‹ Physiologie du théatreChapitre 1 sur 28 · J AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

J AVERTISSEMENT

^ Cet ouvrage a été conçu sous l'inspiration t> d'une pensée philosophique, aveclebut, que ^^ nous croyons louable , de ramener le théâtre à ^ • sa véritable fonction, ou du moins de faire ^^ comprendre qu'il peut servir d'auxiliaire à la "^direction des esprits. Il a donc été écrit , d'un ^ bout à l'autre , sans vouloir rien confirmer par ^ des recherches. Ce premier travail terminé, ^^ nous avons vérifié par l'analyse toutes les don- ^ nées de Yà priori, ^^^^ Cette manière de procéder nous était facilitée, en partie, par l'utile et consciencieuse compilation de M. Charles Magnîn ; nous comp-

rHTfttOt. ftW TWBfcTRK. 1. r^ ^ 1

2 AYEBTISSEMENT.

tiens SUT les Origines du Théâtre moderne , malheureusement le premier volume seul a paru. Cette œuvre scientifique est le trésor d'érudition où doit puiser maintenant quiconque s'occupe de l'histoire du théâtre. Pour répondre aux exigences de la science , il aurait fallu le reproduire en entier ; mais , dans notre plan, la partie historique n'était qu'un point de départ, qu'une base pour nos raisonnements et pour notre traité de la vie du théâtre. L'introduction qu'on va lire doit donc être regardée, comme une sorte de biographie nécessaire à la connaissance du sujet, mais surtout conune la pierre de touche ou nous avons tout essayé , avant d'asseoir nos opinions sur les hommes et sur les choses. La lecture de l'ouvrage de M. llagnin n'a rien changé à notre plan , elle a servi au contraire à l'affirmation de nos idées ; le travail que nous livrons au public est resté nôtre, au point de vue de la puissance du théâtre , comme moyen de direction morale de la société.

Estai «ur la fonction sociale du théAtre.

L*ar liste doit-il obéir ou commander? Doit-il se montrer en avant de la foule à Jaquelle il s'adresse ou se traîner à sa suite? Est-ce pour ne lui rien dire qu'il l'appelle et la rend attentive? Quand on aura compris tout ce que ces questions renferment de sérieux et d'utile , les beaux-arts reprendront leur droit d'aînesse, et l'esprit français fera de notre littérature le plus important des chemins de fer , le moyen le plus rapide de civilisation.

Aujourd'hui malheureusement on nie tout ce qui gêne un lucre facile; dans chaque spécialité des beauxarts , la question du but social se résout par la nécessité de vivre, par le besoin de richesses; la conscience du devoir s'endort, les jouissances de la vanité cor* rompent le talent : le génie est esclave.

A ceux qui désertent le sacerdoce de la pensée , qui abdiquent leur droit de direction, chaque œuvre est permise ; à ceux qui connaissent la mission de l'art, dont le cœur s'échauffe et s'agite par le sentiment, sous la- puissance d'une idée, tout est obstacle : la foule et ses flatteurs barrent le chemin. Mais le temps se débarrasse à chaque pas des liens fragiles dont on entrave sa marche ; derrière lui , la justice et la vérité réparent tout.

Si , par l'effet d'un préjugé qui a sa force dans l'égoïsme de notre époque , le plus grand nombre des écrivains ne regardaient pas le théâtre comme un moyen de délassement pour le public qui s'y presse, et comme une source de fortune pour les spéculateurs qui l'exploitent , la tâche que nous avons entreprise serait dégagée de tout ce qu'elle a de pénible; la Physiologie du Théâtre pourrait être , soit un heureux badinage où la futilité du fond se relève comiquement par le sérieux de la forme , en imitation de la Physio^ logie du Gùût, soit un livre d*ironie où l'importance du sujet se dissimule par la façon bouffonne de le traiter, selon la méthode suivie par l'auteur de la Physiologie du Marictge. Peut-être n'avions-nous pas

d'abord d'autre prétention. Mais la réflexion nous a bientôt ramené aii sentiment du devoir : le théâtre , né des facultés morales de l'homme , s'adresse principalement à elles ; c'est par les idées graves qui s'y rattachent qu'il importe de l'envisager dans un temps où tout est remis en question , où l'esprit public se forme ou se réforme sur chaque chose. Le théâtre , c'est la foule : il ne faut à la foule ni les spirituels raffinements de la gastronomie, ni des observations malicieuses sur une institution qui est la base de la société. Ainsi , sans toutefois renoncer à voir le côté plaisant qu'offre la vie du théâtre et ses détails sans nombre , nous avons pensé qu'il fallait répondre au besoin de l'époque. D'ailleurs , procéder par voie de synthèse, c'était acquérir logiquement le droit de critiquer; l'éloge et le blâme n'ont de force que par la science du passé et la prévoyance de l'avenir. Il devenait indispensable de rappeler le point de départ et la route parcourue, pour faire mieux apercevoir le but.

C'est donc afin de relever le théâtre de l'injuste défaveur à laquelle on voudrait le condamner, que cette publication est conçue ; c'est pour essayer de lui rendre sa puissance que nous remontons à son origine : quand les réformes ne descendent pas d'en haut , les révolutions se préparent , et le raisonnement est le germe qu'il n'est pas permis aux rois d'étouffer. Diviser et corrompre sont des moyens temporaires, mais le progrès est l'effet naturel d'une cause plus

dbyGooQle

forte que nous. 11 arrive , tôt ou tard , un jour où la pensée utile trouve un mot qui l'exprime , une voix qui le prononce, un peuple qui Técoute et qui le comprend.

yGooQle

Le théâtre est une oontéquenoe det'faoultéi

intelleotuellei de l'homme sooîal, let feus doivent

être ezeroéi.

Le théâtre existe , non pas seulement parce qu'il existe , comme on peut le dire de tant de choses enfantées par le caprice et le hasard, mais parce qu'il doit exister. Pour bien sentir cette vérité fondamentale, jetons un coup d*œil sur la physiologie humaine. La science de la vie de l'homme et de ses fonctions nous amenant à connaître le but social , nous arriverons naturellement à conclure en faveur de tout ce qui peut et doit nous y conduire.

L'homme est un être scnsitif et intellectuel. Les

8 IfTTRODUCTIOIV.

organes matériels de son enveloppe corporelle sont les moyens de développement de son âme, les routes qui mènent à son intelligence les substances nécessaires à la modifier, à Fe^ercer, à la nourrir.

Les sens sont les artères de Tintelligence : comme des serviteurs fidèles , ils l'éveillent , ils lui donnent la puissance de créer, d'imaginer ; ils l'instruisent de ce qu'elle n'a pas perçu par leur secours , et la mémoire , organe ou sens moral , conserve tout ce que conçoit la pensée.

* Les sens établissent donc les rapports entre l'homme et le monde extérieur. S'ils contribuent tous à produire les sensations internes de la sensibilité , du plaisir, de la douleur, à exciter le désir ou la volonté , l'instinct et les passions , l'ouïe et la vue doivent être particulièrement considérées comme les deux portes de l'intelligence, les grandes routes de l'entendement.

La vue , par le moyen de la lumière , embrasse l'espace et révèle à l'intelligence la différence des formes et des couleurs; elle lui fait apprécier les objets qui nous entourent , mesurer l'étendue , calculer la distance , distinguer le mouvement et l'inaction , entendre le geste bu le signe , comprendre les rapports , juger des autres par nous-mêmes , et de ce qui se produit en eux par ce que nous ressentons en nous.

L'organe de la vue anime la vie et supplée à l'action ; il excite nos sympath|es , il nous attache par

IlfTRODVCTIOH. 0

la prédilecUon , il peuple la mémoire de scènes et de sites ; par le regard , Fesprit investit un vaste horizon ou se concentre sur un point.

L'ouïe , par l'intermédiaire de Tair, perçoit les sons, et, comme la vue, révèle à Tintelligence, au fnoiy l'existence du non moi.

La voix humaine , celle des animaux et le hruit causé par l'ébranlement des corps solides , le sifflement des brises , le fracas de la foudre et le murmure des eaux, perçus par l'ouïe, agissent sur l'âme , y produisent le plaisir ou la peine ; et les sensations d'espoir ou de crainte lui font apprécier aussi les objets , mesurer la rapidité , la lenteur, la distance , distinguer le mouvement , sentir la puissance , comprendre l'émotion.

Quand l'organe de l'ouïe ne remplace pas celui de la vue , comme dans l'obscurité , ils se servent l'un l'autre, ils procèdent de concert et vérifient spontanément les perceptions de chacun d'eux : l'œil cherche le son , l'oreille interroge les signes . Ces deux organes ont une telle action sur l'intelligence humaine qu'involontairement l'homme parle et agit en même temps , la voix et le geste se donnant un mutuel appui.

L'ouïe est celui de nos organes qui influe le plus vivement sur l'intelligence. La vue observe le monde extérieur tel qu'il est ; l'ouïe fait rêver un monde imaginaire. Le langage est pour l'ouïe ce que pour la vue sont les couleurs : les nuances et la va-

10 INTRODDCTIOlf.

riété des formes existent dans les sons comme dans les sites.

L'homme , avec son organisation matérielle et intellectuelle, eut d'abord une existence nomade; puis , cédant à Finstinct de sa conservation , il dut s'arrêter dans les circonstances naturelles d'empêchements physiques , dans les cas de maladie auxquels sa femme, ses enfants et lui-même étaient sujets. Isolé , le sentiment féconda son intelligence; il dut se garantir du chaud , du froid et de ses ennemis : il s'ingénia. Bientôt il eut une cabane ; de chasseur, il devint cultivateur; il protégea son champ , et cet enclos forma le premier patrimoine. Le champ paternel fut le germe de la patrie. La famille forma la tribu : le temps fit éclore la société , et les développements de la société donnèrent naissance à la langue , moyen d'expression pour les besoins nouveaux.

Le sentiment, inhérent à la nature humaine, constitua donc la famille , lia la société , forma le langage.

Dans cet engendrement, effet naturel des facultés de l'homme, il les exerça pour lui, puis il les développa pour les autres, ensuite il les utilisa en les faisant converger vers un but commun. Le mécanisme intellectuel qui servit à la formation de la société, servit à l'élaboration de son œuvre progressive.

Ces faits historiques et les vérités fournies par l'observation sur la nature de l'homme s'appuient réci-

IRTEODUCTION. 11

proquement et prouvent notre destination terrestre. Ainsi, on le comprend, il a été donné à Thomme d'étendre à Finfini ses besoins, d*embellir sa vie par le secours de son intelligence, dans l'état social qui est son œuvre et son élément.

Les organes de l'homme ont des appétits qui veulent être satisfaits. Dès qu'il n'exerce passes facultés, elles s'anéantissent. S'il n'était pas continuellement affecté par les couleurs et la variété des formes, par les odeurs et les saveurs, le système sensible s'endormant bientôt le laisserait dans la nuit de l'idiotisme. Aussi, pour que la puissance de la vie s'augmenteet se développe dans l'exercice des facultés, par l'exercice des organes, l'impérieuse loi des besoins moraux se joint -elle à l'appétence des besoins matériels; et les beaux-arts, pour exprimeras sentiments et les nécessités de sa double nature, signes ou sons, tradition orale ou écrite par des monuments , les beaux -arts viennent aider la marche progressive de la société.

L'éducation du genre humain s'est faite par les beaux-^rts, moyens d'expression, moyens d'impression, chez tous les peuples, quelle que soit du reste ' la date des époques de leur civilisation particulière.

On trouve partout les beaux-arts procédant des mêmes facultés pour remplir des conditions semblables : ainsi la poésie et les modes divers du langage, la musique, l'architecture, la sculpture et la peinture, formes variées de la pensée humaine, s'adressent à la foule , au moyen des sens, pour la perfectionner

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dans le grand art social, pour la conduire dans la route que doivent parcourir les générations.

Dans notre époque, au degré de civilisation où nous sommes parvenus, on conçoit que les gens frivoles se laissent guider sans se rendre compte des impressions et de leurs causes; qu'ils demandent au théâtre la distraction d'un moment, une émotion qui les berce, des danses qui réveillent leurs sensations devenues lentes ; qu'ils voient dans les beauxarts des secours pour le luxe ; dans les artistes des complaisants et des flatteurs. Mais que des hommes doués du talent d'émouvoir, dans chaque spécialité, consentent à cette prostitution de leurs facultés pour un salaire, c'est ce qui confond la pensée, c'est ce qui prolonge l'égoïsme général et cet état intermédiaire qu'il serait temps de faire cesser. Ce n'est donc pas inutilement que nous remontons ici à l'origine des beaux-^rts pour rappeler à ceux qui les professent, leur mission, leur domaine, leurs droits et leur devoir. Disons-le donc : l'artiste par excellence est celui qui sent tout, qui sait tout, qui peut tout; puis, après lui , vient une hiérarchie d'artistes secondaires dont la fonction est d'améliorer la condition de l'homme individuel.

Pour prouver cette assertion, il suffit de jeter les yeux sur l'histoire de la Grèce , sur cette civilisation dérivée de l'égyptianisme d'où la nôtre découle également par la Grèce elle-même et par la Judée, berceau du christianisme. Les Grecs eurent la préten-

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lion d'avoir inventé les arts dont ils poussèrent la perfection des formes au plus haut degré. Cette croyance fut pour eux robje( d'un culte, et c'est ainsi que leur imagination éleva les créations humaines au nombre des divinités : Apollon elles Muses sont des symboles de cette vérité.

Après cet exposé rapide des facultés de l'homme et de leurs résultats dans la vie sociale, montrons-en de nouvelles conséquences par la filiation de la transformation humaine : l'homme dut se reconnaître et se faire lui-même par l'énergie de son intelligence; puis il put tout faire, tout transformer.

Développement de la loi du progrèi ;

le théâtre lort du temple et tuooède au temple j

ohex tout les peuples des prières

et des speotaoles.

Dans rétat de famille, les organes de l'homme agissent d'abord physiquement. L'habitude borne le langage à peu de mots, à des inflexions de voix, à des gestes ; les rapports sont intimes, les besoins identiques , les fonctions sagement appropriées à l'âge, à la force de chacun des membres de ce monde enfant, et les facultés ne s'exercent qu'autant qu'il est nécessaire pour vivre de la vie animale. La passion seule, c'est-à-dire la domination d'un penchant ou d'une

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disposition sur les autres, vient développer d'une manière extra-normale celles de nos facultés qui y correspondent le plus, excite dans Thomme des désirs nouveaux, lui fait découvrir des choses inaperçues, éprouver des sensations profondes, rêver une existence plus grande, prévoir un monde meilleur.

Dans la tribu, les passions sont déjà mises en jeu ; les relations s'étendent : Thomme , sa femme et ses enfants deviennent des individus distincts ; le collectisme impose des conditions de réciprocité d'homme à homme, de famille à famille ; les organes agissent moralement ; le langage est appelé à exprimer une quantité de faits, de combinaisons, de rapports, chaque jour augmentés. Les mots primitifs sont des racines qui multiplient; l'intelligence fonctionne comme le collectisme lui-même a fonctionné, allant de un à deux et de deux à plusieurs , arguant toujours de la succession des temps, marchant méthodiquement du connu à l'inconnu , faisant ainsi chaque jour l'œuvre de sa vie, la science où le passé lui révèle l'avenir.

Dans la famille, le sentiment religieux s'est manifesté d'abord matériellement par l'égoïsme humain du mot dans la nature et la nature pour mai. Dans la tribu, ce sentiment s'est fait sentir par un premier degré de spiritualisme. A la matière, à l'égoïsme, se joignit l'idée d'un autre, le semblable du moi, ayant les mêmes besoins et faisant valoir les mêmes droits. Le mot nous fut prononcé et l'acte pieux se fît en

comman par un sacrifice, c*est-à-dire par le partage du tout, parla renonciation à une partie : on comprit Dieu pour chacun, et ce fut la première notion de Tordre, l'appréciation distincte des facultés de rhomme et de sa condition terrestre. De ce moment, ridée de Dieu se formula dans l'esprit de l'homme par le droit d'autrui ; il y eut un but commun d'activité, la société fut fondée.

Dans la société, les passions ont un frein, les facultés une direction, les organes une tendance ; les individualités disparaissent dans la généralité ; le génie de la famille se continue dans la vie privée, et celui de la tribu dans la vie publique. Mais l'humanité a son but, et ce but c'est la vie par le règne de l'intelligence ; c'est la satisfaction de plus en plus large de cette intelligence par l'exercice et le développement des sens qui la servent.

Dans la société, le sentiment religieux , qui est l'âme et l'inspiration de toutes choses, se formula de mieux en mieux et à mesure qu'il se spiritualisa davantage, par les progrès intellectuels de l'homme; il s'éleva chaque jour à des perfections plus étendues, agrandissant chaque jour l'idée du créateur par la découverte de tous les secrets de la création.

Dans la société , la langue s'est manifestée aux sens les plus en rapport avec l'intelligence, à l'ouïe par la voix, aux yeux par le signe : la langue, écrite aussi bien que parlée, transmit les traditions et devint , à l'aide des beaux-arts , le moyen le plus

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paissant de direction. Les hommes les plus aptes à sentir se placèrent naturellement, en vertu de la supériorité de leurs facultés, au-dessus de ceux qu'il fallait diriger : ces hommes furent les prêtres. Dieu et société ne sont qu'une même idée dont la religion est le mot, dont le temple est le signe, dont la prière est la voix, dont le culte est l'acte , dont la vie sociale est la durée.

Toutes les civilisations spontanées qui se sont développées aux lieux de leur naissance, sans pouvoir communiquer entre elles , offrent des traditions analogues. Les Chinois, les Indous, les Égyptiens, les Celtes et les Péruviens ont procédé d'une manière identique quant au fond. La religion a été le lien de toutes les sociétés : Plutarque la regarde comme l'histoire allégorique de la nature, et Cicéron affirme que ses mystères ont civilisé les hommes.

Le prêtre fut d'abord l'artiste, l'homme inspiré, l'homme-rapport entre le peuple et la divinité. Dieu Itti parlait et il parla ; il éprouvait les désirs de tous et il se vouait à leur accomplissement. Le prêtre fut ensuite le savant. Il étudia le passé, il récapitula, il prévit, il interpréta le ciel et la terre , il observa les phénomènes, il tint compte de tout. Il fut aussi l'homme d'action; car, après avoir senti et raisonné, il pratiqua. En vertu de l'inspiration et delà science, il inventa des moyens, il s'ingénia pour les mettre en œuvre.

Le prêtre dut donc être nécessairement l'homme

supérieur de la société , Thomme infaillible relativement aux autres. Il fut le directeur naturel , l'éducateur de droit et de fait; tout fut enseignement dans sa parole et dans sa conduite ; son existence dut être un dévouement continuel de pensées et d'actions dont aucune n'était le résultat humain de la nature. Entre le ciel et la terre le prêtre doit s'ignorer.

Le sacerdoce est une vocation , c'est la foi ou le fanal. L'enseignement sacerdotal tend à relier tout ce qui pourrait transgresser la loi sociale : la législation sortit du temple, puisque le prêtre fut l'éducateur public ; la guerre sortit du temple , puisque le prêtre fut l'arbitre entre le juste et l'injuste; l'esprit de l'avenir sortit du temple, puisque le prêtre vit la route et le but. Mais, dans les voies de la Providence , il y a quelque chose d'inévitable : c'est le changement, le développement, la transformation. 11 arrive toujours un temps où ce qui a été beau ne satisfait plus, où des sentiments nouveaux, des désirs vagues, une inquiétude sans nom agitent la foule qui s'est élevée à la hauteur de la science du prêtre ; alors il sent la puissance directoriale s'échapper de sa main , il appelle à son aide la poésie, la musique, la sculpture, la peinture. Les chefs-d'œuvre de l'art prolongent un moment la croyance; mais bientôt ces moyens ne suffisent même plus, les sens se sont accoutumés aux formes perfectionnées de l'idée vieillie.

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La masse populaire étant initiée aux progrès dont le prêtre devait doter la société, le doute commence. LfC drame sort du temple; les jeux, les spectacles deyiennent des moyens de distraction, et le théâtre prend une forme.

Tant que Fépoque est religieuse, tout vient d'en haut et descend vers la terre. Cette idée est représentée par la forme pyramidale qu'on retrouve chei tous les peuples. Les arts n'expriment qu'une seule idée, se concentrent dans un seul monument, et ce monument, c'est le lieu de la prière : tous les individus s'y réunissent dans un but général. Alors le peuple n'est pas une masse de pierre élevée dans un ordre quelconque ; il vit pour ceux qui vivent ; il a une âme qui répond à l'âme de tous; il est fait homme dans cette admirable unité sociale : ici les bras, ici le cœur, ici la tète, et dans la tète la pensée.

Quand le théâtre, rival du temple, attire la foule, les arts y viennent achever l'éducation pubh'que en procédant par voie d'analyse , en examinant tout, pour faire tout comprendre. Les nouveaux directeurs offrent d'abord, comme transition, des sujets religieux ; puis ils raisonnent sur des sujets historiques ; puis ils en viennent à ne peindre que des passions individuelles, ainsi que nous le verrons par la marche du théâtre.

Tous les peuples, on peut l'affirmer à priori y ont eu, dès l'époque de leur première organisation, des jeux, des spectacles, un théâtre, dont l'idée et les

SO INTBOUCCTIOlf.

formes correspondaient au degré de civilisation où ils se trouvaient. Le capitaine Gook raconte qu'où lui offrit, chez les sauvages à l'état de tribu et de fétichisme, une sorte de fête théâtrale où le drame représentait l'acte de la génération. Un tel spectacle annonce le degré le plus bas de la civilisation. Peutêtre pourrait-on retrouver sur la surface du globe des civilisations analogues à tous les états que dut parcourir l'esprit humain pour arriver à notre état social.

Chez tous les peuples, le caractère d'une fonction particulière s'annonce dans l'origine par les spectacles : les luttes, le dénoùment de la victoire, pour la nation guerrière ; l'églogue et le récit, les finesses du langage pour la nation pacifique. La poésie lyrique suffit aux enfants de Moïse ; mais au fils de ce guerrier, qui vint fonder la Grèce, les chants d'Orphée , les poésies d'Homère et les idylles de Théocrite annoncent cette triple fonction de sentir, de raisonner et d'agir, de lever le glaive par l'effet de la pensée.

La France a recueilli l'héritage de la Grèce; c'est donc elle qu'il importe d'étudier, et l'œuvre critique du dernier siècle s'est chargée de ce soin. Cependant, disons-le en passant , quoique les documents manquent pour rien préciser à cet égard par des dates et par des noms, les grandes civilisations autochthones ont eu un théâtre : là, comme toujours , et comme partout où l'homme exerce ses

IflTRODVCTIOIf. SI

facultés, le drame est sorti du temple. Si les vestiges des civilisations égyptienne et celtique n*ODt rien légué à ce sujet aux peuples qui les ont envahies, les civilisations qui sont restées debout, les Chinois et les Indous , offrent aux savants un théâtre où la religion et les mœurs sont reflélées comme une preuve de l'importance des fonctions théâtrales dans tous les pays. Les Chinois ont des théâtres vastes et fort agréables , des habits magnifiques pour les acteurs, et des comédies dont la représentation dure dix ou douze jours, en y comprenant les nuits. Du reste, les sujets sont tout à fait moraux et surtout relevés par les exemples fameux des philosophes et des héros de Tantiqoité chinoise. Les Incas du Pérou représentaient aussi , aux jours de fêtes, des tragédies et des comédies dans les formes , en les entremêlant d'intermèdes qui n'avaient rien de bas ni de rampant. Les sujets des tragédies étaient les exploits et les victoires de leurs rois et de leurs héros. Ceux, au contraire , des comédies se tiraient de l'agriculture et des actions les plus ordinaires de la vie humaine : le tout assaisonné de sentences pleines de gravité. Citer ainsi les Chinois , les Péruviens et les Grecs , c'est prouver que partout les mêmes causes ont produit les mêmes effets. La civilisation surprise par Christophe Colomb était dans l'épanouissement d'un spiritualisme très-avancé, si on la compare à celle que le capitaine Cook trouva dans les lies de la mer du Sud.

Du théâtre dam Tantiquîté. — Thespîi.

-Lei tragiques greoi. — Arutophane. — Les Romains

et les oîrques. — Les jeux d'un peuple ont

le caractère de ses fonctions dans

la vie des nations.

La Grèce sortie de TÉgypte doit être envisagée , dans l'œuvre de la civilisation universelle, comme une de ces réactions naturelles qui hâtent la marche de Tesprit humain. La société mère, largement organisée, avait longtemps existé avec ses trois grandes castes, qui répondaient aux trois grandes fonctions humanitaires : le sentiment , la science et Tindus-

, inTItODUCTION. 23

Irie. D*abord les prêtres les réunissaient toutes trois, et cette caste dirigeait les deux autres : celle des guerriers, obéissant pour commander; celle des esclaves, se bornant à agir. Mais à la suite des siècles, par le développement du germe de l'égalité native des hommes, les trois castes éprouvèrent les mêmes besoins sociaux. Un prêtre, Moïse, protesta, au nom des esclaves, contre un ordre de choses qui leur refusait un nom, un mariage, un tombeau ; et, en même temps que le guerrier Danaûs allait fonder Ârgos, il se mit à leur tête et les conduisit eu Judée, où il reconnut leurs droits. Le livre de ce chef, de ce prêtre législateur, est un symbole historique de la marche de l'humanité. Là, dans cette agglomération de familles et de tribus , devait se conserver l'unité, le sentiment de la société mère, tandis que, sur le sol de la Grèce, l'imagination de l'homme devait se livrer à tous ses caprices avant de revenir au même point. Dans la prévoyance de Dieu, ne fallait-il pas que les moyens d'expression se perfectionnassent? La fable de Danaûs est le mythe de la destinée de ce peuple intérimaire : le supplice des Danaïdes n'est qu*un symbole du travail intellectuel de l'esprit humain. «( Les fables sont divines, » dit Salluste le philosophe.

La société grecque procéda, dans l'œuvre de sa formation, en allant des effets aux causes. Le polythéisme, en détruisant l'unité, en multipliant les dieux, les rapetissa à la taille de l'homme et leur

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donna des facuU^s et des passions humaines. Le temple dut donc se réduire à des proportions ana- ^ logues.

L'Egypte avait ses temples d'une demi-lieue de / longueur , avec leurs longues avenues de sphinx ^ . leur bois sacré , leurs pyldnes et leurs enceintes : le drame s'y passait, répondait aux facultés et satisfaisait les besoins moraux du peuple ; il reliait les individualités dans une même idée, comme elles se trouvaient rassemblées davs une même enceinte. Le théâtre était inutile. .

En Grèce , au contraire , le culte divisé , ne parvenant plus à réunir tous les citoyens sous Tabri d'un seul Dieu, laissa la liberté d'aller à l'autel de telle ou telle divinité, pour implorer une faveur spéciale : le théâtre dut s'élever pour contenir le peuple. Dans cette société, œuvre d'un guerrier, sous la croyance qui place les héros au rang des ' dieux, le drame dut être héroïque ; il dut avoir la puissance d'une idée sociale, il dut jeter sur le pouvoir politique, qui seul ralliait les masses, une sorte de grandeur religieuse. Sophocle fut mis au rang des demi-dieux ; il eut un temple.

Selon les traditions de la Grèce, le fondateur du théâtre fut Thespis. Les fêtes de Bacchus étaient célébrées avec beaucoup de joie : on sacrifiait un bouc à ce dieu, et, pendant le sacrifice, les prêtres et le peuple chantaient en chœur des hymnes qu'on appelait tragédies ou Chant du Bouc; puis on parcou-

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, rait les villes el les bourgades en traînant un homme [ travesti en Silène et monté sur un âne : la foule sui- (, yait en chantant et en dansant ; les chanteurs, barbouillés die lie, se penchaient sur des charrettes, et, ^ N^ le verre en main, faisaient entendre les louanges du dieu. De ce mélange de licence et de religion, de cette action sérieuse et de ces danses folâtres, de ce chaos enfin sortit la poésie dramatique. Bacchus, on le sait, est un symbole de l'émancipation du peuple. : Thespis entreprit le prenNer d'introduire dans la

r confusion inévitable des fêtes de Bacchus un& sorte de régularité. 11 composa un récit des actions* attri- I buées au dieu; un seul homme fut chargé de chanter ce récit, sur un chariot, et la foule attentive adopta cette célébration nouvelle. Il y eut ainsi un auteur dramatique , un acteur, un théâtre et des ^ spectateurs. L'art dramatique commença par un monologue, comme les Genèses font sortir l'humanité d'un seul homme ; il commença aux fêtes de Bacchus, réformateur populaire. Eschyle fut le premier qui mit plusieurs acteurs sur la scène ; Sophocle et Euripide achevèrent de donner à la tragédie sa forme et son but. Eschyle peut être considéré comme le père du théâtre grec. Thespis sans doute fut heureux d'imaginer un acteur qui récitât des histoires propres à émouvoir les auditeurs : un acteur touche plus qu'une simple lecture ; mais le dialogue seul pouvait donner au drame sa puissance d'initiation pour les yeiix et pour l'esprit.

^ inTRODUCnOR.

Si rinnovation de Thespis fut, ainsi qu'on le sup> pose, un moyen de laisser aux choeurs le temps de se reposer, Eschyle et ses successeurs se servirent du chœur comme d'un personnage mêlé à l'action, pour donner à la fois aux acteurs et aux spectateurs un moment de repos entre les actes. Eschyle s'avisa le premier de construire un théâtre solide et de l'orner de décorations analogues au sujet. Sophocle après lui perfectionna tout et composa pour le talent des acteurs. •

« A la naissance de la tragédie sous Eschyle, dit le P. Erumoy, Athènes s'éleva au plus haut point de sa gloire. Elle avait eu des rois dès son origine, mais des rois tels que Sophocle et Euripide peignent Thésée, c'est-à-dire, des rois qu'une autorité très-bornée faisait plutôt regarder comme les premiers citoyens que comme les chefs de l'Etat. Ces souverains populaires faisaient consister leur autorité à partager avec le peuple, ou plutôt à lui conserver l'autorité souveraine. C'était se conserver eux-mêmes, tant la démocratie avait toujours eu d'appas pour les Grecs ; je dis pour tous les Grecs, car les rois de Thèbes et de Lacédémone n'étaient pas beaucoup plus privilégiés que ceux d'Athènes. Ceux de Lacédémone se faisaient honneur d'obéir aux lois jusqu'au point d'abandonner des conquêtes avancées, sur ua seul mot des éphores. La royauté, dans toutes les parties de la Grèce, n'était guère que l'appui de la liberté ; et jamais la Grèce ne fut si heureuse, ni si entière

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que sous les auspices de cette espèce singulière de monarchie. Les révolutions arrivées depuis montrèrent bien que c'était là le point fixe de la véritable liberté et le milieu précis entre la licence républicaine et le despotisme tyrannique des Denys. C'est sous ce point de vue qu'il faut envisager les rois que nous représentent les poètes tragiques (les poètes grecs), rois dont les mœurs et la popularité cesseront de choquer quand on aura bien conçu comment et à quel prix ils étaient rois. Créon, chez Sophocle, et Hippolyte, chez Euripide, dédaignaient la couronne : cela paraîtrait incroyable de nos jours. En efiet, suivant les idées reçues, cela passe la vraisemblance du théâtre ; la modération du cœur humain ne va point là. Mais les idées étaient différentes, parce que la chose l'était. Le rang seul distinguait les rois grecs, et presque rien au delà. Toutefois ce rang, tout stérile qu'il était, ne laissait pas que de flatter extrêmement l'ambition humaine, comme il parait par l'histoire d'Étéocle et de Polynice (aussi était-ce à Thèbes et non à Athènes que se passait l'action). Régner ce n'était qu'être parmi les Grecs l'homme de l'État, la tête dans* le cabinet et le bras dans la guerre. »

Nous n'avons pu résister à la tentation de citer ce passage , non-seulement parce qu'il donne une idée exacte de la fonction historique du théâtre, mais encore parce qu'il offre avec notre situation politique une similitude qui peut faire réfléchir les hommes

capables de comprendre la puissance de Tart dramatique. Les auteurs grecs n'exerçaient pas un art inutile pour le peuple auquel ils l'adressaient, mais un sacerdoce, un droit de direction sociale. Aussi quels sujets traitaient-ils? ceux qui devaient entretenir le spectateur dans son amour pour les institutions du pays. Eschyle avait été nourri dans les idées et dans les exercices des droits civils ; Sophocle naquit tandis qu'il fondait le théâtre, et Sophocle commanda des armées; Euripide vint au monde presque en même temps : contemporains de Léonidas et de Thémistocle, tous trois furent admirés et vénérés du peuple, qui se passionnait pour les jeux de la scène.

A la voix de ces poëtes, le théâtre s'agrandit, et tout Athènes se trouva rassemblé dans son enceinte. Leurs tragédies passaient dans la mémoire de chacun à mesure qu'on les jouait; et, dans la défaite de Sicile, c'était assez pour un soldat de savoir les vers d'Euripide pour que le prisonnier fût bien traité du vainqueur. Les rois se trouvaient heureux de pouvoir attirer les poëtes tragiques à leur cour. Euripide éprouva souvent leurs faveurs ; mais la plus flatteuse des faveurs était l'admiration des Athéniens, de ce peuple aussi éclairé qu'avide d'émotions. C'est que tout était conçu pour lui, c'est que l'auteur se montrait digne de son art et qu'il en comprenait le but. Devant des Athéniens, l'auteur grec ne parlait que de la Grèce, c'était une érudition sociale, c'était

INTRODOCTIOlf. â*J

riustruction , Téducation même qu*i] donnait, et qu'on venait recevoir.

