‹ Physionamies de saints [par] Laure ConanChapitre 4 sur 6 · CE QUI S'EST DÉJÀ FAIT PEUT SE FAIRE ENCORE · texte numérisé non relu

CE QUI S'EST DÉJÀ FAIT PEUT SE FAIRE ENCORE

Fort épris de sa nouvelle épouse, le prince, d'abord, ne sembla vivre que pour lui plaire. Mais jamais Suève n'usa de son crédit que pour le bien. Sous les grâces de sa vive jeunesse, elle cachait les qualités les plus solides et elle fut une vraie mère pour les enfants de son mari.

Il lui avait donné toute sa confiance et lorsqu'il dut partir en guerre pour répondre à l'appel de son frère François, duc de Milan, c'est entre les mains de sa jeune femme qu'il remit les rênes du gouvernement.

Suève ne recula pas devant ces graves devoirs, et la guerre qui se prolongea fit bénir la douceur et la sagesse de son administra! ion.

La guerre finie, Alexandre Sforza revinf à Pésaro.

Heureuse d'être délivrée de ses inquiétudes, la princesse l'attendait impatiemment, toute fière de lui prouver que rien n'avait souffert dans ses états en son absence.

Mais une femme du peuple avait enlevé à Suève le cœur de son mari, et sa pure et noble tendresse ne lui était plus rien.

Il se contenta d'abord de le lui faire durement sentir. Puis, il installa sa maîtresse dans son palais, défendit de rendre à sa femme légitime les honneurs dûs à son rang, et fit traiter l'objet de sa passion en souveraine.

Avec la douceur d'un ange, la princesse essaya de ramener son mari. Elle était plus sensible à l'injure faite à Dieu qu'à la sienne propre. Mais sa grandeur d'âme ne fit qu'exaspérer Sforza. Il muLiplia les avanies, les ou! rages, les mauvais traitements. Trois fois il tenta d'empoisonner sa femme ; une fois, il la prit à la gorge, et voulut l'étrangler.

Suève croyait que la chari.é l'obligeait plus étroitement envers son mari qu'envers tout autre.

Elle chercha la pa ience dans la prière et offrit son martyre pour ob.enir la conversion de son bourreau.

Mais loin de s'améliorer, Alexandre Sforza en vint à ne plus pouvoir supporter la vue de sa femme. Un jour, après l'avoir accablée de coups, il la saisit par les

cheveux, la traîna hors du palais cl lui ordonna d'aller fermer chez les Clarisses.

La malheureuse princesse obéil e! sur l'ordre du misérable, des gardes furent placés aux portes du couvenl afin d'intercepter les lel 1res el d'empêcher toute communication de Suève avec le dehors.

précau ions furent inutiles. La conduite d'Alexandre Sforza avait soulevé l'indignation publique e1 les Colonna apprirent bientôt ce qui se passai'.

Des envoyés de la puissante famille arrivèrent peu après à Pésaro. Ils venaient s'assurer des fai's el demander au prince raison de sa conduite.

« — Il est très vrai, leur dii Sforza, que la princesse s'est retirée chez les Clarisses, mais elle l'a fait de son plein gré el pour cacher sa honte.

Les envoyés se refusant à le croire :

» — Je m'engage à vous en donner la preuve irrécusable, continua le monstre. Vous n'avez qu'à me suivre au couvent

Aussi! ôl , il envoie l'un de ses émissaires annoncer à Suève sa visite, ajoutant qu'il fera mettre le feu aux quatre coins du monastère et brûler vives toutes les religieuses, si elle ose démentir ce qu'il va lui dire.

Sforza se rend ensuite au couvent, avec les envoyés des Colonna. Il les place de façon à ce qu'ils puissent entendre sans êlre vus, charge l'un d'eux d'écrire l'entretien et fait venir sa victime.

Suève loule tremblante arrive à la grille du parloir.

Le prince lui parle avec une hypocrite douceur et, comme pris de pitié, lui demande si elle trouve bien dure cette réclusion qu'elle s'est imposée après avoir été par lui-même surprise en adulti

Bouleversée par ces étranges paroles et n'osant exposer les religieuses aux fureurs de son mari, Suève garda le silence.

