Physionamies de saints [par] Laure Conan
"Jl y a des siècles, dans un monastère de Colmar, vivait une humble sœur converse nommée sœur Agnès.
Très silencieuse, très douce, elle se portait de préférence aux bas emplois delà maison, mais aucun travail ne l'empêchait de méditer la Passion du Sauveur et, à ce souvenir terrible et sacré, les larmes baignaient souvem son visage.
Sa compassion était si vive, si poignante, qu'elle ne pouvait regarder une croix. Devant tous les crucifix, on voyait toujours sœur Agnès fermer les yeux et baisser son voile.
C'était la seule singularité de cette humble vie vouée aux rudes travaux. Cependant, on la signala à l'attention du provincial de l'ordre, quand il fit la visite du monastère.
Le religieux reprit sœur Agnès en plein chapitre.
Un grand crucifix d'un puissant réalisme, était suspendu dans la salle.
Le Dominicain commanda à la sœur d'aller s'agenouiller devant et, voile levé, de le regarder fixement.
La religieuse obéit ; mais, à peine avait -elle fixé les yeux sur le crucifix qu'elle porta les mains à son cœur, et tomba la face conire terre en étouffant un gémissement.
On accourut. On la releva. Mais tous les soins, pour la rappeler à la vie, furent inutiles.
Elle n'avait pu regarder, sans mourir, l'image de Jésus crucifié.
On l'ensevelit à l'endroit même où elle avait rendu le dernier soupir, et l'on y éleva un monument.
Le monument restauré subsiste encore, mais le nom de cet le touchante tille de saint Dominique n'est pas arrivé jusqu'à nous.
Qui était-elle ? D'où venait-elle ? Quelle route l'avait conduite au cloître ? On n'en sait rien.
Une ombre impénétrable environne cette femme idéale.
Il a plu au Seigneur Jésus de ne pas glorifier, icibas, celle qui l'a aimé d'un amour si vrai et si tendre. Devant l'humanité ingrate, oublieuse, il n'a pas voulu qu'elle eût d'autre gloire que la gloire del'avoir aimé.
Elle repose dans le seul rayonnement de l'amour. Sur le monument renouvelé en 1687, le Père Massoulié, commissaire des Dominicains en Alsace, fit graver l'inscription suivante :
« Dans ce tombeau repose le corps d'une très pieuse sœur dont le nom est inconnu. Elle était forcée de détourner ses regards de l'image du crucifix, craignant de mourir sous l'étreinte de la douleur et de l'amour dont elle était saisie à la vue des plaies du Christ. Le provincial lui ordonna dans le chapitre de fixer son regard sur le crucifix et, en un instant, elle expira, tuée de douleur et d'amour, et elle fut ensevelie au même endroit ».
(D'après les Annales Dominicaines).
(Apôtre de V Amérique du Sud)
Deux ans après la fondation de Québec, François Solano, missionnaire franciscain d'une rayonnante sainteté, s'éteignait à Lima.
La capitale du Pérou s'appelait alors la Cité des Rois — Ciudad de Los Reyes. Elle était fabuleusement riche, effroyablement corrompue. Mais dans le cœur humain, il y a de l'incompréhensible. Et les Espagnols, qui sacrifiaient si cruellement les indigènes
à leur cupidité insatiable, s'étaient pris d'enthousiasme pour le P. Solano, en qui semblait revivre l'âme tendre, enivrée du sublime Pauvre d'Assise.
Ils voulurent avoir pour protecteur celui qui, tant de fois, leur avait reproché leurs crimes, et il était à peine mort qu'on lui rendait les suprêmes honneurs. Par la main de ses chefs, Lima vint déposer son blason (*) devant le portrait de l'humble religieux, comme un hommage perpétuel, comme un signe de consécration. Cusco, Panama, Carthagène, Potosi, La Plata et beaucoup d'autres grandes villes le prirent pour patron, et l'amiral de Mandoza mit solennellement sous sa protection la flotte royale.
Tout cela se faisait avec la pompe chère à la vieille Espagne, au milieu des manifestations les plus vives de la joie populaire.
Mais ce n'est pas auprès des conquérants de ces merveilleuses contrées qu'on aime à se représenter le grand missionnaire. C'est auprès des infortunés indigènes, voués à la servitude et à la mort. François Solano fut vraiment pour eux l'envoyé de Dieu, et à travers les ombres lointaines, il apparaît entraînant ces infortunés à l'amour infini, à la joie éternelle.
Chose curieuse, même inexplicable, l'apôtre de l'Amérique du Sud est, chez nous, à peu près inconnu. Dans toute l'étendue du Canada, il n'a pas un autel. Et pourtant, il est le saint par excellence du Nouveau- Monde et Dieu l'a honoré sans mesure.
Son apostolat fut prodigieux. Le P. Solano commandait aux éléments, à la maladie, à la mort. Comme les apôtres, il eut le don des langues. Entré vivant dans la gloire, il inspirait à ses contemporains une vénération sans bornes, et aussitôt après sa mort l'Amérique méridionale demanda à grands cris sa canonisation. Les frais du procès furent votés d'enthousiasme. Mais le culte prématuré rendu au P. Solano tint longtemps suspendues les procédures de l'Église.
(*) Blason poétique où l'on voit les Mages guidés par l'étoile vers le berceau de l'Enfant-Dieu.
Comme L'apôtre des Indes. François Solano était Espagnol el de noble famille. Il naquit en 1549, à Montilla, ville donl son père était gouverneur.
Sa mère l'avail consacré à saint François d'Assise qu'elle honorait d'un culte très tendre. File lui donna son nom, et dans l'église paroissiale de .Montilla on montre encore les fonts où le saint recul le baptême.
Jamais il n'en perdit la grâce, et son enfance pleine de promesses, ne fut pas seulement privilégiée, elle fut aussi fort heureuse.
C'est à l'externat du collège des Jésuites, établi à Montilla, que François Solano lit ses études.
Une raison précoce lui donnait un singulier empire sur ses condisciples. Il s'en servait pour rétablir la paix et l'union souvent troublées.
Dès lors, son courage n'était pas médiocre. Un jour, aux environs de la ville, apercevant deux duellistes qui se battaient à l'épée avec une furie sauvage, il courut se jeter entre eux, et au risque d'être sérieusement blessé, les sépara. Son jeune âge, la hardiesse de son'elan^'ei lajdouceur de ses reproches touchèrent ces furieux. Ils se réconcilièrent.
L'Andalousie est le paradis de l'Fspagne. François aimait à cultiver cette ierre maternelle si riche, si prodigue. C'était son grand délassement.
La beauté des fleurs le ravissait et au lieu de se livrer aux jeux bruyants qui passionnaient ses frères et ses condisciples, il passait ses heures de récréa lion dans le jardin de son père. Là, tout en travaillant, il priait et chantait.
Sa voix était fort belle. Il avait aussi pour la musique d'admirables dispositions, et bien jeune encore y
excella.
Mais — chose rare — dans celte nature de poète et d'artiste, il y avait une énergie et une persévérance extraordinaires. Ses parents le constataient chaque jour avec bonheur ; ils comptaient que ce fils si aimable jetterait un grand éclat sur sa race.
Mais le séraphique François avait pleinement agréé l'offrande de la pieuse mère. De l'enfant commis à sa garde, il allait faire l'un des chevaliers de sa Table Ronde.