Les Athéniens, il faut le dire, savaient tout entendre ; ils ne se fâchaient pas de la critique, ils étaient fiers de Tapologie; tout ce qu'on essayait sur la scène pour les réformer moralement, ils le savaient mettre à profit. 11 y a dans le peuple un instinct moral dont l'influence se fait toujours sentir, malgré les pouvoirs oppresseurs qui voudraient l'étouffer, malgré les circonstances qui lui sont étrangères. Les fondateurs du théâtre comprirent que le devoir de tout écrivain est de développer cet instinct moral, c'est-à-dire, de le diriger vers le bien, et d'employer ainsi au perfectionnement le génie individuel de la nation pour laquelle il écrit, que la Providence lui confie : s'il ne le fait pas, il manque à sa mission. Tout écrivain doit être initiateur à l'égard du peuple auquel il s'adresse, surtout avec le théâtre, où tous les moyens d'impressions lui sont donnés. L*auteur dramatique, comme le Janus des Romains, doit regarder le pasfté et l'avenir. Il doit savoir que l'homme n'a de développements possibles que dans la société, que par la société; il doit en être l'expression parles traditions, par les croyances, par les mœurs et principalement par le but : car les peuples ont un ministère . relativement aux autres peuples ; ils doivent accomplir une fonction, et les poètes grecs, persuadés quel» société est une œuvre religieuse, héroïque, faisaient du théâtre l'histoire allégorique dé leur religion.

30 IlfTftODUOTION.

L'entrée da théâtre d'Athènes fat d'abord gratuite comme celle du temple ; et quand, par des raisons de police et d'ordre, on imposa une légère rétribution, Pérîclès fit passer une loi par laquelle tout pauvre recevait à la porte du théâtre une obole pour le droit d'entrée, une autre pour les rafraîchissements durant le spectacle.

Le théâtre était pour le gouvernement un moyen de moralisation politique ; il l'entretenait à ses frais, il payait les acteurs ; il fournissait aux citoyens nécessiteux de l'argent pour qu'ils pussent profiter des avantages de cette institution. Un des archontes y présidait; le plaisir n'était pas le but, on le voit, mais le moyen d'y parvenir.

Quand le théâtre de bois bâti par Eschyle croula sous Je poids des spectateurs, l'État en fit construire un nouveau, en pierre, au coin de la citadelle, et trente mille spectateurs s'y trouvèrent commodément placés. Observons en passant que les prêtres de Bacchus réclamèrent, comme un droit, une place spéciale, et cette prétention liait ainsi, dans l'unité du théâtre, le passé, le présent et l'avenir, en d'autres termes, la religion, le drame et le peuple. Quant aux auteurs dramatiques, leur importance était telle que la nation venait juger leur œuvre et couronner le vainqueur : Phrynicus et Pratinas luttèrent contre Eschyle.

Le sacerdoce, on le comprend, était arrivé à l'époque fatale où, se sentant impuissant à conserver le

INTKODlICTlOfl. 31

monopole des arts et de la poésie, il prête un reste d'autorité à la forme, nouvelle que Tesprit humain revêt pour répandre les fruits nouveaux de la pensée sociale, u En jetant les yeux sur les arts qui régnaient en Grèce, et surtout à Athènes, dit M. de Rochefort, il est impossible de n'être pas frappé de la liaison intime qu'ils avaient les uns avec les autres , et de celle qu'ils avaient tous ensemble avec quelqu'une des bases du gouvernement, comme la politique, la morale ou la religion. Tous les arts ne semblaient avoir été admis dans la république que pour contribuer à former des citoyens utiles et vertueux, et à leur donner une éducation qui en faisait d'excellents athlètes, de bons orateurs et d'intrépides guerriers. En effet, tout le monde sait que la musique et la poésie étaient employées à inspirer l'amour de la religion, des lois et des mœurs, n Le théâtre, en concentrant la poésie, la musique et les autres spécialités des arts sur un point , leur donnait donc plus de puissance. Périclès, Gorgias, Démosthène, n'étaient pas plus puissants pour remuer à leur gré l'esprit du peuple que les acteurs d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle. D'aiieurs, considéré comme art politique, l'art dramatique, dans un gouvernement où les mœurs sont comptées pour quelque chose , devait être aussi un art moral. C'est uniquement sous ce point de vue qu'Aristote l'a regardé.

Outre le côté général, il y avait encore un bienfait individuel à recueillir au théâtre , et l'auteur le fai-

oi INTKODOGTIOIV.

sait comprendre : u Considérez les poètes tragiques, disait Ti modes dans sa comédie des Bacchanales, et voyez de quelle utilité ils sont pour la race humaine. L'indigent qui voit sur la scène Télèphe plus pauvre que lui, apprend à supporter son infortune ; le malade qui sent son esprit s'égarer, se console en voyant Alcméon ; celui qui pleure la perte d'un fils est soulagé par la douleur de Niobé ; le boiteux se console en voyant Philoctète, et le vieillard malheureux en voyant Oinée. Chacun alors des spectateurs contemplant sur la scène des malheurs plus grands que ceux qu'il éprouve, est moins abattu par sa propre infortune. )> Marc-Aurèle tenait à peu près le même langage aux Romains. Libanius disait : « Voulezvous apprendre à un homme plongé dans la douleur à supporter patiemment son mal ? eût-il perdu son bien et ses amis, fùt-il accablé d'injustices et de persécutions, menez-le au théâtre et montrez-lui la grandeur des rois terrassée. » Combien il serait important qu'on se rappelât maintenant que le théâtre se sert de grandes émotions pour graver dans l'esprit de grandes vérités ! Dans sa naissance, l'art est tout religieux comme la société à laquelle il doit parler ; la société parvenue à la perfection que peut produire l'idée qui l'a formée, l'art devient politique et individuel : c'est la marche ordinaire, la loi fatale du développement de toute chose humaine. Si l'on analyse les ouvrages des trois principaux auteurs tragiques grecs, on verra le drame suivre cette marche

INTRODlICTlOIf. 55

depuis le Prométhée d'Eschyle jusqu'à VOEdipe à Colonne de Sophocle. Nous n'entreprendrons pas cette tâche , mais nous renverrons le lecteur désireux de se rendre compte de tout, aux savantes critiques que les deux derniers siècles firent naître sur cette matière.

Le théâtre grec, sous le règne de ses trois grands poètes tragiques, avait accompli la fonction sociale dans ce qu'elle a de plus élevé ; il avait rempli le rôle du prêtre et de l'archonte. Un homme devait profiter du moyen pour pénétrer dans la vie individuelle, pour relever les erreurs des particuliers, et pour faire ainsi la censure des mamrs dans les détails les plus intimes : cet homme, c'était Aristophane.

Après que Thespis et Phrynicus eurent rendu les Athéniens insatiables de représentations théâ-^ traies, Pratinas, pour répondre à leurs désirs, introduisit l'usage de faire succéder à la tragédie une petite pièce dont les personnages, représentant des satyres, étaient destinés à exciter le rire. Ces petites pièces, faites pour les vendanges , pour les fêtes de Bacchus, furent appelées tragédies lyriques : des faunes, des villageois, rôles plaisants, peu à peu remplacèrent les satyres, comme dans le genre sérieux les demi-dieux et les héros avaient remplacé le chant du houe, ce qui donna lieu au proverbe : Que fait ceci à Bacchus? dont on se servit à l'occasion des tragédies d'Eschyle, et qui, par la suite,

04 INTftODVGTIOn.

s'appUquail à quiconque s'écartait du programme qu'il avait annoncé.

Aristophane profita des précédents établis par quelques poètes comiques ; il transporta sur la scène non pas seulement des personnages imaginaires, mais encore ses concitoyens pour fronder leurs ridicules. Ëupoli , Cratinus et Aristophane, et autres qui travaillèrent dans leur goût, dit Horace, reprenaient les vices personnels avec une grande liberté. Cette nouvelle forme d'expression scénique fut appelée comédie. Sortie, comme la tragédie, du chariot de Thespis, elle conserva quelque chose de son origine; elle devint plus régulière dans son plan sans être plus réservée. Elle représentait les faits véritables, les habits, les gestes, et, par le moyen des masques, jusqu'à la physionomie de quiconque il plaisait à l'auteur de sacrifier à la risée publique. Nul n'était épargné dans Athènes, pas mêmes les premiers magistrats, ni les juges qui devaient donner leurs voix pour autoriser ou proscrire les comédies. Elle se jouait également des hommes et des dieux.

Aristophane représente à lui seul la comédie grecque. Forcé de subir la censure du gouvernement que les changements politiques avaient restreint à un nombre déterminé de citoyens , sa licence première fut refrénée par la loi qui défendait de nommer personne sur le théâtre. Mais sa malignité trouva le secret d'éluder la défense : sous des noms supposés, elle traça des caractères vrais et

INTAODDCtlOlT. 55

reconnaissables ; de sorte que sa seconde manière , satisfaisant à la fois sa vanité de poète et la malice du spectateur, lui procurait le plaisir de se faire deviner, comme elle procurait à Tauditoire celui de nommer les masques. L'art fut ingénieux par l'effet même de la loi. L'esprit s'inquiète peu des barrières, et la comédie est une de ses expressions les plus vives et les plus subtiles. L'idée comprimée devient une sorte de poudre à canon pour tout écrivain.

Contemporain de Socrate , d'Euripide et de Sophocle, auxquels il survécut, Aristophane acquit son importance sociale durant la guerre du Péloponèse , non pas en cherchant à divertir le peuple , mais en lui rappelant la nécessité de son intervention dans la chose publique, en se faisant le censeur du gouvernement et presque l'arbitre de la patrie. Prenant le langage le plus vulgaire afin de se faire comprendre de tous , il ne marchande jamais avec le mot pour exprimer l'idée. Plutarque le compare avec raison à une femme ivre , non pas qu'il manque de finesse et de délicatesse même , il est sublime quand il le veut , mais parce qu'il tient à jouer son r61e d'initiateur relativement à la populace. Il n'a besoin de parler à ceux qu'il critique qu'à la condition d'être énergiquement compris par le peuple ; c'est l'accusateur public traînant au tribunal de l'opinion quiconque tend à l'égarer, à la corrompre. C'est au nom des dieux, des lois, et

peut-être gagé par TÉtat, qu'il attaque Socrate. C'est un effort de l'idée sociale, c'est une fonction sacerdotale qu'il remplit. Il se fait dans cette occasion l'expression de l'esprit du gouvernement contre l'idée nouvelle; et, en général, les gouvernements n'aiment pas ce qui peut les contrarier ; ils veulent s'endormir dans leurs habitudes pour être certains de se réveiller avec la sécurité de la veille. Platon envoya à Denys le Tyran un exemplaire d'Aristophane, en l'exhortant à le lire avec attention s'il voulait connaître à fond l'état de la république d'Athènes.

Aristophane, avec le projet d'exercer sur son pays une réforme salutaire dans l'intérêt du petit peuple , dut , avant tout , se rendre populaire. Nous avons vu , de nos jours , un faiseur de vaudevilles , dans la seule de ^es nombreuses pièces qui eût un but politique , pièce visiblement commandée par le pouvoir, séduire son public pendant les trois premiers actes , par des épigrammes contre l'idée en faveur de laquelle il devait conclure au dénoùment. Cette trahison d'invention moderne eût été impossible avec la perspicacité des Athéniens. Mais il était naturel que , dans sa situation de poëte comique , Aristophane , même à son insu , préférât ses fortes touches de pinceau à la faconde polie employée par Ménandre , et qu'il crût devoir tourner, comme Plutarque l'en blâme , la ruse en malignité , la naïveté on bêtise, le rire en farce et l'amour en effronterie,

llfTRODUCTIOIf. 37

pour arriver à peindre plus sûrement les ridicules et les scélàrats publics tels qu'ils étaient.

La comédie d'Aristophane doit donc être regardée comme l'analogue de la tragédie par le but , mais pour agir dans le temps et sur l'esprit des générations présentes. Les passions dépendent de l'huma» nité , sont de toutes les époques et de tous les peuples ; les ridicules tiennent aux individualités et à des circonstances momentanées.

Aristophane a procédé piaur la manière la plus propre à produire l'effet qu'il en attendait; aussi une des voix les plus mâles du christianisme, saint Ghrysostôme, retrempait son éloquence si vive et si ferme par la lecture de ce mordant comique; et, comme Alexandre le faisait d'Homère , il plaçait les œuvres d'Aristophane sous son chevet , pour les lire avant de s'endormir et pour les retrouver à son réveil.

La part active que prit Aristophane aux ai&ircs publiques s'explique par les circonstances où se trouvaient les Athéniens : livrés à des factions excitées par l'effervescence d'Akibiade et de quelques jeunes gens , entretenues par leur ambition , fortifiées par les guerres du dehors , ils étaient encore divisés par des philosophes qui se disputaient les disciples. Le poète suivit l'instinct de sa nature , comme Démosthène écouta le sien dans des circonstances à peu près semblables. Le comique voulut corriger les mœurs dépravées en faisant rire les

PBT8IOI.. DU THÉÂTRE, 1. 4

38 llITRODUCTIOll.

citoyens à leurs dépens ; l'orateur, en tonnant dans la tribune, voulut inspirer Ténergie des vertus. Tous deux déployèrent, pour le même but, un caractère vif, ardent , opiniâtre. Tous deux rencontrèrent des obstacles, tous deux obtinrent des succès : le moyen est toujours bon sous la puissance d'une bonne intention. IjCS Lacédémoniens éprouvèrent qu'Aristophane seul valait une armée, et qu'il serait impossible de venir à bout des Athéniens tant qu'ils suivraient les conseils de ce poète. Ses comédies sont tellement liées au temps et aux circonstances pour lesquelles elles étaient composées, qu'on ne peut en bien comprendre l'esprit qu'à l'aide de l'histoire grecque.

Pour peu qu'on réfléchisse à tout ce que nous venons de dire sur Aristophane et sur le but politique de toutes ses comédies , depuis celle des Arcaniensy composée pour engager Athènes à faire la paix avec Lacédémone, jusqu'à celle des Nuées, qui lui valut le triste honneur de ridiculiser le maître de Platon et d'Aristote , on sera convaincu de l'importance du théâtre dans l'antiquité ; et si son influence contribuait à déterminer la guerre ou la paix et pouvait également pousser au bien et au mal , un tel sacerdoce devait être en honneur ; le droit de juger les hommes en découlait naturellement. La critique suppose toujours un but d'intérêt public , et c'est ainsi que , de réactions en réactions , les idées s'épurent et se dégagent de leurs

IlITRODUGTIOIf. 30

liens matériels. L*idée chrétienne qui nous lie à la Grèce dans sa filiation terrestre, devait poindre d'un premier éclat au moment où Socrate but la ciguë, et le sage pardonnait au poète Aristophane, comme Jésus sur la croix pardonnait à ses bourreaux.

Quoique nous nous soyons seulement occupé du théâtre , ce n'est pas que la Grèce manquât d'autres spectacles et d'autres jeux; comme chez tous les peuples, \\s étaient joints aux cérémonies religieuses; mais c'est particulièrement par les jeux de la scène que se distinguèrent les Athéniens , et c'est encore par le théâtre que la France continue la route ouverte par le génie de l'Attique .

L'humanité, dans l'œuvre de sa vie, qu'il nous soit permis de le redire ici, suit une marche lente mais progressive, comptant par siècles, comme chacune des individualités qui la composent momentanément compte par années. Dans ce collectisme des peuples, un peuple, plus avancé que les autres, se montre à leur tète; une nation plus éclairée se fait reine entre les nations, à l'aide des sentiments qu'elle exprime par le drame de son existence individuelle , soit que son sol natal devienne le théâtre de sa gloire, et qu'elle y attire les étrangers émerveillés, soit que l'instinct de sa fonction la sorte de ses limites premières , et la pousse, par l'esprit de conquête, à promener sur le monde le flambeau de se3 dieux, de ses lois et de ses mœurs. La force

40 INTRODUCTIOIf.

morale et la force physique ont alternativemeot et simultanément gouTemé le monde, l'une par l'autre, et toujours l'une comme but ou comme moyen de l'autre. Le sentiment et la guerre, le raisonnement et la guerre, l'industrie et la guerre, voilà l'histoire de l'esprit humain. L'Egypte dut exercer sur les nations africaines qui l'environnaient l'ascendant naturel de sa civilisation; les traditions grecques ne furent que des transformations des traditions égyptiennes, et les traditions romaines elles-mêmes furenl les transformations 4les mystères grecs. Ce que l'Egypte a été pour la Grèce, la Grèce le fut pour Rome, et Rome à son tour devait l'être pour le reste du monde. Ce r6le d'initiateur, chaque peuple ne l'a pas rempli de la même manière, avec les mêmes moyens ; mais à chaque succession il s'exerce sur un plus grand nombre, par une répartition plus large de l'idée générale, par des expressions moins abstraites , par des définitions d'âge en âge appropriées à l'émancipation progressive. Racchus, Hermès, Hercule, Orphée, Thésée, dieux ou héros, furent pour la Grèce des divinisations d'un progrès relativement aux grandes sociétés autochthones de l'Egypte et de l'Inde, et Athènes fut l'expression la plus nette de la civilisation grecque, civilisation transmise pour être transmise.

La Grèce exprima donc aux peuples la civilisation par les arts, par la science et par la guerre, ces trois caractères distinctifs de la civilisation égyptienne,

IflTftODUCTIOlf. 41

comme de toute grande dyilisation spontanée. Au siède de Périciès, ces trois moyens d'expression brillaient d'un vif éclat à Athènes. Les arts avaient atteint la plus haute perfection de la forme ; mais ils n'exprimaient plus rien que de matériel, ils bornaient le sentiment social; le théâtre lui-même, expression plus animée , se réduisait à rappeler le passé, à critiquer le présent, à entretenir les idées pieuses, mais étroites, du patriotisme et de la gloire. Alors le sentiment de l'avenir donna au raisonnement le premier rôle ; la science fécondée pressentit l'avenir ; Socrate se souvint de l'unité primordiale, et ce retour au principe originaire devait fonder l'école d'Alexandrie. Praxitèle, Sophocle, Aristophane, Socrate, Platon, Aristote, ces noms rappellent l'art et la philosophie dans ce qu'ils ont de plus élevé et de direct pour les peuples; et celui d'Alexandrie , que nous avons cité , rappelle , par la filiation historique, les conquêtes du roi de Macédoine et la puissance morale appliquée à la guerre, art ou science qui place Léonidas et Thémistocie au rang des grands capitaines.

Cependant la guerre, ce terrible moyen d'émancipation, ce geste de l'idée dont l'art est le désir, dont la philosophie est le mot, ce drame révolutionnaire où les peuples ont leur rôle , et dont le monde est le théâtre, ne devait pas être joué par le peuple qui dominait moralement les autres nations : les Athéniens prenaient trop de plaisir aux jeux de

43t INTRODUCTION.

Tesprit ; ils attachaient trop d'imporlaoce aux vers de leurs poètes tragiques, aux railleries amères d'Aristophane, pour se préoccuper de la pensée de conquérir le monde après avoir défendu leurs frontières. Le moment était venu de leur arracher le sceptre et la direction des peuples. Les Romains, ces fils éclos du même œuf, ces citoyens de la même idée, les Romains sont trop à Tétroit dans l'Italie : du haut du Capitole on aspire au reste de la terre. Mais il faut au monde un avenir, et TÉtrurie n'a donné à Numa qu'un avis, à l'augure Cicéron qu'un souvenir; l'Afrique est restée muette à la voix de Scipion ; les Gaulois inquiets ont déserté leurs forêts druidiques, et méconnu leur source celtique : pour quel mot inconnu Rome doit-elle envahir la terre ? Ce qu'elle ignore, la Grèce le sait peut-être, et la Grèce est conquise !

La guerre n'est que l'instinct d'un peuple, quand elle n'a pas l'efifervescence du sentiment : elle vient chercher ou elle apporte.

Les colonies grecques , en Italie, avaient mis les peuples du Latium en contact avec l'esprit de la métropole. Rome, en s'emparant de la Grèce, conquit moins un territoire que des dieux, des lois, des mœurs, que l'élément dans lequel elle devait se développer. La ville des, sept collines devait être l'autel des dieux adorés en Grèce; l'archonte athénien devait se faire empereur à Rome, et, sous la pourpre des Césars, couver l'unité qui manquait au monde :

^ , inTBODliCTION. 43

tandis qu'Auguste affermit le pouvoir impérial, des mages, guidés par une étoile, viennent adorer un eofant, dans une étable, au bourg de Bethléem.

La langue que parlaient le poète et le philosophe grecs devait animer du sentiment des arts et du raisonnement, celle que parlaient Virgile, Térence, Sénèque et Marc-Aurèle. Ainsi, l'avenir se préparait, tout devenait centre à Rome, la langue pour l'écrit , et le sol pour en recevoir les germes féconds.

Quand le peuple romain se faisait cosmopolite sous la direction d'un vieux dogme social, le patriciat; conservant toujours son caractère primitif, il demandait pour récompense de ses travaux herculéens du pain et des spectacles, panem et circenses. Mais si les imitations du théâtre grec, la tragédie et la comédie latines , convenaient aux patriciens devenus tout Grecs par l'éducation, il fallait au peuple un drame plus analogue à son caractère : Timage de la guerre, la lutte des gladiateurs, les jeux du cirque, l'arène colossale de l'amphithéâtre de Flavien^ lui disaient quelque chose de sa grandeur, de sa vie et de son rôle dans l'univers.

Dès les premiers jours de son existence, et par le caractère aventureux des honunes qui la fon* daient, Rome fit pressentir sa destinée. Le brigandage, le rapt, la violence, ne devaient produire que la guerre. Le second de ses rois , il est vrai , lui appliqua des principes d'institutions sociales , mai&

44 lIITBODUCTlOn.

sans pouvoir renfermer cette société naissante dans les limites de son territoire, sans détruire, sans contrarier même, son esprit originaire. Quand elle ne s'agitait pas pour la conquête, la lutte était intérieure, et les séditions semblaient être une sorte de drame plein d'intérêt qui ne permettait pas au peuple de se distraire , par d'autres spectacles , de l'œuvre de sa vie toute providentielle. Au dire de Polybe, il n'y a pas d'État qui ne soit plus établi et plus augmenté selon les lois de la nature que la république romaine. Mais il «yonte que, selon les mêmes lois , elle devait prendre une autre forme. Quand elle eut pris cette autre forme , quand elle eut développé son génie particulier, quand elle fut maîtresse du monde sous des empereurs, quand elle eut préparé le sol pour recevoir une loi nouvelle, et fait la langue qui devait la répandre, il lui fallut des spectacles pour occuper son oisiveté. Cependant elle avait encore à dompter les barbares ; ses cirques lui offrirent toujours l'image de la guerre, et ses jeux la soutinrent dans cette fonction jusqu'au jour où, domptée elle-même, elle dut céder le monde à l'idée chrétienne. La hache du barbare rompit le glaive de César; la crosse épiscopale devint le sceptre de l'univers, sous l'anneau des successeurs de l'Apôtre.

Le panefn et circenses fut le cri de la décadence romaine. Le peuple roi se repliait sur lui-même : c'est qu'alors Rome devenait le centre du monde ;

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tons les objets de la vénération des nations conquises étaient transportés dans la ville éternelle, et le palais de l'empereur devenait non-seulement le Panthéon delà terre, mais il en retraçait Fimage. Adrien, dans sa villa, réunissait TÉgypte, Tlnde, la Grèce, par les bibliothèques , les théâtres , les cirques, les naumachies; et du haut du tombeau de cet empereur, quand aux jours de la chute, Bélisaire défendait Rome contre les barbares , le chandelier à sept branches, apporté de Jérusalem sous Titus, fut lancé conmie un projectile , 'tlans Tépuisement des moyens de défense, et trouva, sous les eaux du Tibre, sa dernière place, près du Vatican !

Cette concentration de toutes les croyances était naturelle à Rome, où l'on avait élevé, depuis tant de siècles, Fautel des dieux inconnus. Le christianisme devait avoir son trône pontifical dans ces murs où s'était livrée cette longue lutte du plébéianisme et du patriciat. L'égalité évangélique y devait succéder à la tyrannie de la liberté. Les cérémonies . du paganisme, le culte des images , ne devaient pas se borner à la famille des dieux et des citoyens, mais se confondre avec l'unité du Christ pour l'unité humaine.

Le théâtre fut donc , en Grèce et à Rome , une expression sentie de leur fonction particulière dans la vie des nations, pour la marche de l'esprit humain. Les premiers spectacles remontent, dans ces deux pays, à la pompe symbolique du culte , à la

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mission sacerdotale du prêtre ; et leur source originelle est là , comme partout, dans la physiologie humaine. Mais le théâtre proprement dit, le théâtre offert à la foule, indépendamment des cérémonies religieuses, dernier terme d'une époque religieuse, premier terme de l'époque révolutionnaire , est la route inévitable qui doit conduire à un nouveau sommet. Le théâtre est un effet de la civilisation et en marque le degré; tout spirituel dans TAttique, tout matériel en Italie, il peint admirablement deux peuples, dont l'un fut tin moment la tète et l'autre le bras de l'humanité. Chez tous les peuples , nous l'avons dit , le culte , et les jeux , et les fêtes qui lui donnent sa pompe, sont nécessaires à l'exercice des facultés ; mais dans les civilisations transmises , où toute chose provient des rapports établis, le développement arrive d'après ces rapports. Par exemple, avant l'alliance de la Campanie et de la république romaine, il est certain que les jeux scéniques n'offraient rien à Rome qui méritât ce nom. Lés Mielanesy si célèbres, sont postérieures à cette commu- . nication avec la Grèce, et les pièces importées du théâtre athénien étaient trop supérieures à ces mêmes Attelanes pour qu'elles ne fussent pas bientôt imitées. Si, du reste, on ne trouve pas dans le théâtre latin le but social, le moyen de critiquer qu'Aristophane se proposait , la raillerie qu'il attachait aux événements publics et aux hommes qui les dirigeaient, c'est que cette fonction était remplie

IlfTRODDCTIOIV. 47

à Rome par le tribunal; le Forum y avait la puissance directoriale.

L'érudition des savants fournit beaucoup d'éléments à rhistoire du théâtre grec et du théâtre romain : nous pourrions y avoir recours, quand il nous faudra définir les différents genres qui constituent aujourd'hui Fart dramatique, si nos classiques , Molière, Corneille et Racine, n'avaient pas surpassé les poètes de la Grèce et de Rome; mais ici nous avons voulu nous borner à tracer l'histoire morale du théâ< tre et sa filiation jusqu'à nous.

Du théâtre au moyen Age.

L^humanité, soumise à la loi du progrès, ne pouvait obéir que par des mouvements alternatifs d'édification et de renversement. Les idées du bien et du mal ne sont point absolues :. toute belle chose perd de son charme par le seul fait de la mutabilité spirituelle de l'homme ; toute institution utile cesse de Tétre, car elle reste ce qu'elle fut, et l'homme devient exigeant de tout ce qu'il acquiert; il marche ^e génération en génération, de siècle en siècle, dans la

INTROOCCTIOIT. 49

route où le pousse l'impulsion de sa nature, le mécanisme de ses facultés, Finsatiabilité de son intelligence. Bans son existence primitive et nomade, il changeait de site, de climat, quand il ne trouvait plus abondamment de quoi satisfaire ses appétits. Dans son existence finale et sédentaire, les révolutions répondent à l'impérieux destin de sa mission terrestre. Il faut qu'il avance, malgré les limites territoriales ; avec le sentiment de la famille et de la patrie, il faut qu'il se meuve sous peine d'atonie morale et physique ; et selon le degré de civilisation auquel il est parvenu, il s'étend ou il s'élève, il parcourt le sol en laissant la dévastation pour trace de son passage, ou bien il construit des temples, des pyramides, des cathédrales.

Sous l'empire d'une idée générale, unitaire, spontanée ou révélée, le peuple autochthone fait son œuvre de perfectionnement et de spiritualisation : l'âme sociale se sert ainsi des organes sociaux tant que ces organes sont propres à seconder la loi du développement. Lorsque ces organes n'ont plus les qualités nécessaires, l'âme s'endort, la société languit dans son stationnement, comme la Chine impassible au milieu des commotions du reste de la terre. Elle languit jusqu'au jour où, à la voix d'un artiste, d'un homme de sentiment, elle se ranime pour effectuer un progrès, pour se rattacher aux autres sociétés, pour contribuer à l'œuvre unitaire.

Sous l'empire d'une idée transmise, le moavement

révolutionnaire, venu d'en bas, est plus rapide, plus excentrique de sa nature; on procède avec plus d'énergie à ce labeur intellectuel, ou bien à cette domination guerrière qui est la tâche des sociétés dérivées ; chaque peuple apporte ainsi sa pierre à l'édifice de la civilisation universelle, et ce sont ces fils aventureux qui vont, tôt ou tard, réveiller leur mère.

Dans l'œuvre progressive de l'esprit humain, l'Egypte est notre berceau , notre point de départ, ainsi que nous l'avons dit, et il importe de le préciser ici. Nous avons vu quelles ont été les fonctions spéciales de la Grèce, où l'idée sociale, unitaire, devait renaître et s'élaborer, et les fonctions de Rome, chargée de conquérir le sol qui devait recevoir cette idée, chargée aussi de faire la langue qui devait l'ex- primer. Observons que c'est en Judée que l'idée se fait homme, chez le peuple de Moïse, dans cet autre embranchement de l'égyptianisme, florissant plus près du tronc, ayant vécu des mêmes sucs ; et l'enfant-idée, l'avenir du genre humain, proscrit dès sa naissance, est amené sur le sol antique, dans cette Egypte conquise par les Romains, où l'école de Socrate règne dans la ville grecque fondée par Alexandre. Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître une prévoyance insondable dans ce partage du travail des nations, dans cette filiation logique de leur œuvre individuelle, et dans les moyens mis en usage, par la force instinctive de l'esprit, sous le jeu des

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facultés de rhomine, partout le même, soumis partout aux mêmes lois , tendant partout au même but.

Évidemment la perversion inévitable des choses qui furent belles et utiles, ainsi que nous Favons dit, annonçait une importante rénovation quand le Christ vint au monde.

Le génie artistique et . scientifique de la Grèce se perdait dans d'innombrables sectes philosophiques ; le génie républicain et guerrier de Rome semblait se borner à satisfaire les désirs effrénés d*un empereur : d'ailleurs, il arrive un moment où le cerveau n'ajoute plus rien à l'idée, où le bras fatigué laisse tomber le glaive. Les sectes d'Épicure et de Zenon étaient des extrêmes également opposés aux lois de la nature ; le despotisme impérial n'offrait pas de garantie à la société sous le rapport politique; les arts n'imprimaient plus de croyances ; les individus n'étaient reliés par aucun dévouement; l'égoîsme régnait sur l'esprit et sur le corps, dans les vieilles reines du monde. Athènes n'était plus qu'un souvenir, Rome n'était plus une espérance; la conquête avait tracé le chemin du centre aux divers points de la circonférence ; un avant-goût de la civilisation agitait les barbares qui s'apprêtaient à $e ruer sur l'Italie, comme par représailles : la guerre devait encore être le moyen d'émancipation pour eux; ils allaient venir au Capitole sans trouver cette fois un Manlius et la vertu républicaine, mais pour rencontrer le peuple sur la via sacra, au milieu du Forum, se

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rendant à l'amphithéâtre où les chrétiens étaient jetés aux bêtes.

Cependant, tout s'élaborait mystérieusement pour ravenir d'une société nouvelle, au sein de Rome, dans les catacombes, malgré les persécutions ordonnées par Dioclétien et Maximien, empereurs ; l'orage qui s'amoncelait sur l'ancien monde allait purifier la terre : la promesse faite aux premiers jours s'était accomplie, les apôtres avaient parcouru la terre, comme le ramier après le déluge ; l'arbre que l'esprit humain avait semé s'élevait au mont Vatican, au-dessus de la sépulture des sectateurs du Christ ; et Constantin, représentant de la société guerrière vaincue par l'idée, cédait la place à l'évêque, au successeur de saint Pierre, au représentant de la société pacifique dans son but. La spiritualité reprenait son vol pour planer encore une fois sur l'univers, pour l'animer d'un amour nouveau au soufQe de la foi, de l'espérance et de la charité.

