tube digestif, et qu'il existe un besoin de sentir analogue au besoin de la faim.
De môme que le sentiment localisé de la faim provient d'une tension fonctionnelle pénible des glandes et des fibres musculaires de l'estomac (1), de même le besoin de sentir provient d'une tension fonctionnelle pénible des éléments histologiques du cerveau quî président à la transformation fonctionnelle de l'impression sentie en mouvement. De même que le sentiment généralisé de la faim résulte du malaise de l'ensemble des organes à la suite d'une abstinence plus ou moins prolongée, de même le besoin de sentir provient du malaise que l'inaction développe dans les organes dont l'activité dépend du fonctionnement du cerveau. Nous voulons parler ici des impressions de besoin qui proviennent du tissu musculaire et des organes des sens. Si le besoin de sentir présente une grande analogie avec le sentiment de la faim, ces deux sentiments difTèrent essentiellement quanta la manière dont ils sont satisfaits : le besoin de la faim réclame pour sa satisfaction rintroduction dans l'estomac d'un aliment matériel qui sera transformé chimiquement pour être ensuite mis en rapport avec les divers organes, sous l'influence seule des mouvements inconscients de la vie de nutrition. De son côté le besoin de sentir réclame pour sa satisfaction la présence d'un mouvement physiologique provoqué par les objets impressionnants, et destiné à être
(1) On trouvera plus loin les motifs que nous donnons à l'appui de cette nouvelle manièpe de voir.
NOMBRE ET GLASSlFIGATiON. iB3
transformé dynamiquement en perception ; après cette transformation l'aliment cérébral devient la propriété des cellules cérébrales, auxquelles il communique un dynamisme nouveau, et le cerveau reste jusqu'à un certain point le maître de transformer ou de ne pas transformer ce dynamisme sentant et se souvenant en mouvements fonctionnels.
Le besoin de sentir est un^ car c'est le même moi qui sent de toutes les façons possibles. Cependant, et pour nous maintenir dans les limites strictes |de la physiologie, nous devons dire qu'organiquement parlant il y a autant de besoins de sentir qu'il existe de cellules préposées à la perception des impressions. Chaque cellule impressionneuse, en effet, jouit d'une activité propre qui est toujours en puissance ; si son activité ne trouve pas occasion de s'exercer, cette privation est la source d'un malaise que nous traduisons par le mot besoin , et ce besoin se présente sous forme d'incitations et de mouvements capables de faire disparaître le malaise éprouvé.
Les mouvements destinés à satisfaire le besoin de sentir d'une certaine façon et à faire disparaître le malaise que nous venons de préciser se produisent selon un mécanisme particulier, qui résulte lui-même de la disposition anatomique des éléments histologiques du cerveau.
Comme nous Tavons dit plus haut, en quelque point du cerveau qu'on examine ces éléments histologiques on trouve qu'ils sont unis par un enchaînement nécessaire et toujours le même : les fibres impressionneuses aboutissent aux petites cellules, celles-ci communiquent au moyen de leurs prolongements avec les grosses cellules, et de ces dernières partent les fibres mo* irices. Il résulte de cette union entre l'élément cellulo-moteur et l'élément cellulo-impressionneur que, si ce dernier est le siège d'une excitation anormale par le fait de l'inaction, cette excitation se communique à l'élément cellulo-moteur, qui lui-même et pour le même motif est le siège d'une excitation analogue ; cette double excitation se transmet de proche en proche, arrive jusqu'au centre cérébral (corps striés) où viennent aboutir toutes les fibres-motrices de la périphérie, et de là il se propage aux divers appareils de la vie de relation : aux organes chargés de mouvoir le corps dans le milieu ambiant, si l'élément cellulo-
impressionneur correspond aux sens de l'odorat et du toucher ; aux organes sensoriels, si l'élément cellulo-impressionneur correspond aux sens de la vue, de l'ouïe et du goût.
On se demanderajpeut-ôtre pourquoi l'élément cellulo-impressionneur est en rapport ici avec les appareils sensoriels, là avec les organes de translation. La raison en est simple : l'objet impressionnant, dans le premier cas, vient trouver lui-môme le centre de perception à la faveur d'un mouvement particulier ; dans le second, le corps est obligé de se porter au-devant des impressions odorantes et tactiles ; et c'est pourquoi l'élément celluloimpressionneur est en rapport d'origine avec le point de départ des incitations motrices de translation. Ces conditions anatomiques, destinées à assurer l'exercice régulier des organes des sens, n'impliquent pas que certains éléments cellulo-impressionneurs restent isolés des autres parties du cerveau. En réalité ces divers éléments communiquent entre eux par leurs prolongements, et chacun d'eux se trouve ainsi en rapport plus ou moins direct avec les éléments cellulo-moteurs. C'est ainsi qu'on s'explique, par exemple , la formation possible du cri sous l'influence d'une impression quelconque, soit qu'elle provienne du sens de l'ouïe, de la vue ou du toucher, soit que l'ébranlement provoqué parj l'impression occasionne une perception pénible ou agréable.
Les éléments matériels que nous venons d'examiner dans leurs rapports et dans leur enchaînement physiologique rendent possible et expliquent la genèse des mouvements qui peuvent donner satisfaction au besoin de sentir ; mais à ce mécanisme tendu par le besoin et prêt à fonctionner il manque le souffle qui doit le mettre en branle; ce souffle est l'excitant fonctionnel ou, autrement dit, une impression perçue. Lorsque toutes ces conditions se trouvent réunies, l'élément cellulo-impressionneur détermine l'activité des éléments moteurs capables de mettre en jeu les divers appareils extérieurs des sens, et les fonctions de ces appareils donnent ainsi satisfaction au besoin de sentir.
Ces fonctions sont composées de la fonction cérébro-motrice et des fonctions propres de l'appareil des sens. Nous les désignons sous le nom de fonctions cérébro-motrices sensorielles.
NOMBRE ET CUSSIFICATION. 185