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V. Des formes du langage et de la religion

Jusqu'à ces derniers temps, les adversaires de l'unité de l'espèce humaine avaient écarté ces arguments. Les recherches linguistiques leur donnaient tort, et suivant leur habitude de couvrir d'un dédain méprisant tout ce qui leur est défavorable, ils s'en moquaient. « De ce que, disait P. Bérard, il y a quelques rapports entre la langue que je parle et le sanscrit, et de ce qu'on aurait trouvé un établissement kimrique dans les hautes vallées du Caucase, je ne me croirais pas autorisé à tirer cette conclusion que les Hindous et moi nous ayons eu les Géorgiens pour parents communs, et sûr ce que l'on aura saisi certains rapports entre le vocabulaire des Polynésiens et celui des Caraïbes, je ne prononcerai pas l'identité d^origine entre les insulaires de la mer du Sud et les tribus américaines, u {Physiologie^ t. I, p. ù75.)

Mais, depuis les récents travaux de M. Renan, on a changé de tactique; on revient à exploiter ce que l'on avait d'abord méprisé, et nous voyons dans la brochure de M. Pouchet que la race sémi* tique est bien évidemment une espèce distincte puisqu'«//e a inventé te monothéisme^ qui ne s'est propagé qu'avec peine et en se modifiant dans les autres races, et puisque les idiomes sémitiques sont tout différents des autres langues. (Pouchet, Pluralité des races Antnaines. Paris, 1858, p. 110 et suiv )

DBS YAaiÉTSS DANS l'eSPÉCE.* 89

Parlons d'abord de la religion, puisqu'on en veut parler.

Voici Tobjection : a Nos voisins les Sémites diffèrent de nous à un point extrême, et là encore nous voyons que ces différences sont surtout qualitatives {quel aveu I). S'il est impossible et radicalement impossible (€*est tropl) au Sémite de nous suivre dans les profondeurs de la métaphysique, sa langue même s'opposant { jusqu'à un certain point) à toute démonstration philosophique, à notre tour nous ne sommes pas capables {ceci est trop fortl) de saisir l'idée de Dieu en tant qu'être agissant et voulant, avec la même grandeur, le même absolu que l'Arabe ou le Bédouin, qui pourtant ne sont guère religieux. Nous pouvons donc bien arriver aussi à la connaissance de ce que nous appelons notre néant ; mais ce n'est qu'avec une certaine peine, des calculs, des comparaisons, des opérations de l'esprit de tout genre et de toute nature. ( Ceci est ce qu'on appelle du chaos^ philosophiquement parlant!) Le Sémite, lui, comprend Dieu grand, très grand et c'est tout ; il ne raisonne pas, il sent ; et quand vous le croyez bien ému de quelque merveille, il vous répond avec flegme : « Dieu est grand, lui seul est grand, le reste n'est rien, rien ne peut m'étonner. »

Il n'y aurait donc entre le Sémite et nous que des différences qua-» ittatives{\)j Fauteur l'avoue ; puis, pour traduire en français ce langage philosophique, le Sémite aurait surtout l'esprit intuitif, et non Tesprit discursif; différences qui se remarquent cependant chez des individus de toutes les races. Voir là des caractères pour distinguer des espèces, c'est voir bien gros ce qui est bien petit. Je n'en veux pas dire plus.

Poursuivons :

<x Quand, continue le même auteur, une religion, expression la plus relevée, dernière des sentiments d'un peuple, mais ayant toujours sa mission propre, conforme au génie des hommes, auxquels elle s'adresse, passe d'une race à une autre, elle se modifie nécessairement.

» Le monothéisme pur, né en Orient, n'a conquis l'Occident et la race arienne qu'en se transformant au gré de celle-ci. Les Perses ont accepté rislam, mais ils n'ont pu renoncer à la reproduction plastique qui est un des caractères de la race arienne : un schisme devait se former, qui autoriserait tous les arts et laisserait libre cette tendance native que rien ne pouvait étouffer.

» La race qui florissait à Athènes et à Rome n'a accepté le

(I) L'auteur aura voulu dire esienlieUet : le mot lui a manque.