L'histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain est trop connue, celle de l'établissement du christianisme l'est trop également, pour que nous entrions ici dans d'autres considérations; mais il importe de ne pas rompre la chaîne des faits et de suivre, pas à pas, la marche de l'humanité dans son passage d'une croyance à l'autre ; il importe de la montrer entre deux théâtres, entre deux protestantismes, jouant son drame à elle, faisant sa' synthèse, remontant au sommet d'une universalité, comme

nous l'en avons vu descendre. On ne peut bien comprendre Fimportance de l'art du théâtre qu*à cette condition. Tout est trop étroitement lié dans l'histoire des peuples, par la conséquence des idées, pour croire au hasard des événements; la logique n'admet pas une telle hypothèse : le désordre est, quand il le faut, la prévoyance de Dieu. Pour l'homme, il a placé le libre arbitre entre le bien et le mal, afin qu'il pût mériter aux yeux de la société; pour la société, afin qu'elle put suivre sa route et mériter aux regards de l'humanité tout entière, il a mis entre les mœurs et les abus qui les corrompent, l'instinct révolutionnaire. Détruire est la fatalité de l'homme progressif. Il faut rayer du vocabulaire de la philosophie l'épithète de barbarie appliquée aux premiers temps des époques de rénovation. L'enfance est toujours cruelle, parce qu'elle ne sait pas. D'ailleurs, il y avait, entre l'idée nouvelle et l'idée expirante, entre le christianisme et le paganisme, tant de différence, que la succession de l'un à l'autre ne pouvait s'effectuer que parle bouleversement le plus général, que par le mélange des nations, le saccage des villes, la destruction des temples, la lassitude des peuples et le besoin de calme favorable aux vaincus comme aux vainqueurs. L'intervention des peuples appelée barbares était donc indispensable à l'établissement de la religion naissante : ces peuples, si longtemps opprimés, venaient ainsi en aide à l'idée qui devait leur faire atteindre un degré de civilisation supé-

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rieur à tout ce qu'ils détruisaient. Pour être cachés, les moyens de la Providence n'en sont que plus certains. Le mot jour, que la science interprète aujourd'hui par celui d'époque, dans l'explication de la Genèse de Moïse, peut, à son tour, remplacer admirablement le mot époque, quand des hauteurs de la philosophie on examine la marche de l'humanité : de l'aurore au déclin, les siècles marquent des heures, sous ce soleil-idée qui éclaire le monde. Là, pas de nuits, pas de repos ; sous l'obscurité de quelques nuages, quand on croit que la société dort^ elle travaille à son insu : car l'embellissement des villes, l'amélioration du bien-être matériel est pour la société ce que la vie végétative est pour l'homme, un renouvellement nécessaire.

Dans les moyens d'expression de l'idée nouvelle, tout devait être nouveau; elle devait fournir ses formes particulières , ses arts, son éloquence, qui ne ressemblent en rien aux moyens d'expression de l'idée délruite. Isaac Casaubon avance que la nature est la mère de tous les arts : de la nature sans doute, mais sous l'influence de l'idée qui féconde l'intelligence. La nature est la même dans Rome païenne et dans Rome chrétienne ; les organes fonctionnent de la même manière, cependant tout diffère par le but. L'égalité morale des hommes dans l'unité générale est l'idée, Jésus est le mot, la croix est le signe qui vont tout changer, par qui l'aspect et le caractère de la société seront transformés. Mais le christianisme,

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à ses premiers pas persécuté, se propageant par le martyre^ devait d'abord, pour vaincre les sensualités du paganisme, cet épicuréisme adopté par les heureux de la terre, se présenter sous l'apparence du stoïcisme. La foi chrétienne se révélait donc par des vertus qui découlaient de sa source : la simplicité de mœurs, la résignation dans les souffrances, vertus individuelles, suffisaient alors au principe; il n'était pas encore nécessaire de s'adresser à Tâme par une autre voie que celle de la conviction morale; la parole, puissance ainée, reliait les frères dans la communion : les apôtres avaient reçu le don des langues, ils s'étaient répandus sur la terre pour y faire entendre l'Évangile; après eux les confesseurs, après ceux-ci les Pères, successeurs d'Irénée, de Polycarpe et de Jean le bien-aimé de Dieu, saint Chrysostôme, saint Jérôme, saint Cyrille, saint Augustin, ces Démosthènes qui fondaient l'Église par la parole. Depuis la mort du divin maître, un lien non interrompu d'hommes s'était établi par la force de la parole : le mot avait enfanté une langue nouvelle, et c'était là le seul art chrétien.

L'âme humaine est le plus digne temple de la Divinité ; mais aux masses populaires qui ne peuvent atteindre le sommet des vérités morales sans le secours des sens, il faut le signe, la parole écrite par des monuments ; il faut parler aux yeux, il faut que la parole ait un sens pour l'esprit ; il faut exercer les organes physiques pour développer l'intelligence :

la simplicité est une vertu négative quand elle s'adresse aux nations. Aux hommes rassemblés, il faut des monuments qui imposent à la rébellion incessante, qui déroutent le génie du mal. L'idée chrétienne, en dominant le trône de César, devait passer dans toutes les veines de la société, devenir le ressort général, dominer les opinions du monde, se réaliser dans tout et pour tout, s'universaliser en un mot : les basiliques où la justice était rendue jadis , devinrent des asiles pour le culte naissant; et, dans fiyzance, Constantin élevait un temple sous Tinvocation de sainte Sophie , et plaçait la croix dans les airs comme un phare pour les consciences.

Une époque tient toujours à celle qui la précède par la force de l'habitude. Il n'y a point de solution de continuité dans la succession des générations ; si ridée nouvelle revêt les formes artistiques de la vieille société, c'est sur le champ où s'est livré le combat, et non pas aux lieux où ces formes n'avaient pas pénétré. Sans doute l'art byzantin diffère des habitudes de la Grèce et de l'Italie, mais ce sont des formes intermédiaires, d'involontaires imitations; l'artiste , à son insu, ne pouvait se soustraire aux réminiscences de ces monuments moitié debout qui, chaque jour, frappaient ses sens ; il subissait, malgré lui-même, l'inOuence du monde extérieur. L'art chrétien, proprement dit, devait se manifester aux lieux où aucun art n'avait encore régné. Il fallait, d'ailleurs, que la France se constituât , qu'elle eût

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son Charlemagne pour donner au christianisme^ sa sanction catholique, en réunissant dans la papauté le pouvoir politique du prince au pouvoir spirituel du prêtre. L'unité n'avait de force qu'à ce prix, pour la direction de la société pacifique.

C'est donc dans les Gaules qu'il faut chercher l'expression artistique de la civilisation chrétienne. C'est là que tout fut spontané, libre de toute imitation ; c'est là que tout fut le fruit de l'arbre, l'œuvre de l'effort, et que l'effort, né des facultés intellectuelles, tendit au but social sans préoccupation de vanité, de gloire individuelle, tout venant de tous, dans l'intérêt de tous. Du fond des catacombes aux faites des cathédrales, il y a, pour la seconde fois, mais à un degré plus élevé dans l'échelle, le travail embryogénique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de la liberté morale de l'homme.

Quand on examine les monuments de ces temps appelés barbares, quand on réfléchit à la logique des périodes de cette soi-disant barbarie, on parvient à s'expliquer les époques religieuses du passé; on comprend l'Egypte et l'Inde par l'analogie : la puissance des idées se fait sentir également par une originalité individuelle dans le temple de Thèbes, dans la pagode indoue avec ses piscines, ses myriades de colonnes chargées de sculptures symboliques et ses chapelles mystérieuses, et dans les cathédrales chrétiennes. Qu'il nous soit permis de citer ici un passage de l'Européen, journal bien connu de tous

les hommes qui attachent aux sciences morales l'importance qu'elles doivent avoir. Nous n'aurions pu qu'altérer l'expression des idées en les revêtant de notre style : « Ce n'est donc que par le sentiment que la forme est quelque chose. Ce n'est donc qu'en étudiant profondément la valeur relative des effets de l'art et des sentiments en rapport les uns avec les autres, que l'artiste peut faire œuvre valable. Et disons-le tout franchement, celui-là n'est pas artiste qui croit pouvoir étudier ou agencer des formes, abstraction faite du sentiment dont elles ont toujours été et dont elles seront toujours le symbole ; il ne peut que marcher d'erreur en erreur et produire une œuvre incohérente, sans unité, sans but et sans effet.

« Comment, en effet, les vrais artistes se sont-ils toujours servis des formes ? Quel rapport y a-t-il entre la manière dont ils les ont employées et le caractère de leurs œuvres? Voilà, nous le croyons, la question la plus importante à résoudre.

<c Si, à cet égard, nous jetons un coup d'œil sur le passé, nous verrons que, dans les époques religieuses, où l'on ne peut nier la puissante influence des beauxarts, dans ces temps où tous les moyens d'action sur le sentiment humain se réunissent dans le temple pour accomplir la grande œuvre d'art, l'œuvre unitaire et symbolique jusque dans ses plus petits détails , qui ouvre la plus large voie au sentiment le plus général de tous; nous verrons, dirons-nous»

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que, alors aussi, se trouvent unies et se secourent mutuellement les deux formes que nous Tenons d'indiquer.

(( Là, si la forme satirique, déployée dans tout son luxe de grotesque, dans toute sa richesse de difformité, afiOige et resserre le cœur humain, par la peinture énergique du mal, la forme admirative vient au même instant lui ouvrir un recours dans la puissance immense de Dieu, dont elle célèbre par toutes ses voix la bonté et la grandeur. — Alors l'art ne vient frapper l'homme de crainte par la vue d'objets hideux et grotesques, que pour lui faire sentir plus vivement la protection qui lui est promise : en lui indiquant ce qu'il doit fuir, il lui montre le refuge où il trouvera un abri ; il agrandit aussitôt son cœur par l'immensité du monument; il l'ouvre à toutes les sympathies, à tous les sentiments doux et généreux par l'élégance et la grâce des figures ; et puis, après avoir achevé de l'émouvoir par des vibrations harmoniques qui vont ébranler jusqu'aux dernières fibres de son être, il le jette tout tremblant encore de ce sentiment vague d'amour et d'espérance, devant le drame qui lui enseigne à mettre en pratique, par le sacrifice, cette puissance aimante qui vient de se développer en lui.

«t Certes, s'il y a œuvre d'art complète, c'est cellelà. Toute la vie humaine est symbolisée dans ce grand ensemble, tous les sentiments humains y trouvent leur part. Les formes employées avec un art

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infini dans leur mélange et dans leur gradation, ne font que préparer Thomme, par les deux impressions si différentes qu'elles lui donnent du bien et du mal, à recevoir la grande leçon morale. —Si on lui a inspiré une si grande horreur par le mode discordant ; si, au contraire, on a épanoui son âme par le mode harmonique, ce n'est que pour lui enseigner que la lutte qui se passe en lui entre les deux principes, dont ces formes sont les symboles, ne saurait être terminée que par le sacrifice ; car le mal dans toute sa hideur, c'est l'égoisme ; le bien et toute sa puissance, c'est le dévouement.

« C'est pour atteindre ce but que la cathédrale catholique nous montre si ingénieusement réunies les formes admiratives et satiriques dans ces saints aux formes sveltes et élégantes, supportés par les hideuses figures du vice, qu'ils écrasent du poids de leur victorieux dévouement. C'est ce profond sentiment des effets de l'art qui, dans un temps prétendu de barbarie, au onzième siècle, a fait placer à Baie, de chaque côté d'un portail, ces quatre statues exprimant d'une manière si poétique et si positive les deux objets du choix de l'homme : d'une part se trouvent l'empereur Henri IJ et sa femme Mathilde, offrant tous deux à Dieu l'expression de leur amour ; l'impératrice surtout, figure ravissante de grâce et d'expression, est dans une pose admirable d'expansion et d'extase; de l'autre, on voit un seigneur, riant avec une courtisane, d'un rire vicieux et impudique,

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en même temps que sa robe entr'ouverte laisse voir sou corps couvert d'animaux immondes, qui le ron-> gent et le pénètrent de leur venin. — Et c'est entre ces deux groupes que l'on passe pour entrer dans la nef où se va célébrer le sacrifice de la messe!

» Mais ce magique emploi de tous les moyens qui peuvent influer sur le cœur humain, n'est pas seulement le fait du catholicisme, il se retrouve dans le culte de toutes les religions basées sur le dogme de la liberté. »

Comment les soi-disant barbares de l'époque religieuse appelée le moyen âge étaient-ils arrivés aux notions nécessaires à la construction de ces édifices qui s'élancent dans l'air avec tant de hardiesse et de légèreté? Ces colonnes menues, comment portentelles ces faites? et ces dentelles de pierres, où se jouent si harmonieusement le soleil et l'azur du ciel, comment ont-elles résisté aux orages des siècles? Le sentiment répond à toutes ces questions, comme à tontes celles que posent aujourd'hui le doute et Tincrédulité.

Maintenant que nos souvenirs nous rappellent ce monument qui est le vêtement de l'idée, examinons ce qui s'y passe quand les chrétiens y sont rassemblés : toutes les spécialités des arts y concourent au même drame, car c'est un drame, et le plus touchant de tous les drames qui se jouent sous la majesté du plus imposant des spectacles. D'abord, le jour y pénètre pour offrir aux regards l'histoire de la foi que 1. 6

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le peintre a tracée sur les vitraux. L'encens parfume l'air, les sons de l'orgue disposent au recueillement ; la voix des prêtres et celle de la foule qui répond, et la magnificence des vêtements sacrés, et le senè des prières, et cette impression que recueille la conscience dans l'accomplissement d'un devoir, tout impose à l'âme une émotion salutaire, chez l'enfant pour le préparer à la vie sociale, chez l'homme fait pour l'aider dans son œuvre, chez le vieillard pour le consoler avec l'espérance d'une vie nouvelle ; tout fait de l'église un sens conforme à l'origine du mot, l'assemblée des chrétiens, l'unité sociale. Le mot d'où tout part et où tout revient.

L'art exprime tout aux regards des hommes : la Genèse, les touchantes histoires du Vieux Testament, la vie du Christ, les miracles de la foi, la mission des apôtres. La statuaire n'est pas une froide imitation des marbres du Parthénon ; l'artiste chrétien ignore le nom de Minerve, mais il a le sentiment du bien et , du mal, et son ciseau donnera la vie à la pierre, dans sa liberté morale, sous la puissance de son imagina* tion ; c'est une beauté nouvelle qui rendra sa pensée par une expression toute spirituelle, par les mouvements du visage ; il n'y a plus de type pour lui que dans la psychologie; la plastique n'est pas un art, mais une vérité sentie et comprise, ajoutée au symbole, à cette image monumentale de la croix que l'architecte a dessinée sur le sol, a élevée dans les airs, tantôt comme des mains suppliantes, tantôt

IlfTaODUCTIOIf. 63

comme la prière qui monte au ciel. Ainsi, dans cette œuvre admirable destinée au culte, le culte était le moyen de direction de la société par l'exercice des facultés individuelles, pour le développement de l'intelligence, ^ais l'initiation est lente à se faire; l'esprit ne procède point par sauts ; il faut que chaque bienfait soit réparti sur la masse, et que les étincelles qui jaillissent de l'idée produisent leurs commotions aux derniers anneaux de la chaîne sociale. N'oublions pas qu'un pauvre moine quêteur, Hildebrand, couronné de la tiare, a donné à l'autorité spirituelle, à la puissance catholique, c'est-à-dire universelle, la réalisation la plus étendue. La tête dirige le bras. Quiconque s'insurge contre l'esprit est séparé de la communion. Les rois, à qui est confiée la direction temporelle des peuples, sont dirigés eux-mêmes par les mandataires du chef de la chrétienté. Nous sommes au temps de l'épanouissement le plus complet de l'idée. Sans doute tous les membres de la famille chrétienne ne jouissent pas également du même bien-être matériel, mais si le serf soufifre sous la Volonté du baron, si le vassal doit obéir au suzerain, devant Dieu tous sont moralement égaux, et soit que le prêtre parle à la foule du haut de la chaire, soit qu'il conseille individuellement au tribunal de la confession, c'est dans la voie sociale qu'il dirige, lui qui a la science des temps passés^, la prévoyance de l'avenir; lui qui emploie les moyens pour le but; lui qui, par la voix des cloches, rap-

pelle trois fois par jour , aux bourgeois dans leur ville, aux laboureurs dans les champs, qu'ils doivent se recueillir et saluer Marie, comme Tange annonça le Sauveur; lui, dont la mission est de tous les moments et doit s'accomplir partout, dans le temple et hors- du temple, sur la place publique, sous le foyer de la famille, dans le manoir, dans la cabane, pour ouvrir la vie et la fermer, pour assister à toutes les joies et à toutes les douleurs, pour sanctionner et sanctifier.

Mais selon l'éternelle loi de l'évolution sociale, le directeur manqua bientôt à sa mission ; le prêtre cessa de comprendre le sacerdoce, il ne fît plus d'appel au sentiment ni à la science ; ses mœurs se relâchèrent, régoïsme pénétra son âme : l'initiateur naturel n'eut plus de secrets à révéler. La foule, guidée par l'instinct de la vérité, longtemps avant de la voir dans son évidence, la foule, ne recevant plus l'impulsion du génie, resta inquiète , indifférente, dans un état transitoire : sachant trop de son propre passé, ne sachant pas assez de son avenir, libre de se soustraire au joug du devoir, elle fut sans frein pour ses passions ; attentive à la voix qui fiatte les sens inoccupés, elle éprouva un de ces moments d'irrésolution terribles pour les sociétés, elles qui n'ont pas de libre' arbitre, elles qui ne peuvent pas s'écarter de la voie, elles qui ne doivent jamais mentir à leur promesse, ni renoncer à leur rôle tant qu'elles doivent le remplir.

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Heureusement l'idée fondamentale de la société chrétienne était trop puissante pour qu'elle dût dépendre de quelques hommes. Le sentiment profite de tout pour fournir au besoin des temps ; les moyens ne lui manquent jamais, parce qu'il les crée. £t qui sait si les vices du clergé, la simonie, la corruption, le relâchement de la discipline, n'étaient pas l'acheminement fatal, l'ordre de succession naturel? La synthèse avait fait son œuvre, elle avait procédé par la hiérarchie ; du faite de l'unité, elle était descendue sur la terre ; la cause avait produit ses effets. Mais diacun de ces effets contenait lui-même un monde par ses développements ; il fallait, sous le travail de l'analyse, qu'ils devinssent cause à leur tour. L'idée sociale était représentée par trois classes, le clergé, la noblesse et le peuple, quoique cette division, représentation du passé, eût perdu son empire moral. Mais était-ce là que devait aboutir la parole évangélique? Était-ce là tout ce qu'elle devait produire? L'égalité morale était sans doute une grande et consolante idée, mais, par la loi du développement, elle devenait le germe de l'égalité politique, transition qui doit conduire à l'égalité matérielle dans sa plus grande extension, si l'humanité doit subir encore une nouvelle transformation , si elle doit parcourir l'ère d'un perfectionnement plus élevé, plus propre à la rendre digne de se rapprocher de son créateur.

Le corps dirigeant et enseignant s'était lui-même

institué comme un exemple pour le reste de la société.

Le dévouement, le savoir, la puissance artistique des facultés, formaient tous les degrés hiérarchiques dans rÉglise ; le clergé était ouvert à tous, et tous y pouvaient exercer cette influence morale qui fait la force, qui donne le rang. L'élection élevait l'abbé dans un chapitre de moines, comme elle faisait le pape dans le sacré collège. Les dignités ecclésiasti* ques n'étaient rien par elles-mêmes, elles ne recevaient d'éclat que par le caractère et la vertu de celui qui en était revêtu. Grégoire VII, qui faisait courber le front des rois, n'avait-il pas mendié sous sa robe de bure? et saint Bernard, le moine de Clairvaux, une croix à la main, ne commande-t-il pas au pape, aux rois, aux barons, aux peuples, d'aller délivrer les saints lieux de Palestine? Il n'y a donc rien d'héréditaire dans ce corps d'hommes qui renonçaient aux liens charnels de la terre pour n'être pas distraits, par les affections particulières, de ce dévouement qui doit s'épancher sur tous sans distinc-> tion, de ce soin spirituel qui doit comprendre les transports des passions et l'amour auxquels le sacer^ doce doit rester étranger. Mais il est un amour audessus de tous ces amours individuels, c'est l'amour de Dieu qui les réunit tous. 11 n'y a rien de plus admirable que la charité du prêtre chrétien au moyen âge : les lois canoniques ordonnaient qu'il fût beau de corps, qu'il eût la plénitude de tous ses sens,

IFITRODIICTIOIf. 67

pour qu'il pût impressionner par son aspect. Alors maîtrisant la nature, repoussant des sensations qu'il était apte à éprouver, il avait le droit de commander et de diriger, en vertu du sacrifice : père au nom de Dieu, il fallait qu'il aimât pour pardonner, comme il fallait qu'il ressentit pour comprendre.

Nous ne devons pas douter que le sacerdoce n'ait été, pendant un temps, l'accomplissement de toutes les vertus chrétiennes, selon l'exigence du sacrifice auquel il s'élevait ; car il y a dans ce dévouement, pour y arriver et pour le soutenir, l'exercice conti> nuel des facultés intellectuelles dans ce qu'elles ont de plus sublime ; et leurs forces s'accroissent de tout ce qu'on refuse à la matière. Mais quand le prêtre, du sein de sa toute-puissance morale et physique, la détourna de son but; quand il toucha au fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, selon la tradition génésiaque, il lui fallut subir les conséquences de sa chute.

Qu'on ne croie pas que nous nous soyons livré à des digressions inutiles eu expliquant ainsi la marche des choses, la force du théâtre est là tout entière ; on ne peut le juger dans sa fonction et apprécier son importance, comme moyen de réaction, qu'en jugeant la fonction et qu'en appréciant l'importance du moyen antérieur. Si l'on y réfléchit, si l'on sent la logique de cette chaîne de faits non interrompue, nous aurons rendu au théâtre le caractère dont la faiblesse et l'égoïsme de notre époque l'ont déshérité.

68 IltTKODUCTION.

A répoque où le clerc commençait à n'être plus rhomme dévoué, le savant, le directeur naturel ; au moment où, pactisant avec la noblesse, il faussait l'esprit d'égalité qui faisait sa force, par l'émancipation populaire à laquelle tout enseignement est fatalement lié ; au moment où le népotisme faisait incessamment de la cléricatureun monopole équivalent à l'héritage, pour la chaire de Saint-Pierre comme pour celle des moindres abbayes, à ce moment, la France se trouva prête à se mettre à la tête des nations et à leur donner l'impulsion. Elle avait acquis cette puissance directoriale dans le mouvement donné par le génie de Gharlemagne, en constituant le catholicisme papal, en fondant l'université où l'esprit révolutionnaire devait commencer à la voix d'Abeilard.

Le sentiment chrétien féconda trois peuples sous l'empire d'une même langue pour les faire concourir à la même fonction unitaire. On l'a dit avec raison ; tout but spécial d'activité se manifeste par une langue à part. Le Bas-Empire avait dénaturé la langue grecque dans des querelles puériles ; le schisme sépara l'Église de Gonstantinople de l'Eglise romaine, et les Slaves de Novogorod, venant puiser l'enseignement dans cette impasse, devaient fonder cet embranchement russe d'une civilisation renfermée, par la conquête, dans la fatalité et la matérialité de l'islamisme. La vieille langue saxonne rangeait l'Allemagne et l'Angleterre sous une même influence.

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Mais les langues italienne, française et espagnole étaient sœurs ; filles de la même mère, elles pouvaient se développer séparément sans perdre cette essence originaire qui devait les faire converger à une même fin. L'Italie, malheureusement, se sentait comprimée sous l'influence de l'esprit réfractaire de l'empereur d'Allemagne ; violentée par les querelles des Guelfes et des Gibelins, elle se morcelait en république et guerroyait pour ou contre la logique du saint-siége. L'Espagne, conquise par les Arabes, s'arrêtait dans sa marche, mais elle conservait le principe, comme autrefois la Judée avait conservé son lien d'unité. La France seule était donc appelée au rôle de puissance directrice, initiatrice, dans le but de la réalisation de la loi de grâce : elle devait comprendre l'unité, besoin nécessaire à la direction de la société;, elle devait l'effectuer politiquement, au second degré, à mesure que le premier perdait de sa force; elle devait ramasser, par la main de son roi, fils aîné de l'Église, le sceptre que le pontife laissait tomber du haut du Vatican.

Mais suivons l'ordre chronologique.

Dans un corps aussi nombreux que le clergé, il se trouve toujours des hommes supérieurs qui résistent à l'erreur, qui reçoivent dans leur âme, avec le sacerdoce, la conscience du but auquel il tend ; qui ont, avec le droit d'enseigner, la prescience de l'enseignement. Ceux-là ne se trompent pas sur les causer, quand ils apprécient les effets. Ils savaient

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que les masses populaires sont inertes tant qu'un sentiment ou un besoin ne les fbrce pas à se mouvoir ; ils savaient qu'elles n'étaient pas arrivées à cet état d'assimilation des idées qui amène le doute ; ils pressentaient que les désordres de la conduite des prêtres étaient une preuve de l'affaiblissement de la croyance parmi les hommes chargés de la maintenir chez les laïques : le désir de réparer le mal, de ramener la conviction, leur fit faire un appel aux beaux-arts.

Les papes avaient été les vrais prêtres de l'idée chrétienne en ne la réduisant pas à n'être qu'une foi morte-née, qu'une sorte de dieu Terme, qu'une institution stationnaire. Où en serait la société aujour^ d'hui, si la parole du maître n'avait inspiré que la vie ascétique , n'avait produit que des solitaires? Les hommes doués d'une grande puissance d'investigation, aperçoivent tout dans un même coup d'oeil ; ils comprennent la foule par la science intime de l'individu : la nature humaine , intelligente et matérielle , a ses lois , la société a donc aussi les siennes qui sont identiques ; d'ailleurs la société^ qui se renouvelle sans cesse par ses générations , a ses époques climatériques ; comme le serpent, il faut qu'elle change de peau; toute idée dont on repaît son intelligence doit se développer et produire ses bienfaits. L'esprit du christianisme était trop fécond pour ne fonder qu'un vaste monastère. Sans doute il n'était pas inutile que des saints se retirassent

IlfTRODUCTIOIf. 71

dans la Thébaïde pour y méditer , dans l'intérêt de tous ; mais la parole évangélique n'eût pas détruit le paganisme si l'instinct de l'homme n'y eût pas pressenti le germe d'un avenir immense et l'espoir de son bonheur terrestre. Les promesses pour la vie future existaient, dans la religion vaincue, à un degré de spiritualité inférieur, soit, mais qui correspondait à son idée fondamentale : les champs Élyséens et le Tartare sont des preuves de croyance dans l'immortalité de l'âme , comme le paradis et l'enfer ; aussi Virgile et le Dante parcourent-ils ensemble les lieux d'expiation et de récompense, dans la grande épopée du moyen âge. Les idées régnent sur les esprits d'abord, puis elles passent dans les lois et reçoivent leur application politique. Il fallait au christianisme le monde positif. La religion catholique dut se faire dominante, militante; les papes n'ont failli à leur mission qu'en cessant d'être le pouvoir protecteur du peuple, qu'en faisant de l'Église Saint-Pierre la borne de l'esprit humain.

Cet appel aux beaux-arts fait par le prêtre conh-^ sciencieux, ainsi que nous l'avons dit plus h^ut ^ ne dut être d'abord qu'un moyen d'action sur le clergé en occupant ses facultés. Mais hors du cercle fixé par la discipline et par les lois canoniques , le champ était vaste pour les fantaisies du clerc ! N'importe, le motif sanctifiait tout; l'Église sanctionna ce qu'on entreprit sous son ombre sacrée. Comme toujours, l'homme inspiré ne fut pas compris dans

72 IlfTBODUCTION.

son intention, et des imitatears vulgaires introduisirent des coutumes grotesques dans les cérémonies de l'Église, à certaines fêtes , s'amusant ainsi euxmêmes pour amuser les fidèles. Ce fut l'origine du théâtre et, plus tard, celle de la compagnie de Jésus. Les jésuites restèrent prêtres, les comédiens cessèrent de l'être : voilà l'histoire en deux mots.

Dans la société chrétienne , abstraction faite du Bas-Empire , l'œuvre progressive de la civilisation fut spontanée. Tous les moyens sortirent logiquement de la nécessité ; et l'invention ne manqua jamais au besoin de manifestation. L'architecture avait une puissance sociale avec les secours du statuaire et du peintre ; aussi la poésie du christianisme se concentrait-elle dans la cathédrale avec ses nombreux moyens d'expression. Cependant, par l'effet des degrés vassalitiques de la hiérarchie , il y eut près du haut baron , à sa cour, des conteurs y des trouvères y des troubadours y qui récitaient des histoires rimées , des fabliaux. Ces poètes allaient de château en château, ils y étaient accueillis, écoutés, comme ils devaient l'être. Quelques-uns de leurs ouvrages sont restés comme des modèles de grâce et de naïveté. L'homme d'armes et sa famille étaient ainsi récréés pour de l'argent , c'était natureL Mais aux bourgeois , aux villageois pauvres, l'Église devait cette satisfaction que procure à l'âme le jeu des finesses de l'esprit ; pour eux , le clerc signala cette puissance poétique qu'on arrachait au

iiiraoBDCTioN. 7o

temple , et c'est par cette sorte de lutte qu'on vit succéder au spectacle des TroU Mmrie$j où trois prêtres étaient habillés en femme et feignaient de pleurer auprès du tombeau, à quelques autres tra* yestissements indignes du lieu , à quelques cérémonies grotesques et carnavalesques , des œuvres mieux conçues , dont le but était une explication sainte de quelque mystère de la religion. Le christianisme avait eu ses bacchanales, ses baladins et ses jongleurs , il dut avoir son Thespis.

Observons que les mêmes résultats eurent lieu , presque en même temps , dans les Églises des diverses nations; mais c'est surtout en France que l'essor vint montrer à quel rôle elle était destinée : le génie de Gfaarlemagne , législateur, conquérant , fondateur des écoles , avait réuni en elle la fonction de Rome et d'Athènes ; les efforts des autres peuples avaient besoin de sa sanction pour influer sur le monde; tout devait revenir à ce nouveau cœur du sang social , pour porter la vie aux extrémités intellectuelles.

Maintenant que nous avons essayé de faire connaître la marche et le développement des idées, par l'exercice des organes et des faculté», appuyons nos raisonnements par Tautorité de l'érudition et par l'histoire des faits relativement au théâtre.

«{ Il nous faut remonter à l'ouverture de l'ère chrétienne, ce point de départ de tous les arts, de toutes les idées , de toute la civilisation chrétienne ,

PHTSIOt. nu THRATHE. 1. 7

74 IIITRODSCTlOIf.

a dit M. Charles Magnin , en Soiiionae. — Parmi les populations réunies seulement par la conquête et par l'autorité de FÉglise , il y a eu , du v« au xii« siècle , des drames écrits. — Le peuple, non moins que le sacerdoce, s'est montré de tout temps ayide des plaisirs scéniques. — Si l'Église chrétienne attaqua pendant les six premiers siècles , avec tant d'énergie, les jeux du cirque et du théâtre , c'était surtout en tant que païens et comme souillés d'idolâtrie et de cruauté. L'Église s'est élevée de toute l'éloquence de ses saints Pères contre les immolations du cirque et les obscénités de l'orchestre , qui révoltaient jusqu'aux païens non corrompus, et contre lesquelles Julien argumentait si rudement à Antioche. Plus tard , quand le christianisme fut plus dominant et qu'avec l'aide des barbares en Occident , et celle des Sarrasins en Orient , il eut anéanti les jeux scéniques, l'Église continua d'anathématiser les facéties des baladins qui continuaient l'idolâtrie dans les carrefours et propageaient le paganisme dans les châteaux. Mais, en même temps, l'Église faisait, de son côté, appel à l'imagination dramatique , elle instituait des cérémonies figuratives, multipliait les processions et les translations de reliques , et instituait enfin ces offices, qui sont de véritables drames, celui du Prœsepe, ou de la crèche à Noël; celui de Vétoiley ou des trois rois à l'Epiphanie; celui du sépulcre , ou des Trois Maries à Pâques , où les trois saintes femmes étaient représentées par trois cha-

llfTKODCCTlON. 75

noines , la tète voilée de leur aumusse : ad simili^ tudinem muHerum^ comme dit le rituel; celui de Tascension , où l'on voyait quelquefois sur le jubé , quelquefois sur la galerie extérieure , au-dessus du portail , un prêtre représenter l'ascension du Christ; toutes cérémonies vraiment mimiques qui ont fait longtemps l'admiration des fidèles , et dont l'orthodoxie a été reconnue par une bulle d'Innocent III. »

On le voit , ce sera un beau travail d'analyse que celui de M. Magnin ; sa seule promesse vient confirmer ici notre opinion sur la fonction sociale du théâtre , et c'est là l'idée dominante de cet aperçu philosophique, uniquement destiné à servir de pierre de touche à l'appréciation du théâtre actuel.

M. Magnin, dans son projet, établit trois principales divisions de son travail : 1° l'époque de la coexistence du polythéisme et du christianisme, époque singulière de qualité pour l'art et la poésie; â^ l'époque de l'unité catholique et du grand pouvoir sacerdotal ; 5^ l'époque de la participation des laïques aux arts , exercés jusque-là par le seul clergé. La première de ces périodes s'étend du !«' au VI" siècle , sous le nom d'époque romaine ; la seconde s'étend du vn" au xn« , et coïncide avec le plus complet développement du génie sacerdotal; c'est l'époque hiératique.