J'ai dit que la noble famille fondait sur François les plus hautes espérances. Cependant, quand il annonça qu'il voulait être Franciscain, il n'eut pas de résistance à vaincre, pas de reproches à essuyer.
Profondément croyants, ses parents l'approuvèrent de prendre la voie la plus courte pour aller au ciel. Ils s'oublièrent avec une générosité parfaite. L'excès de son sacrifice ne les alarma point. Ils comprenaient que s'il est dur de tout quitter, il est doux de suivre Notre-Seigneur.
En coûta-t-il beaucoup à François pour se rendre à l'appel divin ? On l'ignore. Il n'en a rien dit, mais le foyer paternel lui avait été délicieux. Il avait la naissance, la richesse, les dons qui font l'artiste et le héros. De l'avenir, il pouvait tout attendre, même la
gloire.
C'est dans la splendeur de ses vingt ans que François Solano entra au noviciat des Mineurs. Dans l'hymne qui lui est consacré, on chante :
D'idéale beauté, mais plus beau dans son âme,
Il méprise les joies du monde,
Pour s'unir tout à Dieu
Mais à cette bienheureuse, à cette glorieuse union un mortel n'arrive pas sans un immense labeur. Pour s'envoler et ne vivre, ne respirer plus qu'en Dieu seul, il ne suffit pas d'avoir quitté le monde, d'avoir rompu les liens de famille les plus doux, les plus chers.
Avec la verdeur de son printemps, François Solano emportait au cloître toutes les fiertés, toutes les violences de son sang espagnol. Mais là, dans l'ombre et le silence, il allait prouver ce que peut une grande âme qui veut déployer et employer toute sa foi et toute sa force.
« Ce n'est pas sans effort, disait Turenne, que la
carcasse humaine arrive à n'avoir plus peur de la
mort ».
Galoper au-devant des boulets, dans l'entraînement de la bataille, n'esl pourtant pas ce qu'il y a de plus difficile. La lutte persévérante contre soi-même est bien plus terrible. Pour triompher de son orgueil, de ses appétits, de ses convoitises, de ses sensualités, de tous ses égoïsmes, il en coule plus à l'homme que pour affronter mille morts.
Mais le jeune novice avait la vaillance, l'ardeur, la générosité. Il savait que pour se sanctifier, — c'està-dire se diviniser — il faut le vouloir pleinement, fortement, non d'une volonté languissante, interrompue, à demi-malade. Il comprenait que la sainteté n'est pas seulement une culture de vie, mais aussi une opération de mort. Et tout ce que Dieu nie et réprouve dans l'humanité déchue, il travailla sans relâche à le détruire.
Comment dire la vigilance, la persévérance de sa lutte contre le MOI si vivant, si vivace. L'humiliation et la pénitence semblaient pour lui pleines d'attraits. A la fleur de l'âge, il en embrasse les pratiques les plus amères, les plus sanglantes, avec cette folie héroïque qui fait le scandale du monde. Pour dompter son corps, il se roule dans les épines jusqu'à se mettre tout en plaies.
Il voulait conquérir son âme. Il voulait immoler son ardente jeunesse en toute pureté sur l'autel; il voulait offrir à Dieu un holocauste entier, parfait, et sur sonsacrifice ses intenses supplications appelaient sans cesse le feu sacré, force irrésistible de l'Esprit divin.
«Aimons de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée, de toute notre force, de toute notre intelligence, de toute notre vigueur, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs, de toute notre volonté, le Seigneur Dieu », disait le Séraphin d'Assise à ses fils.
Ce doux commandement, François Solano voulait l'accomplir, et d'une main inexorable, il retranchait tout ce qui lui semblait entraver en lui la flamme sacrée.
Dans le couvent si pauvre, si austère, où Dieu le moulait, l'ombre ardente de François d'Assise lui prêchait la folie de la croix et l'entraînait à Jésus crucifié. Son cœur se fondait au souvenir de la Passion.
Il eût voulu réparer l'ingratitude des hommes, et par tous les moyens, il s'efforçait de participer aux souffrances du Sauveur.
Sa vie, toute de peines, de veilles, de macérations, épouvantait les plus fervents. Lui restait humble et serein. Chargé de la direction du chœur, il étudia la mélodie avec délices et donna aux offices divins un grand charme.
Dans ses veilles solitaires devant le saint Sacrement, souvent il chantait en s'accompagnant d'une petite lyre. Ce trésor qui est au cœur des artistes, il aimait à le répandre en secret aux pieds des autels, et — détail charmant — pour ce terrible ascète, la musique fut, partout et toujours, un secours précieux. Il avait besoin de laisser déborder l'allégresse dont son cœur était plein. Ses austérités qui dépassaient les forces humaines, ne l'assombrirent jamais. Au contraire, la pénitence semblait pour lui une fête mystérieuse. En son âme tendre et puissante, la mortification héroïque faisait jaillir des sources intarissables de joie surnaturelle. Dans l'immolation sanglante, il trouvait l'amour embrasé, l'amour qui béatifie, et toutes les aspirations de son âme se fondaient dans ces mots qui lui étaient habituels : « Que Dieu soit glorifié ».
« L'esprit grandit quand il fait chaud dans l'âme (*) ».
La sainteté doit donc faciliter singulièrement l'étude de la théologie. Aussi, avant même d'être prêtre, François Solano était un grand théologien. Chez lui, la science alimentait une foi de plus en plus ravie et la divine passion d'amour.
Après un an de noviciat, il avait prononcé ses vœux, il s'était pour jamais lié à l'abjecte pauvreté. C'est avec une joie sans bornes qu'il avait sacrifié tout ce
(*) P. Gratry.
que le monde aime, recherche, admire. Mais le sacerdoce lui inspirait un sain! elïroi. C'est seulement à vingt-sepl ans qu'il reçut l'honneur divin de la prêtrise. Il célébra sa première messe dans son couvent de Loretto (*), le jour de la fête de saint François d'Assise, el ce jour-là les anges eurent peut-être la joie de voir un mortel les égaler dans l'humilité et dan - l'amour.
Malgré sa jeunesse, le P. Solano réalisait dans sa perfection l'idéal séraphique, et sa famille religieuse le considérait déjà comme la gloire de l'Ordre. On voyait en lui l'un de ces ouvriers puissants qui étendent au loin l'incendie de la charité, le. règne de l'éternelle Beau it'\
Chargé de former les novices, le P. Solano ne put d'abord se livrer beaucoup à la prédication. L'apostolat était pourtant sa vraie, son unique vocation, et sa parole mit en ébullition les villes où il prêcha.
Plaisirs, alïaires, on quittait tout pour entendre le P. Solano. Sa foi emportait les âmes. Son éloquence était de lumière et de feu.
Il n'avait déjà plus cette fleur de beauté et de jeunesse qui charmait autrefois tous les regards. La pénitence où il s'était jeté à corps perdu l'avait prématurément fané, vieilli. Après la mort de son père, quand il obtint d'aller consoler sa mère accablée de douleur, sas anciens serviteurs ne le reconnurent point. Mais sous les traces de la mortification surhumaine rayonnait la splendide beauté intérieure. Tout en lui commandait l'attention, le respect ; et le don des miracles que Dieu lui accorda dès lors ajouta encore au prestige de sa sainteté.