M DB l'UMITIi DB L'BSfÈCB flUMAINE.

christianisme venu au6»i de TOrient» qu'en le dépouillant de son caractère originel, et cette religion serait incapable aujourd'hui de faire des prosélytes dans cet Orient où elle a pris naissanoa La prédication de Mahomet elle-même ne fut, comme l'a remarqué M. Renan, qu'une réaction du monothéisme pur contre le chrie* tiamsme dégénéré, cachant mal ses tendances polythéistes. » (Pouchet, loc. cit., p. 110 et suiv.)

M. Pouchet traduit très bien les arguments de M. Renan, dont on a fait grand bruit, mais qui en réalité sont misérables, et dont on a eu très facilement raison à l'Académie.

On nous dit d'abord que le monothéisme est propre è la race sémite : nous voulons bien supprimer les mots : inventés par. Ck>mment donc se fait-il que ce monothéisme se trouve comme le souvenir antique de tous les peuples? Socrate et Platon l'ont constaté; le Jupiter des Grecs, l'Ammon des Égyptiens en témoignent Comment se fait-il que les Syriens, les Phéniciens, les Chananéens, les Ismaélites, qui furent tous Sémites, aient vécu de si longs siècles dans le polythéisme, malgré la prédication incessante des Hébreux leurs voisins? Gomment se fiiit*il que les Hébreux, qui étaient bien aussi Sémites, et Tune des pures races, eussent tant de tendances à l'idol&trie ; qu'ils aient commencé l'adoration du veau d'or, dès leur voyage au sortir de l'Egypte, dans le désert ; qu'ils soient constamment retombés dans ces superstitions, malgré les avertissements de tous leurs prophètes ; que les idoles aient pendant longtemps couvert toute la Judée, sous Salomon et jusqu'au temps où Josias fit tout détruire ; que les dix tribus séparées aient été presque constamment et presque universellement vouées au même culte, roaigé les punitions terribles qu'elles éprouvèrent? Enfin, comment se tait-il que chez les Chinois et les Tbibétains, le monothéisme ait été constamment altéré, soit, par les idoles, soit par le culte de la raison, aoît par l'évocation des esprits? Evidemment , tout ce que Ton sait d'histoire ancienne répugne à cette thèse de M. Renan, ainsi qu'on l'a démontré à l'Acadàmie (1 ).

Que le langage sémitique annonce une plus grande tendance à la conception abstraite des vérités intelligibles , et qu'au contraire la langue des Chamites et des indo-Germains soit plus disposée à revêtir de formes plastiques les vérités supérieures, cela est vrai.

(1) A l'Académie des inscriptions, M. Vallon a lu, en réponse à M. Renan, une not0 extrêmement intéressante et accablante pour son adversaire.

BU TAUiTÈS DANS i'iflPÈCB. 01

Mais s'etisuit-il que la mce sémitique n*est pas capable des arts plastiques, et que les autres races ne sont pas capables des plus grands problèmes de Tintelligible? C'est de Thyperbole à U plus grande puissance possible, et contre laquelle s*élève l'observation journalière, non tndns que l'histoire. C'est nous dire que la race juive est incapable de s'adonner aux arts, que les Chinois n'ont jamais fait de statues, etc.

Quant à ce que « la race qui florissait à Athènes et à Rome n'a accepté le christianisme, qu'en le dépouillant de son caractère originel », nous serions asses curieux d*en voir la preuve et de considérer comment on s'y pi*endrait pour démontrer que le Credo des apôtres est différent du Credo de saint Athana^ et de Nicée, du Credo d'Occident! £t comment la foi de saint Paul, qui était un pur Israélite, a été différente dé celle du Grec saint Chrysostomc ou des Latins saint Augustin, saint Ambroise et saint Hilaire!

Pour ce que l'on ajoute, que t cette religion, le christianisme, serait incapable aujourd'hui de faire des prosélytes dans cet Orient où elle a pris naissance »^ c*est une assertion, contre laquelle protestent toutes les chrétientés du monde, et en particulier les chrétientés chinoises.

Hais venons à la question du langage.

La linguistique était arrivée, depuis plusieurs années, à ce fait remarquable, que d'ailleurs elle soutient encore, et qui est conforme au récit mosaïque : que toutes les langues du globe se rapportât à trois types principaux : monosyllabiques, dysyllabiques, et polysyllabiques, appartenant aux descendants des trois fils de Noé. C'est en vain qu'elle a voulu retrouver ce que pouvait avoir été une langue primitve commune; la confusion de Babel en a dispersé les élémentsi Toutefois, il y a des transitions et des mots communs^ qui permettent de passer d'une forme à l'autre» et d'entrevoir qu'un même air de famille les unit toutes. On peut lire les deux premiers discours du très beau livre du cardinal Wisemann, pour se rendre compte des travaux qui ont été faits dans cette scienoe {Diecours sur les rapporté etUre la science et la religion révélée; plusieurs éditions) (1).

