DE L'ACTION PHYSIOLOGIQUE DU CHLORALOSE
Par MM. M. Hanriot et Gh. Richet.
Noas avons donné le nom de chloralose au corps qui résulte de Faction du chloral anhydre sur le glycose. Ici nous ne parlerons pas des propriétés chimiques de cette substance, non plus que de son isomère, le parachloralose insoluble; mais seulement des effets physiologiques du chloralose soluble^
C'est une substance cristallisable, soluble dans Teau bouillante, et qui se dépose par refroidissement en cristaux. L'eau froide la dissout un peu, à peu près 8 grammes par litre; mais une solution de 8 grammes par litre finit à la longue, au bout de plusieurs jours, par laisser déposer de petits cristaux, qui se redissolvent quand on chauffe de nouveau la solution.
Comme c'est une substance très active, on peut, malgré cette dilution, l'employer sous cette forme en injections intra-
1. Voir, pour les détails chroniques, notre mémoire in Bull. Soc. chim. (3), t. II, 1893, p. 37.
veineuses OU intra-péritooéales, au moins sur d*^ petits animaux. Si Ton vfail en faire in^<M'er dt^s quantités plus grandes, on en mélange la quantité nécessaire h du huL Par suite de sa faible solubilité, elle se dissout mal ; et les animaux, chiens, chats, poules, rats, canards, etc*, la prennent aussi sans répugnance. C*est d'ailleurs un cor|is très amer, qui. sans avoir la saveur acre et irritante du chloral, est fort désagréable, et laisse un arriëre-gont nauséeux, quand on le prend en solution aqueuse.
Nous Tavons expérimenté sur les chiens, les chats et les oiseaux. D'autres expériences ont été faites aussi sur les rats, les cobayes, les lapins et les grenouilles; mais elles ne sont pas suffisamment nombreuses pour que nous puissions les mentionner aujourd'hui,
Prenoos, pour simplifier, rexpérience faite sur le chieu, dans la(}uelle le chloralose a été ingéré par Testomac, le chien ayant cousenti a en prendre dans du lait ou avec quelques morceaux de viande.
Nous supposerons qu*il s'agît d'un chien de 10 kilogrammes, et que la dose ingérée par lui soit de 5 grammes, c'est-à-dire de 0,30 par kilogramme.
D abord, pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure, il n'y a pas d'action appréciable. Jamais ou presque jamais de vomissements, puis l'animal reste comme hésitant dans sa démarche ; il a de la peine à avancer, les muscles semblent comme raidis, avec un peu de frémissements fibrillaires, presque do la contracture; les mouvements deviennent lents, paresseux, difficiles» Quoique l'intelligence soit conservée, il y a de la somnolence; le chien se couche, ses paupières tendent à se fermer, animées de peliles contractions légères. En mt^mo temps on observe une notable excitabilité réllexe et psychique ; au moindre bruit un peu fort il y a comme un tressaillement général, (Cependant la respiration n*est pas ralentie, et les mouvements du cœur ont conservé toute leur fréquence normale, et leur force.
tHLORALÛSE*
Peu h peu le sommeil devient plus profond, et 1p chien se couche pour s'endormir. A ce moment il y a une véritable iocoordinalion musculaire, df sorte ijue, si rauioiiif se couche, ce n'est pas seulement parce qu'il est pris d'une envie de dormir irrésistible; mais c'est aussi parce qu'il ne peut plus se tenir debout, butant contre tous les objels alentour, comme, ivre, dans un état très analogue à celui des chiens chloralisés^ éthérisés, ou chloroformés.
Alors, c'est-à-dire une heure et demie environ après Tingestion, le sommeil est proftmd; mais il ne ressemble pas au sommeil du chloral; le chien chlorrilisé n'a plus de réflexes, ou du moins ses réflexes sont énormément diminués, tandis que le chien qui a pris du chicralose a gardé tous ses réflexes, alors qu'il est endormi déjà. Ces réflexes sont même ires exagérés. Le moindre attouchement détermine un soubresaut général, une sorte de convulsion presque strychnique, tandis que, si on le laisse dormir tranquille, le sommeil est assez calme (parfois même Tanimal aboîo légèrement, comme le font les chiens qui rêvent), sans avoir d*aulre réaction que le frisson de chaque inspiration, ce qui indique bien que l'appareil n^gulalenr de la température est intact.
Contrairement à ce qui s observe chez les chiens anestliésiés par le chloral ou le chloroforme, la pression artérielle n'est pas abaissée. Chez un chien qui avait pris une dose de 0*''',6 et qui dormait profondément, nous avons constaté une pression de 18 centimètres de mercure, et dans deux autres expériences nous avons encore vérifié celte élévation de la pression sanj^uine avec des doses de 0^%6 et de 0 ,5. D'ailleurs cela ne doit pas nous surprendre, puisque la conservation des mouvements réflexes nous prouve qu*à cette période il n'y a pas abolition de Taclivîté médullaire qui tient sous su rh^pendance la contractilité des petits vaisseaux et la pression du sang.