Il fit le premier à Montilla, sa ville natale, en faveur d'un enfant rongé d'horribles et incurables ulcères. On le lui avait présenté pour qu'il lût sur lui un évangile. Le P. Solano fit détacher les bandelettes qui enveloppairn1 le pauvre peiit être... Je n'ose continuer, je n'ose dire ce que la compassion lui inspira.
(*) Ce couvent existe encore. Devant l'église, on voit douze grands cèdres plantésjîarje saint.
La pensée seule en est insupportable. Mais cet acte incroyable de moriification obtint un miracle. L'enfant recouvra à l'instant une santé parfaite, dit la bulle de canonisation.
Le saint ne devait pas se sacrifier pour les seuls particuliers ; il devait porter le poids écrasant des malheurs publics. En 1583, la peste éclata dans l'Andalousie.
La maladie s'annonçait par des symptômes effrayants, les ravages en étaient aussi rapides qu'affreux, les suites presque toujours mortelles.
C'est dire, hélas ! que très souvent les pestiférés voyaient leurs parents les plus chers les abandonner et s'enfuir épouvantés. La terreur était partout, mais nulle part le fléau ne sévit comme à Montoro.
La ville semblait vouée à la mort et la consternation y était à son comble, quand à force d'instances le P. Solano obtint d'aller assister et servir les mourants.
L'un de ses frères, le P. Bonaventure, voulut partager ses périls, et dans la ville si terriblement frappée grande fut la joie lorsqu'on apprit que le saint arrivait.
Les autorités lui remirent immédiatement la direction de l'hôpital des pestiférés, et à la consolation inexprimable de ces infortunés, il prit possession de ces lieux d'horreur et de mort.
Nuit et jour il est auprès des moribonds. Il les soigne, les console, panse leurs horribles plaies, les prépare à mourir. Il prend sur lui les besognes les plus dégoûtantes, les plus périlleuses. Un espoir, une douceur émane de lui.
Rien ne lui coûte, rien ne le fatigue. Toute la pitié semble en lui, mais rien n'altère la paix céleste de son âme.
Son compagnon d'héroïsme mourut de la peste entre ses bras. Lui-même fut atteint de la contagion
et réduit ù toute exl rémité. Il espérait mourir et ses atroces souffrances n'altéraient pas sa joie. Mais L'heure de la récompense n'étail pas venue. «Dieu le guérit, dit la huile de canonisation, el il reprit son ministère de charité qu'il exerça avec encore plus de zèle jusqu'à la lin de l'épidémie ».
Cet héroïsme avait ému l'Andalousie entière, et partout où le P. Solano passa, en retournant à son couvent, il se produisit un élan irrésistible. On l'acclamait, on le bénissait. C'était à qui l'approcherait de plus près el lui donnerait les marques les plus vives de vénération. La crainte de la contagion n'arrêtait personne. On ne croyait pas que le P. Solano pût la communiquer ; et son retour fut une ovation continuelle.
L'humilité du saint s'en alarmait, et la réception que ses frères lui firent ne fut pas pour calmer ses craintes.
En vain changea-t-il de couvent. Son nom avait retenti dans touie l'Espagne ; la vénération l'accueillait partout, et partout aussi la compassion lui faisait faire des miracles. Ses frères eux-mêmes ne savaient plus dissimuler l'admiration qu'il leur inspirait.
Le P. Solano en soulïrait beaucoup. Il voulait continuer sa vie d'immola'ion, mais à l'abri des vains applaudissements des hommes, et rêvait de solitudes profondes où il pût cacher à jamais ses travaux.
Sa pensée s'arrêta d'abord à la terre d'Afrique. Il écrivit au général de l'Ordre implorant la grâce d'y aller travailler à la conversion des infidèles. Sa demande fut rejetée. La Providence avait sur lui d'autres vues — elle le destinait aux Indiens de l'Amérique du Sud.
C'est en 1589 que François Solano eut permission de se consacrer a ces missions loin' aines. Jamais <iu oie il n'avait quitté sa patrie, la belle Andalousie.
Rien n'attendrit le cœur comme l'exil volontaire ou non. Tous les souvenirs dormants, qui attachent au pays, se réveillent à l'approche de la séparation, et
malgré sa prodigieuse vertu, le P. Solano ne s'arracha point à la terre natale sans déchirements.
Une dernière fois, il se rendit à Montilla, au foyer ancestral, où ses jeunes années avaient coulé si faciles, si heureuses. Sa vieille mère était devenue aveugle, les infirmités l'accablaient. Mais digne d'avoir donné la vie à un saint, elle n'essaya point de le retenir. Elle sacrifia généreusement la consolation, si souvent rêvée, de mourir entre les bras de ce fils dont l'Espagne entière exaltait la sainteté.
Elle savait que Dieu lui avait communiqué sa puissance, cependant elle ne lui demanda point un miracle pour le revoir encore une fois. S'immolant comme lui à la gloire de Dieu, elle le bénit et le laissa partir.
Le P. Solano s'embarqua à Séville avec d'autres missionnaires et un grand nombre de soldats envoyés au Pérou.
Pendant la traversée qui dura un mois, il s'occupa beaucoup de ces derniers. C'est dire qu'il leur fit un immense bien.
A Porlo-Bello, les voyageurs quittèrent le navire et s'acheminèrent vers la ville de Panama. Missionnaires et soldats traversèrent l'isthme à pied, et après un peu de repos à Panama, les religieux prirent le navire Morgana, qui devait les conduire au Pérou.
Il y avait à bord quatre-vingts nègres nouvellement arrivés de Guinée. Le P. Solano vit en eux les prémices de son apostolat parmi les païens. Ces malheureux, arrachés à leur pays pour être vendus à l'enchère, lui inspirèrent une pitié profonde. Il voulut leur donner la connaissance de Jésus crucifié et, avec une industrieuse et infatigable charité, travailla à les instruire.
Cependant une tempête soudaine et terrible surprit le vaisseau voguant à pleines voiles. La manœuvre devint impossible ; le navire, jouet de la mer en furie, finit par être lancé contre un banc de sable, et le choc formidable le démolit presque.
Le capitaine fil aussitôt mettre à la mer l'unique chaloupe du boni. L'embarcation ne pouvant recevoir loui le monde, on décida de n'y laisser descendre que les Espagnols et de sacrifier les nègres.
Mais le P. Solano refusa absolument d'abandonner ses néophytes. C'est en vain qu'on le pressa, qu'on le supplia.
Sur ce navire abandonné, qui menaçait à tout instant de sombrer, il rassemblait les nègres autour de lui et, le crucifix à la main, les préparait au baptême.
Il n'y avail plus d'interprète, mais Dieu accorda au P. Solano d'être parfaitement compris des pauvres noirs. Ils voyaient qu'il leur sacrifiait sa vie ; sa charité leur fit croire à la charité de Jésus-Christ ; ils demandèrent le baptême.
Jamais le sacrement de la régénération ne fut administré dans des circonstances plus terribles. Le saint baptisai1 encore quand une vague formidable frappant le vaisseau naufragé l'ouvrit. L'avant se détacha, s'abîma avec ceux qui s'y trouvaient... Mais — ô prodige ! l'arrière où était le saint continua de flotter. Les nègres qui y restaient poussaient des gémissements lamentables : ils se voyaient déjà au fond de l'océan.
Le saint leur dil d'avoir confiance en Dieu — que la chaloupe viendrait les chercher dans trois jours.
Mais comment croire que cette moitié de navire tiendrait trois jours durant contre les éléments déchaînes.