Ces résultats acquis, on ne veut {dus s'en occuper, et l'on argu<> mente que les langues sont si distinctes les unes des autres qu'elles

(i) Voyei aussi les Traités Ûe Wng%iii\que^ et entre autres le IMoftonftaire es |jiif«lili9iie 4e M. Jeban de Saint-Clavien, édit. Migne, 1 vol. io-A, Paris, 185S ; ouvrage qui suffit à mettre au courant des questions modernes de linguistique.

93 DE l'onitb de l'espèce hdmauie.

indiquent des espèces différentes. Écoutons encore M. Poucbet : m Une seule affirmation suffira (c*e$t bien peu en une si grosse question /), celle de Tbistoire des idiomes sémitiques. « Si les planètes » dont la nature physique semble analogue à celle de la terre, dit » M. Renan {ffist. des long, semité Paris, 1655, p. /i67), sont peuplées » d'êtres organisés comme nous, on peut affirmer que l'histoire et » la langue de ces planètes ne diffèrent pas plus des nôtres que » l'histoire et la langue chinoise n'en difièrent. » Il est imposable (continue M. Poucbet) d'établir d'une manière plus nette et par une image plus frappante l'individualité des différentes races humaines qui n*ont rien dû à leurs voisines et qui ne se sont probablement trouvées eu présence {toujours des hypothèses 1) que quand leur langage était constitué déjà, portant ainsi avec elles leur caractère propre^ leur type intérieur et profond, aussi inaltérable par le contact que le type physique (nous avons démontré le contraire pour le type physique). Les familles en présence ont pu échanger des traditions, des souvenirs, des mots, mais ce sont là de simples emprunts; on peut affirmer (cela coûte si peu l) qu'elles n'eurent jamais le mémo berceau.

» Nous devons nous borner à consigner ici les Résultats obtenus, à savoir que chaque système de langue est immensément distant des autres, et par le fond et par la forme, construits et bfttis par la pensée humaine, c'est vrai (quel aveul), mais par celte pensée agissant autrement, dans une autre direction, en sorte que, comme l'a dit M. Renan, chaque système de langues ne touche aux centres que par la communauté du but à atteindre (toujours des aveux : même but, même nature I)^ les moyens employés étant tout autres, tout différents.

» Les familles de langues paraissent varier encore davantage sous le rapport phonétique ou de la constitution physique (Lathan, The Eastem Origin ofthe Celtic nations, in-8, London, 1857), c'està-dire dans la nature même des sons émis, variétés qu'on désigne dans le langage vulgaire par des noms différents^ tels que aboiement, braièment, roucoulement, etc. Tel est ce langage si singulier parlé par la race à teint clair du sud de l'Afrique, et qui s'étendait probablement autrefois beaucoup au delà de ses limites actuelles. Ce langage ne ressemble à rien de ce que l'on connaît, il consiste en un gloussement, qui n'a d'analogue chez aucune autre nation de la terre; les Anglais l'ont appelé d'un nom spécial, clik language. Là encore, une différence immense, inexplicable, etc. k> (Pouchet, loc. cit^ p. 115-114.)

DBS TAtlÈTÉS DANS L'BSPÈCB. 9S

Celte dernière considération est curieuse 1 En la suivant à la rigueur, il faudrait admettre que sont d'espaces différentes le chien domestique qui aboie, et le chien redevenu sauvage qui cesse d*aboyer ; le chat domestk|ue qui miaule, et le chat sauvage qui ne miaule pas; le chient courant français qui aboie en chassant, et le même chien anglais qui chasse sans aboyer; le merle qui parle et et celui qui ne parle pas ; le rossignol qui chante et celui qui no chante pas ; Tbomme qui bégaye et celui qui zézaye ; l'Allemand qui parle gutturalement et l'Anglais qui parle des dents; le Français qui parle clair et l'Italien qui mouille toutes les voyelles. Il suffit d'exposer un tel système pour en montrer l'inanité !