<( Dès le commencement de cette période , dit-il , nous verrons se glisser les jeux scéniques et même

76 ifiTKooucTion.

l'usage des masques dans certains monastères de femmes : aux viii*' et ix« siècles , nous verrons les obsèques des abbés et des abbesses se terminer par de petits drames funèbres , sortes d'églogues dont les religieux et les religieuses se partageaient les r61es , poèmes bizarres que le temps n'a pas tous détruits. Au x« siècle , je vous montrerai les vies des saints et les légendes des martyrs et des ermites chantées dans les carrefours, et, qui plus est, divisées en scènes et représentées dans les couvents. Je vous traduirai six pièces de ce genre composées par la célèbre Uroswitha , religieuse à Gandersheim, morte avant la éa du x« siècle. Enfin , aux xi" et XII® siècles, nous verrons le drame ecclésiastique atteindre, avec FÉglise, à son apogée, et se déployer dans les cathédrales , aux jours de grandes fêtes, soutenu de la majesté naissante de la peinture , de la sculpture et de la musique , également parfait dans les représentations sérieuses que Ton pourrait appeler tragiques , et , chose surprenante , dans les représentations comiques et grotesques , et jusque dans les danses les plus vives , sorte de sarabande et de galopsy commencés dans le chœur, continués dans la nef et terminés dans les parvis ou les cimetières : danses bizarres des vivants sur les tombes, qui ont donné aux peintres de l'époque suivante l'idée de la fameuse darue macabre y danse des hommes et des femmes , dans laquelle la mort grimaçante prend de sa main de squelette et fait

IIITaODDCTlOlf. 77

sauter au son de sa rote les personnages de tous les états , depuis les reines et les archevêques jusqu'aux courtisanes et aux mendiants. — La troisième période , ou l'époque des confréries , nous montrera l'art dramatique échappant en partie, comme les autres arts , des mains afiSiiblies du sacerdoce , pour passer, au xm* siècle , dans celles des communautés laïques, pleines de cette ferveur pieuse et de cet enthousiasme de liberté qui amenèrent, trois siècles après , l'afiranchissement de la pensée et la complète sécularisation des arts : nouvelle période dans laquelle nous n'entrerons pas, et qui constitue proprement l'ère moderne. — Dès l'ouverture de la troisième période , nous verrons le drame ecclésiastique obligé de renoncer à la langue latine et de la remplacer par les idiomes vulgaires. Devenu peu à peu trop étendu pour conserver sa place dans les ofSces , le drame liturgique fut représenté les jours de fêtes après le sermon. La bibliothèque royale possède un précieux manuscrit des premières années du xv« siècle , qui ne contient pas moins de quarante drames ou miracles^ tous en l'honneur de la Vierge ; la plupart précédés ou suivis du sermon qui leur servait de prologue ou d'épilogue. Déjà dans ce recueil, dont la composition remonte au xiv« siècle, plusieurs légendes laïques ou chevaleresques, telles que celle de Robert le Diable j dénotent l'ai&iblissement graduel et la prochaine décadence du véritable drame hiératique. Enfin,

78 IIITRODUCTIOfr.

retendue toujours croissante que prirent les mystères en langue vulgaire obligea le clergé de laisser transporter la scène du jubé dans le parvis , et la multiplicité des personnages rendit bientôt nécessaire la coopération des confréries, qui éloignèrent de plus en plus ces représentations du lieu et des idées qui leur avaient donné naissance. Je vous ferai connaître tel de ces drames prodigieux où ne figurent pas moins de cent , de deux cents et même de six cents acteurs. Il fallait alors réunir presque la moitié d'une ville pour amuser ou édifier l'autre . Ainsi le drame chrétien sortit peu à peu de l'Église , et bientôt après des mains du clergé. )>

C'est dans un cours fait à la faculté des lettres, et dans son discours d'ouverture, que M. Magnin s'exprimait ainsi, en 1854 ; nous regrettons vivement de ne pas l'avoir constamment écouté ; nous regrettons plus encore qu'il n'ait livré à l'impression qu'un premier volume contenant, comme introduction, l'histoire du théâtre antique. Sans doute nous nous fus^ sions appuyé, vis-à-vis du public, de détails précieux; mais, nous le répétons, il nous suffit de constater l'origine sacerdotale du théâtre pour en tirer l'induction naturelle de son influence et de sa fonction, et les prémices du savant professeur offrent des preuves de ce que nous avons dit et de ce qui nous reste à dire. « Il importe à la grande thèse de la perfectibilité humaine, ajoutait M. Magnin, de montrer comment, au moyen âge, malgré la décadence du lan-

IRTKODIJCTION. 79

gage, rimaginalion et la poésie n'ont pas cessé d*étre en progrès ; il importe de montrer comment le génie poétique, pour suppléer au moyen d'expression qui lui manquait, s'est appliqué à s'en créer d'autres; comment, à défaut de la langue, il a eu recours à la peinture, à la musique, à la sculpture; comment surtout il a magnifiquement traduit ses pensées dans cette langue qui précède toutes les autres et qui leur survit, dans la langue monumentale. En effet, quand cet âge si profondément ironique et enthousiaste n a pu exprimer ses soupirs par des paroles, il les a fait moduler par l'orgue; quand les mots ont manqué à ses pensées, tantôt célestes et tantôt mondaines, il les a sculptées dans la pierre ou fait étiaceler sur les vitraux. »

Si nous ne partons pas du même point, M. Magnin et nous; si nous ne nous proposons pas le même but, du moins nous nous retrouvons aux mêmes sources, et, l'un et l'autre, nous admettons les preuves, de quelque part qu'elles nous soient offertes. M. Magnin, ainsi que nous, s'est vu dans la nécessité de lier l'Église au théâtre par l'effet d'une corrélation logique ; il a dû décrire l'Église et le théâtre, et c'est ce que nous ferons également à notre tour, comme un moyen de critiquer la vie actuelle du théâtre et de l'Église, dans notre Physiologie,

Maintenant traçons rapidement l'histoire du théâtre depuis le xir*: siècle, époque de sa fondation eu France.

dbyGoOgt

80 INTBODCCTIOIf.

Le goût était si vif et si prononcé pour les représentations dramatiques, à la fin du xiv* siècle, qu'on les offirait au peuple dans les occasions de réjouissances s(^enne]les. C'est ainsi qu'elles eurent lieu le 11 noyembre 1580 à l'entrée du roi Charles YI à Paris, et, plus tard, à celle d'Isabeau de Bavière sa femme. Du reste, pour bien apprécier Tengouement du peuple pour le théâtre à cette époque, il faut se rappeler que la France était désolée par des guerres intestines et étrangères et que la forme dramatique donnée au mystère de la passion de Jésus-Christ devait, par la vue des sou£^ances de Dieu, porter à la résignation la foule souffrante. Ce n'était plus là le spectacle indigne de la Fêie des fous qui se passait dans l'église, ni les ingénieuses disputes des jeux mi-partis qui avaient donné naissance à la Cour d'àmoury et qui entretenaient la noblesse dans le culte des femmes. C'était une action sérieuse ; elle intéressait l'humanité, elle convenait aux petits comme aux grands, car elle contenait l'essence de la foi chrétienne. Déjà, dans le commencement du xiii« siècle, le marquis de Montferrat avait fait représenter à sa cour une comédie intitulée l'Hérésie des PèreSy où l'auteur, Anselme Faydit, tourne en dérision les opinions contraires aux sectes des Vaudois et des Albigeois, dans les conciles de Toulouse, de Latran et de Tours, à la suite des discours publiés par Pierre de Bruys et Arnaud de Bresse.

L'art dramatique était donc considéré comme le

IflTBODUCTION. 81

moyen le plus puissant de répandre des idées; il était employé, ^ cet effet, autant pour instruire le peuple, que pour le diriger et Timpressionner. Aussi le zèle de quelques riches bourgeois de Paris les disposa-t-il à se cotiser dans le but de faire Facquisition d'un terrain propre à la construction d'un théâtre, afin d'y représenter dignement les Mystères de la passion de Noire-Seigneur, dont on admirait la forme dramatique. Ce fut au bourg de Saint-Maur qu'ils firent leur premier essai, puis, à Paris, à l'hôpital de la Trinité, en la grande rue St-Denis. Mais le prévôt de Paris publia une ordonnance portant défense à tous les habitants de Paris, à ceux de Satnt-Maur et autres villes de sa Juridiction, de représenter aucuns Jeux de personnages, soit des vies des saints ou autrement, sans le congé du roi. Cette ordonnance, faite dans la seule crainte que les acteurs n'exigeassent de l'argent des spectateurs, n'avait en vue que l'intérêt du peuple ; son but était de continuer au théâtre sa fonction sacerdotale. Les bourgeois songèrent alors à se pourvoir de l'agrément du roi ; ils érigèrent d'abord leur société en confrérie sous le nom de Confrérie de la passion de Nôtre-Seigneur, et Charles VI, après avoir assisté à quelques-unes de leurs représentations, fut si satisfait, qu'il leur accorda des lettres patentes pour l'établissement de leur industrie à Paris.

La salle où les confrères de la passion élevèrent cette première scène avait vingt et une toises de

8â INTRODUCTION.

longueur sur six de largeur, et le spectacle y eut lieu les jours de fêtes (excepté les solennelles). Dans beaucoup d'églises on avançait, ces jours-là, Theure des vêpres, afin que le peuple put assister à ces pieux amusements.

L'exécution scénique d'un mystère serait une chose impossible avec nos exigences actuelles, car il s'y passait différentes actions et l'on ne changeait pas de décorations. Mais la foi était encore vive ; le souvenir des événements était gravé dans la mémoire des spectateurs ; ils apportaient d'ailleurs une sorte de bonne volonté si recueillie, si fervente, qu'il suffisait d'une indication, quelle qu'elle fût, pour que l'imagination se chargeât de compléter l'illusion, mieux peut-être que ne le font aujourd'hui les plus habiles décorateurs. Le théâtre était divisé en plans superposés : le plus élevé de ces échafauds représentait le paradis ; celui de dessous, l'endroit le plus éloigné du lieu où l'action principale se passait ; le troisième, en descendant, offrait le palais d'Hérode et la maison de Pilate, et ainsi des autres, selon la multiplicité des actions réunies dans le mystère qu'on représentait. Une gueule de dragon, placée à l'endroit où est maintenant le trou du souffleur, présentait l'image de l'enfer, et elle s'ouvrait pour en laisser sortir ou rentrer les démons. Sur les côtés, à l'endroit que nous nommons l'avant-scène, étaient des gradins où les acteurs venaient dévotement s'asseoir lorsqu'ils avaient j<oué leurs scènes, pour reparaître jusqu'à ce

INTRODUGTION. 83

qu'ils eussent achevé leurs rôles. La pièce commençait presque toujours par une annonce ; un acteur s'avançait et disait an public : Ju nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, nous allons représenter le mystère de la conception, de la passion et de la ré" surrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ou tout autre. Quelquefois, on donnait une explication des différents lieux que représentait le théâtre, quand on ne les écrivait pas sur un poteau. De ces premiers essais à la complication des machines employées dans nos théâtres, il y a toute la différence des siècles ; mais si l'on doit se réjouir du progrès avenu dans les moyens, il faut regretter cette bonne foi des auteurs, des acteurs et des spectateurs, qui suit toujours l'origine des choses.

Voilà donc, au commencement du xv« siècle, la direction morale de la société arrachée en partie au clergé par des laïques, pieux et zélés, il est vrai; le but ne change pas, le prêtre seconde même les efforts nouveaux ; il est dépassé par Finstinct de la bourgeoisie, par cette masse intermédiaire qui, depuis des siècles, se pose en artiste et s'interpose en arbitre entre le peuple et la noblesse : les confrères de la passion tiennent toujours au culte par leur titre et par leurs fins ; l'orthodoxie de leurs spectacles n'est pas mise en doute un seul instant, tous les ouvrages représentés finissent par des actions de grâces, par ces mots : Te Deum laudamus, et les explications dramatiques des livres saints, qu'ils donnent,

sont une source d'enseignements salutaires. Ainsi le clergé, dans son engourdissement, ne pressentait rien encore de sa destinée; il ne comprenait pas qu'il n'y a point de temps d'arrêt pour les peuples, et que le chef, s'il ne marche en avant, reste bientôt en arrière.

L'impulsion une fois donnée par ce nouveau moyen d'exercer l'attention publique , les choses ne devaient pas longtemps se borner à ces premiers essais, u Le succès des mystères représentés à l'hôpital de la Trinité , dit le plus ancien historien du théâtre français, excita l'envie et l'émulation des clercs de la basoche; mais, arrêtés par le privilège exclusif des confrèses de la passion, ils furent obligés de chercher une autre route. La morale parut un fonds inépuisable à leur dessein ; ils personnifièrent les vertus et les vices, et, dépeignant toute l'horreur des derniers, ils faisaient voir tout l'avantage que l'on retire en suivant les premières : c'est ce qui fit donner aux pièces dressées sur ce plan , le titre de Moralités. Cette idée , assez heureuse , fit tout l'efifet que ceux qui l'avaient employée pouvaient en attendre, et ce nouveau genre de spectacle (qui ne paraissait que trois ou quatre fois l'année) fut estimé, par beaucoup de personnes, supérieur à celui des mystères. » Quels étaient ces clercs de la basoche ? Les fils de la science phiioso^ phique commencée par Âbeilard , les étudiants de cette université fondée par Charlemagne pour venir

IlfTRODDCnOll. 85

eo aide aa clergé par Tétude des lois, et pour lai succéder dans Tédacation sociale.

Nous avons dit que les premières églises avaient été formées dans les anciennes basiliques, vastes salles où les préteurs romains administraient la justice; ce mot de basilique, applicable à la grande salle du palais de Paris, fut traduit en français, dans les premiers siècles de la langue, par celui de basoche; et Tan 1305, le roi Philippe le Bel accorda aux clercs étudiants qui n'étaient ni mariés ni pourvus d'offices de procureur le droit de se constituer en corporation et juridiction, avec son roi, ses grands officiers, sa hiérarchie, sous le nom de basoche, avec privilège de se rassembler régulièrement, de frapper monnaie, de se faire justice entre eux, permettant même à leur titulaire royal de porter une toque pareille à la sienne. L'autorité de la basoche s'étendait sur tous les clercs du palais du Châteiet, et sur tous ceux des juridictions qui ressortissaient au parlement de Paris. Ainsi , le théâtre commença comme l'Église dans le temple de la justice, pour rq[Mmdre les mêmes vérités, les mêmes moralités. Les trois écritoires d'or en champ d'azur qui formaient les armoiries de cette société, organisée, par ordonnances royales, sur le modèle de la grande société française, semblaient^ en quelque sorte, for- \ner l'horoscope des effets que devait produire le nouveau moyen de prédication populaire.

Peu après que les clercs de la basoche eurent, à

rimitation des confrères de la passion, représenté des pièces dialoguées à leur fête du mai planté dans la cour du Palais , et après leur cérémonie de la montre générale (qui fut abolie par François I*»'), on vit s'élever une conipagnie de jeunes gens de famille qui, joignant à beaucoup d'éducation un grand amour pour les plaisirs et tous les moyens de se les procurer, avaient, depuis quelques années , sous le nom des Enfants sans souci, fondé une sorte de société dont l'unique but était de se divertir. Soit désir de critiquer , soit pour contribuer, à leur insu, au progrès intellectuel , ils dressèrent des tréteaux dans le quartier des halles pour y attirer un auditoire , et rivaliser avec les basochiens, rivaux eux-mêmes des confrères de la passion. Leurs représentations dramatiques prirent le nom de soHses ou soties, du titre de leur chef, qu'ils appelaient le prince des sots. Une critique sensée et sans aigreur constitua le fond de ces petites pièces. Observons que cette espèce de corporation était constituée par lettres patentes du roi. Charles VI avait reconnu au président de ces joyeux enfants, le titre qu'ils lui donnaient avec une solennité très-spirituelle. Les Enfants sans souci eurent un succès général : aussi les confrères de la passion , craignant que leurs représentations parussent trop sérieuses , s'entendirent-ils avec eux et avec les clercs de la basoche pour soutenir leur théâtre , et bientôt ils ajoutèrent au mystère une moralité ou

iifTRODiJcrioiv. 87

une soHey jusqu'à l'époque où ils furent obligés de quitter de nouveau la maison de la Trinité, qui fut transformée pour la seconde fois en hôpital.

Le théâtre de la Trinité a été le premier théâtre régulier; et c'est ainsi qu'en peu de temps, par l'adjonction des basochiens et des Enfants sans souci, et répondant aux trois grandes divisions , unes et distinctes à la fois , des facultés humaines qui se trouvaient exercées par le culte, à savoir la foi ou le sentiment, la morale ou la science, le bienêtre ou la réalisation matérielle, les confrères de la passion enlevaient au clergé sa puissance sociale.

Quoiqu'il y eût en Espagne et en Italie, à cette époque, quelques représentations dramatiques hors des églises, on n'y trouve aucune trace d'une institution permanente du caractère de celle des confrères de la passion, et quand ces entrepreneurs s'établirent dans l'hôtel de Flandre, ils confirmèrent cette priorité dans l^rt du théâtre, qui devait par la suite des siècles ajouter à l'influence de l'esprit français.

Avant de poursuivre, remarquons encore que ce nouveau moyen d'éducation sociale, qui s'était préparé, comme par un effet providentiel, sous le nom symbolique de la Trinité donné à une maison de charité, s'effectuait par trois compagnies dont les genres différents correspondent aux genres classés dans l'antiquité sous les noms de tragédies, de comédies et de farces, ce que nous ferons observer

88 iutbodijction.

plus tard ; le mystère , offrant une grande analogie arec les pièces mythologiques d'£schyle et de Sophocle, et la moralisé et la sotie avec les pièces de Ménandre et d'Aristophane. Ainsi, destiné au peuple par les prêtres, qui représentaient les beaux^arts , par les étudiants, qui représentaient la justice et le raisonnement, et par les fils des hommes riches, qui représentaient le bonheur auquel il fallait atteindre, le théâtre, sanctionné par le pouvoir royal, va devenir Texpression de la puissance dominante en France pour agir sur le monde à mesure que son influence doit s'étendre. Et quand, après la domination anglaise, lorsque l'unité se fut concentrée sous le génie politique de Louis XI, le roi qui mérita le surnom de Père du peuple, Louis XII, craignant que la vérité ne pût arriver jusqu'à lui, la demandait au théâtre en lui accordant toutes libertés, en venant assister souvent aux représentations des mystères , des moralités et des soties qui, depuis quatre règnes, consolaient et soutenaient la population de Paris et des grandes villes. On comprendra facilement cette persévérance des acteurs, des auteurs et des spectateurs, en songeant aux développements successifs de la pensée sous cette forme nouvelle; et nous renvoyons les lecteurs curieux de juger par euxmêmes, aux sources qui ne manquent pas, s'ils ne veulent atteindre le travail analytique promis par M. Magnin.

Mais nous touchons à cette brillante époque où

IKTaODOCTIOIl. 89

toutes les nations vont se reeonnattre au flambeau des conquêtes de Tesprit humain. La guerre a longtemps mis l'Espagne au pouvoir des Arabes, une partie de la France entre les mains des Anglais; puis, à son tour, Charles YIII a promené une armée française à travers lltalie, où Jean Lascaris s'est réfugié. La pensée profonde d'une transformation se manifeste par une efflorescence dont toutes les nations modernes donnent des signes ; par Tétude, par la oilture des poètes et des orateurs de l'antiquité grecque et latine : Pic de la Mirandole a jeté ses clartés précoces ; les Borgia trônent à Rome ; Machiavel exerce à Florence son autorité ; Jean Hus a parlé en AUemagne et Wickleff en Angleterre ; Luther grandit; Léon Médicis touche à la pourpre romaine, Raphaël et Michel-Ange répondront à sa voix pontificale; Paris a son théâtre, nouvelle forme, nouveau gage, nouvelle preuve de catholicité ; et les découvertes de la poudre à canon, de la boussole et de l'imprimerie, maintenant sont en aide au but social. L'idée de Platon a fait son œuvre, c'est au tour d'Aristote de dominer la terre. Rabelais va faire entendre sa voix pantagruélique, et Montaigne, ce trésor de savoir et d'instinct, s'arrélant entre le passé et l'avenir, dira sa terrible prophétie : Que sais-je? C'est qu'en effet, après Louis XI doit paraître Richelieu; c'est qu'après Richelieu, les événements produiront la convention et Robespierre. Que sais-Je ? est le mot qui va détruire de jour en

jour rédifice sacré du moyen âge; c'est le mot qui doit enfanter le doute, l'esprit d'examen et d'ana* lyse. Mais de Bacon à Molière et de Molière à Beaumarchais , l'esprit humain sèmera des chefs-d'œu> vre, pour que les peuples recueillent des bienfaits. L'impulsion donnée par le puissant génie de Charlemagne, fondateur de l'université, conduisit la société française jusqu'à François I«', ce roi faible, que l'éclat de son temps entoura d'une auréole, que la force des choses décora du titre de père des lettres et des arts. Cette grande époque de réaction, qu'on a si improprement appelée Vépoque de la renaissance, s'était lentement préparée par l'Église et à l'ombre de l'Église. Le bien était venu logiquement d'en haut, de la tête, du clergé protecteur des petits ; mais quand les dignités ecclésiastiques , la pourpre et la tiare furent devenues le domaine exclusif de certaines familles, le droit héréditaire de la noblesse, l'esprit humain, qui profite de tout pour avancer, se servit de l'obstacle avant de le renverser; il anima d'un esprit d'antagonisme , favorable à la propagation des idées, tous les hommes doués du sentiment social. Ainsi, la lutte exista entre la littérature antique et la littérature sacrée pour former la littérature moderne; entre l'art chrétien et l'art païen pour se fondre dans un style participant de tous deux, gracieux, sévère, varié, capricieux et régulier à la fois ; entre la philosophie d'Aristote et la liberté chrétienne , pour arriver , par le protestantisme , à

iutboduction. 91

la réalisation plus complète des promesses évangéliques.

Mais, observons-le bien, tandis que l'unité spirituelle se divisait sous l'imprévoyance des grands seigneurs devenus papes, Louis XI reformait l'unité politique française ; le fils aîné de l'Église recueillait l'héritage de sa mère. Machiavel, après avoir vu en France les instructions tracées par la main de ce roi très-chrétien, retourna dans Florence pour y méditer sur la science du prince qui déjà remplaçait le dévouement du prêtre , dévouement nié avec tant d'éclat par Léon X, du haut du Vatican, et repris en sous-œuvre avec tant de violence par le moine Martin Luther.

Au milieu de cette efifervescence admirable, dans cette végétation sociale doublée par la force d'une sève longtemps comprimée, que devenaient les confrères de la passion et leur théâtre, espoir et moyen pour l'avenir, dernier effort des directeurs du passé? Sous les règnes de Charles YII et de Louis XI, les Enfants sans souci ^ ces derniers venus de la forme dramatique,. prirent part aux guerres et cessèrent de rire de la sottise des hommes ; mais la représentation des mystères et des moralités se continua, et le peuple, en sortant de vêpres, pouvait, comme de coutume, se réconforter du spectacle de la passion et des moralités de Vhomme pécheur par nature, du bien advisé et du mal advisé, et de tant d'autres, voire des soties laissées par le prince des sots. Mais

92 IHTBODOCTION.

ces représoitations allaîeat bientôt perdre leur caractère tout religieux, sans toutefois renoncer au droit d'enseignement que doit avoir quiconque rassemble la foule. £n Italie, Machiavel arrangera pour la scène un libertinage amusant, la Mandragore, c'est tout ce qu'il faut au pape Léon X, comme aux courtisans de tous les princes ; mais au peuple une nourriture morale plus substantielle est nécessaire, et quand un arrêt du parlement (27 novembre 1S48) viendra défendre aux confrères de la passion les représentations des mystères sacrés, pour n'offirir au public que des sujets profanes, licites et honnêtes, le génie national ne faillira point à la fonction de la France, et, malgré Luther et Calvin, et peut-être à cause d'eux, l'enseignement, prenant une autre route, n'en conduira pas moins la société à son but. Les confrères de la passion, obligés d'abandonner, en 1545, l'hôtel de Fl^dre, où ils s'étaient réfugiés en quittant la Trinité, acbetèrent de Jean Rouvet, adjudicataire de quelques lots du terrain vendu sur l'emplacement de l'hôtel de Bourgogne, démoli par ordre de François I*'', un emplacement assez considérable pour y construire un théâtre. Ce *fut là, rue Mauconseil, que, réunis aux clercs de la basoche et aux Ëniants sans souci, parmi lesquels Clément Marot figura comme auteur et comme acteur, ils jouèrent les pièces que Jodelle, Baïf, la Péruse et Grévin composèrent sur le modèle des poètes grecs et latins.

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Du théâtre depuis Corneille jusqu'à la révolution française.

Nous avons va le théâtre sortir de l'Église ; émancipé par décret du parlement , il marcha seul ; le Myêtëre de rjpocàlxpêe^ par Louis Choquet, et ceux de la Natitiitè de Jésus-Christ et de V Adoration des trois rois^ par Marguerite de Valois, reine de Navarre, forent en effet les dernières productions de ce genre représentées au théâtre de Thôtel de Flandre. Jacques Mirlet, étudiant, fit jouer, le â septembre 14l$0, le Mystère de la destruction de Troie,

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divisé en quatre journées, et contenant environ quarante mille vers.

Il n'entre point dans notre plan de suivre pas à pas la marche du théâtre ni ses développements successifs, quelque intéressante que soit du reste cette histoire par son rapport avec celle de Tesprit humain. D'ailleurs , pour un moment , la France se laisse dépasser dans la question plastique , et si le fondateur de la société de Jésus ne crut trouver la science universitaire qu'à Paris, dans ce berceau de la théologie ; s'il y vint échauffer son zèle pour l'unité et pour la puissance papale attaquée ; s'il y médita la pensée forte qui devait donner à son ordre la domination du monde catholique, c'est à la patrie d'Ignace de Loyola , c'est à l'Espagne que Corneille ravira le flambeau du drame scénique. Lopede Yéga florissait contemporain de Cervantes, sous le successeur de Charles-Quint , quand notre littérature était représentée par des œuvres oubliées ; et Shakspeare instruisait la cour d'Elisabeth quand les guerres religieuses suscitaient à l'esprit français la satire Ménippée. Les Italiens , attirés par Catherine de Médicis, préludaient à l'opéra par l'introduction des pastorales, moitié chantées , moitié dansées ; mais l'art sérieux, l'art français , se taisait au bruit des divisions soi-disant religieuses qui troublaient la paix de l'Europe.

La révolte de Luther, homme de sentiment et d'énergie, ne fut pour les princes qu'un moyen de vider

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la grande querelle qui , depuis des siècles , agitait ritalie sous les noms de Guelfes et de Gibelins ; elle ne fut qu'un prétexte , qu'un signal d'insurrection contre l'autorité papale. Par vanité de rhéteur, Henri YIII y prenait feu ; les électeurs allemands secouaient une domination disciplinaire qui leur semblait pesante : les peuples du Nord , soumis par caractère, ne sentaient pas l'effort politique sous la question religieuse ; ils suivirent l'impulsion donnée par l'esprit de la féodalité ranimée. Mais il n'en était pas ainsi en France de la masse populaire : le sentiment de l'unité , enraciné en elle , avait été reveiUé parla fermeté de Louis XI ; elle se préoccupait faiblement de cette réaction des barons calvinistes contre la royauté qui s'était constituée , comme l'Église l'avait fait avant elle, sa protectrice , c'est-à-dire, le lien catholique au moyen duquel la fonction directoriale européenne lui était garantie. Ainsi Bacon et Shakspeare créaient en Angleterre , l'un une philosophie nouvelle , l'autre un théâtre, qui ne devaient produire de résultats que par la sanction de la France , sous les noms de Descartes et de Corneille , quafid Richelieu eut dans la main ce sceptre qui avait été celui de Louis XI , et dans l'esprit la pensée de Charlemagne. L'action postérieure du théâtre en France ne peut se comprendre et s'expliquer qu'en expliquant ainsi la marche des choses, qu'en les comprenant à ce point de vue. L'Espagne, restée en dehors du protestantisme, devait perdre son influence ;

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rAngteterre et rAllemagne, qui l'acceptaient , devaient en subir Tesprit d'isolement et de négation. La France, qni lutta contre lui sur son propre sol , et qui pouvait le vaincre , la France devait rester la puissance directrice , le cerveau de la société moderne et plus tard son bras libérateur.

Le protestantisme n'était, à vrai dire, qu'une cria tique du drame catholique. Mais le dogme avait institué d'admirables règles, en rapport avec la nature humaine et en même temps avec la loi du développement social. Supposez le sacerdoce toujours à la hauteur de sa mission, et l'émancipation chrétienne s'opérait logiquement , sans secousses ; Martin Luther, au lieu de protester contre le dogme , par la puissance de ses facultés , donnait une impulsion nouvelle aux rouages de la discipline romaine ; et , le génie des arts lui venant en aide, il ne privait pas nos sens dans leur fonction intellectuelle pour les satisfaire dans leur appétence physique. Nier la vérité, ce n'est pas la détruire. La liberté d'examen qui peut convenir au théologue, doit laisser dans les ténèbres de l'erreur la foule des individualités en proie aux caprices de l'imagination : les religions sont faites pour les masses, et l'égalité, dans le sens de l'ordre social , n'exclut pas l'idée de la hiérarchie des capacités. La confession , sur laquelle l'esprit de critique a tant raillé, était, à elle seule, un moyen d'émancipation plus rapide et plus sûr, un tribunal plus conciliateur entre le devoir et le droit , un con-

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seil plus indulgent et plus sévère, enfin un embranchement plus direct vers le but général , que cette inconséquence allemande nommée luthéranisme, qui veut relier sans lien , qui laisse prédominer le culte de soi-même, le salut personnel, sur l'exemple donné par Dieu mort pour tous : les croyances émondées n'abritent pas contre l'orage. L'Espagne , conservant en elle la foi catholique dans son intégralité la plus absolue , ne cédant pas à la tentation de la liberté d'examen , restait , pour le monde chrétien , l'analogue du peuple juif dans l'antiquité , c'est-àdire une nation retardataire, mais conservatrice. L'esprit de la réforme, en faisant de l'Évangile un dieu Terme , empêchait l'Allemagne et l'Angleterre de se développer moralement au point de vue de l'émancipation progressive et universelle, continuîil cette action d'égoïsme que les barbares avaient exercée dans le monde ancien. Toujours disposées à demander à des climats plus favorisés ce qui manque à leur bien-être matériel, elles pouvaient, à toutes les occasions , se ruer , l'une sur l'Italie , l'autre sur l'Inde , depuis que la France s'était spirituellement constituée. L'Italie, n ayant pas l'unité politique qui seule devait donner à son génie la puissance pour soulever le monde, pour jouer le rôle d'Athènes par les idées, et celui de Rome par la victoire, l'Italie obéissait à la France et lui remettait les rênes du monde.

Le théâtre, moyen catholique, sera donc on Alle-

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magne, au dix-huitième siècle , ce qu'il est déjà au seizième siècle en Angleterre, une analogie du protestantisme, une expression individuelle, le mot d'une langue particulière , comme l'esprit particulier qui ne se répandra pas hors des frontières. Mais , en France, le théâtre a un autre avenir, une fonction sacerdotale largement conçue , dans un but universel, selon son origine et pour le but auquel toutes les nations devront toucher tôt ou tard, sous quelque étendard qu'elles marchent, quelle que soit celle d'entre elles qui se place à leur tète. Le théâtre en France sera le vox clamaniis de l'idée chrétienne arrivée à la réalisation d'une partie de ses bienfaits, pour réclamer des bienfaits plus importants encore. La promesse évangélique a été faite à tous les horanfes et non pas à quelques-uns ; la France , avec son théâtre et par son théâtre, doit préparer sa régénération pour la régénération du vieux monde. L'antique droit des Cortès,la magna carta de la Grande- Bretagne , quelles révolutions ont-elles produites avant la révolution française? Les noms de Lope de Yéga et de Shakspeare sont brillants sans doute ; mais quel peuple étranger ont-ils réveillé, quand celui de Voltaire agite encore les esprits endormis sur la vieille route ? En France tout a été logique selon la loi du progrès , jusqu'aux phases de la révolution. L'esprit humain sait, quand il le faut, faire table rase et creuser son sillon au milieu des décombres.

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Le théâtre, obligé de se faire imitateur de Tantiquité par ordonnance royale de François I«', ne perdit pas le sentiment de son origine. Dans toutes les spécialités des beaux-arts , il y eut conservation de ridée morale et , sous ce point de vue, supériorité spirituelle sur Fart grec , quelque infériorité qu'on remarquât , du reste , dans la forme. La statuaire , cette expression du sensualisme païen , devait être , chez les modernes, portée au degré de perfection où Phidias et Praxitèle la firent atteindre ; et Tartiste chrétien ne se bornant pas à exprimer seulement les formes extérieures , la grâce ou la force, voulait faire passer dans Fâme des sentiments moraux en donnant une forme aux idées. Les traits du visage devaient être le moyen d'expression le plus senti , affirmé d'ailleurs par le geste , dans la plastique du sculpteur et du peintre. Les vertus chrétiennes, qu'il fallait enseigner en les offrant sans cesse aux regards, furent réalisées, pour les regards, par la pierre, par la transparence des vitraux, avec toute la puissance du sentiment, et nous citons encore, à cet effet, un article du journal l'Européen, parce qu'il jette une grande clarté sur nos idées :

« Statue de Nantschild, sculpture de 1267. — Si vous avez été visiter l'église de Saint-Denis , on vous a montré, dans la grande nef, à gauche en en* trant, le tombeau du roi Dagobert. Vous avez dû le remarquer, ne fût-ce qu'à cause de la singulière po-

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pularité de sou uoin. Mais cette pierre sculptée est sale, sombre, mal placée, enfin gâtée par des ajoutages en plâtre, peints pour imiter la vieillesse. D'ailleurs, il est convenu que les œuvres du moyen âge sont choses curieuses au même titre que les bambochades qu'on nous apporte de la Chine. Ainsi, vous êtes passé sans voir. Or, sur ce tombeau, il y a une figure de pierre sculptée, de quatre pieds de haut, qui vaut, on ose à peine le dire, autant, pour le moins, que ce que Ton admire le plus dans notre musée des antiques. C'est , dit-on , la reine Nante* child , la fille de la vallée. Il est inutile de raconter la légende par laquelle on explique comment cette sculpture , qui est de 1^67, est le portrait d'une femme du roi Dagobert, morte en 641 . £Ue est d'un maître inconnu ; car on ne signait pas alors de si petites choses. A peine un architecte osait-il graver sa figure sur le manteau de sa cathédrale. Aujourd'hui, une œuvre pareille ferait un nom et serait un événement.

u La figure, modelée avec cet art que nos peintres habiles emploient pour donner le regard et la vie à leurs portraits, exprime une tristesse mélancolique ; mais ce n'est pas ici seulement un masque où l'on a tracé et fait saillir les lignes du chagrin. On y seilt plus que cela ; il y a dans cette tète une âme qui pense en chrétienne : — Chair , que j'ai aimée , tu étais poussière; vanité da monde , lu es redevenue poussière.