Cependant les heures s'écoulaient et l'épave flottait toujours. Le P. Solano se multipliait auprès des pauvres noirs. Il n'avait point de nourriture à leur donner, mais il les encourageait, les faisait prier, et au procès de canonisa! ion de François Solano, plusieurs d'entre eux jurèrenl n'avoir point souffert dans cette épouvantable situation. Le troisième jour, une vague jeta aux naufragés un ballot de cierges que la mer avait englouti avec le reste du bagage des missionnaires.
Le vent s'élant apaisé, on parvint, pendant la nuit,
à allumer les cierges, et ce signal de détresse fut aperçu par les Espagnols qui avaient réussi à gagner terre.
Ils avaient vu le vaisseau s'ouvrir, l'avant disparaître sous les flots. Humainement parlant, on ne pouvait plus espérer. Mais la sainteté du P. Solano leur laissait à tous un vague espoir qu'ils n'osaient exprimer et les regards interrogeaient anxieusement la vaste mer.
"l|En voyant briller les lumières, on ne douta plus du miracle. La chaloupe, fort maltraitée par la tempête, faisait eau de toutes parts. Tant bien que mal, on la calfeutra hâtivement. Sans souci du danger, les meilleurs marins s'y embarquèrent et, à force de rames, on se dirigea vers l'endroit où brillaient lesfeux.
Héroïque jusqu'au bout, le P. Solano resta le dernier sur l'épave. C'est seulement quand tous les noirs furent dans la chaloupe, qu'il consentit à y prendre place. Comme il allait descendre, une forte lame emporta au loin l'embarcation. Voyant cela, le Père Solano se dépouilla de sa robe, la lia avec sa corde et la jeta à la mer. Puis, sa croix de missionnaire à la main, il s'élança et gagna la chaloupe à la nage.
Le saint avait à peine quitté l'épave que ces mira cuîeux débris coulaient à fond. Et dernière merveille, sur le sable du rivage il trouva son habit religieux, soigneusement plié et parfaitement sec. Sa joie fut vive. « Je savais bien, dit-il à ses compagnons, que mon père saint François qui me l'a donné me le rendrait ».
A l'arrivée du P. Solano, grande fut la joie au camp des naufragés. La côte était absolument déserte. Contre la faim on n'avait que les racines et les fruits sauvages, et déjà plusieurs étaient morts d'en avoir mangé.
Au conseil qu'on tint sur l'heure, il fut résolu qu'on réparerait la chaloupe et que quelques hommes iraient à Panama implorer du secours.
Mais ce secours devait se faire attendre bien longtemps et les pauvres affamés auraient tous succombé sans la présence du P. Solano.
Il allait lui-même cueillir les racines dans la forêt, il les bénissait avant de les distribuer, et personne ne fut plus incommodé. .Mais cette chéiive nourriture bien insufQsan e. Touché des souffrances de ses compagnons, le suint allait souvent sur le rivage. Il se mettait en prière, et les poissons venaient se jeter à ses pieds et se laissaient prendre.
11 avait construit un petit oratoire de verdure et y avait placé une image de la Vierge échappée au naufrage. Tous les soirs, on s'y réunissait, et après les prières, on chantait le Salue Regina. Chacun allait ensuite prendre son repos avec plus de confiance. Mais le saint prolongeait ses veilles de prière et de pénitence.
Ne plus dire la messe, ne plus communier était pour lui la privation suprême. On dit que plusieurs fois Notre-Seigncur lui apparut pour l'en consoler.
De cette bienheureuse vision le P. Solano gardait une splendeur rayonnante qui relevait le moral des naufragés. Dans la crainte de n'être pas retrouvés, ils n'osaient s'éloigner du rivage et chaque heure ajoutait aux angoisses de l'attente. Le saint ne cessait de leur prêcher la confiance. Le jour de Noël, il leur annonça leur délivrance prochaine, et au jour qu'il avait dit, un navire de Panama vint les prendre pour les conduire au Pérou.
On sait comment Pizarre avait conquis le pays des Incas. C'était la plus riche région minière du globe et, chez les vainqueurs, la fièvre de l'or anéantit tout sentiment de justice et d'humanité.
Pour arracher à la terre péruvienne ses fabuleux trésors, on asservit les indigènes. Accablés de corvées atroces, de labeurs incessants, ils n'étaient pour spagnols que des instruments de travail — des out ils vivant s — comme Aristote disait des esclaves.
On prétend qu'en moins de dix ans, plus de quinze millions d'Indiens périrent dans les travaux des mines. Et quand on rapproche la conduite de l'Espa-
gne envers ces douces peuplades de la conduite de notre mère-patrie envers les féroces sauvages du Canada, le cœur s'émeut de tendresse au souvenir de cette vieille France si noble, si généreuse, si fraternelle.
Les tribunaux de la Nouvelle-Espagne et la cour de Madrid retentissaient des plaintes des missionnaires, dit l'historien protestant Robertson.
Malheureusement, la fascination de l'or aveuglait tout le monde.
Barthélémy Las Casas avait accompagné son père à l'une des expéditions de Colomb. Révolté de la cruauté de ses compatriotes envers les Indiens, il s'était fait dominicain et missionnaire pour les défendre, et jamais mortel ne fut plus fidèle à une résolution. Cinquante fois, Las Casas traversa la mer pour plaider, auprès du roi, la cause des naturels, mais il n'arriva guère qu'à s'immortaliser par sa généreuse pitié.
Dans l'Amérique espagnole, on avait généralement adopté la coutume de réduire les Indiens en commande pour les employer à l'exploitation des mines — mines d'or, d'argent, de mercure, de cuivre et de plomb. Les chiens étaient dressés à la chasse de l'Indien.
Ces abominations commises par des chrétiens rendaient infiniment difficile l'évangélisation des naturels. Depuis un demi-siècle, bien des missionnaires y avaient travaillé avec grand zèle. Mais les scandales des Espagnols ruinaient à peu près partout les semences de la foi.
Le Père Solano le savait, et cette pensée lui mettait tout le cœur en plaie. Qui pourrait dire ses amères tristesses, ses ardeurs sacrées ! Son âme s'en allait toute aux Indiens si cruellement traités. Il n'aspirait qu'à user pour eux ses forces et sa vie, et c'est à regret qu'il s'arrêta à Lima, alors la Cité des rois.
Fondée par Pizarre en 1535, la ville s'étend dans la délicieuse vallée du Rimac, fermée en partie par des montagnes incomparables.
Une végétation luxuriante en couvre les flaucs, et dans le ciel profond les cimes chargées de neiges éternelles s'illuminent du feu des volcans.
C'esl un horizon d'une magique splendeur, d'une beauté de rêve.
El grâce au voisinage de l'océan et dos Andes, la
chaleur n'a rien d'accablanl ; un brouillard diaphane tamise les brûlanls rayons du soleil ; les matinées, les soirées et les nuits sont enchanteresses, et sans la fréquence des tremblements de terre, Lima serait un paradis terrestre.
Les Franciscains y avaient un couvent, où les missionnaires prirent un repos bien nécessaire après tant de dangers et de fatigues. Les merveilles du naufrage et l'héroïsme du Père Solano firent le sujet de bien des entreliens. Lui fuyait les louanges. Il n'aspirait qu'au départ, à la vie cachée, et par d'effrayantes pénitences et des prières ardentes se préparait à la conque! e des âmes.