Quant à la théorie de M. Renan, qui prétend que le langage sémitique est aussi différent des langues européennes que les langues de la terre peuvent l'être de celles de la lune ou de la planète Saturne» c'est pousser trop loin l'hyperbole, et qui dit trop ne dit rien. Les travaux des linguistiques les plus cél^res, comme ceux de Hervas, Adelung, Yater, Klaproth, B^lbi, Eichoff, Bopp, H. Paruvey, ont démontré qu'il y a des analogies entre toutes les langues du monde, qu'il y a des noms communs qui les rapprochent (1).

Nous ne voulons pas dire que tous les noms des langues sont communs et que les constructions grammaticales sont partout les mômes; ce qui serait non moins ridicule qu'absurde. Il est bien certain que chaque peuple possède des choses que ne possède pas un autre, et doit avoir des mots particuliers pour les désigner; chaque peuple a ses idées particulières, et par cela même ses mots; comme il a son génie et par cela même sa grammaire. Or, il sufQt

(1) Ne citons pour exemple que le nom de Dieu : en hébreu, Jeho-vah, ou Jé^ié et Téué; Thot^ en égyptien; Jov et eioc, en grée ; Jou et Dis^ Jovts, Dtot?<i, Bfiu, en latin ; Jupiter ou Jou^iratip, des Grecs et des Latins ; Deva^ en sanscrit ; Daiva, en tend et en parsi; 2)aof, en chaldéen; Tina^ J)9i, en étrusque; Ttoof, fhoeii Dus^ Dio^ cbei les Celtes ; Tivi ou Tifi, en Islande ; Oew, JHew^ en slave ; Dw, en hibernien ; Diu, en kimrique ; Dutu, en gallois ; Doué, ou Toué^ en armoricain *, Duy, en comique; Hiv ou Yao, Tt, Tien^ en chinois; Ja et Tiu, en Tartarie; 7*1, chez les Hottentots; TiiSf en tartare; Tha, en tcherkesse; Totut, en Océante; Taue^ aux ties de la Société : Tay, en turc ; 7at(i, sur rOrénoque ; Taxif au Mexique ; Teotl^ pour les Aztèques ; Data, en ingousch; Dauni^ en sokko, dans TArri-

que; Dut, en japonais On sent que tous ces mots ont entre eux de grandes

analogies, et sont comme les altérations d'une expression commune et primitive. Tantdt le d se change en t; sans ces deux consonnes présyllabiqus, le radical est Je, qui se prononce ûm, on itfu, ieto, • ou ti, oo et ou^ eus et iif, et dont dérivent les autres radicaux par dos altérations de rarticulation.

H DB L'ORlTi Dl L'BSrICB IHVàlNB.

d'y réfiéehir un instant pour se convaincre que par cela même que deux peuples ont des mots difiE&rents et des grammaires différentes, oe ne sont pas deux espèces disiincCes t

L'homme a bien certainement la possibilité d'avoir des idées nouvelles, de posséder des choses nouvelles, de hbriquer des choses nouvelles, de modifier ses vêtements, sa nourriture, son habitation et tout ce qui l'entoure ; et par cela même il a la possibilité de modifier son langage, de changer ses expressions, d'en inventer de nouvelles. Les temps se succèdent et les générations se remplacent, amenant d'autres idées et d-autres mots. La langue que nos pères parlaient il y a mille ans en France, est déjà pour nous une langue étrangère; et chaque jour nous voyons éclore des mots nouveaux, qui naissent on ne sait d'où, remplacent des mots anciens, et à leur tour seront remplacés. Il fui un temps, en Europe, où la langue romane était universelle : qu'est-elle devenue ? Nous ne la comprenons plus qu'avec de l'étude, et à sa place se sont produits l'italien, l'espagnol, le français, l'allemand, l'anglais. Après la conquête de l'Angleterre, la langue française et la langue des oon* quérants étaient les mêmes, avaient les mêmes expressions, la même grammaire : quelles différences les séparent aujourd'hui I Comparez, je ne dis pas seulement les mots, mais même la grammaire, et en particulier la construction du verbe si riche, si flexible en France, ai pauvre, ai roide en Angleterre I YoycK ce verbe anglais, qui manque de futur, qui ne peut indiquer l'avenir que par des auxiliaires devoir et pouvoir} qui ne connaît fondamentalement que deux temps, le prÀ^nt et le passé ; qui n'a que deux modes réguliers, l'indicatif et l'infinitif.