Deux ou trois heures environ après l'ingestion, le sommeil devient plus calme, sans que cependant les phénomènes
M. ItANBIOT ET CH, IIICHET.
réfloxes cessent jamais complèLemeiiL, En louL cas, le sommeil est rétabli, t'animai ronde, et il ne se ivvcille qu'au bout de cinq, sept, huit heures, parfois môme plus longtemps après; mais au bout de vingt-quatre heures il semble bien remis, ayant conservé sa gaieté et son appétit.
Tel est, au moins sur le chien, Tefret des doses moyennes, soit des doses de 0'^%5 ou \S^\i ou 0*%3 par kilogramme. Mais, si la dose est plus forte, la mort survîeut dans le sommeiL Les phénomènes du début sont tout à fait les mêmes; seulement, le sommeil devient de plus en plus profond: le cœur reste intact; maïs la respiration est de plus en plus faible, et finalement la mort survient par cessation de la respiration.
Si au contraire les doses sont plus faibles, c'est-à-dire de 0^%2 ou O*?',! par kilogramme, alors on ne voit guère que de la somnolence coïncidant avec une excitabilité réflexe exagérée, et qnebjue tendance aux contractures, avec de Tincoordiuation, et probablement du vertige.
Nous appellerons d'abord l'attention des physiologistes sur ceci; c*est qu'une substance auesthésique pouvant être prise par ingestion stomacale sera très utile dans certains cas, et surtout qu'il sera très avantageux eu maintes occasions de pouvoir faire de Tanesthésie avec la conservation des réflexes vasculaires et Télévation de la pression artérielle, C*est dans ces cas que nous employons communément le curare; mais le curare a cet inconvénient, très grave {à notre sens), de ne pas abolir la sensibilité de Tanimal, C'est donc un moyen assez cruel, et que souvent on ne veut pas employer pour cette seule raison» D'autre part, le curare nécessite la trachéotomie^ et, sinon toujours, au moins presque toujours, les chiens curarisés ne peuvent pas être conservés.
Nous avons pu faire sur des chiens ayant reçu 0^'^B0 de chloralose des expériences longues et sanglantes, sans que Tanimal parût ressentir quelque douleur.
Pour déterminer la dose toxique, laissons de côté les
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diverses expériences où le chien, après ingestion de chloralose, a subi une opération quelconque, ou même les cas où il y a eu des vomissements, quoique ces vomissements, très peu abondants, exceptionnels d'ailleurs, ne puissent guèra avoir contribué à l'expulsion d'une notable quantité du poison.
Voici alors les chiiTres rapportés à l'unité de poids, c'està-dire au kUogramme.
grammes.
0,85 Survie 1.
0,77 Mort.
0,6i Survie.
On voit donc que chez le chien, par ingestion stomacale, la dose toxique est voisine de 0''',6 par kilogramme.
Ces chiffres sont sensiblement différents, si, au lieu de la voie stomacale on donne le chloralose par voie péritonéale ou par voie intra- veineuse.
Nous y reviendrons d'ailleurs; cherchons d'abord à
1. 11 s'agit d'an chien de 35 kilogrammes qui a pris la dose énorme de 30 grammes de chloralose. Nous le comptons comme survivant; car, pour une autre expérience, nous le tuâmes le lendemain. Il était remis de son intoxication chloralosique.
bien définir la dose toxique chez le chat par ingestion stomacale.
Voici ces chiffres, toujours rapportés au kilogramme de poids vif. Ces chats avaient des poids divers, depuis 1 800 grammes jusque 3700 grammes.
grammes.
' i,40 Mort.
0,10 Survie.
0,0y:j Mort.
0,095 . Survie.
0,078 Mort.
0,065 • Survie.
Ainsi, sur le chat, par une sorte de paradoxe assez curieux, la dose toxique est au moins dix fois plus faible que sur le chien; car nous pouvons admettre une dose voisine de O^^OO, alors que sur le chien cette dose mortelle est de O^^G.
Nous avions d'abord supposé que c'était une différence dans la rapidité de l'absorption; mais cette hypothèse a dû être abandonnée ; car, même avec des injections veineuses ou péritonéalos, le chat est beaucoup plus facilement tué que le chien.
Nous avons alors cherché à connaître la sensibilité du chat à Faction du chloral. On sait que la dose toxique du chloral est, chez le chien, voisine de O^f^S par kilogramme, plutôt plus forte que O^^S, ainsi que des expériences nombreuses, consignées ailleurs par Fun de nous, Tout bien établi.
CBLORALOSE.