Pour premier champ d'action, le P. Solano choisit la province du Tucuman, à sept cents lieues de Lima. Il n'y avai! pas de chemins tracés, mais le missionnaire ne s'en mit pas moins en roule avec une jubilation toute divine. Il fallut gravir des montagnes escarpées, des rochers inaccessibles, traverser des fleuves immenses, des déserts brûlés de soleil, des forêts où les arbres et les lianes s'entrelaçaient depuis le commencement du monde. Chaque mouvement y faisait lever des nuées de moustiques ; les fourmis de feu, les boas et les bêtes féroces y abondaient. Mais l'allégresse du saint était si vive qu'elle se communiquait à ses compagnons.
Après d'inconcevables faiigues, on arriva au Tucuman. Les Franciscains avaient évangélisé quelques parties de ces vastes régions, et les Espagnols y avaient fondé plusieurs villes. Mais leur cruauté et leur cupidité faisaient là aussi mépriser la foi, et il n'était pas rare de voir les bapîisés retourner à leurs idoles.
Les atrocités commises par les vainqueurs étaient telles qu'on jugeait la conversion des infidèles impossible. Un saint — saint Louis Bertrand — en avait désespéré. Après des années d'héroïque apostolat,
il avait abandonné son œuvre et était retourné en Espagne.
Le P. Solano ne reconnaissait point d'obstacles insurmontables. De lui-même, il n'attendait rien, mais de la prière, il attendait tout.
Il s'adressa à Jésus-Chrisl. Humblement prosterné devant l'autel de la mission, ou à genoux les bras en croix, il pria, il pleura. Puis il se mit à l'œuvre, allant de tribu en tribu, de cabane en cabane.
Et le Seigneur glorifia son nom déshonoré parmi ces peuples ; il rendit témoignage à son envoyé, et, dans la messe de sa fête, l'Église fait dire à saint François Solano les paroles de saint Paul aux Corinthiens : « Je vous ai donné des preuves de mon apostolat par une patience invincible, par les miracles, les prodiges et les effets extraordinaires de la puissance divine ».
Dans l'Amérique méridionale, chaque tribu avait son idiome propre, distinct. Il plut à Dieu de donner au P. Solano une connaissance admirable de ces langues très nombreuses et très difficiles. Il les parlait mieux que les naturels eux-mêmes, et cela plongeait les Indiens dans l'étonnement le plus profond.
Le bruit de ce prodige se répandit parmi les sauvages, et bientôt on vint de tous côtés voir l'étranger qui parlait toutes les langues, qui disait à chacun, en son propre idiome, des choses si merveilleuses du Grand Esprit et de l'autre vie.
Le P. Solano les accueillait avec une bonté ardente et pleine de joie.
Tous subissaient son charme céleste. Les pauvres Indiens sentaient que ce missionnaire était pour eux plus qu'un ami, plus même qu'un père. Il leur inspirait à tous une confiance irrésistible, absolue. Lui méprisait l'or...
Le Saint s'insinuait si bien dans l'esprit de ces sauvages qu'ils quittaient tout pour courir à ses instructions. Jamais ils ne se lassaient de l'écouter et lui — le sublime contemplatif — était toujours prêt à leur expliquer les rudiments de la foi.
Sa douceur d'ange ravissait ses néophytes. Son
ascendant sur eux était sans bornes. Il n'avait qu'à ordonner et les idoles les plus chères, les plus redoutées volaienl en éclats.
Dès les premiers temps de sa prédication, le P. Solano vit accourir une multitude d'hommes, qui venaient spontanément se faire instruire et baptiser.
Comment dire ce que ressentait l'apôtre ? Du plus profond de son être jaillissaient des flots de tendresse, et c'est avec une joie divine qu'il enfantait les âmes à Jésus-Christ.
Après le Tucuman, aujourd'hui République Argentine, François Solano évangélisa les immenses régions du Paraguay, et partout son apostolat fut singulièrement béni, prodigieusement fécond. Plusieurs fois l'on vit se renouveler les merveilles de conversion des temps apostoliques, et à Riosca, sur la frontière du Chili, le miracle de la première prédication de saint Pierre se répéta : le P. Solano fut compris d'une armée parlant différentes langues.
La bulle de canonisation rapporte ainsi ce fait : « Un jour de Jeudi saint, les chrétiens s'étaient assemblés, selon leur coutume, pour célébrer saintement les mystères de la Passion de Notre-Seigneur ; plusieurs milliers d'infidèles s'attroupèrent pour fondre sur eux et les exterminer. François Solano ayant paru, prêcha la paix à ces barbares de nations et de langues différentes, les désarma et en convertit plus de neuf mille à la foi de Jésus-Christ ».
D'après la même bulle, le Père Solano instruisit et baptisa une multitude innombrable d'Indiens. Il leur mettait dans les entrailles l'amour de Jésus- Christ. Ceux qu'il avait faits enfants de Dieu pouvaient être asservis, ensevelis tout vivants dans les profondeurs de la terre, mais ils y emportaient la foi bénie et radieuse, la croyance invincible au Christ — l'homme de la douleur — et l'affreuse vie des mines n'était plus pour eux que le céleste et mystérieux chemin.
Malgré ses immenses labeurs, jamais François Solano ne se relâcha dans sa royale pratique de la péni-
tence. Il croyait que sa parole n'aurait point d'efficacité si elle n'était fécondée par le sacrifice. Sa vie était une immolation continuelle, un holocauste d'amour pour Dieu et pour les hommes, et la conservation de ses forces était comme un miracle permanent.
Il faisait à pied tous ses voyages. Sûr de Dieu, rien ne l'arrêtait : il étendit son manteau sur les eaux du Paraguay, avança dessus et traversa ainsi le grand fleuve.
Le surnaturel et le divin débordent dans la vie de François Solano, mais il garda toujours sa nature d'artiste; partout il emportait sa lyre, et rien n'était charmant comme de voir le grand apôtre se délasser de ses fatigues en chantant des hymnes à la Vierge. Pour lui, elle était vraiment la plus aimable et la plus aimée des mères, et cet amour filial, il le lui témoignait, non seulement par un dévouement sans bornes à sa gloire, mais aussi pard'enfantinesetpoétiquesextravagances.
Cet empire qu'au paradis terrestre l'homme exerçait sur les autres êtres de la création, Dieu le rendit au grand missionnaire. Ses biographes en citent de nombreuses preuves. Le commandant Garcias se rendait un jour avec le Saint à l'école de Talavera, quand un taureau furieux s'élança vers eux.
Le commandant, qui était à cheval, piqua des deux et s'enfuit.
Une fois en sûreté, il eut honte d'avoir abandonné le Père Solano et revint pour le défendre au péril de sa vie. Mais quelle ne fut pas sa surprise 1 Le terrible animal, subitement apprivoisé, marchait comme un petit chien aux côtés du saint qui le flattait de la main.
Les Espagnols avaient introduit au Pérou les combats de taureaux. Ce cruel spectacle passionnait aussi les Indiens, et à ces courses il y avait toujours foule. Un jour, à San Miguel, l'un des taureaux, rendu furieux par les coups et les clameurs, sauta pardessus la palissade. Il y eut des morts et des blessés ; et écrasant tout sur son passage, l'animal courut au P. Solano qui se trouvait à passer. On le crut mort.