H. Renan a complètement méconnu la loi de spontanéité, qui s'exerce aussi bien dans le domaine de l'intelligence et du langage, que dans le domaine de l'organisation. Il n'a pas vu que, de même qu'il peut naître un taureau sans cornes, ou quelque autre accident de ce genre, qui ensuite constitue une race distincte, de même il peut nattre une langue nouvelle sans futur, comme la langue anglaise, sans présent, comme les langues sémitiques. Il n'a pas vu que cette loi de spontanéité est aussi évidente que l'axiome de la ligne droite; et que pour la nier, il faut nier et la génération des idées, et la loi de transformation, et la loi de progrès, et les faits eux-mêmes les plus palpables, les plus irrécusables, et tout oe que la science a acquis en linguistique et en philosophie. On ne comprend qu'il ait élevé sa théorie, que par un aveuglement presque sans exemple. Toutes les autorités en linguistique, et la science

ABS VARliliS ùkm L'BttiCB. 95

même pour qui voudra l'étudier, ne laisseront jamais passer d'aussi étranges assertions.

Il est asse^ remarquable, d'un autre côté, que récriture même a été considérée comme un art primitif essentiellement lié au langage, ainsi que Ta soutenu Fred. Schlégel. Court de Gibelin a montré l'unité qui résume tous les alphabets [Monde primitifs t. III); et M. Paravey de même {Esêoisur l'origine unique et hiéroglyphique des chiffreM ei des lettres de tous les peuples^ Paris. 1826). G. de Humboldt admit cette opinion {tssai sur Vorigine des formes grammaticales), Herder dit carrémeut : « Les alphabets des peuples présentent une analogie encore plus frappante ; elle est telle qu'à bien approfondir les choses, il n'y a proprement qu'un alphabet. » {Nouveaux mémoires de l'Académ. roy., 1781» Berlin, 1783, p. 413.)

TI. De rimparilé det ihcm.

Qu'il y ait des races supérieures, cela ne fiiit pas question. Gomme intellig^ce, comme langage, comme mœurs, oomme politique, comme industrie, il y a une grande différence des Européens, les plus avancés de tous les hommes, aux Boschismans , les plus dé-, gradés de tous ! Et entre ces deux extrêmes il y a des degrés nombreux, cela ne fait aucun doute. Les faits sont là.

Mais ces différences constituent-elles des distinctions d'espèces? C'est toute autre chose. Sont-elles tant inhérentes à chaque race» que l'une abaissée ne puisse se relevet% et l'autre élevée ne puisse s'abaisser ?

La célèbre théorie des nuances et des dégradations suppose que, comme les races humaines sont sur les degrés d'une échelle de perfection qui va du singe à l'Européen, il existe plusieurs espèces humaines qui s'étagent depuis le singe jusqu'à l'Européen. Elle part de cet axiome leibnitzien : natura nunquam faeit saltus, la nature ne fait jamais de sauts; elle voit entre le singe et l'Européen une distance inouïe qui doit être remplie; elle pose que les races buroaineà inférieures l'occupent, servent de transiti<m, et sont à perpé* Ittité oondamnées à rester ce qu'elles sont.

Jamais à si peu de frais on n'a construit pareille monstruosité, ni plus formidable sophisme. Ici tout est faux.

D'abord l'axiome natura nunquam facit saltus n'est vrai que dans un sens large ; il est faux dans un sens strict. Il est bien certain que toute la série loologique va se perfectionnant depuis les Eoopbitee juaqul l'homme, par une suite de degrés : les rayonnes, les arti»