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u La staiue n'est pas belle seulement par l'expression de la tète ; elle est belle de pose ; il est impossible de mieux sculpter les longs plis de la robe et du manteau qui recouvre le reste du corps , ne laissant à nu que des mains charmantes et vivantes encore de vérité. Cependant on devine le corps à travers le vêtement. L'artiste a su trouver la forme que la physiologie assigne aux femmes chez les» quelles le dévouement et l'intelligence dominent. C'était une fille aux fondes grêles et gracieuses , un être faible qui n'avait d'autre force que celle de l'amour, qui vivait de cœur plus que de chair.

« Pauvre siècle que le nôtre ! On accuse le moyen âge de barbarie , parce que , dit-on , D a rasé des constructions grecques et romaines. D'abord , cela n'est pas vrai , car lorsque vint le moyen âge , les raines étaient faites. Ignore-t-oq l'histoire à ce point qu'on ne sache plus que la barbarie commença sous l'empereur Trajan ? Tout était fini lors de la venue de Constantin , et , au plus tard , au septième siècle. Or, c'est à cette date seulement que commence le moyen âge, ou, en d'autres termes, la civilisation catholique. C'est aussi l'époque du début de cet art qui nous a donné tant de belles cathédrales , tant de belles sculptures , qui a trouvé l'harmonie en musique , le contre-point, les instruments à archet , l'orgue ; qui a inventé la peinture à l'huile , la peinture sur verre ; qui a créé la langue française et tant de poèmes, de fabliaux que vous ne connaissez pas, etc.

« C'est nous qui sommes d'ignorants barbares ; nous renversons des églises , nous brisons des chefsd'œuvre parce qu'ils sont en vieilles pierres , nous cassons les vitraux , nous brûlons les tableaux peints sur bois , nous laissons disparaître à Thumidité et perdre nos vieux poëmes, etc.; oui, nous sommes des barbares; nous faisons œuvre digne des empereurs romains ; car, quand nous ne détruisons pas , nous mêlons des débris ; et , comme des enfants qui ont grotesquement barbouillé un tableau , ou imité avec des cartes une maison de pierre, après avoir produit , nous frappons des mains et nous faisons les fiers. Pauvre siècle !

« Qu'est-ce que ces temples que vous avez copiés pour faire la Madeleine, la bourse? Qu'est-^e que ces œuvres gréco-romaines que vous offrez à notre admiration dans le Louvre ; cela a-t-il une signification? Ce sont des œuvres bâtardes, taillées par des eunuques qui, ne pouvant inventer, ont déguisé des copies. Prenez l'hermaphrodite, digne conception des siècles de Périclès et d'Auguste, c'est le type du genre. Vos monuments ne sont ni temples , ni granges ; vos statues ne sont ni hommes ni femmes , et l'un et l'autre en même temps. Nous n'avons pas place aujourd'hui pour vous prouver comment vous en êtes à tirer la troisième épreuve d'une mauvaise copie. Mais, puisque vous n'avez que le génie de l'imitation, imitez au moins vos pères ; ils valaient mieux que les Grecs et les Rq-

mains ; ils avaient de roriginalité ; et, soyez-en cer> tains , le sentiment crée la forme. Or, c*est le christianisme qui les animait , et c'est le christianisme qui a supprimé l'esclavage. »

Le christianisme a supprimé Tesclavage, et le théâtre moderne est fils du sacerdoce chrétien : il y a , dans ce rapprochement , le résumé de l'histoire de l'humanité.

Nous avons dit que l'expression des traits du visage , que le mouvement musculaire qui donne la physionomie , animaient la plastique , donnaient la vie aux formes et le sentiment aux œuvres d'art; le théâtre moderne , il faut le remarquer, se servit peu de temps des masques qui étaient en usage dans l'antiquité. Ces masques immobiles représentaient les types de la douleur et du rire : indispensables d'ailleurs dans l'immensité des théâtres pour grossir les traits et la voix , au moyen d'un porte-voix qui s'y trouvait adapté , ils suffisaient sans doute au fatalisme de l'idée païenne et aux exigences du spectacle; mais après que le théâtre eut intéressé la foule chrétienne dans la personnification des vertus pour les mettre en honneur, et des vices pour les faire haïr, par les moralités et les soties , jouées à l'aide des basochiens au théâtre de la Trinité, de l'hôtel de Flandre et de l'hôtel de Bourgogne; quand il dut descendre dans la vie individuelle, il lui fallut, avec toutes les finesses du langage, toutes les nuances de la physionomie. La dimension et la

siructure de nos salles reiidaienl tout possible à cet égard : la table de marbre, en la grande salle du palais de justice , est un trait d'union entre la nef de la cathédrale et la salle de l'Opéra du palais de Versailles. La solenniié du culte et le faste royal viendront se confondre dans le théâtre. Ainsi l'art «cénique, mettant en action la plastique du statuaire et du peintre, eut également, par le mouvement musculaire , par l'expression du visage , un secours nécessaire au spiritualisme du drame moderne.

L'art dramatique suivit la marche de tous les arts au moyen âge , comme il avait procédé dans l'antiquité. D'abord le spiritualisme de l'idée mère se formula par le temple avec toute sa puissance ; puis les détails manifestèrent , de siècle en siècle , le perfectionnement des moyens d'expression. Le temple chrétien et le temple égyptien correspondent l'un à l'autre par l'analogie de l'idée qu'ils expriment, abstraction faite du degré de civilisation des deux grandes sociétés qu'ils ont fondées. Le temple grec et le théâtre moderne ont également eu entre eux une fonction correspondante : ils viennent fractionner l'idée générale , l'aider à produire tous ses bienfaits, pour la faire descendre dans les sentiers les plus étroits. Ainsi le polythéisme grec est à l'égypttanisme ce que le théâtre est à la catholicité chrétienne , un moyen secondaire , une sorte d'analogie du protestantisme de Luther, une négation de la forme vieillie : mais, dans cette direction, toute

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chose a ses périodes de développement, selon le degré de la foi des masses auxquelles elle s'adresse. Quand la foi est vive , le plus grossier simulacre de ridée suffit à la croyance : le morceau de bois informe qui représentait Diane à Éphèse était plus pieusement adoré que la statue d'or qui le remplaça, et notre la Fontaine a noblement exprimé cette idée dans son apologue de Philémon et Baucis. Quand les confrères de la passion représentaient leurs mystères sur le. parvis de Notre-Dame , ils attiraient à leurs tréteaux plus de dévots citadins que le théâtre actuel n'attire de sceptiques, bien que le théâtre soit un des besoins de notre époque. Mais la fonction sacerdotale de la Grèce et du théâtre moderne doit se remplir par l'individualisation de toutes les idées, pour les semer dans les masses comme les germes d'un nouvel avenir. L'élaboration faite en Grèce conduisit au christianisme; l'élaboration faite par le théâtre moderne aboutit à la révolution française. Les grandes religions spiritualistes contiennent un principe qui peut fournir à différentes phases , les religions polythéistes n'en ont qu'une à parcourir. Dans son élaboration , depuis la Diane en bois du théâtre de la Trinité jusqu'au drame d'or façonné par la main habile et ferme de Pierre Corneille , les progrès de l'art dramatique sont nuls et presque insensibles 9 on sent que la forme religieuse n'a pas encore rençncé à la direction sociale : sa fonction n'est point morte , elle vient de triompher dans la

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lutte ; le huguenot roi de Navarre a courbé son front chevaleresque sous la couronne de saint Louis , et le Paris vaut bien une messe est un mot de Gascon qui trahit seulement Thabitude de railler. Mais on ne raille plus sur le trône de France ; avec le titre de roi très-chrétien, on sent quelle importante responsabilité pèse sur soi. Dans la famille européenne, le roi de France a son droit d'aînesse à faire valoir ; il n'agit plus que le monde ne s'en émeuve , et s'il dévie de la route où la nation doit marcher à sa suite , l'esprit sacerdotal soulève les convictions , et , du haut de ses prévoyances , place un poignard dans la main de Ravaillac. Moïse n'hésita pas à sauver son peuple par de sanglants sacrifices. Ce fut donc cette inquiétude bien naturelle du clergé français qui , dans le péril , le rendant plus sévère , plus jaloux que le pontife romain , lui fit condamner le théâtre et prononcer l'excommunication des comédiens. Cet acte de colère , ce codicille ajouté au testament , prouve la prudence du vieillard ; mais quelque brillant avenir qui lui soit réservé sous le nom de Bossuet, à la voix de Massillon, avec la doctrine de Port-Royal , le soleil de novembre ne lui rend plus sa chaleur première : la tête qu'il lève encore avec orgueil ne saurait ranimer les membres affaiblis. Les jésuites comprirent si bien cette vérité qu'ils adoptèrent le moyen dont l'esprit progressif se servait timidement , pour retarder de quelques ours le moment terrible de la chute.

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Dans le dernier siècle , sous le vent des encyclopédistes , pour flétrir tout ce qui tenait à la forme religieuse , on a donné aux disciples de Loyola le nom de janissaires de la papauté. Le sobriquet est à la fois juste et faux. Les jésuites ne se faisaient scrupule de rien, c'est vrai; ils obéissaient aveuglément aux ordres du pape , soit ; mais ces esclaves soumis , placés près de la chaire de Saint-Pierre , au-dessus de tous les trônes du monde catholique , dominaient par la seule puissance du savoir et de la pensée. Le crime n'était , entre leurs mains , qu*un instrument pour effectuer ce qu'ils regardaient comme le bien ; leur morale , en apparence relâchée, était un moyen nécessité par le temps pour ressaisir la direction sociale qui échappait au sacerdoce. Ils ménagèrent les faiblesses humaines dans l'intérêt de leur propre force ; entre l'épicuréisme de Molina et le stoïcisme de Janséniùs^ dérivant au même degré de l'école platonicienne et de l'école péripatéticienne, ils suivaient toutes les routes pour retourner à Rome , eux qui venaient de Rome ; ils circulaient dans la société moderne comme le sang par les artères et par les veines , allant du cœur aux extrémités et revenant des extrémités au cœur. Voyant le passé, voyant surtout l'avenir, ils s'emparaient de l'enfance, ils la façonnaient, selon l'esprit du monde , pour leurs projets ; et dans leurs collèges élevant un théâtre , parce qu'ils étaient assez habiles pour comprendre la puissance de ce moyen d'ex-

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pression et d'impression , eux , comédiens profonds, auteurs , acteurs pour les grandes tragédies et pour les farces , ils se préparaient le monde , vaste théâtre qui convenait à leurs vastes projets. Mais les hauts sommets n'ont pas de plateaux : l'idée avait usé la forme ; la papauté avait fait son œuvre. Une fois sur la pente , il n'était plus possible d'arrêter la marche descendante qu'il fallait suivre fatalement , avant de remonter à de nouveaux sommets.

Ainsi Tart dramatique fut employé, dans Tordre des jésuites , comme un moyen d'éducation , longtemps avant que Voltaire le regardât comme une chaire pour sa prédication philosophique et destructive. Le cardinal de Richelieu lui-même , ce ministre roi, se délassait de ses travaux politiques en rimant pour le théâtre ; et vainement le clergé croisait le fer émoussé de ses excommunications contre l'arme avec laquelle l'esprit humain allait combattre les abus et briser ses chaînes : Corneille , après des essais plus ou moins heureux, venait de 'faire le Cid^ de s'animer du génie chevaleresque de l'Espagne , avant de se faire l'expression de la vieille Rome ré^ publicaine. Corneille , c'était le reflet du passé qui allait éclairer l'avenir.

Du moment que nous arrivons à Corneille , l'histoire du théâtre est facile à étudier quant à la filiation des faits , et c*est ici le lieu de faire comprendre toute l'importance de sa fonction dans la société française. Sous François !•', la corruption des mœurs

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s'était répandue de la cour sur la nation entière ; mais Fintervention des femmes devait se faire sentir par cette société d'élite qui s'éleva avec le dix-septième siècle au sein de la capitale, pour unir les deux sexes par de nouveaux liens, par de nouvelles affections, pour mêler les hommes distingués de la cour et de la ville , les gens du monde poli et les gens de lettres; pour créer des mœurs délicates et nobles au milieu de la plus dégoûtante dissolution ; pour réformer et enrichir la langue , préparer l'essor d'une littérature modèle , élever les esprits au sentiment et au besoin de jouissances ignorées du vulgaire. Le berceau de cette révolution fut l'hôtel de Rambouillet , cet hôtel regardé comme l'origine des affectations de mœurs et de langage, et qui fut, dans le grand siècle, et pour tous les écrivains qui s'illustrèrent, pour Corneille, pour Boileau, pour la Fontaine, pour Racine , pour Molière , pour Molière plus que pour aucun autre , l'objet d'une vénération profonde et méritée.

En 1594, la France était pacifiée par la reddition de Paris et de Rouen et par l'anéantissement de la Ligue. £n 11(99 , Henri IV avait obtenu de la cour de Rome la dissolution de son mariage avec Marguerite de Valois. £n 1600 , il éjiousa Marie de Médids. Cette même année, Catherine de Yivonne, à seize ans épousa le marquis de Rambouillet , et ouvrit son salon aux hommes célèbres et aux femmes illustres de son temps. Après quarante années de

FHTSIOL. nu TnCATRR. 1. 10

110 lATftODVCTION.

guerre civile, on avait besoin de se revoir, d'épancher les affections longtemps contenues ; Fémulation établie entre les sexes par leur mélange dans les sociétés particulières , depuis que Louis XII et Anne de Bretagne avaient relevé les femmes de cette infériorité qui subsiste encore en Angleterre et en Allemagne , faisait éprouver un inquiet besoin de se parler et de s'entendre : c'est ainsi que se fonda la conversation y plaisir tout nouveau qui dé> cida de 'l'avenir du théâtre. La conversation française , commune aux deux moitiés de la société , excitée , modérée , mesurée par les femmes , est seule une conversation nationale , sociale ; c'est , si on peut le dire , la conversation humaine , puisque tout y entre et que tout le monde y prend part. On a reproché à notre théâtre d'être trop causeur , d'être une conversation plutôt qu'une action ; mais il fallait qu'il fût ainsi pour exercer son empire sur Je monde, pour qu'il fit descendre, dans tous les rangs, les améliorations chaque jour avenues par le contact intellectuel que les gens supérieurs avaient entre eux.

Ce fut donc sous l'influence de l'heureux besoin dont les esprits étaient pressés , au commencement du dix- septième siècle, que s'ouvrit l'hôtel de Rambouillet aux gens de cour , aux gens de lettres , aux esprits cultivés de toutes les classes ; ce fut par cet intérêt que les femmes les plus distinguées y étaient amenées et reçues avec des hommes d'élite^

INTRODUCTION. Ht

par une des plus belles , des plus jeunes , des plus riches et des plus respectables femmes de la cour. Les princesses vofaient madame de Rambouillet quoiqu'elle ne fui pas duchesse y dit Segrais. Là , Malherbe , Yaugelas , Racan , Ogier de Gombault , qui plus tard devait revoir le jugement de TAcadémie sur le Cidy Armand Duplessis , qui ne tarda pas à se faire roi de France sous le nom de Richelieu, Balzac furent les premiers fondateurs de la société de Fhôtel Rambouillet. Sans doute tous les membres de ce bureau d'esprit ne furent pas exempts de reproches. Au milieu des esprits délicats, on voyait des copies chargées et ridicules ; Chapelain , Tauteur de VuéstréCy et le bel esprit Voiture s'y trouvaient avec mademoiselle de Scudéry. Quand Corneille prit la plume pour fonder le théâtre, il voulut, le premier , que la comédie fit rire sans personnages ridicules tels que les valets bouffons, les parasites, les capitans , les docteurs , qui avaient fait tous les frais de la scène , depuis que le privilège des confrères de la passion s'était partagé entre le théâtre de l'hôtel de Bourgogne et le théâtre du Marais , sous Louis XIII, avec Turlupin et Gauthier Garguille. Quand Corneille fit Mélitey il prit ses modèles parmi les gens d'une condition élevée , au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plante et de Térence ; il ne se borna pas à produire des personnages décents au lieu de bouffons de fantaisie , il leur donna, dit-il lui-même dans sa préface ,

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un êfyle naïf qui faUsait une peinture de la conversation deê honnêtes gens, et il se modela sur le ton et le langage de la société de rh6tel Rambouillet. Le soccès fut si surprenant , qu'il donna lieu à l'établissement d'une nouvelle troupe de comédiens.

Ainsi , le théâtre révélait les mœurs et l'esprit de la société polie, pour initier à ses perfectionnements ceux qui n'entraient pas dans les salons des gens de cour. Le premier pas de Corneille devait mener à Molière.

Tandis que le bel esprit Armand Duplessis , réunissant à la dignité de cardinal les fonctions de con« nétable , de grand amiral et de premier ministre , se rendait terrible aux grands , madame de Rambouillet réparait la perte de Malherbe par Corneille, Rotrou , Scarron , Benserade , Saint-Évremont , Ménage, le duc de la Rochefoucauld , et enfin le jeune marquis de la Salle , qui fut depuis le duc de Montausier ; et la société continuait ses conversations, et le cardinal était si jaloux de savoir ce qu'on y disait de lui , qu'il y fit introduire son secrétaire , Bois- Robert , par les soins duquel il réalisa le plan d'une société littéraire. Pour n'avoir plus à craindre les membres influents du salon de Rambouillet , il combina le moyen de les soumettre à ses volontés par l'érection légale de l'Académie française, en 1663. Elle était à peine formée quand Corneille donna le Cid.

L'auteur de Mirante, jaloux , sious sa robe rouge ,

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des succès du poëte qui lui échappait , — Corneille n'était pas membre de TAcadémie , — proposa à la docte assemblée la critique du Cid. L'Académie s'honora par la sagesse de ses remarques. L'hdtel Rambouillet prit chaudement le parti de Corneille malgré Scudéry, malgré l'Académie elle-même, n'hésitant pas à se déclarer contre le cardinal qui aurait voulu voir le poëte humilié. Scudéry reprochait à Corneille d'avoir imité dans le Cid un ouvrage du théâtre espagnol, il ne voyait en lui qu'un traducteur de Guilain de Castro , il prononçait que le père de notre théâtre était tout à fait dénué du mérite de l'invention. Corneille répondait à ce reproche , en 1659, par /es Horacesei Cinna; en 1640, parPolyeucie; en 1641, par la Mort de Pompée ; en 1641^, par Rodogune, et la scène française était illustrée par le génie le plus mâle qu'on eût encore vu briller , et notre littérature ne pouvait plus redouter de comparaison avec celle de l'antiquité même. Polyeucte, par son exaltation toute chrétienne, suffisait seul pour placer l'auteur et la langue comme un phare brillant entre le moyen âge et l'avenir.

Si le salon de l'hôtel Rambouillet fut une sorte d'école normale du théâtre français, et le berceau de notre littérature perfectionnée, il servit aussi de modèle à diverses sociétés où le mauvais goût seul régna, oùMolière devait trouver les types des Précieuses ridicules et des Femmes sapantes* Les guerres de la Fronde, en occupant les esprits d'élite, laissèrent

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ces sociétés se former, à commencer par le cercle de mademoiselle de Scudéry. Mais après que le calme fut rétabli, quand Tàge eut forcé madame de Rambouillet à ne plus voir autant de monde, le maréchal d'Albret ouvrit son salon en y attirant madame Scarron ; rh6tel de Richelieu fut également le rendez-vous des beaux esprits ; mademoiselle de Montpensier affectionnait les gens de mérite et se mêlait d'écrire; madame de Longueville, retirée à Port- Royal, recevait les Arnauld, les Nicole, les de Sacy ; mesdames de la Fayette, de Sévigné, de la Sablière , avaientleurs causeries : Corneille et Descartes avaient été soutenus par Thôtel de Rambouillet ; Molière , la Fontaine et Racine devaient Félre par la puissance . de ces conversations entre gens supérieurs, où toate chose, ainsi que nous Pavons dit, était soumise à Texamen , à la critique , quelque grave ou légère qu'elle fût. An reste , le perfectionnement littéraire était la fièvre de l'époque ] et Saumaise a donné le nom et la demeure, en 1661, de huit cents personnes académiques, qui se partageaient en différentes sociétés mixtes de galanterie décente et de langage soigné : l'Académie était partout.

Balzac , Pascal et Corneille avaient à peu près fixé la langue, mais les tons, les styles, les différentes formes du langage ne Tétaient pas ; ce fut l'œuvre de la société. Par les conversations, la vie sociale s'était perfectionnée; les personnes s'étaient classées, les sympathies d'esprit, de caractère , s'étaient rencoa-

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trées, reconnaes, agrégées ; les existences se touchaieDt diversement, les distinctions les plus faiblement marquées entre les personnes mettaient des nuancesdans leurs relations réciproques. De là naquit la diversité des tons, des styles , des formes du langage qui s'approprièrent à tous les usages de l'art de parler et de l'art d'écrire , et qui conviennent si parfaitement au dialogue théâtral. Alors la langue suffisait à tout ; avant les beaux temps de Boileau, de Racine, de Bossuet, les genres étaient démêlés dans notre littérature. Le goût avait déjà distribué aux arts, aux sciences, à la chaire, au barreau, à l'histoire, à la morale, à la poésie, à la scène comique, à la scène tragique, le ton , le style convenables à chacune de ces spécialités. La division avait amené la perfection. Madame de Rambouillet et Richelieu, il faut le dire, venaient de redonner aux femmes, aux prêtres, aux rois, des illusions qui ranimaient le respect , à défaut de foi bien vive, et qui commandaient cette séparation de style dont aucune autre langue n'offre , au même degré du moins, le rare mérite. Ainsi, en 1661, quand Mazarin laissa par sa mort Louis XIV , à l'âge de 22 ans, maître absolu , le grand siècle littéraire jetait déjà ses clartés ; il existait un grand nombre de lettres de madame de Sévigné, modèles de style épistolaire; en morale, on avait les écrits de Balzac; en métaphysique , la méthode de Descartes ; en dialectique et en polémique , les Lettres provinciales ; en critique, plusieurs bons écrits de Port-Royal; en

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poésie, les belles odes de Malherbe, quelques ouvragtes de Racan , de Segrais , de Benserade , de Régnier ^ les prémices de la Fontaine; le théâtre avait le f^émcesloê de Rotrou, les chefs-d'œuvre de Corneille. Molière , âgé de quarante et un ans , avait déjà donné les Précieuses ridicules^ et Racine, à vingt-deux ans, les Frères ennemis.

Nos grands écrivains dramatiques ont été jugés individuellement, et il suffît de citer leurs noms pour donner au raisonnement l'autorité de leur fonction respective: d'un côté Corneille et Racine , de l'autre Molière, ont ouvert, par le théâtre, les deux grandes voies par lesquelles il fallait faire arriver la masse populaire au niveau des vérités intellectuelles acquises; et le faste royal, joignant, par l'opéra, la pompe du spectacle à la moralité de la peinture des passions et de la critique des ridicules, la scène eut de nouveau sa puissance hiératique. Les organes de l'ouïe et de la vue exercés agirent sur les facultés développées, comme ils avaient agi dans le temple , sous la direction des prêtres. Les passions humaines se trouvèrent donc contenues , dominées, refrénées publiquement par le théâtre, après avoir longtemps agité la société livrée à elle-même sous François I<" et sous Henri IV; et dans celte fonction la tragédie correspondit , avec ses héros , aux grands intérêts généraux, en même temps que la comédie prenait à tâche de peindre et de corriger l'homme individuel. Aussi le théâtre régna-t-il au-dessus du trône, quand

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nos grands maîtres de la scène eurent élevé le temple noaveaa sut les fondations posées par le clergé da moyen âge, quand ils eurent relié les membres de la grande famille , d'abord par Fétude de l'histoire et du cœur humain, ensuite parles idées qui contenaient l'avenir social. Cette domination du théâtre s'établit par la double expression de l'art et de la science, du sentiment et du raisonnement. Pour penser et pour agir dans l'intérêt de l'humanité entière, le génie de la société française a toujours trouvé sa forme et sa voix : le culte catholique et l'université, le théâtre et l'Académie, saint Bernard et Voltaire , ont eu leurs analogues dans le siècle de la révolution commencée en 1789, et peut-*étre les ont-ils encore aujourd'hui même sous notre manteau de plomb.

Napoléon disait de Corneille : S'il eût vécu de mon temps j je l'aurais fait prince, Frédéric II ne fit de Voltaire qu'un chambellan. Louis XIV fit de Molière le poète dramatique par excellence , en lui permettant d'oser et de se montrer philosophe , moraliste , peintre, enfin d'effectuer lenosce te ipsum^ dont l'oracle de Delphes avait fait la tâche inachevée de l'antiquité. De toutes les faveurs que Molière obtint du roi , la plus grande fut, sans contredit, celle qui lui permettait d'être lui-même et de protéger ses trois amis intimes , la Fontaine, Boileau et Racine. C'est à l'auteur da Misanthrope qne nous devons peut-être l'auteur d'Jthalie, Ainsi , dans l'oeuvre du théâtre moderne. Corneille arriva le premier pour élever par

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rhistoire, Molière ensuite anima par les mœurs , et Bacine les continua Tun et l'autre par les passions. Dans le mouvement de la société^ il ne pouvait pas y avoir de temps d'arrêt; la succession ne devait pas être interrompue ; l'auteur du Cid survécut à Fauteur de Tartufe j conune Sophocle à Euripide, et quand mourut Racine , Voltaire avait cinq ans. Et comme en France les femmes sont liées à la marche de l'esprit, ce fut Ninon, l'amie de tous les hommes supérieurs de l'époque , qui devait être , en quelque sorte, le trait d'union entre Molière et Voltaire, entre le siècle des arts et celui des sciences.

Nous l'avons vu, le théâtre des confrères de la passion eut pour fonction de continuer et de raffermir le sentiment religieux. Le théâtre que fonda Corneille eut pour but de développer le sentiment social et de préparer, par de grandes pensées, la phase chrétienne qui devait s'opérer par la révolution française. En effet, cette révolution se fit lentement dans les mœurs ; les conversations de rh6tel Rambouillet et celles qui s'instituèrent plus tard y préparaient les esprits ; le talent y remplaçait la naissance , et le théâtre y allait puiser ses formes , son style , pour initier les masses à ces jouissances de la société polie. Le théâtre, par la critique des grands et de leurs ridicules, avait détruit le prestige; sur la scène, rois et bergers, marquis et bourgeois, se trouvaient confondus par la même volonté, sous le vent des impressions de la foule; Polyeucte et Don Juan

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excitaient des sympathies diverses ; le passé et Yawenir, la foi et le doate s'y livraient bataille , et les efforts de madame de Maintenon ne pouvaient rien pour arrêter le mouvement imprimé par la loi du progrès, tandis que Regnard, avec un rire franc et spirituel, touchait à tout sans rien renverser, VOEdtpe de Voltaire commençait une ère nouvelle , et les conversations du xvm*' siècle allaient, chez mesdames des Tencin , du Châtelet et du Deffant , continuer l'œuvre de l'esprit humain, féconder le théâtre de cette pensée de réforme qui doit renouveler, en d'autres mots, abattre et reconstruire.

Le dix-septième siècle fit la langue française et donna à la littérature des règles pour tous les genres ; le grand Corneille, né en 1606, mort en 1684, assista à ce travail qu'il avait en quelque sorte commencé. La langue faite, les règles littéraires posées, l'autorité royale rétablie et reconnue par les conquêtes de Louis XIV , la France acquit dans l'Europe cette prépondérance politique que le génie national lui a valu dans tous les temps. Elle exerça l'empire naturel de sa supériorité parmi les peuples, comme Athènes avait joué ce rôle d'initiatrice sous Périclès , et Rome sous Auguste. A ces trois grandes époques d'épanouissement, les idées fertilisèrent ces trois nations à qui l'esprit humain semblait avdr été confié par la Providence. Et la dernière en date, joignant en elle les facultés artistiques et scientifiques de la Grèce à l^instinct guerrier de la

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république romaine , brilla de tous les genres de gloire, sous les noms éclatants qui correspondent à ceux des artistes, des écrivains et des grands capitaines de l'antiquité. Mais Corneille, Molière et Racine eurent, sur tous les autres hommes illustres, cet avantage de ne pouvoir plus être surpassés. Le siècle avait fiiitéclore tous les germes depuis longtemps couvés par la France. Les idées grandissaient sous le génie individuel de chaque écrivain célèbre. Tous faisaient de leurs rayons réunis un soleil dont la puissance allait produire des fruits. Un honune devait à lui seul résumer tous ces écrivains, s'emparer des idées éparses, en charger son arme pour leur donner une force d'impulsion , pour leur faire atteindre à un but, enfin, pour les faire régner sur le dix-neuvième siècle : d'un talent souple , ingénieux, il pouvait parler tous les langages, employer tous les styles, monter aux questions les plus abstraites et descendre avec une grâce inimitable aux petits vers du madrigal. Cet homme. Voltaire, encore enfant, avait compris que le jésuitisme était la dernière expression^ de la religion catholique; il l'avait vu, sous madame de Maintenon , triompher de grands orateurs chrétiens, et ménager tout pour s'emparer de tout ; il avait compris que cette forme vieillie, inutile, empêchait le développement de l'idée : il s'en prit à elle et à ses défenseurs. Le génie de la catholicité même l'animait en cela , car les mots n'exprimaient plus rien que de vide; sans

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force, ils ne reliaient plus les masses, et le maître a dit : Varbre qui me produira plus de flruiis sera coupé et jeté au feu. Ne fallait-il pas débarrasser le champ de ses ronces, pour qne l'avenir y fit son œuvre? Voltaire devait donner an théâtre cette importance solennelle qu'avait eue jadis la cathédrale : on n'entrait pas avec indifférence dans cette majestueuse enceinte ; et chaque jour le culte des grandes pensées devait y produire de vives émotions. Sans doute, si on le compare au moyen de direction mis en usage par la puissance de l'artiste sacré, on sent rinfériorité du théâtre; cependant, pour les esprits arrivés aux clartés de l'histoire , c'est encore un bel ensemble ; c'est une pompe dont l'intelligence humaine fait toute la sublimité.

Doué du talent de la forme , d'un cceur généreux et prompt à s'enflammer, d'un esprit caustique et subtil. Voltaire se vit appelé à remplir son siècle et à le dominer, il sentait s'agiter en lui l'instinct vague, indéterminé de l'émancipation sociale. Au nom de la philosophie, il déclara la guerre à tous les abus; il confondit les hommes et les choses dans une même haine. Il combattit avec les mathématiques comme avec l'épigramme , et jamais , dans aucun pays , à aucune époque , homme ne fut plus animé d'un sentiment de sympathie avec la destinée humaine , ne fut plus artiste, plus prêtre , plus despote dans \e sens de son idée (k renversement , plus nécessaire à la marche sociale , au développement 1. 11

123 IIITRODVGTIOn.

de rintelligence. Voltaire, c'est tout le dix-huitième siècle ; on le trouve au commencement , au milieu , à la fin , excité , excitant , criant à la foule des savants et des poètes qui se rangeaient sous sa bannière : Écrasez IHnfâme, Et cet infâme , c'est l'esprit du retardement qui a Hé, par un pacte terrible, l'autel et le trône ; qui, sous la force de l'habitude et de l'usage, retient les nations étiolées. Après le siècle de Louis XIV, la France ne pouvait plus s'endormir dans une insouciance apathique ; trop de lumières chassaient la nuit; la renommée avait choisi dans tous les rangs ; Molière et Catinat étaient sortis du peuple, et les masses, remuées à la surface , attendaient encore, muettes, mais impatientes.

Heureusement le génie de la sociièté française se manifeste toujours selon les besoins de la société humaine à laquelle il commande. Madame de Rambouillet avait trouvé dans Corneille, homme de classe inférieure, un chef pour l'œuvre d'élaboration littéraire qui produisit le grand siècle ; dans la tâche qu'il se proposait, dans la guerre qu'il livrait aux abus, le général Voltaire prit pour soldats les sommités sociales. Les privilégiés combattirent pour l'égalité, l'aristocratie réclama la liberté ; et sous son rire malin, flattant les grands par tactique , n'oubliant pas les heures de méditation qu'il avait passées à la Bastille, Voltaire proscrit jetait ses rayons de Berlin à Saint-Pétersbourg , illuminant Paris de ses écrits attendus, détrônant l'amant de madame

IlfTRODDCTlOIl. 123

de Pompadour, atlirant à lui tous les regards et toutes les espérances.