Mais dénouant sa cordelière, le saint la présenta au taureau qui devint doux comme un mouton et se laissa paisiblement museler.
Plusieurs fois on vit les bêtes les plus farouches plier les genoux devant le Père Solano et lui lécher doucemenl les mains.
Quand les sauterelles s'abattaient sur les moissons de ses chers Indiens, il leur ordonnait de s'envoler. Toutes obéissaient, et l'on voyait ces légions d'insectes se diriger vers l'endroit de la montagne que le saint indiquait du doigt.
Les oiseaux voltigeaient autour de lui en gazouillant joyeusement ; ils se posaient sur ses épaules, sur ses bras, mangeaient dans ses mains et se laissaient caresser.
François d'Assise aimait à voir en ses enfants les musiciens de Dieu, et aucun n'a mieux que le P. Solano réalisé cet idéal. Une atmosphère de poésie et de joie enveloppe son apostolat. Tout lui chantait l'amour infini, tout l'élcvait jusqu'à l'éternelle Beauté. Exténué de fatigue, dévoré par la faim, accablé de chaleur, transi de froid, il chantait. Un ange du ciel n'aurait pas désavoué la douceur de sa voix, et à celui qui se sacrifiait avec une générosité si parfaite, Dieu ne savait rien refuser.
François Solano fut l'un des plus grands thaumaturges que le monde ait vus. Sa vie apostolique est une suite de merveilles. Aujourd'hui encore, on peut voir, àTalavera, une source abondante que le saint fit jaillir quand l'eau manquait partout.
Aucune parole ne saurait donner l'idée de la vénération des Indiens pour leur apôtre. Mais après quatorze ans de travaux prodigieux, le P. Solano dut s'arracher à ses chers enfants. L'obéissance le rappela à Lima. Dans la ville orgueilleuse, il prêcha la pénitence, menaçant les pécheurs de la justice de Dieu. Et tel était le prestige de sa sainteté que sa voix fut entendue. Dans la cité d'or, l'épouvante se répandit
partout, et à Lima, comme autrefois à Ninive, la pénitence fut générale, publique, éclatante.
D'ordinaire, les sermons du P. Solano n'étaient que des cris d'amour : « Oh ! que Dieu est aimable !... qu'il est doux !... qu'il est suave !... qu'il est digne d'être aimé » !...
Il ne prêchait pas seulement dans les églises et les places publiques, mais partout. Un jour, il entra dans un théâtre bondé de spectateurs et y prêcha la Passion. Il avait la flamme intérieure, cette folie d'amour qui ravit l'humanité, et tout l'auditoire pleura en écoutant le récit des souffrances du Christ.
Une joie divine l'inondait toujours devant le S. Sacrement. Son visage resplendissait souvent d'une lumière si vive qu'on n'en pouvait soutenir l'éclat et, plusieurs fois, on le vit, en extase, s'élever de terre comme une pure flamme. Le vice-roi venait souvent servir sa messe, ce qui le laissait, disait-il, pénétré de bonheur.
La conscience humaine n'avait point de secrets pour le P. Solano et, dans ce pays de l'or, où l'on disait que tous les vices de l'ancien monde avaient émigré, il donna bien souvent des preuves étonnantes de sa pénétration des âmes. Jamais confesseur ne sut mieux éclairer, relever, fortifier et consoler.
Mais les immenses bénédictions répandues sur son ministère ne lui firent point oublier ses Indiens. Toujours il regretta ses missions et les splendeurs sauvages des forêts vierges.
Au mois de mai 1610, des maladies cruelles le clouèrent au lit.
Devant lui, il fit placer la Croix, son amour et ses délices, et les plus extrêmes souffrances n'altérèrent point la mâle vigueur de s&n âme.
Fidèle à sa glorieuse habitude de souffrir pour Dieu, il le remerciait de ce qu'il lui venait en aide pour mortifier son corps, ce que la maladie ne lui permettait plus de faire, et, on l'entendait dire à son corps : « Ah ! c'est en vain que tu attends ici-bas du repos ».
Il se faisait souvent lire la Passion de Notre-Seigneur selon saint Jean qui en a été le témoin. Lors-
qu'on en venait au crucifiement, il ressentait toujours une émotion poignante. S'adressant à son Christ, il le remerciai!, le bénissait d'avoir voulu lanl souffrir pour lui — misérable pécheur.
Les soins les plus tendres lui étaient prodigués. Et lui, qui avai! tant désiré le martyre, s'en plaignait à Jésus-Christ : « 0 mon Seigneur, lui disait-il, vous êtes crucifié, nu et outragé sur la croix... et moi je suis comblé de douceurs, accablé de tous les soins »...
Il annonça qu'il mourrait le jour de la fête de saint Bonaventure, son frère de prédilection.
Encore qu'on fût en hiver au Pérou, les oiseaux qu'il avait tant aimés se pressaient aux fenêtres de l'infirmerie et leurs doux chants, réjouissaient le malade.
Baigné de larmes de tendresse, il ne se lassait pas de répéter la prière de sa vie : Que Dieu soit glorifié !
Le ravissement l'enlevait souvent à la souffrance. La dernière nuit de sa vie se passa tout entière dans l'extase. En revenant à lui, il dit à ses frères, dans un doux transport : Lseiatus sum in his quœ dicta sunl mihi : in domurn Domini ibimus, «Je me suis réjoui dans cette parole qui m'a été dite : nous irons dans la maison du Seigneur ».
A l'un des infirmiers qui se recommandait à ses prières, il répondit : « Je suis un vil pécheur, mais par les mérites de Jésus-Christ, je m'en vais en paradis et je vous promets que vous y aurez un ami ».
Son cœur se fondait de délices et, aux approches de la mort, une vie miraculeuse se répandit dans son corps très pur, héroïquement immolé. Ce corps, sec comme une vieille racine, prit de la chair, et un parfum d'une suavité céleste s'en exhala. Ses mains contractées par les douleurs se redressèrent et s'assouplirent. Tous les ravages de la souffrance et du temps s'effacèrent. Le visage, brûlé par le soleil péruvien, devint très blanc et tellement beau que ceux qui entouraient le saint ne croyaient plus voir un mourant, mais un ressuscité, un bienheureux déjà investi de la lumière de gloire.
Il demanda qu'on chantât le Magnificat. Ce fut son dernier hommage à la Vierge, Reine des Apôtres. Puis, voulant mourir en missionnaire, il fit chanter le Credo. Et — prodige charmant — un chœur d'oiseaux accompagna de gazouillements, de ramages merveilleux le chant du Symbole, abrégé de cette foi catholique que l'apôtre-artiste avait annoncée.
Lui adhéra d'un signe à chaque article. Il regarda le crucifix, murmura une dernière fois : « Que Dieu soit glorifié » ! et il mourut.
Ses frères ne tardèrent point à ressentir la puissance de son intercession. Tous les malades qui se trouvaient à l'infirmerie furent guéris.
L'archevêque de Lima et ses prêtres, le vice-roi avec ses gardes, les sénateurs et un grand nombre d'officiers accoururent à la nouvelle de sa mort. Tous baisèrent les pieds de l'apôtre avec un profond respect, et le vice-roi et l'archevêque voulurent porter le corps jusqu'à l'église conventuelle où il fut exposé.
Au temps du roi saint Louis, dans le village de Monsacrato, près de Lucques, naquit une humble enfant qui reçut au baptême le nom de Zite.