Or, en faisant à des chais ries injections p6ritonéates de chloral, nous avons en les résultats suivants :
Ainsi» qu'il s agisse du chloral ou du chtoratose, la dose toxique mortelle minimum est pourle chat bien plus faible que pour le chien, sans que nous puissions en connaître la cause.
D'ailleurs, quant à la description des symptômes de l'intoxication, nous n'aurions qu*à répéter ce que nous avons dit à propos du chien. Peut-être, chez le chat, les symptômes d*ataxio et d'incoordination motrice sonl-ils un peu plus marqués, et le sommeil n'est-il pas aussi calme aux doses qui ne sont pas mortelles.
Aux doses mortelles (sur le chat) on voit bien que la mort est due à la cessation de la respiration; car le cœur bat avec force et régularité, même quand Tintoxication est profonde, et la mort, par arrêt respiratoire, imminente.
Sur le chat et sur le chien, on peut, avec une très grande netteté, voir une curieuse dissociation de la sensibilité, dissociation qui nous permetde conclure en toute vraisemblance que la conscience des excilutions douloureuses dan» renipoisonnement par de fortes doses de chloralose a disparu totalomenl.
En effet» un chat empoisonné par une dose de 0^'\07 environ par kilogramme, et placé sur une talde, réagit par un soubresaut brusque et total à tout attouchement et surtout à tout ébranlement de la table. 11 suffît de donner à la tabla le plus léger choc pour que Fanimal saute en lair vivement. Même quand on frappe du pied pai* terie, ou qu'on ferme bruyamment une porte voisine, c/est assez pour que Tanimal tressaute, comme strychnisé, à pou près di* la mèrne manière que les grenouilles strychnisées, qui sont plus sensibles,
comme on sait, aux excitations mécaniques qu'à toutes les autres. Pourtant, ce môme chat, qui est si remué par les
ébranlemenls mécaniques, ne réagit pas aux excitations douloureuses, ou à peine. Que l'on presse fortement ses pattes eu ayant soin de le serrer sans rébranler, il répondra à peine, ou mémo ne répondra pas du tout, de sorte qu'il ne sent pas les excitations eu tant qu'excitations douloureuses; car, s'il les sentait, comme le pon%'oir de réagir ne lui manque pas, il répondrait certainement par une contraction généralisée ou un soubresaut.
On est donc forcé d'adtneltro ceci, c'est que le bulbe et la moelle sont sensibles à la succussion, mais que les autres excitations ne rébranlenl plus, et en particulier les excitations capables de provoquer de la douleur. Tout se passe comme si le cerveau, où la douleur est pergue, était devenu incapable d'être ébranlé par des excitations qui, à Télal normal, amènent une perception douloureuse.
Nous avons le droit de eoucluie que les animaux chlorala.iéSf — qu'on nous permette ce néologisme, — sont insensibles, puisque le pouvoir moteur n'est pas aboli, et que cependant ils ne réagissent pas aux excitations qui sont douloureuses chez les animaux normaux.
Une autre observation tend à nous faire admettre que les centres nerveux céirbraux sont empoisonnés parle chlor alose.
Si Ton examine avHc soin un chien qui a pris 0-^5 par kilogramme do chloralose, ou le voit, nue heure environ après riïigostioïi, fain^ de valus efforts pour marcher, et même pour se tenir debout. Alors il trébuche, bute contre tous les objets, et retombe; mais, ttuns celte chute, il a une attitude qui est caractériHlir|iïe, et qui ressemble, à s'y méprendre, il Tattitudo des clii*ms qui ont subi une opération cérébrale, une lésion nu ih'struction des zones rolaudiques de récorce cérébrale. Lrspathjs |»owtérieures étendues asymétriquemcnl, les |*att(*!t anlériiMiros s*? eroisautdans les positions les plus étruuges, la marche ne faisant sur la face dorsale au
CHLORALOSE.
lieu de se faire sur la face plantaire; toute l'apparence est caractéristique des chiens qui n'ont plus leur cerveau moteur.
En outre, nous avons cherché à préciser les effets produits par rinjection péritonéale ou intraveineuse de cette substance.
Nos expériences ont porté sur les chiens, les oiseaux (principalement des pigeons) et les chats.
Voici les chiffres (rapportés toujours à 1 kilogramme d'animal) :
A. Oiseaux.
Quelques effets douteux (canard).
Effets hypnotiques nets (canard).
grammes.
0,003 Rien d'appréciable * .
0,Oil 0,014 0,015 0,017 0,018 0,019 0,030 0,032 0,036 0,036 0,038 0,042 0,049 0,053 0,062 0,064 0,090
Sommeil profond.
(canard).
Survie (canard).
Mort.
— (canard).
Ces expériences, très concordantes, nous autorisent adonner les conclusions suivantes pour les oiseaux :
gramrnM.
Dose active minimum 0,010
Dose hypnotique minimum 0,015
Dose mortelle — .... 0,050