Quoique Finfluence de Voltaire s*exerçât par tous ses écrits, de quelque genre qu'ils fussent, c'est principalement par le théâtre qu'il impressionna le plus vivement la nation française. Tl sut donner à la scène l'importance qu'avait eue la chaire chrétienne au moyen âge ; on venait chercher la vérité dans le nouveau temple. Une tragédie de Voltaire tenait la France attentive. Comme saint Bernard, le poète soulevait pour une autre croisade ; et ses maximes formulées en vers sentencieux , semblaieat l'oraison dominicale, le Credo de ce culte transitoire, dont l'acteur Lekain était l'hiérophante. Embrassant à la fois l'antiquité, l'histoire moderne , la France, la Chine, l'Amérique, l'islamisme et la morale évangélique, le théâtre de Voltaire est universel, il s'adresse, comme autrefois la bénédiction papale, urbi et orbù

Bientôt le catholicisme théâtral , comme tous les cultes puissants, dut être nié avec énergie ; en face de saint Bernard , un Abeilard vint se poser : Voltaire eut son antagoniste ; il lui fallut partager l'empire, et comme il ne pouvait y avoir deux idées générales dans le siècle, pour hâter la maturité des esprits, un homme vint en aide au métropolitain. Le travail alternatif des siècles se fit simultanément avec Voltaire et J.-J. Rousseau : partant d'un point opposé pour arriver au même but, il semblait que la

134 ihtrodcgtion.

Providence les eût fait naitre tout exprès pour faire jaillir les vérités, pour répondre aux besoins de la société européenne. Le premier était déjà célèbre à vingt ans , et le second en avait plus de quarante quand il commença à écrire : son début le pose comme un esprit sérieux , il acquiert promptement la renommée ; l'enthousiasme qu'il excite prouve que la France est arrivée à ce degré où l'impatience ailnonce les actions, où l'esprit , saturé de raisonnements, s'agite pour la réalisation des désirs. Voltaire devait précéder Rousseau dans l'arène pour affirmer hautement le scepticisme qui , durant tout le dix-septième siècle, s'était emparé des hommes forts, bien qu'ils l'exprimassent avec crainte et réserve. Rousseau devait comparaître pour arrêter l'élan qui conduisait trop rapidement à la destruction sociale, pour raffermir les idées fondamentales comr promises, pour rendre au sentiment sa ^prédominance sur le sarcasme ; enfin, pour qu'au jour fatal de la lutte, les hommes fussent prêts à profiter de la victoire. Avec Voltaire et Jean-Jacques , l'esprit humain usait, abusait même de tous les moyens fournis à l'homme pour diriger la société. Voltaire , catholique dans le sens chrétien de la famille universelle des hommes, employait avec une persévérance infatigable les tons les plus opposés ; Rousseau, calviniste dans le sens païen de l'égoïsme de cité, n'avait qu'une manière, mais il s'y montrait sublime. Rarement, avant lui, la langue française

KfTBODDCTIOfr. 1S5

s'était élevée avec plus de bonheur et de coastance à la force du raisonnement , à Téloquence des passions, à la persuasion du sentiment. Sous la plume de Voltaire Fesprit divisait en étincelles un rayon de lumière ; sous celle de Rousseau, Tâme groupait en faisceau les vérités éparses. L'un s'animait quelquefois, dans sa vanité, par le désir de briller; l'autre, dans son orgueil , était toujours dévoré du besoin de convaincre. Celui-ci démontrait en vertu d'une idée admise , l'autre en vertu d'un paradoxe ; et , avec cette double influence , l'esprit philosophique s'infiltrait promptement dans les masses , pour l'émancipation qu'il devait effectuer.

On a trop souvent rapproché ces deux hommes pour qu'il soit nécessaire d'entrer ici dans des détails d'un parallèle plus étendu. Voltaire , forcé de vivre loin de Paris , préféra la terre de Ferney au trône que Frédéric II et la grande Catherine lui offraient avec le sentiment d'une politique qui calcule bien. Mais Voltaire était trop tyran pour accepter un tel esclavage ; il ne voulait payer le tribut qu'à l'humanité. Choisissant donc un pays libre voisin de la France , c*est sur le territoire de la république de Genève que cet apôtre de la pensée vint établir sa chaire , relever cette tête qui portait aussi la tiare des arts, des sciences et de l'industrie; et tous les princes spirituels de la société européenne s'empressèrent de venir contempler deux géants : le Mont-Blanc et le pape Voltaire.

126 INTRODDGTIOIV.

Au même moment , Rousseau , le citoyen de Genève , attiré par un pouvoir magnétique vers Paris , étoile polaire de la pensée, Rousseau avait humblement accepté de M. de Luxembourg un asile à Montmorency , où , sauvage , fier , dédaigneux , pauvre, il copiait de la musique pour vivre. Mais il écrivait Julie, Emile et ses Confessions, pour, satisfaire aux nobles mouvements de son âme et à cet orgueil immense de l'homme citoyen. Voltaire refaisaîl Athènes , ou , plus encore , faisait une nouvelle ville de Minerve; Rousseau reculait vers Lacédémone antique , sinon plus loin vers Tétat de nature. Épicure et Zenon se trouvaient ainsi représentés avec des singularités qui peignent admirablement la supériorité de l'époque moderne sur l'époque antique , car le Zenon avait fait le Devin du village , et l'Épicure la Mort de César. Mais pour être plus exact , il faut faire observer que Voltaire n'avait de l'épicuréisme que la forme , tandis que Rousseau en avait le fond , l'égoïsme. Chez nous le même homme peut contenir en lui plusieurs hommes d'autrefois ; dans l'héritage des siècles , chacun prend la part qui lui convient , aussi grande qu'il peut l'embrasser : l'homme moderne est tout le monde du passé.

Voltaire bâtissait un théâtre, faisait des tragédies et les jouait avec sa société , devant sa société constamment renouvelée ; et Ferney était pour le goût ce qu'est la Mecque à l'islamisme , un lieu de pèlerinage, ou, pour mieux dire, c'était une école nor-

IffTBODUCTlOif. 137

maie où les nations envoyaient se former des professeurs.

Rousseau, concentré en lui-même, oubliait le mouvement social ; son indignation contre les vices inhérents à toute agglomération d'hommes , Tempechait de se souvenir que la corruption est le moyen providentiel du renouvellement; que le bien et le mal s'enchaînent par une loi fatale ; enfin , ce qui étonne de la part d'un esprit si supérieur, Rousseau, mécontent du présent , demandait en quelque sorte lestaiu quo des choses , faute de pouvoir retourner en arrière. Cette préoccupation illogique, en faveur de l'état de nature, contre l'accélération sociale, méritait bien que Palissot , dans sa comédie aristophanique intitulée les Philosophes, le représentât marchant à quatre pattes. £t c'est surtout à propos de l'article Genève, inséré par d'Alembertdans VJSncydopèdie, en 1758, que l'ermite de Montmorency signala d'une manière éclatante par sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles, une absence totale des facultés qui , en vertu du passé , font apprécier le présent et prévoir l'avenir ; qui, dans le mouvement . de la pensée, montrent la marche droite et constante de l'humanité, allant de sommets en vallées, de vallées en sommets, Si travers les siècles, les dogmes, les philosophies, les décombres , les champs ensanglantés et les Babylones, allant à ce but que Dieu lui a marqué pour terme. On doit à la vérité de le dire : à cette époque , l'imprévoyance était le centre

128 IIITKOODCTIOll.

autour duquel gravitaient tous les esprits , quelque réOéchis qu'ils fussent. Dans ce mouvement de rotation , les écrits de Boullanger n'avaient pas l'importance d'une tragédie de Voltaire; la Palingénéne philosophique du Genevois Charles Bonnet ne pouvait pas être comprise ; Montesquieu et Yico avaient parlé , mais Turgot et Gondorcet n'avaient pas en* core montré le lien des siècles dans la marche de l'esprit humain : la loi du progrès ne pouvait pas être connue ; il fallait la terrible conséquence de la révolution française pour que cette loi fut promulguée, au nom de ce philosophe dont on a voulu faire tout récemment un dieu.

La Lettre à d'Alembert sur les spectacles se rattache trop intimement à notre sujet, pour qu'il nous soit permis de nous borner à en citer seulement le titre. Elle contient d'ailleurs une réfutation anticipée de notre opinion sur le théâtre ; elle nous sert à faire connaître le moyen dont le génie de Voltaire sut tirer un si grand avantage ; et quand le Genevois de Montmorency se fâche contre le Français de Ferney , quand il écrit à l'auteur de Y Essai sur les tnceurs r f^ous corrompez la république; quand il tance l'au-. teur de l'article Genève par une lettre sur les spectacles , on rit de l'intolérance étroite et mesquine du protestant , on sent se prolonger le catholicisme des arts, on est tenté de s'écrier contre Jean-Jacques, à sa manière : Si Sparte eût été seuls la Grèce ^ qui saurait aujourd'hui son nom? Les arls d'Athènes

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devaient vaincre la république romaine pour que tu pusses un jour écrire la profession de foi du vicaire savojrard.

D'Alembert avait écrit : u On ne souffre pas de comédie à Genève : ce n'est pas qu'on y désapprouve les spectacles en eux-mêmes ; mais on y craint , diton , le goût de parure , de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent parmi la jeunesse. Cependant, ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées , sur la conduite des comédiens? Par ce moyen, Genève aurait des spectacles et des. mœurs , et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens et leur donneraient une finesse de tact, une délicatesse de sentiments qu'il est trèsdiflScile d'acquérir sans ce secours ; la littérature en profiterait sans que le libertinage fit des progrès , et Genève réunirait la sagesse de Lacédémone à ]a politesse d'Athènes. »Ge passage de l'article contre lequel fulmine de toute son éloquence l'auteur du Devin du village y suffit, on le sent, pour faire apprécier le théâtre , d'abord par l'opinion de ceux qui s'en servaient, car d'Alembert est un trait d'union entre Paris et Ferney , entre Voltaire et Diderot , entre l'art dramatique et le but de V Encyclopédie; ensuite iï nous fait connaître l'esprit étroit de la cité de Calvin ; et, en troisième lieu, il nous fait juger Rousseau par sa longue lettre.

150 IRTBODIICTlOff.

Le citoyen de Genève répondit de Montmorency : u Voilà certainement le tableau le plus agréable et le plus séduisant qu'on pût nous offrir, mais voilà en même temps le plus dangereux conseil qu'on pût nous donner. Avec quelle avidité la jeunesse de Genève, entraînée par une autorité d'un si grand poids, ne se livrera-t-elle point à des idées auxquelles elle n*a déjà que trop de penchant ! Combien, depuis la publication de ce volume, de jeunes Genevois, d'ailleurs de bons citoyens, n'attendent-ils pas le moment de favoriser l'établissement du théâtre, croyant ren- .dre un service à la patrie et presque au genre humain ! Voilà le sujet de mes alarmes, voilà le mal que je voudrais prévenir. Je rends justice aux intentions de M. d'Alembert, j'espère qu'il voudra bien la rendre aux miennes. Je n'ai pas plus d'envie de lui déplaire que de lui nuire ; mais enfin, quand je me tromperais, ne dois-je pas agir, parier selon ma conscience et mes lumières? Ai-je dû me taire? L'ai-je pu sans trahir mon devoir et ma patrie? » Ainsi, c'est Jean- Jacques, après avoir quitté Genève, après avoir travaillé pour le théâtre, qui déclame contre le théâtre au nom de sa patrie. Il était dans la destinée de cet homme d'être constamment en contradiction avec ses écrits ; d'éclairer l'esprit humain, de hâter le développement social en vantant l'état sauvage et en médisant de la société. C'est efifectivement le résultat ordinaire du paradoxe : il donne de la force à la vérité, il excite pour elle les facultés rér

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veillées. Hais étaitKse mauyaise foi , calcul ou aveu* glement spécial chez Rousseau? C'était orgueil; et l'esprit humain, qui se sert de tous les moyens, devait profiter, comme toujours, de ce mal pour aller aa bien. Le génie paradoxal de Torgueilleux calviniste fut un secours nécessaire aux beaux-arts qu'il niait; Tégoïsme instinctif de sa communion le faisait se dévouer à la cause papale de la France. Jean- Jacques écrivait en français, et sa Lettre sur les spectacles contient, dans ses dépressions, des pages si belles, qu'on regretterait qu'il ne l'eût pas faite. Au reste, on peut en dire autant de tous ses écrits : en politique, en morale, en littérature, tout est indi«> viduel , mais grand au point de vue de l'individualisme. Aussi affirme-t-il pour l'humanité tout ce qu'il nie dans l'intérêt particulier : u Un des infailli^ blés effets d'un théâtre établi dans une aussi petite ville que la nôtre, dit-il dans la Lettre à d'Alembert, sera de changer nos maximes, ou, si l'on veut, nos préjugés et nos opinions publiques; ce qui changera nécessairement nos mœurs contre d'autres meilleures ou pires , je n'en sais rien encore , mais sûrement inoins convenables à notre constitution. » Ce passage est l'argument le plus sérieux de l'ouvrage; il contient ce philosophe en entier. La question est là, et seulement là : qu'on juge Genève et tout est résolu. Or, qu'est Genève ? Quelle influence doit-elle exercer dans le monde? Par quelle langue énonce-t-elle son but d'activité chez les peuples? Cette constitution,

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cette arche sainte à laquelle il ne faut pas toucher, contient-elle donc Tespoir de rémancipation humaine ? Non, c'est une petite ville française dont un vent d*orage a jeté le germe là, pour y pousser, comme une autre ville, dans la Bretagne ou dans la Champagne; la constitution est tout simplement une organisation municipale ; les mœurs y sont celles des petites bourgades provinciales; les préjugés y sont mesquins : aussi voyez-vous la jeunesse, avide d'impressions , manifester le désir d*étre comptée pour quelque chose dans le monde^ et Timpatience de sortir de ces fortifications au sein desquelles d'honnêtes horlogers comptent les heures et vont entendre le savant pasteur qui les entretient dans une religion cantonale ! Pour peu qu'on soit doué de la faculté d'envisager un vaste horizon, au point de vue d'une idée générale, ce n'est pas sans sourire qu'on voit Jean-Jacques^ selon sa coutume de contradiction, même avec ses propres opinions, proposer pour sa république des jeux et des spectacles. Après avoir loué les êociétés et les cerclesy coteries ou un certain nombre de citoyens boivent, jouent, fument et dissertent sur le bonheur de boire, de jouer et de fumer en honnêtes Genevois, tandis que mesdames les Genevoises «e confinent, de leur côté, dans les mœurs ridiculisées par Molière, du haut de son ermitage de Montmorency notre philosophe s'écrie : u Peuples heureux, c'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous livrer au sentiment de

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voire bonhenr ; que tos plaisirs ne soient efll6minés ni mercenaires, que rien de ce qui sent la contrainte et rintérét ne les empoisonne, qu'ils soient libres et généreux comme vous, que le soleil éclaire vos innocents spectacles ; vous en formerec vous-mêmes le plus digne qu'il puisse éclairer. » il ûiut être bien Genevois et calviniste pour penser consciencieusement de pareilles choses et pour les écrire! Abstraction faite des climats, où en serait la société moderne si, avec la liberté d'adopter Jupiter ou Vénus, d'aller à droite ou à gauche et de se faire ses jeux à sa guise, chaque citoyen avait renversé le dieu de son voisin, lui avait barré sa route et troublé ses amusements? Supposons beaucoup de citoyens Rousseau dans une ville, avec la liberté de volontés opposées les unes aux autres, voilà la guerre civile ; avec une volonté semblable, voilà la cité ramenée à l'état sauvage, stéréotypée pour la fin des siècles. Comment ne pas voir que le théâtre est un moyen d'unité sociale et de direction des esprits ? Cependant il faut des spectacles à Genève : u Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles? continue Jean-Jacques; qu'y montrera-t-oti? Rien, si l'on veut. Avec la liberté, partout où règne l'affluence, le bien-être y règne aassi. Plantez au milieu d'une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple et vous aurei une fête. Faites mieux encore, donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes. » Vous l'entendez, le protestant nous ramène aux ad-

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mirables cérémonies du culte catholique. Mais qu'estce que le théâtre, sinon tout cela quand on l'a voulu et quand on le voudra ? Ce rien, placé si hardiment dans la phrase qu'on vient de lire , n'est-il pas le synonyme de tout? n'est-ce pas le propre du théâtre de nous captiver avec rien ? J'en appelle au Devin du viUage, Car, on le sait, l'auteur de Mahomet y a fait tout entrer. Comment Rousseau, dans son orgueiK leuse simplicité, s'ignore-t-il à ce point de ne pas comprendre quelle est sa fonction dans la société à laquelle il s'adresse par la langue qu'il parle? Comment, après avoir injustement critiqué le MUanihropej ne sait-il pas qu'il continue l'œuvre commencée par Montaigne, reprise par Molière, l'élaboration de la connaissance de l'homme, du nosce te ip9wn, si profondément avancée par la scène française? Aussi est-ce à son insu qu'il agit, et dans le sens contraire de ce qu'il veut; il ne détrône personne tout en régnant, il persuade et ne change pas; on le lit et on se presse au théâtre, sur de l'y voir. En effet, il l'avoue, c'est malgré lui, et quand il ne peut pas faire autrement, qu'il manque à une représentation des pièces de Molière.

A côté de Rousseau, un autre homme agit et parle avec la science de ce qu'il dit et de ce qu'il fait. Diderot se pose au milieu du siècle comme le grand prêtre de la destruction, avec la toute-puissance du sentiment, du raisonnement et de l'expression.

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L'aadace de Tintention lai fôdt concevoir, dans Tart du théâtre, un moyen nouveau pour faire descendre ]*idée au niveau de toutes les intelligences; il a peur que la tragédie ne soit pas comprise dans la hauteur de ses vues ; il craint que la comédie ne puisse frapper assez fort : il invente un genre mixte, il fait le drame, qui participe à la fois des deux genres; et aus^ sitôt, à son exemple, entre l'opéra de Louis XIY et le théâtre de la foire, on voit Topéra-comique correspondre au besoin de sensations que le remuement des idées excite dans tous les rangs; ce genre tout français s'établit à l'aide de Favard, de Marmontel et de Sedaine, ce Philosophe sans le savoir ^ qui fut ma» çon et académicien; et la révolution méditée par Diderot s'effectue sur deux scènes, à la Comédie Française et à la Comédie Italienne,

Diderot, artiste et savant , homme d'imagination et d'exécution, avait bien senti qu'il fallait s'adresser en même temps aux sens et à l'esprit. Il connaissait toute ia puissance du culte ; par le moyen des beauxarts; il voulait élever autel contre autel, chaire contre chaire ; la comédie devenait pour lui un catéchisme de morale : aussi, est-ce avec une profonde conviction qu'O fait deux drames, le Fils naturel et le Père de Famille, Le succès qu'ils obtiemient lui semble aider, pour les masses, les efforts de VJSlncjrclopédie. Il écrit sur le théâtre, après l'avoir étudié dans l'antiquité et chez les modernes; il sait bien ce qu'il veut, lui; il connaît à merveille l'instrument

dont ii se sert ; il conoatt également la foule et Tindividu. Diderot a ses rêves comme Jean-Jacques ; lui aussi veut le bonheur; lui aussi a des théories de morale et de politiq^e. Mais il comprend qu'on ne retourne pas en arrière dans la voie sociale ; qu'on ne saurait même rester longtemps dans cette inaction que le Genevois préconise comme un acte de sagesse ; il lui faut des arts pour supporter la solitude : 4( £h ! mes amis, écrit-il, si nous allions jamais fonder, loin de la terre , dans quelque lie déserte, au milieu des flots de la mer, un peuple d'heureux ! ce seront là nos prédicateurs (les comédiens); et nous les choisirons, sans doute, selon l'importance de leur ministère. Tous les peuples ont leurs sabbats, et nous aurons aussi les nôtres. Dans ces jours solennels, on représentera une belle tragédie qui apprenne aux hommes à redouter les passions ; une bonne comédie qui les instruise de leurs devoirs et qui leur en inspire le goût. )> Diderot, on le voit, est un homme logique. On comprend comment il devait, ainsi que tous ses amis, contrarier, dénigrer même, l'ours de Montmorency, dont l'âme ardente et l'admirable talent impressionnaient dans un sens en apparence opposé à leurs projets. Mais ces petits moyens étaient inutiles, l'impulsion était trop forte pour que personne eût le pouvoir d'en arrêter les ef> fets.

Le siècle avait fait les deux tiers de sa tâche lorsqu'il vit surgir un homme qui allait l'accomplir. Cet

niTBODOCTtON. 137

homme résumait en lui les deux derniers siècles , c'était Beaumarchais. Il suffit de le nommer pour rappeler à la mémoire toute Timportance sociale qu'il eut dans la fonction du théâtre. Après avoir fait des drames dans le goût de Diderot, il prit en gaieté la puissance sacerdotale de Voltaire, et créa, conune organe de Fesprit humain, ce Figaro, type révolutionnaire, frondeur, brillant, léger, profond, qui devait en quelque sorte donner le signal de la révolte.

Beaumarchais comprenait trop bien le passé , pour ne pas prévoir l'avenir ; sorti des rangs du peu* pie, doué du génie de Fintrigue, il voulut faire le bien public et le bien particulier, chef-d'œuvre de morale, comme il le fait dire si gaiement à Figaro. Profitant donc des abus pour les renverser, il lui fallut être riche, et, pour le devenir, il mit tout en ressource. S'il ne fut pas le premier qui vit dans le théâtre un moyen de lucre, le premier du moins, confondant la mission et la profession, il l'employa systématiquement pour contribuer à son immense fortune par ses immenses succès ; le premier, il obligea les comédiens à fixer les droits pécuniaires des auteurs. Ce fut peut-être avec le produit du Barbier de SéviUe, et grâce aux sarcasmes de Figaro, qu'il acheta le diplôme de noblesse que le peuple devait bientôt déchirer. Posant en principe que Fesprit des lettres n'est pas incompatible avec Fesprit des affaires , Beaumarchais ferma donc le dix-huitième siècle en

terminant, avec sa verve incendiaire, la mission hiératique du théâtre, pour conunencer le métier d'auteur dramatique dans l'acception actuelle du mot. Le Mariage de FigarOy joué en 1784, après cinq ans de sollicitations, excitait encore les bravos de la France le 14 juillet 1789, lorsque croulait la Bastille en face de l'hôtel de Beaumarchais^ De ce moment, le drame social, cessant d'être au théâtre, se passa sur la place publique, par la lutte des partis, à Ver^ sailles, à Paris, dans les assemblées, dans les clubs, sur réchafaud, dans les fêtes sacrées, au Panthéon^ où Voltaire et Rousseau recevaient les honneurs civiques : le drame de Robespierre et surtout le drame du peuple.

Pu tl^éâtre pendant la Révolution , ions FEmpîre et W Restauration. ,

Voltaire, Diderot et Beaumarchais ont dirigé le dix-huitième siècle, où tant d'hommes brillèrent par leurs écrits : la tragédie, la comédie et le drame ser- TÎrent à répandre, dans tous les rangs de la société, les idées qui tenaient Tes citoyens éveillés au sein de leur lassitude, qui les tourmentaient de Timpatience de mettre un terme aux abus. Le théâtre avait, sur tous les moyens d'expression, l'avantage d'être le plus incisif, le plus en rapport avec la nation française; il répondait à tous les besoins, et Marivaux,

1 40 IFITRODUCTIOif .

ce peintre spirituel du cœur féminin^ y exerçait une fonction; car il fallait que les gens frivoles euxmêmes y fussent attirés, pour que le temple eût ses dévotes comme Téglise avait les siennes. Les grandes idées ont des interprètes pour toutes les intelligences : aux esprits sérieux le sentiment et la morale; aux petites-maîtresses des deux sexes, les sensations épidermatiques.

Nous avons dit que Beaumarchais avait résumé les deux derniers siècles, il employa aussi tous les tons et tous les styles ; il fut sentencieux comme Voltaire et contourné comme Marivaux. Le Mariage de /"t^aro semblait être une récapitulation, une sorte de bilan littéraire de Factif et du passif de la France, avant qu'elle changeât de raison sociale. Il s'adressait à tous les intéressés, il réglait les comptes de chacun ; tout s'y trouvait ; et l'auteur, pour qu'on ne se trompât point sur ses intentions, prenait même le soin de les expliquer à la fin : En faveur du hadinagey faites grâce à la raison, I^ comte d'Artois ne vit que le badinage, le peuple vit le badinage et la raison. La royauté vaincue par sa propre faiblesse ne pouvait donc résister à tant d'attaques et se soutenir par ses appuis naturels : le prêtre était sans dévouement, la noblesse était sans vertu.

Depuis deux siècles l'esprit français préparait len* tement une catastrophe inévitable dans la société. Le théâtre fut, sans contredit, le moteur le plus puissant de cette révolution, quoiqu'il eût à combat-

iutbodugtior. 141

tre ceux qai avaient intérêt à la prolongation d'un ordre de choses usé. Mais, par un résultat logique, la France des philosophes et des économistes avait pour chefs et pour défenseurs les hommes les plus éminents dans les trois ordres qui composaient la nationalité française ; et, ainsi que nous venons de le dire, une sorte d'aveuglement providentiel empêchait les soutiens du trône de bien juger de la marche des événements. Beaumarchais osant plus que ses devanciers, allant plus directement au fond des choses, ne s'était pas moins cru obliger de cacher ses critiques sous un libertinage spirituel. Quelques hommes probes qui conseillaient Louis XYI, continrent, par un instinct insuffisant, la menace incessante, le parlement et le Mariage de Figaro; mais la reine et le comte d'Artois l'emportèrent au nom du plaisir. Le théâtre eut raison, la liberté fut conquise.

Libre de toute entrave, au sein de Paris en tumulte, quel rôle a rempli l'art dramatique dans les dijOTérentes phases de la révolution? De cette question découlent nécessairement d'importantes considérations relatives à la fonction sociale du théâtre, et c'est à ce point de vue que l'époque est curieuse à étudier: uNous partageons l'opinion de ceux qui pensent que le théâtre n'a pas été un des moyens les moins puissamment employés par ceux qui voulaient accélérer l'époque de cette grande révolution, disent MM. Etienne et Martainville dans la préface de VHis-

142 IRTRODDCTIOir.

toire du théâtre français pendant la révolution. Le trône et Tautel journellement présentés sur le théâtre comme des objets d'horreur et de mépris » — oette assertion est fausse, la censure ne Teùt pas permis ; les difikultés qu'éprouva Beaumarchais pour la représentation du Mariage de Figaro le prouvent suffisamment, et cette pièce est assez connue pour que tout lecteur en apprécie le but : il ne faut pas confondre les sarcasmes lancés contre les abus qui se groupent autour des institutions et les institutions elles-mêmes. Continuons : u accoutum^ent le peuple à se jouer de ce qu'il avait longtemps véaéré r lui apprendre le secret de sa force, c'était lui en indiquer l'usage; )» — tant que l'autel et le trône éclairèrent le peuple, aucune voix ne se faisait entendre pour l'appeler à la révolte. Poursuivons : u et l'expérience nous a prouvé s'il a bien su profiter des leçons et des exemples que lui offiraient les plus célèbres ouvrages des auteurs qui signalèrent le dernier siècle. Ce ne serait peut-être pas une assertion trop hasardée de dire qu'écrire en France l'histoire du théâtre, c'est tracer l'histoire morale du peuple, et que, depuis deux cents ans, les diverses révolutions qui se sont opérées dans le goût pourraient servir d'époque aux progrès des lumières et de la civilisation, comme à la dépravation des mœurs. »

Nous nions que le théâtre ait contribué à la dépravation des mœurs jusqu'à l'apparition de M. Eugène Scribe ; nous ne connaissons que lui dans lliis-

IlfTBODDCTIOlf. 143

toire du théâtre qui ait fait aimer le vice en le rendant aimable, et qui surtout ait fait rire de l'émeute après qu'une émeute nous eut délivrés d'un joug que le peuple supportait avec répugnance^

Le âO avril 1789, le théâtre rouvrit, après la quinzaine de Pâques, par Athalie et la Matinée à la mode^ de Rochon de Ghabannes. Avant la première pièce, Talma, l'acteur le plus nouvellement reçu, prononça le discours suivant : » Messieurs, c'est en faveur d'un art difficile et qui vous est cher, qu'en rouvrant le théâtre de la Nation, nous osons réclamer vos encouragements et votre indulgence. Chargés par état de reproduire sous vos yeux, dn moins autant que nos offerts peuvent y atteindre, les chefsd'œuvre nombreux de la scène française, nous voyons, avec une sorte d'effroi, l'étendue de nos devoirs et de nos richesses. Quel théâtre que celui qui fait les délices d'un grand peuple doué d'une sensibilité exquise, que l'honneur anime dans toutes les classes, qui porte l'admiration jusqu'à l'enthousiasme, et qui interrompt quelquefois son plaisir même, dans la noble impatience d'applaudir tout ce qui porte le caractère de l'héroïsme et de la vertu! — S'il est vrai, messieurs, que les productions dramatiques dont s'honore la France soient une acquisition précieuse pour toute l'Europe.; s'il est vrai qu'elles fassent une partie de l'éducation publique, et même une branche de la gloire nationale, avec quelle ardeur ne devons-nous pas cultiver un art qui nous

144 IIITKODCGTIOlf.

appelle à toqs procurer le plus noble et le plus utile des plaisirs de Tesprit humain ; un art qui nous associe, en quelque sorte, à tout ce que le génie inspira de plus grand et de plus heureux à ces hommes extraordinaires qui vous parlent par notre organe, qui semblent se ranimer encore sur la scène et sentir l'immortalité au bruit de vos acclamations et de vos suffirages I Quel fardeau nous est imposé ! Nous ne rignorons pas, messieurs ; mais cette sûreté de goût et de jugement qui appartient aux hommes rats^nblés, ce noble privilège d'être, pour ainsi dire, la raison vivante qui s'explique, au lieu de nous effrayer, nous rassurent, parce que l'étendue des lu^ mières n'est jamais séparée de l'indulgence. — C'est surtout pour moi, messieurs, que je viens la solliciter. J'ai eu le bonheur inappréciable de n'avoir débuté dans la carrière que sous vos yeux ; je n'ai reçu que vos leçons, car ceux qui m'ont enseigné ne m'ont donné que les vôtres. Me voici maintenant, grâce à vos bontés qui ont décidé celles de mes supérieurs, attaché au théâtre de la capitale. Nous ne le savons que trop, messieurs, des talents dignes de vous sont rares ; le souvenir de nos pertes ne nous en avertit que trop tous les jours : mais combien de fois, en daignant attendre l'effet de vos leçons et de votre indulgence, n'avez-vous pas, messieurs, créé et développé des talents faibles ou timides qui ne demandaient qu'à éclore, et n'aves-vous pas fini par applaudir vous-mêmes à votre ouvrage, quand nous

lITTBODUCnOlf. 145

n'avions que le bonheur de vous faire jouir de vos propres leçons! » Ce discours, accueilli par des applaudissements universels, marque l'époque, fait connaître quelles étaient alors les opinions du public sur le théâtre et sur l'acteur chargé de le prononcer, ce Talma, devenu bientôt le plus solide appui de la scène française*

On le comprend donc, les auteurs dramatiques avaient la conscience de leur mission, les acteurs eux-mêmes sentaient quelle responsabilité pesait sur eux; la révolution trouvait préparés à l'émancipation le public, les écrivains et leurs interprètes ; et la Bastille pouvait crouler sous la tout&'puissauce du peuple.

Dans l'indécision des esprits plus entraînés par la force des choses que guidés par un plan de conduite» après le serment du Jeu de paume et la prise de la Bastille, le théâtre continuait sa marche ordinaire durant cette année 1789 qui ouvrait une ère nouvelle. Cependant, il eut aussi son grand événement, le 4 novembre, par la représentation de Charles IX^ tragédie de Chénier. L'École des Rois obtint un succès d'enthousiasme, et le jeune Talma y commença sa réputation. Ainsi les hommes d'élite donnaient une preuve d'énergie 'à la voix de Mirabeau, le peuple signalait sa force de destruction, et le théâtre s'apprêtait à secouer le respect des choses sacrées et des convenances sociales qui lui imposait des barrières : on le sent , la révolution commence.

FHTSini.. nu THÂATUV. 1. 13

146 INTEODOCTION.

V Académie roynle de muet^ue^ la Camèdie-Itatienne y le Théâtre de Monsieur ouvert la même année, les petits théâtres du boulevard sont encore sous la sauvegarde du privilège; mais la loi doit incessamment, avec la liberté, donner un nouvel élan à ce moyen d'expression dont le Théâtre-Français, sous le nom de Théâtre de la Nation, a rompu Fannean d'esclavage. Ce fut la Harpe qui, le 25 août, se présenta à la barre de rassemblée nationale et lut, an nom des auteurs dramatiques , une pétition dcmt il était le rédacteur. Après avoir prouvé, avec autant de clarté que d'éloquence, l'influence du théâtre sur les mœurs, les habitudes d'une nation et sur son gouvernement, il demandait que l'art dramatique fût affranchi des entraves qui arrêtaient son essor et s'opposaient à ses développements. Les principaux articles réclamés par les auteurs furent : 1^ l'anéantissement de tout ce qu!on appelait privilèges de spectacles ; ^-]a jouissance, pour tous les théâtres indistinctement, des pièces de nos anciens auteurs, comme propriété nationale ; 5<* la faculté pour tout particulier qui aurait un théâtre d'y faire jouer la comédie ; 4? le droit, pour les auteurs vivants, de statuer eux-mêmes sur la valeur de leurs ouvrages, •de gré â gré avec le^ directeurs, dont aucun ne pourra les faire représenter sans leur consentement.