Fille de très pauvres cultivateurs, elle vécut soixante ans profondément inconnue et ne fut jamais que servante.
Cependant l'Église catholique l'a proclamée l'une de ses gloires et la ville de Lucques l'a choisie pour patronne.
La vie de Zite a été écrite en plusieurs langues. Cette vie, en apparence si vulgaire, a inspiré des poètes, des artistes, et dans l'église saint Fredian, où l'humble servante entendait chaque jour la première messe, son corps repose entouré d'un culte fervent.
« C'esl faire beaucoup, dit l'Imitation, que d'aimer beaucoup ; c'est faire beaucoup que de bien faire ce que l'on fait ».
La vie de sainte Zile est une magnifique illustration
de cette vérité profonde.
Grâce à ses pauvres et bons parents, dès sa petite enfance, elle comprit que le grand devoir comme le grand bonheur de la créature c'est de plaire à Dieu.
« Cela plaît à Dieu, cela déplaît à Dieu », lui disait Bonissima, sa très pieuse mère.
Toute l'éducation de Zile se fit avec ces mots. Elle n'eut jamais besoin d'autre défense, d'autre encouragement cl, plus sage que bien des personnes avancées dans la vie, elle n'attendit point, pour servir Dieu, d'avoir à faire de grandes choses.
Encore enfant, elle aidait sa mère dans son pauvre ménage ou, un petit panier de fruits au bras, suivait son père au marché de Lucques.
Plus tard, afin de soulager ses parents, elle leur proposa d'aller à Lucques gagner sa vie, et elle entra comme servante dans la noble famille des Fatinelli.
Renfermant tous les désirs de son cœur dans le bon plaisir de Dieu, elle accepta avec amour la vie cachée, la dure dépendance, le travail incessant. Pour servir Dieu, elle ne désira point d'avoir plus de liberté, plus de loisir, mais, de toute l'énergie de son âme et avec une intention très pure, elle s'appliqua à remplir parfoi lemenl ses devoirs de servante, et c'est cette fidélité humble et auguste qui l'a fait mettre sur les autels.
Dieu n'a que faire de l'éclat de nos œuvres. C'est une vérité fort ancienne, mais les anciennes vérités toujours oubliées sont bonnes à dire.
i Ne regardez pas à la substance des choses que vous faites, disait saint François de Sales, mais à l'honneur qu'elles ont, si chétives qu'elles soient, d'être voulues de Dieu ».
Toute la valeur de nos œuvres vient de là. D'après les saints, le plus sublime des anges se porterait aussi
volontiers à sarcler les champs qu'à conduire les empires, si telle était la volonté de Dieu.
Quarante ans durant, avec un dévouement infatigable, Zite servit les Fatinelli. La confiance que ses maîtres lui témoignaient excita la jalousie des autres domestiques et valut à la sainte mille mesquines et misérables persécutions. Elle en triompha par sa douceur inaltérable.
Sa charité envers les pauvres était sans bornes. Tous les jours de l'année, elle jeûnait, afin de soulager la faim de quelque indigent avec les aliments dont elle se privait.
Nous voyons dans l'évangile, qu'au-dessus de tous les dons des riches, Notre-Seigneur a mis l'obole de la pauvre veuve. Il juge toujours du don d'après le cœur qui donne, et manifesta plusieurs fois par d'éclatants miracles, combien la charité de Zite lui était agréable.
Un jour qu'elle portait aux pauvres les morceaux de pain recueillis après le repas, elle rencontra son maître qui voulut voir ce qu'elle portait dans son tablier. Il n'y trouva que des roses.
Une autre fois, un pèlerin épuisé de fatigue, tout ruisselant de sueur, aborda Zite et lui demanda du vin.
« Je n'ai que de l'eau à vous donner », répondit la sainte.
Et comme elle approchait l'eau de ses lèvres, en priant Dieu qu'elle ne lui fût pas nuisible, l'eau se changea en un vin délicieux.
A ses maîtres, qu'elle servait avec un respect profond, Zite ne demanda jamais qu'une faveur : celle d'assister chaque jour à la messe. Encore en prenait-elle le temps sur son sommeil, non sur les heures de travail.
Il lui arrivait parfois de tomber en extase pendant la messe.
Or Zite était cuisinière chez les Fatinelli, et, à cette époque, même dans les grandes villes, la boulangerie était loin d'être perfectionnée. Chaque famille con-
sidérable avail son four et La cuisinière ne faisait pas seulement la cuisine, elle faisait aussi le pain comme encore aujourd'hui dans les campagnes la plupart des ménagères canadiennes. Un jour que la bienheureuse devait cuire, elle eut un ravissement pendanl la messe. L'heure était assez avancée quand elle revint à elle. Forl inquiète, elle courut à la maison. Mais en eniran! dans sa cuisine elle trouva le four chaud, la paie faite et prêle à être mise au four. Elle crut d'abord que l'une de ses compagnes lui avait rendu ce service. Personne n'y avait songé.
C'est ainsi que Gaspar di Bartholemeo Caséntini, l'historien de sainte Zite, rapporte le fait. Des auteurs moins authentiques le racontent autrement.
La signora Fatinelli, disent-ils, avait commandé à sa cuisinière un grand souper où elle voulait réunir la noblesse de la ville. Au jour fixé, Zile se rendit avant le jour au marché et fit avec grand soin les achats convenables. Après avoir tout fait envoyer chez son maître, elle se rendit à l'église saint Fédian pour entendre la messe. Mais comme le prêtre, à la communion, élevait le corps du Christ, elle tomba en extase. Toutes les heures de la matinée, toutes les heures du jour s'écoulèrent et la cuisinière était toujours là, immobile et ravie, en la présence du Seigneur...
Quand elle reprit ses sens, l'église était déjà pleine d'ombre.
Se rappelant le souper commandé, Zite sortit précipitamment.
Le soleil était couché, l'heure était venue de servir le repas qu'elle n'avait pas encore commencé à préparer.
« Je vais être chassée honteusement », se disait-elle, en regagnant la maison.
Son chagrin était extrême, à la pensée de l'embarras où elle avait mis sa maîtresse. Elle appréhendait tant l'orage qui allait fondre sur elle, qu'arrivée à la porte de la maison, elle fut sur le point de s'enfuir.
Se recommandant à Dieu, elle entra pourtant et, bien timidement, se dirigea vers la cuisine.
Il s'en échappait de si appétissants parfums que Zite se sentit toute réconfortée :
« Dieu soit loué ! pensa-t-elle, la signora s'est aperçue de mon absence... elle a eu une cuisinière pour me remplacer. Je serai chassée, mais ma maîtresse n'aura pas la confusion de n'avoir rien à offrir à ses convives ».
Comme elle ouvrait la porte de la cuisine, un bruit léger, charmant, frappa son oreille... C'était comme un joyeux battement d'ailes.
La sainte crut que la nouvelle cuisinière s'éventait avec son tablier et elle entra, la cherchant du regard.
Il n'y avait personne, mais le feu était allumé, les casseroles étaient dans les fourneaux et de chacune s'exhalait un fumet délicieux.
« Certes, pensa Zite, respirant cette bonne odeur de cuisine, celle qui a pris ma place n'est pas la première venue. On ne perdra rien au change ».
Elle souleva le couvercle des casseroles, goûta et, émerveillée, se dit :
« Mais cette cuisinière est bien plus habile que moi... Je ne mérite pas de laver sa vaisselle ».