96 DB l'unité db l'bspècb nnMAIRB.

culés, les mollusques et les vertébrés fonnent bien quatre plans qui se superposent. On peut même admettre qu'il y a encore des degrés dans chaque embranchement, et que, par exemple, les vertébrés, les reptiles, les poissons, les oiseanx et les mammifères se superposent encore en quatre plans. Mais là s'arrête la loi de l'axiome ; il est impossible de l'appliquer aux genres, et à plus forte raison aux espèces. En quoi, par exemple, les carnassiers sont-ils supérieurs aux solipèdes et aux ruminants ? Qui a jamais pu démontrer que le porc-épic fût supérieur au chameau, le lynx au cheval ou à l'âne, le ouistiti au chien, le gibbon même au castor, le lièvre à la chèvre, le rinolophe au cheval ? Et ce que je dis de ces espèces je puis le dire de toutes les autres, j'en pourrais dire autant pour les oiseaux, les poissons et les reptiles. D'ailleurs, non-seulement il n'y a pas supériorité, mais il n'y a pas même de nuances, de transitions; ainsi, dans la même famille naturdle quelles transitions aperçoit-on entre le chat, le lion, le lynx, le tigre, la hyène, le léopard? Chaque espèce est distincte et nettement diflfiérente des autres 1 On veut dire strictement que la nature ne fait pas de sauts? Hais quel saut il y a du chimpanzé au Boschisman ! L'un singe, l'autre homme, l'un avec quatre pattes et l'autre se tenant debout; l'un sans intelligence et l'autre intelligent ; l'un sans politique et l'autre sociable en famille; l'un qui ne parle pas, l'autre qui a un langage; l'un sans industrie, l'autre qui se fait des armes et des engins de pêche, qui se construit des cabanes et qui dessine ; l'un qui ne peut comprendre le beau, et l'autre qui orne ses armes et qui s'orne lui-même ; Tun qui ne suit que ses instincts, et l'autre qui a encore quelques lois de morale. Entre les deux la différence est immense ; c'est un abime que la nature a franchi dans le saut qu'elle a fait pour passer de l'un à l'autre.

Puis, si cet axiome : naturanunquam facit saltus^ établit qu'il y a des degrés dans la série animale, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de différences. Tous les animaux ne sont pas le même animal. Admettons encore, si on le désire, qu'il y a unité de pian, comme le voulait l^marck, mais cette unité de plan ne peut vouloir dire qu'un animal li'est pas autre qu'un autre animal, que le lion n'est -pas un autre animal que le tigre, l'éléphant un autre que le cheval ou la girafe, à moins de révolter le plus vulgaire bon sens I II y a donc dans la nature deux sortesde différences qu'il ne faut pas confondre, à moins de nier la raison : dans la même espèce, entre les mêmes enfants de mêmes parents, il y a des individus différents, quoique de même nature ; mais entre des espèces distinctes il y a une tout

DBS VARIÂTES DANS l'ESPÈCE. 97

autre différence, les natures sont dissemblables. Dans un cas ce sont des modes d'une môme nature, dans l'autre ce sont des différences de nature, cela est clair comme le jour. Or, de ce qu'il y aurait des degrés dans l'échelle animale, s'ensuivrait-il qu'il n'y aurait que des différences d'une même nature et non des différences par natures diflërentes? Qui oserait le soutenir? Il est visible, au contraire, qu'il y a des natures différentes, puisqu'il y a des degrés ; des moda* lités sont des choses essentiellement transitoires, et en effet, aucune, race n'est tixe, de sorte que^ s'il n'y avait que des modalités, il n*y aurait plus rien de fixe dans l'échelle de graduation, et par cela même plus de degrés; ou, si l'on veut, pour rendre l'argument plus saisissant, un degré est différent d'un autre par quelque chose d'autre en principe, au lieu qu'une variété n'est différente d'une autre que par un même qui est modifié.

Appliquons cette métaphysique de la différence à l'espèce humaine. Les variétés diffèrent entre elles par des modalités du même^ puisqu'on effet, comme nous l'avons vu, tous les caractères essentiels se retrouvent dans toutes les races sous de simples modifications ; au contraire,- l'espèce entière diffère de l'espèce animale la plus voisine, celle des singes par quelque chose d'autre^ à savoir l'hitelligence, le langage, la religion, la morale, la politique, l'industrie, les beaux-arts et les caractères organiques que nous avons vus. Puis, enfin, ce qui prouve les, deux ordres de différences : d'une part, les caractères qui distinguent ]es degrés sont fixes, inaliénables, et l'on a beau examiner des hommes appartenant h des races différentes, tous présentent les caractères essentiels de leur espèce, de leur nature, de leur degré; d'autre part, les caractères qui distinguent les variétéssonimobiles^ et une race abâtardie aujourd'hui peut se perfectionner demain, comme une race civilisée peut s'abâtardir ; dans une même race un individu peut être intelligent, un autre l'être à peine.