Cette pétition, renvoyée au comité de constitution, provoqua le décret rendu, le 15 janvier 1791 , par

inTBODUCTiOR. ^ 147

rassemblée constituante, décret qui consacra la liberté des théâtres et fixa le droit des auteurs.

La Gomédie-Française, qui voulait conserver ses privilèges, repoussa cette attaque par plusieurs écrits; les auteurs répondirent par un mémoire très-détaillé, et, au même moment, M. Millin traita la question dans une brochure dont nous pourrions reproduire aujourd'hui tous les arguments pour réclamer aussi la liberté qui nous manque et dont on sent le besoin, en présence du privilège et du monopole qui font maintenant du théâtre une exploitation parement industrielle et mercenaire. Au reste, cette questi(m viendra à sa place dans cette publication, u Tout citoyen, portait le décret du 15 janvier, pourra élever un théâtre public et y faire représenter des pièces de tous les genres, en faisant, préalablement à rétablissement de son théâtre, la déclaration à la municipalité des lieux. » C'était une conséquence de la déclaration des droits du citoyen, comme maintenant la justice voudrait qu'une telle loi découlât de la constitution. Au reste, la liberté du théâtre était un besoin généralement senti et réclamé de toute part; Ghénier aussi éleva la voix pour cette grande question ; en faisant imprimer sa tragédie de Charles IXj il y joignit un Essai sur la liberté du théâtre.

C'est qu'en effet il fallait à la France, sortie de son sommeil léthargique, des spectacles qui l'entretinssent dans le terrible drame qu'elle devait donner au

148 IHTBODUCTlOIf.

monde. Voltaire avait été Thiérophante du théâtre ; mais, à pas de géant, Fesprit humain en était venu à dépasser ses prévisions ; à l'époque des violences, il n'était pas possible de régler le désordre comme on avait tracé la route qui devait y conduire. Le cataclysme social était-il donc nécessaire à la régénération de la nationahté française? Faut-il arroser de sang ce sol fertile? Dieu seul résout de sembla-blés questions.

L'esprit révolutionnaire, qui animait tous les écrits, trouvait naturellement dans l'art dramatique son moyen d'impression le plus énergique : ce que le théâtre avait commencé , il le devait continuer sans entraves, toutefois en se bornant, en présence des faits, à n'être plus qu'un reflet de l'opinion qu'il avait enfantée. L'année 1790 s'ouvrit, au théâtre de la Nation, par le Réveil d'Épiménide oufes Étrennes. de la liberté, et le 19 du même mois, Laya fit représenter les Dangers de V opinion, pièce empreinte de l'esprit nouveau. L^s Trois Noces offraient au dénoùment le tableau de Louis XYI arrivant à l'assemblée nationale, et le germent civique y était applaudi par la foule. Le Couvent, de Laujon, ne tarda pas à démontrer le danger des vœux ; et le Jouma- Hste des Ombres était uoe apologie de la constitution. Voltaire et Rousseau s'y trouvaient bien surpris d'avoir voulu la même chose et d'être arrivés au même but. A la Comédie-ItuUienne , Monvel célébrait la fédération dans le Chêne patriotique, le

UfTlODVCTiOH. 149

10 juillet, et Faction du brave Oeslle était exaltée dans le nouveau d'Assas, trait civique. Les Rigueur$ du cloUre, de Fiévée , formaient un éloquent plaidoyer contre les monastères. Le Théâtre de Monsieur eut aussi l'Épifnénide français^ et CoUot d*Herbois y chanta la fédération dans la Famille patriote; et dans le Procès de Socrate, il critiqua le régime des anciens temps. Les petits théâtres ne restaient pas muets dans cette direction, et nulle part le public ne se montrait sourd. Mais, il faut le dire, la révolution passait dans le théâtre comme partout, ce n'était pas là le règne d'une puissance organisée; la liberté ne pouvait encore rien contre le désordre inévitable, et le public ne devait pas s'accommoder longtemps de la censure du maire de Paris , qui défendit la représentation de quelques ouvrages. Cette sage conduite de Bailly fut approuvée par l'assemblée nationale.

Continuant d'être subventionnée par la municipalité, comme elle l'avait été sous le gouvernement royal par les Menus-Plaisirsy l'Académie de musique étai^ dirigée avec ensemble sous la surveillance de la ville de Paris ; mais il s'en fallait beaucoup que l'accord régnât parmi les sociétaires du Théâtre-Français : deux partis opposés s'y étaient formés lorsque, à la demande du club des Cordeliers, on avait repris la tragédie de Brutus. Les applaudissements et les transports d'enthousiasme annonçaient trop vivement les sentiments républicains de la foule pour

150 lIITBODIJCTIOtV.

que les acleurs , longtemps comblés des caresses et des bontés de la famille de Louis XVI et des grands seigneurs de la conr, ne s'opposassent pas à la représentation des ouvrages qui pouvaient développer un tel esprit; tandis que d'autres, se laissant aller au flot populaire , peut-être par le désir de devenir l'idole de la foule, soutenaient de tout leur pouvoir, de tous leurs efforts, la tendance générale. D'un côté, Mole , Fleury, Dazincourt , Saint-Prix, Saint-Phal , Naudet, Larochelle, les rois, les marquis et les valets de la comédie, et mesdames Raucour, Contât, Joly, Devienne; de l'autre, Dugazon, Talma, Grandménil, et mesdames Yestris, Desgarcins et Lange. Une querelle relative à une représentation de Charles IXj qui avait été demandée par Mirabeau, ainsi que l'orateur le déclare dans une lettre à Talma, et, plus tard, le refus fait au jeune acteur de prononcer, à la clôture, le discours que Chénier avait composé pour lui à cet effet, occasionnèrent une rupture; la liberté du théâtre facilitait la séparation ; les partisans des idées nouvelles quittèrent les champions des vieilles traditions et vinrent consacrer leurs talents au théâtre de la rue Richelieu : déjà s'y trouvaient Monvel et Michot. Ils fondèrent, sous le nom de Thèâtre^Français, cette scène où , plus tard , les débris du passé devaient se réunir aux soutiens du présent.

La liberté des théâtres en augmenta bientôt le nombre; de nouveaux spectacles, de nouvelles sal-

IlfTKOBIJCTIOM. 151

les, s'ouvrirent dans tous les quartiers de Paris : les théâtres de la rue LowooiSj — du Marais, — de Molière, — Comique et Lyrique, me de Bondy, •— des Associés ou Théâtre Patriotique, — du Cirque, an Palais-Royal , — du Lyeée-Draniatique , — des Délassements comiques, — de la rue Saint- Antoine, — dé la Liberté, à la foire Saint-Germain, — tles Champs- Elysées, et enfin du Vaudeville, rue de Chartres, qui, venu le dernier, survécut à tous les autres. Jm- ^ons à ces théâtres celui de la rue Feydeau, où la troupe de Monsieur venait de perdre son nom ; le théâtre Fmvart, celui de la Gaieté, autrefois les grands Danseurs du roi; celui de V Ambigu-Comique et enfin le Théâtre de mademoiselle Monfansier, autrefois les Beaujolais, où la tragédie , la comédie et les pièces en musique furent jouées avec succès, tandis que Thabilè directrice faisait bâtir le grand théâtre de la rue Richefieu, où fut l'opéra jusqu'à l'assassinat du duc de Berri, en 1820. Que de tribunes élevées près desquelles accouraient chaque soir des flots de citoyens! Avides d'émotions, ils faisaient eux-mêmes les pièces ; ils y jouaient un rôle en saisissant avec finesse les moindres applications pour applaudir ou censurer. Les Âtlféniens revivaient, mais il manquait Aristophane. Cepen* dant, nous devons à la vérité de le dire, les auteurs dramatiques eurent tous l'esprit du temps. Le modérantisme de l'Jmi des Lois n'était qu'une sorte d'excitation nécessaire ; car, à cette époque, le mieux

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était véritablement l'enaeini du bien. La digue ne pouvait arrêter le torrent; il fallait qu'il eût son cours et qu'il s'épuisât naturellement dans sa mar-^ che. £n fait de crimes politiques, les plus terrible& sont quelquefois les moins dangereux ; un pas encore, et l'ordre social va renaître,

La liberté déclarée , le principe reconnu et mis en action, tout change d'aspect pour le théâtre. Depuis son origine, on l'a vu diriger les masses vers la destruction d'une société dont l'organisation s'est viciée,, où le bien a fait place à l'injuste ; maintenant que le moyen a secondé les tendances de l'esprit humain ,^ maintenant que l'homme a conquis se& droits , que l'ordre de choses usé n'offre plus qu'un amas de décombres, qu'on a réalisé l'éducation de notre espèce, nécessaire , inévitable , faite par les siècles , ce n'est plus à l'attaque que va servir l'arme, c'est à la dé^ fense. Le théâtre n'est rien par lui-même, la pensée qui en fait mouvoir tous les ressorts seule en esi l'âme. Le génie de la révolution , comme autrefois celui de la papauté, a sa force d'excentricité ; il commande comme jadis, au faite du catholicisme , le fiit Hildebrand , car c'est un Hildebrand populaire qui viendra placer le pied sur la tête des. rois. Dans la conventioji, les hommes savent' quelle est la puis^ sance du théâtre* Gollot d'Herbois et Fabre d'Églantine n'ont-ils pas parcouru la France en bateleurs avant qu'ils dussent leur renommée à l'art dramatique ? Chénier lui doit la sienne aussi. Les citoyens

IHTtOBUCnoif. 155

sont libres d'établir des théfttres, mais le théâtre n'est plus libre ; le théâtre est un organe du pouvoir , un moyen d'éducation publique, ainsi que les autres spectacles des arts.

Le théâtre n'appartient pas au spéculateur qui l'ouvre , à l'auteur qui combine sa pièce; le drame et l'enceinte sont au peuple , et le peuple n'est plus libre de sortir de la voie où le retiennent le sang et la fange. Du sein de l'égalité, il s'est élevé une montagne d'hommes, terribles artistes qui ne sentent la Providence que par son impitoyable logique, qui ne voient la nation que dans son passé , que dans son avenir ; pour eux , le présent n'est quelque chose que par l'emploi qu'ils en peuvent faire; la vie et la mort ne sont rien. Le trône les gêne, ils le brisent. Leur tyrannie semble jalouse de ce vain simulacre ; la terreur succède à l'honnêteté faible qu'ils immolent au nom de la loi : implacables comme le dieu des Juifs, ils poursuivent le suspect dans sa famille, dans ses amis, dans son nom : l'homme de la caste élevée, à son tour, n'a plus ni nom , ni mariage , ni tombeau ; tout s'efface pour lui, jusqu'à l'espoir.

11 s'est formé un comité de salut public qui veille, à sa façon, sur les arts , sur les mœurs, comme sur tout ce qui touche à la liberté ; une soUicitude étrange ne'souflfre pas un geste douteux , ne permet pas le libre exercice d'une volonté. Ce comité improvise quatorze armées, chasse l'étranger venu de toutes parts sur le sol français , fait trembler à la fois 1&

154 IlfTBODirCTIOlf.

plus infime et le plus puissant , Fennemi du dehors et le conspirateur du dedans. Il voit de haut les choses, comme il sait Fimportanee des détails ; il a de Fhomme une connaissance physiologique qu'il fait converger vers son but ; il craint moins la foule que Findividu; aussi veut-il relier les masses par les moyens scéniques du culte, et c'est le culte de la raison et de la patrie qui succède à la majesté profanée des rites chrétiens. Pour ce culte, tout est temple : Notre-Dame , la place publique et FOpéra, tous les lieux où les citoyens se rassemblent retentissent des mots sacrés de raison et de patrie poussés par le peuple, acteur et spectateur , prêtre et fidèle en même temps. Les spectacles commencent et finissent par les hymnes patriotiques chantés en chœur : la Mar- Beillaisey le chant du Départ réunissent les citoyens dans un pieux sentiment, conrnie autrefois les saintes odes du missel ; les fronts se courbent, les genoux fléchissent , les cœurs battent dans un saint recueillement quand Lays, ou le dernier chanteur de carrefour, entonne d'une voix attendrie ces vers connus de tous : •

Amour sacré de la patrie , Soutiens , conduis nos I)ra8 vengeurs ; Liberté , liberté chérie , Combau avec tes défenseurs.

Les ennemis les plus acharnés de ce désordre, de cette désorganisation sociale, maintenant inévitable,

IRTHODUCTIOH. 155

ceux -qui se cachent plus dignement sous leur audace que sous la veste plébéienne, ceux-là mêmes éprouvent une sorte d'émotion involontaire à ce spectacle d'un peuple en prière ; et le sentiment de la patrie amollit, suspend l'impérieux orgueil et Fintérèt; c'est que le ridicule cesse devant la puissance ; c'est que tout est imposant quand le peuple agit.

Chaumette et le père Duchesne étaient investis de la surveillance et de la police dés théâtres, mais le comité de salut pidblic avait chargé exclusivement la commission de rinstruetion publique de tout ce qui concernait la régénération de l'art de la scène. Â cette époque , il n'y avait pas d'hommes aux affaires qui eussent un intérêt particulier à protéger ce qui pouvait contrarier la marche du gouvernement : la mort était le prix d'un soupçon à cet égard. Le répertoire ancien , comme l'admission des pièces nouvelles, furent soumis à un examen sévère , et les directeurs de spectacles recevaient des ordres sous le nom d'avis amical et fraternel , pour faire fonctionner le théâtre dans la voie gouvernementale. L'unité était organisée avec une énergie qui rappelle l'admirable despotisme des grands législateurs, de Moïse, de Mahomet et de quelques papes ! Malheur , malheur à qui méconnaît l'esprit et le but de la convention ! au sein même de l'assemblée, c'est un combat, il faut vaincre. Les chefs assument sur leur tête cette responsabilité du sang que le succès seul justifie. Vis-à-vis des puissances européennes effrayées ,

156 INTRODUCTtOIf.

avec les années nationales , ils deviennent redouta'^ bleS) aussi facilement qu'ils le sont dans les plus petits détails de Tadminii^tration ; si leur vue d'ensemble laisse tomber un regard sur la vie du plus obscur citoyen, c'est qu'ils le doivent conduire par ses mœurs, par ses délassements; et voilà pourquoi ils ne s'exposent pas à laisser aux ennemis l'arme morale et puissante du théâtre ; voilà pourquoi ils conseillent « de mêler aux pièces patriotiques des pièces où les vertus privées fussent représentées^ dans tout leur éclat, » Ce sont les expressions textuelles» Voilà pourquoi ils défendent la représentation de . certains ouvrages ; pourquoi ils surveillent de près tout ce qui touche à ce moyen d'expression , et les directeurs , et les auteurs , et les acteurs. Chaque jour les feuilles publiques annoncent l'arrestation de quelque membre de la famille des artistes : ce sont tous ces grands talents si longtemps l'idole du public; un jour, sur la liste générale des condamnés , figure le nom de mademoiselle Grandmaison, du théâtre des Italiens ; un autre jour Nicolet est arrêté, et les journaux du quartidi , 4 pluviôse an II, expliquent ainsi ce fait : « Le comité de surveillance du département de Paris a fait arrêter Nicolet , directeur du théâtre de la Gaieté , et un de ses acteurs , celui-ci coupable d'avoir joué des pièces obscènes, et celui-là pour les avoir tolérées. » Ce gouvernement sanguinaire avait donc sa pudeur ? Oui , les Danton, les Robespierre rougissaient de tout ce qui pouvait

IRTKOBUCnOlf. 157

faire rougir une mère de famille , une jeune fille , une citoyenne. £n réalisant les idées de J. J. Rousseau , la convention avait voulu réveiller les vertus lacédémoniennes. Mais si le but qu'on se proposait était une chose bien arrêtée, on n'avait pas eu le temps de mûrir suffisamment les moyens d'y parvenir ; les spectacles étaient un besoin , cependant on essayait de la simplicité des mœurs antiques. Les cérémonies commandées par le gouvernement rap« pelaient ce passage de la Lettre à d'Alernbert sur les spectacles : <( Si l'on me demande quelque exemple de ces divertissements publics, en voici un rapporté par Plutarque : Il y avait à Lacédémone , dit-il, toujours trois danses en autant de bandes , selon la différence des âges, et ces danses se faisaient au chant de chaque bande ; celle des vieillards commençait la première en chantant le couplet suivant :

Nous avooft été jadis Jeunes, Taillants et hardis.

Suivait celle des hommes qui chantaient à leur tour en frappant sur leurs armes en cadence :

Nous le sommes maintenant, A répreuve, à tout venant.

Ensuite venaient les enfants qui leur répondaient en chantant de toute leur force :

Et nous bientôt le serons, Qui tons vous surpapserons.

158 IlfTROMICTION.

Voiià le spectacle qu'il faut à des républiques. >» Le théâtre recourait donc simultanément à la pompe des cérémonies du culte et des cours , et à la puissance des larmes , pour propager les principes de la morale qui formaient la base du gouvernement républicain. La Harpe écrivait dans le Mercurey à propos du Mariage rèpyblicam, opéra-vaudeviDe : «C'est une adresse de l'auteur d'avoir appelé l'amour à l'aide de la raison pour détruire les préjugés de l'ignorance. La raison sans doute devrait suffire, mais elle n'est pas à la pcurtée de tous les esprits , comme l'amour l'est dans tous les cceurs. L'amour finit par faire de la dévote une bonne républicaine. Cette pièce est d'un excellent ton , et offre beaucoiq> de couplets remplis d'esprit. On a demandé l'auteur, qui a paru : c'est le ci(by«n Chastenet , ci-devant Puységur. On ne peut qu'applaudir aux sentiments civiques qu'il y a exprimés , d'autant plus qu'ils ont cette effusion qui ne peut partir que du cœur, et qui en garantit la sincérité. » On comprend le théâtre de cette époque par la presse , comme on comprend la presse par le théâtre. Au reste , il faut surtout les comprendre l'un et l'autre par la nécessité.

Après la chute du père Duchesne et des sectateurs du culte de la raison , envoyés , sur le rapport de Barrère ^ devant le tribunal révolutionnaire , c'est-àdire à l'échafaud , on proclama que la Justice et la probité étaient à l'ordre du Jour de la république française j.ti la police des théâtres passa entre les

mmoBUCTioN. 159

maios du jacobin Payan, Ton des plus chauds partisans de Robespierre. Ce fut d'abord en qualité d'à* gent national de la commune de Paris , et , de plus , comme chef de Pinstruciion publique. Un de ses premders soins fut de s'élever contre le vâoidalisme de ses prédécesseurs , qui avaient mutilé les chefsd'œuvre , en supprimant les mots de princes et de rois, on en leur substituant d'autres mots. Il recommanda surtout aux directeurs de spectacles de choisir de préférence les sujets patriotiques. Aussi les pièces de circonstance devinrent-elles nombreuses. Les traits héroïques étaient exploités presque aussitôt qu'ils étaient eonnus ; chaque scène, suivant sa spéciaiké, prenait à tâche d'exalter le courage, le dévouement; par exemple, pendant plus de deux mois, les affiches de tous les théâtres répétèrent les noms d'Agricole Yiala et de Joseph Barra, morts peur leur pays: ces jeunes héros y recevaient chaque soir l'apothéose, à la manière des Romains, dont ils avaient imité les vertus.

Cependant, il faut se garder de croire que Robespierre voulût, soit par conscience historique, soit par instinct , laisser la religion se confondre avec le théâtre. Dès qu'il se vit maître tout-puissant, il sentit la nécessité d'occuper la nation , et de répondre par des solennités au besoin des organes physiques , pour l'exercice des facultés intellectuelles. Il voulut surtout satisfaire à cette préoccupation constante et Datarelle qu'ont tous les peuples pour l'avenir de

160 I^THODIJCTION.

Hiomme après sa mort. La déclaration de l'immortalité de Tâme à la convention fat donc , de la part de Robespierre , un premier retour aux idées sociales , la pierre angulaire de l'édifice qu'il élevait dans sa pensée. Terrible à quiconque portait obstacle à ses projets, importuné des flatteries outrées, cet homme, digne en tous points de son temps, eut un beau jour dans sa vie, un jour de tric»nphe , durant lequel les émotions qu'il reçut préparèrent peut-être sa prompte chute. Ce fut par la fameuse journée du âO prairial qu'il s'essaya dans Tart hiératique du législateur. Malgré les rires moqueurs de ses ennemis, la fête de l'Être suprême impressionna vivement le peuple. Aussi , dans la crainte qu'on ne se servit du théâtre pour tourner en ridicule une tentative heureusement reçue , connaissant toute la puissance de ce moyen , il ne permit pas que la fête de l'Être suprême fût ' représentée sur aucun théâtre de la république, après quelques essais faits dans plusieurs localités^ C'est du moins la conclusion d'un rapport officiel de Payan, inséré au Moniteur : sous la pensée du maître, le chef de l'instruction publique et des ihéàtres dut empêcher toute profanation, car un grand nombre de pièces , sous le titre de la Fête de FÉtre suprême f furent présentées à l'examen de la commission.

Payan crut devoir déguiser la prohibition , véritable motif de son rapport, par une critique du théâtre : «( N'en est-il point , disait-il , de ces fêtes

IRTMOaiICTIOlf. 16t

en miniatare, de ces rassemblements de théâtre comme de ces groupes d'enfants qui embarrassent un instant le détour d'une rue , et se croient une armée ? Que diriez-vous si Ton tous montrait les batailles d'Alexandre dans une lanterne magique , ou le plafond d'Hercule dans une bonbonnière? — Quand un auteur me présente la France sur quelques planches , la nature en raccourci ; quand je vois sortir d'une douzaine de coulisses un peuple immense , dont un champ vaste soutient à peine la majesté , qui ne se rassemble que sous la voûte du ciel , je crois retrouver le génie velche de ce financier qui faisait couper ses livres pour les ajuster à des tablettes , ou le génie barbare de Busiris , qui mutilait les corps vivants pour les réduire aux proportions de son lit de fer. — Quelle scène avec ses rochers , ses arbres de carton , son ciel de guenilles, prétend égaler les magnificences du âO prairial , &u en effiicer la mémoire? Quel encens, enfin, offrir à l'Éternel que ces productions bizarres , ces chants rauques d'une foule d'auteurs nouveau-nés , que la liberté n'inspira jamais? Ainsi , le premier qui imagina de faire jouer de telles fêtes dégrada leur majesté, détruisit leur effet , et éleva le signal du fédéralisme dans la religion du peuple français et du genre humain. Car 9 s'il est permis de concentrer dans une salle, de travestir sur un théâtre les fêtes du peuple, qui ne voit que ces mascarades deviendront de préférence les fêtes de la bonne compagnie (ce mot est

163 IlfTHOBVCriOIf.

souligné dans le Moniteur) , qa*elles prépareront à de certaines gens le plaisir de s'isoler , d'échapper an mouvement national ? Les fêtes du peuple sont comme les vertus , elles sont générales , et ne se célèbrent qu'en masse. »

Ainsi, voilà, parce rapport, la puissance da théâtre confirmée, et le système de Robespierre expliqué : il ne veut pas de fédéralbme dans la religion ; il ne souffre pas que les gens de bonne eom^ pagnie, c'est-à-dire, les gens frivoles qui s'amusent de tout, qui prennent plaisir à tout ridiculiser, s'isolent, et échappent au mouvement national. C'est à l'unité que tendent tous ses plans. A la tête de l'État , il craint ce qui pourrait compromettre l'union et la force; lisait que le théâtre est une école de vertus , mais qu'il est également une école de vices; qu'il est un moyen d'organiser comme un moyen de détruire; il se rappelle cette réponse de Bossuet à Louis XIV sur la question du théâtre : Il x ode grands exemples pour^ mais de fartes raisons contre. C'est qu'il se met, dans sa pensée, au lieu et place du roi de Versailles , lui citoyen, membre de la convention ; c'est qu'il peut dire aussi : UÉtat^ c'est moi.

Cependant Payan , qui se fait le régulateur de la littérature révolutionnaire de l'époque, et par ce mot de révolutionnaire il faut entendre maintenant le système de Robespierre , Payan termine son rapport par un appel aux auteurs ; car on a besoin de

IHTIIODtCTIOIl. 165

leur secours , car on compte sur leurs talents : « Et vous, écrivains patriotes, s'écrie-t-il, qui aimez les arts ; qui , dans le recueillement du cabinet , méditez tout ce qui peut être utite aux hommes, déployez Yos plans , calculez avec nous la force morale des spectacles ; il s'agit de combiner leur influence sociale avec les principes du gouvernement; il s'agit d'élever une école publique , où le goût et la vertu soient également respectés. — La commission interroge le génie, sollicite les talents, s'enrichit de leurs veilles, et désigne à leurs travaux le but politique vers lequel ils doivent marcher. Elle est comptable aux lettres, à la nation, à elle-même, du poète dont elle n'aura pas monté la lyre, de l'historien à qui eUe n'aura pas donné un burin et des crayons ; du génie , enfin , dont elle n'aura pas secondé et dirigé les élans. »

Un mois après cette espèce d'ordre du jour, Payan subissait, avec ses patrons, le même sort que ses devanciers Chaumette et Hébert. Il çn devait être ainsi. La révolution française était une ère à part, qui devait avoir ses phases et presque ses différents siècles : ses violences s'exerçaient aux dépens de sa durée. Cette accélération de mouvements, de choses et d'hommes , prouve à la fois le sentiment inné des nations pour l'ordre , et l'instinct qui porte à bouleverser dans le but de hâter la rénovation attendue. Dans les époques normales , le bien se fait par l'ordre , et tout est lent et séculaire ; dans les époques

164 IIITBODIICTIOII.

de bouleyersemeat , on veut se hâter d'en finir , car ce n'est là qu'un accès fébrile , dont les peuples ne doivent pas mourir. Chaque homme dont l'influence s'est exercée dans la révolution eut donc ses flatteurs , ses partisans , ses ennemis , son système , ses moyens de direction et son règne. Chacun de ces rois d'un moment fut obligé de détruire avant d'essayer d'organiser. Cette succession rapide effectuait l'œuvre révolutionnaire. Mais les hommes souples et timides qui s'étaient groupés pour renverser Robespierre 9 et dont Tallien se faisait le porte-enseigne , s'entendirent assez pour empêcher Babeuf de reprendre en sous-œuvre la pensée étouffée au 9 thermidor. Avec Barras et ses semblables , l'interrègne ne pouvait faire que des dupes ; la transition était insensible , les saturnales allaient conduire naturellement au despotisme. Les réactions littéraires suivaient toujours les réactions politiques ; une fois l'impulsion donnée , la restauration des beaux-arts, des sciences et des lettres , marchait à grands pas au secours de l'idée dominante* Aussi Chénier , au nom du comité de l'instruction publique, faisait-il à la tribune de la convention , deux mois après la chute de Robespierre, qu'il qualifiait de nouvel Omar, un tableau de la décadence intellectuelle qui prouve, sinon la mauvaise foi , du moins cette disposition qu'ont les hommes de blâmer, sans chercher à les comprendre, les idées qui ne sont pas les leurs. Pour juger sainement, il faut le repos; dans la tempête

IlfTlODUCTIOn. 16$

doit-on s'étonner du bruit de la foudre? Chénier, après avoir flétri, comme de coutume, le parti vaincu , faisait luire toutes les ressources et les richesses artistiques qui lui semblaient propres à ranimer encore Fespérance favorable au parti dominant, il rappelait les noms célèbres qui pouvaient jeter encore des rayons de gloire sur la patrie : « Le som* meil des arts en France , disait-il, n'est pas un sommeil de mort. Des hommes habiles en tout genre ont échappé au glaive meurtrier du Vandale. Tous ont souffert, mais tous ne sont pas assassinés!... L'harmonieux Lebrun chante encore la liberté ; le traducteur des Géorgiquea exerce dans le silence son talent correct et pur ; la Harpe et Ducis n'ont pas abandonné la scène tragique ; Yien , Renaud , Vincent, n'ont pas jeté leurs pinceaux ; Gossec , Méhul,. Chérubini , Lesueur , n'ont pas brisé leurs lyres ; Houflon, Julin, Dagou, tiennent encore en main ce qui vivifia le marbre plein du génie de Voltaire , de la Fontaine et de Pascal. »

Qu'est Chénier dans cette circonstance? le Chaumette, le Payan d'un autre système. L'auteur* de Charles IX a perdu sa vue de poète et d'avenir, en portant ses regards sur la politique ; il ne sent,plu& les hommes avec cet instinct prophétique qui le soutenait aux premiers jours du désordre. Que dira-t-il, plus tard, en levant les yeux sur les hauteurs de Saint-Cloud? Il oublie donc qu'on ne couserve le pouvoir que par la fermeté du despote?

166 IlfTROBDCTIOR.

Qae feront pcmr )a liberté les hommes dont il cite les noms, d'abord vis-à-vis de ces directeiurs sans but et sans énergie, ensuite lorsque l'art de la guerre aura fait grandir Bonaparte? L'Italie est conquise, l'Egypte est conquise, et la France inquiète, sans vertus, sans grandeur, la France, livrée à des sybarites, tressaille de joie et d'espérance lorsqu'elle entend la voix du jeune chef demander compte à ces cinq rois qui ne savent rien entreprendre pour la liberté, ni pour le peuple, ni pour le pays : « Qu'avez-vous fait de cette France que je vous ai laissée si prospère? » s'écrie Bonaparte. Alors les artistes, les théâtres, la nation sont à Bonaparte. La fonction romaine, c'est Bonaparte qui va l'entreprendre ; c'est sous la puissatice de son génie que la révolution française va faire le tour du monde. Â la voix de Corneille, de Molière et de Voltaire, la fonction grecque a commencé {k>ur l'idée, c'est le nouveau César (pà va conquérir le sol où elle germera comme une application du christianisme. Bonaparte parle ! ce nom est dans toutes les bouches. Bonaparte est consul ! vous l'entendei. Bonaparte est empereur, il vous l'apprend en branbissant son glaive d'une manière terrible, comne Commode aux funérailles de Marc-Aurèle. Chénier comprend-il Robespierre enfin? Rime, poëte, car David, le peintre de Marat, le membre de la Montagne, David fait le tableau du sacre, David est baron d'empire ! Tous ceux qui ont survécu à la

IRTROTOCTIOV. 167

tempête sont au pied du iréne. ilien n'est changé, le rère Cut afi&eux, n'est-ce pas? Les arts sont muets ou menteurs. Le théâtre t'est fermé, à moins que tu ne courbes aussi ton front dans la poussière. Tu regardes en soupirant le laurier que t'a valu Charles IX; après avoir fait PÉctde des rois^ ne songes-tu pas à faire une écok des peines? Tous les hommes qui ont une pensée d'unité sont impitoyables, le comprends-tu? Tout ce bouleversement social, tout'Ce sang versé, n'ont servi qu'à placer un soldat au-dessus de tous les trônes du monde , et c'est à son tour dlnspirer la terreur! Fontanes, grand maître de l'université, est devenu le €haumette, le Payan, le Chénier du mattre ! Vous l'avez voulu, et tout citoyen est en droit de vous dire aussi : u Qu'avéz-^ous fait de la France que je vous avais donnée libre? » Talleyrand, Fouché, Rœderer, ont vendu la liberté pour des richesses, pour des honneurs!... Ëh ! qu'importe à la france la lM)erté, c'est l'empire du monde qu'il lui faut. Tous les moyens lui seront bons, s'ils servent sa destinée. Louis XI, Richelieu, Louis XIY, Robespierre et Napoléon, voilà la France !

£n rétablissant le pouvoir despotique et le trône de Louis XIY, Napoléon eut recours à la pompe théâtrale des cérémonies religieuses et de la hiérarchie des cours. Il avait trop bien compris le catholicisme en traitant avec le chef de l'Église, pour ne pas employer les moyens mis par elle en usage, dans

168 HVTBOBVCTIOII.

le but de relier les iDdiyidoalités par te secours des sens : il youlut séduire pour arriver à commaDder. Il avait réfléchi sur la puissance des arts , en Italie «t en Egypte ; et, du moment qu'il put dire à son tour, L'État y c'est moi, c'est lui seul qu'il faut interroger pour connaître le pays , heureux et fier de son joug. Le peuple français est devenii taillable et corvéable à merci ; mais son instinct l'avertit qa*il y va de sa gloire, de sa puissance, de son avenir, de se prêter ainsi aux caprices du héros. Napoléon n'est-il pas le fils de ses œuvres, l'enfant adoptif de la nation? Il y a d'ailleurs tant de prestiges dans la victoire, tant de grandeur et de majesté dans le triomphe ! Législateur et conquérant, c'est le ccxle qu'il laisse sur le trône quand il va planter les couleurs nationales sur les remparts des capitales de l'Europe étonnée. Aux colonnes d'Hercule, au Capitole, aux bords de la Baltique, c'est la bannière républicaine qui protège la puissance impériale. Une seconde fois c'est Rome qui courbe les nations sous la loi providentielle. Tout est grand et beau, à Notre- Dame et sous la tente d'Austerlitz, soit que l'homme paraisse sous la pourpre traînante, ou recouvert de sa redingote grise : à la guerre c'est le soldat, aux Tuileries c'est le monarque, partout c'est Napoléon. La pensée de Robespierre et celle de Napoléon ne furent point celle de Barras : le premier vit l'unité de la France comme Louis XI et Richelieu; le second Funité du monde comme Alexandre fe

INnOBVCTIOR. 160

€rand et César ; le troisième, sans crimes et sans Tertus, ne vit le pouvoir que pour le plaisir. Le directoire renversa la convention, la restauration dut succéder à l'empire.