Elle passa dans la salle à manger, pensant y trouver celle qui avait préparé ce merveilleux repas.
Il n'y avait personne. Mais le couvert était mis, les fruits éclatants s'élevaient en pyramides parmi les feuilles vertes, les fleurs avaient été disposées en bouquets. Un goût si délicieux, si sûr, avait présidé à tous les arrangements que la signora Fatinelli ne put retenir des cris d'admiration, quand elle entra dans la salle pour jeter un coup-d'œil sur les apprêts du festin.
« — Tout est-il prêt ? demanda-t-elle, lorsqu'elle eût repris son calme.
— Oui, madame, répondit Zite, mais cette invisible cuisinière....
— Allons, n'extravaguez pas, répliqua la dame ». Elle fit entrer ses convives, et le souper préparé par
les anges fut servi.
Tout fui trouvé si délicieux qu'à Lucques on parle encore de ce merveilleux repas.
Il nie semble que ce trait plaira aux cordons bleus donl suinte Zite es! la patronne.
L'humble fille finit par inspirer aux Fatinelli une véritable vénération. Ils voulurent la traiter en amie plutôl qu'en domeslique. Jamais la sainte n'y voulu; consentir : jusqu'à la fin de ses jours elle resta — ce qu'il avait plu à Dieu qu'elle fût — servante.
Pendant ce temps, un roi, admiré de tous, traversai les mers pour aller délivrer le tombeau du Christ. Lui aussi était un saint. Mais, devant Dieu, ce roi de France éi ait-il plus grand que la servante des Fatinelli ? C'est le secret des cieux.
LA BIENHEUREUSE IMELDA
La bienheureuse Imelda descendait de la noble et vaillante famille des Lambertini. Née à Bologne en 1521, elle avait reçu au baptême le nom de Madeleine.
Dès le berceau, elle montra une intelligence extraordinaire, et ectie vive intelligence sembla s'ouvrir naturellement aux lumières de la foi. Quand une souffrance quelconque faisait couler ses larmes, il suffisait de lui parler de Jésus-Christ pour ramener la joie sur son visage.
On ne vit jamais en elle cette peine à obéir, ces caprices qui rendent difficile l'éducation des enfants. Au premier signe, Madeleine quittait le jeu le plus animé pour se mettre au travail.
Dans la magnifique demeure de ses parents, elle s'était fait un petit oratoire qu'elleornait de ses mains. Son bonheur était de s'y retirer et d'y prier. La beauté et la bonié de Dieu occupaient ses pensées. File comprenait que la mesure de l'aimer c'est de l'aimer sans mesure ; elle avait déjà la connaissance pro-
LA BIENHEUREUSE IMELDA 39
fonde et exacte des choses de ce monde, au point de vue surnaturel.
La splendeur qui l'entourai!: pesait à Madeleine ; elle n'avait pas encore fait sa première communion et elle aspirait au détachement de la vie religieuse.
A cette époque, suivant un usage très ancien, on recevait encore parfois les enfants dans les monastères et on leur donnait l'habit religieux. La peine Madeleine aurait voulu vivre de celte vie obscure et retirée. Ses parents l'aimaient fort, mais elle les pria si bien, si instamment, qu'ils finirent par se rendre à ses désirs.
A Valdiprétra, près de Bologne, il y avait alors un fervent monas'ère de dominicaines. Les Lambor ini, heureux et désolés, y conduisirent leur fille qui n'avait encore que dix ans.
Elle prit avec joie l'habit religieux et échangea son nom contre celui d'Imelda.
La prise de voile n'engageait pas l'avenir et les enfants ainsi reçus dans les monas.ères n'étaient assujettis qu'à une partie de la règle. Mais Imelda voulu" l'observer tout en'ière et sa constance ne se démentit pas un instant. Elle était, la plus exacte, la plus courageuse. Malgré sa tendresse pour ses parents, elle ne semblait pas souffrir de la séparation. Aucune austérité ne l'effrayait. Rien ne lui semblait dur pour ressembler à Jésus crucifié.
Les plus anciennes, les plus ferventes religieuses enviaient sa générosité ; elles étaient surtout ravies de sa merveilleuse dévotion envers le Saint Sacrement.
La petite novice passait des heures en adora :on sans ressentir plus de lassitude que les anges devant Dieu. Jamais elle n'assistait à la messe sans verser d'abondantes larmes. Elle pleurait surtout quand les religieuses quittaient leurs stalles pour aller communier. Dans l'ingénuité de son amour, elle disait parfois à ses sœurs : « Je vous en prie, expliquez -moi comment on peut recevoir Jésus dans son cœur sans mourir de joie ».
Rien ne lui eût coûté pour communier. Consumée
par l'ardeur de ses désirs, elle suppliait le confesseur du couvent de l'admettre à la table sainte. Mais c'était l'usage du pays de ne pas faire faire la première communion aux enfants avant l'âge de quatorze ans, et le prêtre ne croyait pas devoir faire une exception pour la petite novice.
Cependant le jour de l'Ascension 1533, l'enfant, qui avait atteint ses onze ans, se présenta de nouveau devant son confesseur et le conjura de ne pas la tenir plus longlemps éloignée de la communion.
Le prêtre fut inflexible et Imelda, pleurant amèrement, se rendit à l'église pour entendre la Messe.
« 0 Jésus, mon amour unique, soupirait-elle, ainsi vous voulez que je sois retenue loin de vous. Seraitce parce que je ne suis qu'une enfant ?... Mais aux jours de votre vie mortelle, vous avez dit à vos apôtres : « Laissez venir à moi les enfan's... Ne les éloi- » gnez point ». Pourquoi donc, ô mon Époux cèles! e, ne voulez-vous pas me laisser approcher... moi qui vous aime tant... moi qui ai tout quitté pour être plus près de vous... Si vous ne pouvez supporter mon indignité... faites que je meure... je ne puis plus vivre sans vous »...
Le Seigneur Jésus, si faible contre l'amour, ne put résister à cette prière. Au moment de la communion, une hostie s'échappa du ciboire, s'éleva en l'air, franchit la grille du chœur et vint s'arrêter au-dessus de la tête de l'enfant.
Les religieuses aperçoivent l'Hos'ie qu'aucune main ne soutient et leur petite sœur qui l'adore, ravie ; elles avertissent le prêtre.
Il s'approche avec une patène et l'hostie jusque là immobile, vint s'y poser.
Alors ne doutant plus de la volonté du Seigneur, le prêtre tremblant communia l'enfant qui semblait un ange plutôt qu'une créature mortelle.
Les religieuses, dans un saisissement inexprimable, restèrent bien long emps à la regarder en silence. La voyant toujours immobile, toujours proslernée, elles ressentirent à la fin une vague inquiétude.
Elles appellent Imelda, elles la prient, elles lui ordonnent de se lever. L'enfant, toujours si prompte à obéir, ne semblait pas entendre. On la releva. Elle était morte ; morte de joie et d'amour, à l'heure de sa première communion.
En 1566, les dominicaines quittèrent leur couvent de Valdipréira pour se fixer à Bologne ; elles emportèrent avec elles le corps de la bienheureuse Imelda. La famille Lambertini fit décorer une chapelle en l'honneur de l'enfant et on y plaça une inscription rappelant sa miraculeuse première communion et sa céleste mort.