Cette dernière remarque est surtout d'un poids immense dans la question. Ce n'est pas par les caractères organiques qu'on peut instituer des races humaines supérieures ou inférieures, ils sont trop peu différents, les dissemblances sont minimes ; il faut partir des caractères intellectuels et moraux. Or, dans la seule race européenne, pour ne prendre que cejle-là comme exemple, à côté d'individus d'un mérite tout à fait supérieur, il y en a d'autres qui n'ont pas Tintelligence de beaucoup de nègres et de sauvages indiens. Combien est plus grande la différence qui sépare un Cuvier d'un Papavoine, qUè celle qui isolerait celui-ci d'un sauvage! Il y a dans notre race des individus incapables de la moindre instruction ; et d^

FRÉDAULT. 7

9S DK l'unité DB l'espèce BUMAINE.

GessenSt gouverneur du Cap, avait recueilli un jeune Bochisman doué de beaucoup de cœur et d'intelligence, qui apprit avec la plus grande facilité le hollandais et un peu l'anglais. (Péron, Voyage aux terres australes. Paris, 1807, t. II, p. âll). Ces mêmes races européennes, aujourd'hui tant civilisées, descendent de ces nations barbares qui effrayaient les Romains, pendant que la race gi*ecque, autrefois si avancée, est maintenant tombée si bas, et que les descendants des civilisalions du Pérou et du Mexique errent aujourd'hui sauvages dans les forêts du nouveau monde. Ces nègres, dont on a dit tant de mal, ont fourni des héros, des littérateurs, des poètes, et il y en a des milliers aux États-Unis comme en Europe qui vivent de la vie civilisée, exercent des états de toute sorte, et sont certainement de beaucoup supérieurs à beaucoup de paysans et d'ouvriers européens, car je ne veux pas les comparer aux misérables qui peuplent les bouges de Paris, de Londres, de Pélersbourg et de Pékin. On parle de religion, et l'on dit qu'on en renconireàpeine des traces chez les Australiens, les Esquimaux et les Bochismans; mais quelle religion, quelle morale trouve-t-on chez les abrutis de nos grandes villes, chez des gens qui cependant vivent en communication avec la civilisation, et que rien ne peut tirer de leur turpitude ?

Il n'y a donc pas moyen de trouver des caractères fixes dans les difTérences de variations. Sans doute qu'il y a des races aujourd'hui supérieures et d'autres inférieures, mais chacune d'elles offre la double aptitude au progrès et à la défectibilité ; les unes peuvent s'abâtardir, les autres se perfectionner, c'est la loi! Et l'on doit conclure comme M. Godron, qui a longuement et très judicieusement discuté tous les éléments de cette question : « Que la doctrine de la supériorité ou de l'intériorité originelles et permanentes des différentes races hu* maines ne peut pas être acceptée; qu'elles sont toutes susceptibles de se perfectionner et de se dégrader sous le rapport physique comme sous le rapport moral » [De l'espèce, t. Il, p. 242.)

vn. Du croisement des races.

Nous avons vu , en parlant de la doctrine de l'espèce, que les types spécifiques sont fixes, et que dans les croisements entre individus d'espèces différentes, on n'obtient que des hybrides à fécondité bornée , et qu'en les unissant avec les races mères, la forme hybride disparaît pour ne laisser subsistants que les types primitifs. Or cette doctrine a été tournée contre nous par nos adversaires.

Que toutes les races humaines puissent produire entre elles, cela ne fait pas de doute ; les faits sont constants. Mais on nous objecte

DSS VARIÉTÉS DANS l'ESPÈCB. 99^

qu'il ne s'est pas constitué de race mulâtre, et qu'au bout de quatre générations de croisement avec Tune des races mères, le métis disparait. En vérité, cette disparition n'a rien qui étonne : on comprend très bien que les deux influences génératrices étant inégales, l'une finisse par l'emporter sur l'autre; là n'est pas la question. Ce qu'il faut savoir, c'est s'il peut se former des races métis à fé-* condité continue ; cas tout différent des hybrides d'espèces qui ne peuvent se perpétuer, ne jouissant pas de cette fécondité continue.

Les mulâtres, par exemple, peuvent-ils se propager entre eux? «Sans nier cette fécondité, Jacquinot (dans Dumont-d'Urville , Voyage nu pôle sud) pense qu'elle est très bornée, et croit même que i\es mulâtres et des mulâtresses placés dans l'isolement ne constitueraient pas une race permanente et finiraient par disparaître. Mais il avoue toutefois que, pour établir cette stérilité relative des mulâtres (>ntre eux, la statistique manque complètement, et qu'il ne lui a pas été possible de recueillir à cet égard d'observations positives. On sait, du reste, combien est répandue, dans nos colonies, l'odieuse coutume de l'avortement ; c'est à ce point qu'on observe souvent sur une même plantation, que, non-seulement les mulâtresses, mais même les négresses de pur sang, paraissent toutes stériles. Ces aveux équivalent à l'abandon de son hypothèse. Hombroii, le compagnon de Jacquinot dans le voyage au pôle sud, affirme au contraire que l'union des mulâtres et des mulâtresses est extrêmement féconde, et il est en cela d'accord avec la presque unanimité des observateurs. > (Godron, De l'espèce, t. II, p. 361.)