Avant de poursuivre, nous croyons devoir nous justifier d'un crime qui paraîtra bien grand aux yeox de beaucoup de gens dont les susceptibilités s'élèvent à certains noms historiques. Nous avons hardiment prononcé le nom de Robespierre comme une sorte d'ellipse rapide de toutes les violences de la révolution. La terreur a été un système politique, nous n'y saurions rien changer; Robespierre la représente à lui seul dans toute son horreur, et nous l'avons nommé, sans éloge et sans blâme, parce que nous ne sommes pas encore sûr de l'opinion de la postérité, à mesure que le temps dégage de l'intérêt sentimental des regrets et des souvenirs, et des intérêts non moins puissants de la vanité, ces grands faits qui ont conservé la nationalité de la France. En histoire on ne voit que les résultats ; en politique, le succès justifie tout. Les révolutionnaires sont morts sur l'échafaud où ils envoyaient leurs ennemis. Que les acteurs, que les victimes du grand drame s'indignent encore à des noms qui rappellent des cruautés, nous le concevons : le sang des Armagnac fut longtemps présent aux regards de la noblesse française ; celui des Montmorency, des Cinq-Mars, des de Thou et de tant d'autres, soulevèrent pour la Fronde; les massacres de 1818 1. 15

170 INTMODVCTIOll.

n'ont p^s été sansiofluence sur la révolution de 1830; mais les partisans de la dynastie régnante ne sauraient se refuser à ccHuprendre les événements, quelque épouvantables qu'ils soient, quand c'est à leur énergie que la France doit d\èire aujourd'hui ce qu'elle est. Dès qu'il s'agit du passé, le fatalisme n'est plus que de la péMgoation.

C'est quelquefois au profit des petites idées que les esprits sérieux travaillent, pour avancer par l'alternation constante de h synthèse et de l'analyse, et pour la répartition progressive des améliorations advenues. La tyrannie de Robespierre et de Napoléon s'explique naturellement par le but auquel il^ tendaient. Barras et Louis XVIII ne pouvaient rien que par le laisser aller et le mezso4ermine qu'ils employèrent, ou, pour mieux dire, qui les fit supporter. Il faut que les peuples respirent, qu'ils goûtent un repos nécessaire, quand ils ont atteint l'étope.

Napoléon s'entoura de tous les hommes célèbres dans leur genre. Gomme Louis XIY, il se servit de tous les moyens pour se procurer une gloire qui devait refléter sur la nation. Assistant aux scènes révolutionnaires, jeune, sous l'empire des illusions, sous l'influence des souvenirs historiques et des espérances que le pêle-mêle de l'époque autorisait, il s'était préparé au grand rôle qu'il devait jouer dans le monde, en passant par tous les degrés hiérarchiques ; Kidée d'une supériorité sociale due à

INTRODVCTIOir. 171

la naissance ne Pavait pas éloigné de la science si nécessaire aux gouyernants , ni de la connaissance des hommes sur qui doit peser le commandement. Napoléon redouta le théâtre , parce qu'il avait été témoin de ses effets, parce qu'il l'aimait et se laissait impressionner par cette concentration des arts, parce qu'il ne se séparait jamais de la foule, durant les représentations dramatiques auxquelles il assistait fréquemment. I^ musique le touchait vive^ ment. Il admirait la pompe artistique du luxe, et il en faisait un moyen de politique gouvernementale. Il se montrait sensible aux beautés de la poésie ; il encourageait la peinture et la sculpture ; et, sur le trône, il se glorifiait de son titre de membre de FInstitnt. Mais il soumit le théâtre à Fesclavage, parce qu'il en comprenait toute la pmssance. La machine infernale de la rue Saint-Nicaise , les conspirations, ce qui s'attaquait seulement à sa personne lui semblait une atteinte moins dangereuse que les déclamations théâtrales, que les insinuations de la presse. Il ordonna que la censure fût impitoyable. Il crut que le vieux répertoire, dont il sentait toute la sublimité , devait suffire à la nation , parce qu'il lui suffisait à lui-même; aimant et protégeant Talma, ils s'entendirent tous deux par une sympathie d'artiste; tous deux acteurs sur ées théâtres différents, tous deux sublimes dans leur rôle d'empereur, ils se regardaient l'un l'autre avec une égale admiration , et la France, en

172 INTEODUCTIOR.

les voyant paraître, battait des inains avec orgaeil !

Napoléon aimait particulièrement le Théâtre- Français : C'est la gloire de la France, disait-il, l'Opéra n'en est que la vanité.

Privé de la liberté, le théâtre dut perdre sa fonction : avant la révolution, mûrissant les esprits, dispersant les lumières, frondant les abus, exaltant les maximes chrétiennes que le clergé cherchait à cacher sbus le boisseau, il était l'éducation du peuple qui venait y faire un apprentissage de son terrible métier, du rôle sanglant qu'il se disposait à jouer à son tour. La tragédie avait été la prédication du dixhuitième siècle. Le peuple, devenu roi, imita les rois contre eux et contre lui-même. Alors, au jour du triomphe, le sentiment descendit sur la place publique , dramatisa avec la foule désordonnée, s'exhala en blasphèmes, tonna comme la foudre au milieu de l'orage. Mais après le déluge social, Talma sortit de l'arche pour être, par le théâtre, l'homme de transition entre le passé et l'avenir. La pensée de Napoléon se manifesta donc par la logique de ses actes : de même que l'instruction publique eut une organisation avec son vieux nom d'université, l'éducation nationale eut des bornes. Le nombre des théâtres fut restreint , la censure morcela les pièces plus bruUlement que ne l'avait fait Chaumette, et, par décret impérial, les spectacles durent être ce qu'ils n'avaient pas encore été en France, dans la vieille reine des nations, dans la France progrès-

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sive, de simples amusements, moins coûteux et plus innocents que d'autres jeux, car la passion du théâtre ne pouvait renaître qu'autant qu'il répondrait aux espérances et à l'impatience du pays. Ce qui décèle la fonction sociale des arts, c'est le but qu'ils font entrevoir. Sous l'empire, les artistes, devenus flatteurs, cessaient d'être prophètes. Pour le théâtre, le talent de Talma sembla suffire à cette époque de stagnation intellectuelle et de fatigues corporelles. Entre deux campagnes, que fallait-il à ce peuple naguère si turbulent, si affamé d'émotions? un Te Deum à Notre-Dame, une tragédie vague au Théâtre-Français, une chanson de Désaugiers et le ballet de Nina. Aussi, quand la France eut à défendre son territoire envahi, l'iatelligence, longtemps endormie, n'inspirant pas le courage qui supplée à la force, la pensée ne faisait plus battre le cœur ; et le cœur ne poussant plus le sang aux bras, la restauration dut advenir, et elle advint.

L'histoire du théâtre sous l'empire se réduit à la nomenclature de quelques ouvrages : le Triomphe de Trcy'an, à l'Académie impériale de Musique, Cadet Roussel f aux Variétés, V Homme du Destin y à la Porte- Saint-Martin : la flatterie gagée , la flatterie qui veut l'être, et la farce pour dérider, avec Brunet , les fronts soucieux , voilà l'œuvre du théâtre , son tribut intellectuel durant l'é^que où la force brutale du sabre reprit pour un moment son droit caduc ; et, à chaque victoire, on jetait au peuple cet

174 IlfTHODOCTIOlf.

OS rongé , le spectacle gratis payé ^i cher an prix de Findifférence politique ! Cependant , il faut le dire , comme il est impossible que la France , même dans son sommeil , ne travaille pas à l'avenir du monde , le bas peuple trouvait , dans les théâtres de mélodrames , une sorte de moralité grotesquement conçue, ridiculement exprimée, mais qui ne laissait pas de l'entretenir dans les sentiments du bien et du mal... et puis les enfants du siècle grandissaient !

Quand la défaite et la victoire, par Tenvahissement de la France, eurent consenti et décidé que la famille de Bourbon occuperait le trône de Napoléon; quand Talleyrand, l'empereur de Russie etle sénat eurent organisé le retour de Louis XYIIIet'improvisé la charte comme gage d'union entre le pays et ses nouveaux princes, tout vieux qu'ils fussent, le théâtre, habitué à flatter un despote, n'eut pas de répugnance à flatter des vainqueurs. Il se trouva des lyres toutes montées pour chanter nos amis les ennemis, comme a dit le poëte national , le seul qui , loin de se cour*< ber sous Napoléon, le chansonna au milieu de sa puissance et malgré sa puissance. Depuis longtemps les rimes étaient prêtes : gloire et victoire, guerriers et lauriers : maintenant ces mots convenaient à l'autocrate comme au colosse tombé, et le mot pais remplaça celui de succès pour s'unir à français dans l'enthousiasme de supplique qu'on adressa de tous côtés au roi de France et de Navarre!

nmoDDGTioN. 175

Quelques jours après rentrée des Russes et des Prussiens à Paris, V^cùàémie impériale de Musique annonça te THomphe de Trajan comme représentation solennelle offerte à l'empereur Aleiaaidre; mais, par Une modestie naturelle à son caractère personnel , le C2ar fit changer le spectacle et demanda la Festale : la honte fut double pour la flatterie. Bientôt le nom de Henri lY fit tous les frais de l'imagination des auteurs dramatiques, et, le théâtre aidant , la restauration s'effectua , aux regards de l'Europe, à l'autel éleyé, avec la pompe du rit grec, sur le lieu où la tète de Louis XVI était tombée. Cette cérémonie religieuse et guerrière devait rappeler à Talleyrand la fédération et l'autel de la patrie.

En trouvant la France si joyeuse et si bien disposée, Louis XVIII, son favori Blacas et les émigrés , eurent la vanité des petites choses , ils songèrent plus à la mise en scène de leur drame qu'au sujet ; le roi pédant oublia son Aristote : u De toutes les parties les plus importantes , la plus importante est la composition de la faMe ou l'action. » Aussi , quand Napoléon vit , de l'Ile d'Elbe , que la charte constitutionnelle se bornait à protéger la forme des habits de cour pour les hommes et pour les femmes, que sa vieille armée était forcée de céder le pas à des valets d'antichambre enrégimentés , sOus le nom de mousquetaires rouges et gris, il comprit toutes les fautes qu'il avait faites en relevant les usages de Versailles. Les chambellans et la gentil-

176 IRTBODVGTIOII.

hommerie, Tesclavage doré qu'il organisait jadis avec vanité , l'avait laissé seul au jour de la défaite : il jeta un coup d'œil sur lui-même, puis , sortant de sa longue rêverie, il sentit ce qu'il pouvait faire encore au nom de la France , et cette fois pour ellemême ; il se souvint de la liberté , il essaya de lui sourire, et, quittant sa cellule, il débarqua en France. Durant les cent jours le théâtre reprit son ancien langage pour VHcyiHme du Destin. Cependant les mots de patrie et de liberté redonnèrent à l'apologie quelque chose de cet entraînement d'autrefois, de cet enthousiasme qui faisait les miracles. Waterloo décida tout ou du moins remit tout en question. Le guerrier , trahi par la fortune , alla expier son génie sur le rocher de Sainte-Hélène, et Louis XVIIl revint de Gand.

La tentative de Napoléon ne fut pas inutile à la France , et ^ parla France , à l'esprit humain : il en resta un sentiment profond , exprimé par deux mots : Patrie et liberté ! En effet, sous la restauration, la liberté, cessant d'être maîtrisée par le génie de la victoire , reprit son vol , et , riante , fière , plana de nouveau sur la France , ranimant tout au souffle de ses ailes , relevant le peuple abattu , consolant des malheurs , promettant un avenir , même aux satellites étrangers qui gardaient la geôle. Sous le nom pompeux de charte et de droits reconnus , la chaîne n'était plus tellement voilée qu'on ne la vtt ; le fardeau déguisé n'en semblait pas plus léger ;

iiinotocnofi. 177

le moyen destiné à contenir devait produire un effet tout contraire. La restauration , comme le lien qui réunit en faisceau les lances isolées , servit à redonner Funité au but commun ; la France, retrouvant sa puissance intellectuelle, reprit sur le monde cette iufluence que les chances de la guerre l'avaient exposée à perdre un moment. Cet empire moral de la pensée , exercé à l'ombre de la paix, se fondait, quoi qu'on fit pour le détruire ; il opposait une force d'inertie , et comme le volcan , assis et tranquille , il lançait ses flammes : pour la pensée , il D'y a ni douanes , ni frontières ; cette la\e coule encore bien loin .au delà des vaines lignes de démarcation.

Après avoir progressé et exercé son influence par r£glise catholique , telle que la France l'avait faite , et par le théâtre , tel que Corneille , Molière et Voltaire l'avaient fondé ; après la nullité momentanée de ces deux moyens d'expression , l'esprit humain dut, au moment de la restauration, prendre une forme nouvelle. La lutte intellectuelle que les cham. pions du passé et les préparateurs de l'avenir se livraient , fit établir une arène où le journalisme s'éleva puissance vis-à-vis des hommes qui voulaient lentement, et dans l'ombre , anéantir tout ce qui s'opposait à la reconstruction du passé ; et de même que le théâtre avait grandi rival du temple pour lui disputer une fonction qu'il ne pouvait plus remplir, le journalisme enleva au théâtre , et pour la méipe

178 iirrROBucTion.

raison, ane direction morale dont il n*était plus digne. Le théâtre resta , mais comme un instrument dont on ne veut plus se servir. Il resta , ainsi que Funiversité, pour attendre que les hommes, corn* prenant enfin le mécanisme de Finstitution , vinssent le fiûre mouvoir pour impressionner les masses, pour les moraliser, pour propager les doctrines d'à-venir et d'amdioration intellectuelle et physique.

Durant les quinze années du consulat et de Tempire, le théâtre n'eut aucune espèce de ]il)erté; durant les quinze années de la restauration, il en eut, mais dans une seule voie; aussi sut-on Féhrgir, la s^kr, la border d'ombrages et de fleurs. Cette voie ouverte sous la pensée du pouvoir devait aboutir à la perte de Tàrt dramatique, comme la restauration devait finir de ses propres mains : le suicide a presque toujours sa cause dans Fégoïsme. La restauration, égoïste par essence, exerçait, pour arriver à ses fins, Finfluence la plus funeste ; en combinant un ordre de choses qui obligeât chacun à s'occuper exclusivement de ses propres intérêts, elle espérait arriver à détruire la tendance au but commun et au patriotisme que le journalisme s'efforçait de développer et d'entretenir. Le gouvernement de Louis XVIII et de Charles X dut laisser au théâtre une apparence de fiberté. La censure établie pour protéger la cou* tre-révolution devait respecter tout ce qui pouvait pervertir la vie privée, tout ce qui, démoralisant les individus, pouvait les détourner de cette unité d'o-

IFfTBODQCTIOA. 170

j^mon et d'intérêts qui lui était si contraire ; et pcmrvu que les auteurs dramatiques ne fissent aucune alkisio9 à la pensée du pouvoir et à ses tendan* ces, ils étaient libres d'offrir les sujets les plus monstrueux, les tableaux les plus choquants. Le Germanicus de M. Arnault, le SxUa de M. de Jouy avaient éclairé le gouvernement sur la puissance du théâtre; il ne fallait rien qui tendit à la sévérité des mœurs : la dissolution est toujours un gage certain de servitude. Aussi les célébrités du théâtre, directeurs et auteurs, se doutant, ou ne se doutant pas, peu importe, qu'ils secondaient l'action gouvernementale, qu'ils étaient les agents secrets, les rouages d'une machine à rétrogradation, regardaient-ils comme le meilleur des gouverhements possibles celui qui les enrichissait en leur permettant de s'enrichir. Pour eux le point capital était là, et, parmi les entrepreneurs de spectacles, y compris les hommes de lettres qui s'y rattachent, il n'en est)>eutr-étre pas un seul qui ne regrette cet heureux temps de l'aristocratie vaincue..

L'ouver^ire du Gymnase dramatique pour le développement de M. Scribe, vaudevilliste fort habile, la mort de Talma et l'app^yrition de M. Alexandre Dumas avec son drame cynique, sont les trois calamités qui détournèrent le théMre du rôle qu'il eût pu jouer, de l'inCUience qu'il eût infailliblement exercée sur l'esprit public pendant la restauration, dans le sens du journalisme. Cependant le journa-

180 INTEODVCnON.

Usme lui-même fut, dans le femlleton, tout aussi pervertisseur que Tétait le théâtre : quoique rinstinct de la France en agitant les citoyens, les groupât pour la politique, dans les sociétés secrètes ; quoique toutes les nobles émotions vinssent de la tribune; quoique Manuel, le général Foy, leur éloquence , leur mort, leurs funérailles, formassent le drame social, le feuilleton et le théâtre ne laissaient pas de produire un grand mal. Les entrepreneurs de spectacles et les feuilletonistes, au point de vue intellectuel de la politique, prolongèrent le malaise ; ne prenant pas le parti des citoyens contre le pouvoir, ni ouvertement celui du pouvoir contre les citoyens, ils laissèrent le public se repaître pendant quinze ans d'une littérature qui stvait tout l'attrait de ces livres dont on ne dit pas le nom. Les citoyens, regardés sans pudeur comme un domaine à exploiter, en échange de l'argent qu'ils apportaient chaque soir dans leur besoin d'émotions et de distraction, recevaient un enseignement fatal tendant à entretenir la corruption des mœurs et surtout l'éj^oïsme. Le théâtre en effet n'eut à leur offirir, pendant quinze ans, que le tableau de l'adultère, attifé, mignardé, marivaudé, paré, coquet, gracieux, échevelé, terrible, sanglant dans le sujet, dans les détails, à tous les étages de la société, depuis le prince jusqu'au prolétaire. Heureux quand, pour changer, on leur présentait le spectacle d'une maladie physique, d'une pulmonie, d'une lèpre ou d'une cataracte, car alors,

pendant six mois, les maux da corps suspendaient Finfection morale des maux de l'esprit. Le théâtre destiné aux enfants suivait les mouvements des grands spectacles, de sorte qu'il y avait préparation pour l'enfance, encouragement pour la jeunesse, et excitation pour l'âge mûr , en d'autres termes, adultères en germe, adultères en fleur, adultères en fruits. Ce fut dans cette situation que la révolution de juillet surprit le théâtre. Comment n'avait-on pas vu que le théâtre était arrivé à son époque de protestantisme et qu'on attendait le Luther? Comment n'avait-on pas compris que les masses en savaient plus que les vaudevillistes? Comment s'obstinait-on à pervertir, par des œuvres sans portée, la France impatiente de l'avenir, qui demandait non pas des jeux, mais du pain, oui, ce pain moral qui devait la soutenir dans la route tracée pour elle !

VITSIOI.. nV THÉATRB. 1. î($

Situation actuelle du théâtre.

S'il s'agissait encore aujourd'hui de juger le théâ> tre d'après les poétiques, et de critiquer avec Aristote et Longin, comme on le faisait dans le dernier siècle, alors que les auteurs, si l'on en excepte Voltaire, Diderot et Beaumarchais, écrivaient sans se douter le moins du monde de la véritable fonction de l'art dramatique, notre embarras serait extrême vis-à-vis des contemporains. Mais que leur vanité se rassure, la nullité de leurs œuvres les met à l'abri d'une analyse sérieuse. D'ailleurs le temps des rhéteurs est passé. Après la révolution française, l'empire et la

IlfTBODVCTION. 188

restauration ; sartont lorsque la nation a repris sa souveraineté pour en disposer à son gré, protestant ainsi contre Tenyahissement de 1814, l'esprit philosophique a fait trop de progrès pour qu'on attache encore quelque importance à des questions de forme. L'injuste partialité de la Harpe et de Geoffroy a com> promis pour longtemps cette espèce de critique qui se borne à l'épiderme des choses. I^'abbé le Batteux a fait des livres bons à consulter, propres à former le goût, excellents pour préparer la jeunesse à concevoir et à juger les oeuvres d'art, mais qui ne sauraient rien décider d'une manière exclusive. Jusqu'à la révolution française, on avait envisagé l'art seulement pour lui-même, toutes les définitions n'étaient faites qu'en ce sens ; maintenant tout change, nous ne voyons l'art que dans sa fonction sociale, que par les effets qu'il produit. Sous ce point de vue, nous admettons donc tous les genres, toutes les formes, pour condamner seulement les résultats fâcheux, c'est-à-dire ceux qui tendent à dissocier les hommes, à les ralentir dans la marche progressive des idées et à retarder une répartition plus égale de réducation et du bien-être matériel. Aujourd'hui' que la politique est dans tout, qu'elle règle les relations, qu'elle établit une hiérarchie au sein de l'égalité, qu'elle est l'âme sociale, que l'éducation et le bien-être matériel en dépendent, nous regardons les beaux-arts comme d'excellents moyens d'éducation publique, comme des régulateurs naturels de ce bien-

184 inTBODUCTION.

être, comme des expressions de la politique dans sa partie morale, pouvant et devant agir sur les masses populaires plus activemeut que le journalisme, et comme lui, chaque jour, dans l'extension de leurs ressources, de leur puissance d'entraînement et de persuasion. Retrancher la politique de Tart, c'est le détruire. Ainsi, maintenant que les citoyens ont des droits politiques, des devoirs politiques, l'art doit, non pas les suivre partout, mais les devancer dans tous les lieux où ils se rassemblent, pour leur rappeler sans cesse ces droits et'ces devoirs, dans leurs relations civiles, dans leurs relations privées, avec leur femme et leurs enfants comme avec leurs proches, sous le prestige des illusions, par l'espoir des récompenses, par la crainte des châtiments.

On le comprend donc, si c'est là aujourd'hui la fonction de l'art, et les dénégations à ce sujet ne sauraient altérer notre conviction, la fonction, actuelle du théâtre tend évidemment à un but opposé.

Mais avant toute chose , expliquons-nous sur la question des poétiques et de la forme.

Quand nous secouons hardiment le joug des règles aristotéliques et des doctes leçons de Longin , ce n'est pas que nous pensions qu'il faille se laisser aller étourdiment à tous les caprices de l'imagination, au dévergondage des opinions individuelles; mais nous croyons que dans l'incertitude sociale, dans l'ébullition palingénésique dont nous ressentons le vague, il faut à l'art, chargé maintenant

IIITBODOCTIOn. 185

d'une importance pins réelle et mieux sentie , une grande liberté d'expression, le champ ouvert aux individualités, aux conceptions originales : dans le milieu social agrandi, Aux droits et aux devoirs nouveaux , cherchons de nouvelles expressions s'il est possible ; la révolution s'est faite sous l'influence des leçons du passé ; la réorganisation n'est peutêtre facile qu'en vertu des lois sorties du principe , lois toujours lentement consenties , car l'expérience seule règle le goût.

Sans doute la première condition exigée dans l'écrivain dramatique , conmie pour tout écrivain , c'est la connaissance de la langue, l'appréciation des mots, l'instruction grammaticale. La nécessité la plus importante est d'être compris , et on ne l'est qu'autant que l'on emploie le moyen mis en usage par tout le monde et pour tout le monde. L'art d'écrire n'est pas le goût , mais il en est le signe et la voix. Le style est Taccord de la pensée et de l'expression , et la grammaire sait régenter Jusqu'aux rois y comme l'a dit si gaiement Molière. Nous admettons donc avec tous les critiques du passé , avec le maître d'Alexandre le Grand , avec celui de Zénobie , reine de Palmyre , avec Horace , avec Boileau , avec l'abbé le Batteux et avec tous les commentateurs , qu'on n'est écrivain qu'à la condition de savoir écrire.

Sans doute nous reconnaissons également , avec les maîtres que nous venons de citer, qu'il faut des

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règles , dans l'intérêt des auteurs comme dans celui ' des spectateurs : elles aident les premiers à bien préciser ce qu'ils veulent faire; elles forment pour les seconds la garantie de ce qui doit occuper leur loisir; elles sont pour tous une sécurité réciproque et nécessaire. Les pédants qui emprisonnaient l'auteur dramatique dans un cercle étroit , n'avaient pas compris toute la isagesse d'Aristote; nulle part il n'exprime la pensée de poser les bornes de l'art ni ! celles du génie , et loin d'exclure tout agrandisse- 1 ment dans leur domaine , il hésite même à se prononcer, quand il traite de la tragédie : « Après divers changements , dit-il , elle s'est fixée à la forme ^'elle a maintenant ; mais d'examiner si elle a atteint ou non toute sa perfection . soit relativement au théâtre, soit considéré en elle-même, c'est une autre question, j» Aristote voyait trop loin dans le passé pour ne pas prévoir avec conscience ; il savait que les formes sont les esclaves de la pensée, et l'humanité n'avait pas accompli sa destinée; l'émule de Platon ne devait regarder la mort de Socrate que comme le point de départ d'un avenir immense ; il ne devait pas plus supposer la société à son terme définitif, que nous ne le devons nous-mêmes aujourd'hui , malgré tous les développements advenus depuis la philosophie du maître , et par elle. Les règles, dans la pensée d'Aristote, comme dans celle de tout homme raisonnable de nos jours , sont des guides et non des barrières.

INTRODUCTIOlf. 187

Mais ce qu'il importe particaliérement d'apprécier, ce qui doit être l'objet d'une rigueur impitoyable de la part de la critique , dans l'intérêt commun du théâtre et du public , c'est la pensée que doit exprimer l'art, c'est le sujet qui doit animer l'œuvre. Car, par cette pensée , par ce sujet , on excite des sympathies dans l'âme des spectateurs, on exerce une influence sur les relations sociales par l'exemple, par l'encouragement au bien, par une pieuse et sainte indignation contre le mal ; enfin , c'est un moyen d'action sur les sens , ainsi que nous l'ayons souvent dit , pour les exercer dans le but du développement des facultés intellectuelles, pour l'amélioration de l'espèce humaine.

Cette poétique une fois posée , si nous envisageons la fonction actuelle du théâtre, nous verrons qu'elle ' tend à renforcer, de plus en plus , l'individualisme , qui est le seul dogme de l'époque. Le gouvernement, loin d'imiter l'exemple du dévouement auquel il doit son origine , n'a rien fait pour détruire cette source continuelle du malaise général et de la démoralisation des citoyens : l'intérêt particulier seul fait attaquer ou soutenir l'ordre. Quand il en est ainsi , le pouvoir est toujours à la veille de catastrophes qjai peuvent compromettre sa sûreté ; et tant d'existences sont liées à sa conservation, que l'idée de direction sociale correspond à celle du dévouement dans ce qu'il y a de plus, élevé.

Le théâtre n'exprime rien aujourd'hui que la dé-

cadence de» arts devenus des moyens de lucre. Un homme se fait une immense fortune en livrant, d'après des marchés , tant de pièces par an ; un autre s'est enrichi en dirigeant l'Opéra : c'est à les imiter que tous visent , auteurs et directeurs. Le gouvernement a autorisé l'ouverture de quelques théâtres nouveaux , et n'a rien exigé moralement des privilégiés , en retour de la concession du privilège. Qui sait quel motif a décidé le ministre en accordant le brevet des quatre derniers théâtres ouverts , celui du Palais-Royal y celui ée\di Porte-Saint-- Antoine ^ celui du quartier Saint-Marcel^ celui de la Renaissance? Qui sait tout ce qui se passe derrière la coulisse ministérielle? C'est donc dans le but de faire connaître le théâtre actuel , par ses divisions , par ses subdivisions, dans tous ses détails, que nous avons entrepris la publication de notre Physiologie du Théâtre. Avant d'analyser l'individu théâtre dans ses organes , dans sa vie présente , dans ses rapports sociaux , nous avons voulu faire connaître sa fonction dans le passé , et l'importance du rôle qu'il a joué à différentes époques. Ce qu'il a été dans ses plus beaux temps , il le peut être encore ;> car les hommes ne manquent jamais en France , quand ils ont la liberté de se manifester. Mais c'est peut-être cette libre manifestation qui est entravée , dans l'intérêt de quelques-uns. Cette question sera résolue, dans notre examen , comme beaucoup d'autres non moins importantes. Après avoir appelé le passé à

IlfTROBVGTIOR. 180

notre aide, nous ne verrons le présent que dans Tespoir d'un meilleur avenir ; libre de toute préoccupation de système et d'intérêt personnel, nous jugeront les hommes et les choses d*à présent , en les essayant sur la pierre de touche qui nous a servi dans cet essai des hommes et des choses d'autrefois, c'est-à-dire, par l'influence qu'ils doivent exercer sur les esprits dans la vie privée et dans la vie publique. Le théâtre d'aujourd'hui est-il une école de mœurs? est-il un tableau fidèle de ce qui se passe dans le monde? est-il un enseignement, une consolation, un avertissement, une préparation? est-il nécessaire ou nuisible? C'est à la solution de toutes ces questions , faites dans les deux derniers siècles, et dans le nôtre, que doit naturellement aboutir notre travail , par l'analyse de toutes les parties du théâtre.'

La morale du théâtre de l'antiquité , rappelonsle , se rapportait aux principes fondamentaux de la société : le respect des dieux , l'observance des pratiques de religion , l'amour de la patrie porté jusqu'à l'héroïsme , l'exercice de l'hospitalité, l'horreur de l'adultère , la fidélité conjugale , la tendresse mutuelle des pères et des enfants, la pitié pour les malheureux : tout le droit naturel et divin , tel que pouvaient le connaître des païens dont la raison était obscurcie par mille erreurs , c'est ce qui constituait les mœurs de la tragédie grecque. Si le théâtre en France offre dans ses premiers essais moins de su-

f90 iimoDucTion.

blimité, c^est qu'il fut d'abord un moyen secondaire de direction , c'est qu'il contient le germe de cette critique terrible destinée à l'éducation populaire, pour la transformation sociale. Le cœur n'avait rien à craindre à la représentation des pièces composées dans le moyen âge ; l'esprit eut tout à gagner aux développements advenus depuis Corneille. C'est seulement de nos jours qu'on oublie que les écrivains dramatiques sont les précepteurs de la foule, et que les spectacles influent sur les mœurs. 11 faut donc que les mœurs mises à la scène soient un enseignement perpétuel de tous les devoirs, k Je crains bien, disait Solon en parlant du théâtre, que ces fictions poétiques ne passent bientôt dans nos actes et dans nos contrats. » Cette crainte du législateur était l'espoir de l'esprit humain. Le spectacle fut en Grèce ce qu'il est encore aujourd'hui et ce qu'il sera de tout temps , un lieu de rendez-vous pour tous les sexes , pour tous les âges et pour tous les états. Une assemblée de cette espèce , qui paratt n'avoir pour objet qu'un divertissement de quelques heures, est au fond une véritable école , et celle où , sans s'en apercevoir, on étudie avec le plus d'application et de progrès. Les événements s'y représentent au naturel , la doctrine y est mise en action , l'attention n'est pas distraite , le plaisir se soutient , tous les sens sont affectés , l'illusion est entière. On s'accoutume à penser, à sentir comme les personnages qu'on voit et qu'on entend. Tel est le pouvoir de

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rfaabitude et de l'exemple. Les hommes font presque aussi souTent le bien et le mal par imitation , que par leur mouvement propre , ou que par un choix raisonné. Il est donc naturel que les mœurs offertes par le spectacle deviennent celles du spectateur.

Nous avons voulu finir notre introduction par ces réflexions, qui ont été celles de beaucoup d'hommes d'un esprit supérieur : elles résument le travail qu'on vient de lire; elles font bien comprendre la situation actuelle du théâtre , et servent de transition natitfelle à l'analyse à laquelle nous allons procéder.

Une Physiologie du théâtre ^ c'est-à-dire , le traité de la vie présente de cet individu multiple qui parle et qui agit pour nous et avec nous , qui est de notre société , qui fait partie de nos habitudes , ne pouvait paraître dans un temps plus opportun que celui-ci : fatigué de toutes les extravagances auxquelles on s'est livré depuis vingt ans , l'esprit social appelle l'ordre, la méthode, le bon sens, la vérité, le naturel et le progrès en littérature comme en politique. Les générations nouvelles s'étonnent maintenant de trouver tant de choses dans le vieux répertoire du Théâtre -Français qu'elles restent muettes à ces spectacles où Fart consiste à surprendre les yeux et à stupéfier la pensée.

Il importe donc , pour seconder cette disposition favorable , cet heureux retour à la psychologie et à l'esthétique , qui seules donnent à l'art dramatique

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une importance sociale, dégrouper les actions de chaque jour de cette vie du théâtre ; de révéler les mystères qui prolongent indéfiniment l'immoralité, par l'exploitation mercantile des plus nobles délassements, par l'influence que les plaisirs exercent inévitablement sur les mœurs. Il importe aussi de ramener les esprits à des idées en rapport avec nos besoins nouveaux sur les différents genres qui scindent, la question des spectacles , et de la résoudre au point de vue des grandes classes de la société, les riches et les pauvres, les oisifs et les travailleurs. Enfin, il importe surtout d'envisager le théâtre dans ses conséquences sociales pour y porter remède , si elles sont funestes , pour leur venir en aide, si elles servent les développements de l'activité humaine.

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