Revenons à la question : a-t-on des preuves certaines que des races métis se soient formées et perpétuées?

Prichard signale d'abord les Griquas {loc. cit.^ t. I, p. 26} ou Hottentots-Griquas, qui « sont, comme on le sait, un peuple d'origine mêlée, descendu d'un côté des Hollandais qui ont colonisé le sud de l'Amérique, et de l'autre des Hollandais aborigènes». Ils s'étendent sur un espace de sept cents milles au moins^ et leur nombre s'élevait, il y a une vingtaine d'années, à plus de cinq mille âmes. Beaucoup sont maraudeurs, et un grand nombre se livrent à l'agriculture. Ils ont une capitale, Griqua-town, oii ils forment une communauté chrétienne sous la direction des frères moraves.

Les Cafusos, observés par MM. Martins et Spix, habitent les solitudes du Brésil, près les forêts de Tamara ; ils descendent d'un mélange d'indigènes de l'Amérique, avec des nègres importés d'Afrique. Ils sont sveltes et musculeux, avec des membres infé** rieurs faibles ; leur teint est cuivré tirant sur le brun ; leurs trait3

100 DE L'CJNITB DB l'espèce HOMAIiNE.

se rapproclient plus de la race africaine que de la race américaine ; leur chevelure singulière est crépue et s*élève perpendiculairement jusqu'à la hauteur d'un pied à un pied et demi au-dessus de la tête, formant une perruque touffue et immense, très laide. Cette chevelure leur donne une ressemblance avec les Papouas de la Nouvelle-Guinée. (Prichard, loc. cit.^ t. I, p. 27.)

Les Papouas à tête de vadrouille^ ainsi nommés à cause de leur chevelure laineuse et frisée extrêmement volumineuse, dont la circonférence est souvent de trois pieds , forment encore une race mêlée qui tient manifestement du nègre et du Malais; ce sur quoi tous les voyageurs sont d'accord. {Ibid.)

Voilà donc trois exemples très remarquables qui témoignent manifestement de la formation de races nouvelles par le croisement de races anciennes. Nous en aurions un grand nombre d'autres, sî les peuples se trouvaient mélangés dans l'isolement; par exemple, si l'on pouvait prendre une famille nègre et une famille européenne, les camper dans un lieu isolé où elles ne pouraient que s'unir entre elles. Mais ce que nous pouvons faire pour nos races d'animaux domestiques n'est pas applicable à notre espèce. L'homme est essentiellement libre, et nous oserions dire fantaisiste, en ces sortes de choses : il se mêle tantêt à une race, tantôt à une autre, selon ses relations, ses positions, ses voyages ; ce ne sont pas seulement deux races seules qui sont en présence, mais plusieurs. Il s'ensuit forcément non plus des mélanges parfaits, mais de simples nuances^ dans lesquelles un type domine aujourd'hui, un autre dominera demain, suivant les alliances. On peut s'en rendre compte par tous les détails que M. Lucas a donnés dans son Vivre De Thérédi té ^ sur les influences qui se combinent, se croisent, se dominent réciproquement, s'affaiblissent ou reparaissent dans les produits de la génération. On voit alors comment, tantôt le père continue sa race dans son fils, et tantôt la mère: quelquefois il y a mixtion intime et à parties égales, ou mélange imparfait des deux influences; que d'autres fois c'est l'influenced'un grand père, d'un oncle qui reparaît et change toute la lignée, en introduisant un autre type, en modifiant la race. De sorte que dans le mélange des races, on observe toutes ces lois de la génération qui donnent une si grande variation des produits.

En Europe, par exemple, où tant de peuples se sont abattus et se sont croisés de mille et mille manières, on retrouve çà et là des représentants de toutes ces races; le Romain, le Gaulois, le Franc, le Goth, le bourguignon, le Saxon, le Lombard, le Hun,

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