Sforza se retira salisfaii.

« — Vous le voyez, dit-il aux envoyés, elle n'ose pas nier sou crime ».

La princesse eut bientôt l'explication de la visite et des paroles de son mari. Grande fut sa douleur.

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Succombant à la pensée d'être déshonorée aux yeux des siens, elle courut se prosterner devant un crucifix el remit sa cause entre les mains du Sauveur. 0 prodige ! le Christ s'anima, il s'inclina vers l'inf or lunée qui pleurait à ses pieds et lui dit de tendres et fortifiantes paroles.

Peu après, la princesse revêtit les livrées de la pauvreté. Sous le nom de Séraphine, elle s'éleva rapidement au plus parfait détachement, à la sainteté la plus éminen-e. Sans cesse elle appelait la miséricorde divine sur son mari. Il ne semblait vivre que pour combler la mesure de ses crimes, mais la prière de Séraphine fini- par arracher à Dieu ces grâces extraordinaires qui brisent les cœurs les plus endurcis et transformée les plus grands criminels.

Sforza vint se jeter aux pieds de son héroïque femme. Il pleura amèrement son abominable conduire el tout le reste de sa vie s'efforça de réparer ses scandales.

L'Église a mis Suève au nombre des bienheureux. De sa main bénie, glorifiée, puisse la consolation tomber comme une huile salutaire, sur les blessures de votre cœur.

LE BIENHEUREUX LUCHESIO

PREMIER TERTIAIRE DE SAINT-FRANÇOIS (Fête le 28 avril)

Il avait été de cette troupe brillante et joyeuse qui formait une sorte de cour à François d'Assise, aux jours de sa mondanité.

Puis Luchesio s'était marié et tout à fait selon son cœur. Mais son bonheur domestique et le succès de ses affaires commerciales ne lui suffisaient point. Luchesio était devenu ambitieux.

Toscan d'origine, il avait une vive intelligence et

dans toute sa personne cl ses manières beaucoup de distinction el de grâce. Se sentanl fait pour briller, il eùl voulu frayer avec les grands seigneurs. Ce désir devint une passion, une fureur, disent ses biographes.

Pour arriver cà marcher de pair avec les nobles si fiers, si dédaigneux, le négociant n'avait qu'un moyen, al tirer lous les regards, éblouir toute la contrée par sa magnificence. Il le comprenait et avec une énergie infatigable se mil à la poursuite de la fortune.

Déjà riche, il ne lui fui pas difficile d'accaparer le commerce des grains. En spéculant ensuite sur la misère publique, l'ambitieux Italien réalisa des profits énormes.

Sa femme était prise comme lui du désir de s'élever, de briller.

Les deux époux étaient devenus durs, avares, et Luchesio, qui touchait à une grande situation, s'était jeté avec ardeur dans les lui tes qui déchiraient alors l'Italie.

Kn Italie, au XIIIe siècle, la guerre fratricide était à l'état permanent. De la plus grande à la plus petite, chaque cité guettait le moment favorable d'attaquer les voisins et les sièges se terminaient par des atrocités. La désolation était partout, la croix penchait, la société chrétienne semblait agoniser. Jamais, en Italie, la plainte humaine n'avait été plus profonde, plus angoissée.

Mais celui qui devait relever la maison de Dieu tombant en ruines venait de se révéler. L'enfant gâté d'Assise, le prince de la jeunesse dorée était devenu Yamanl désespéré de la pauvreté. Ivre d'amour divin, François s'en allait par les villes et les campagnes, prêchant la paix, le détachement. Sa sainteté éclatait, elle rayonnait au loin.

Ce que Luchesio entendit raconter de l'ami de sa jeunesse le remua profondément.

On dit que l'instinct du divin n'est jamais qu'endormi dans l'âme humaine. Et un jour que Luchesio se trouvait seul, il se prit à songer sérieusement à

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Dieu, « cet Être sans commencement et sans fin, immuable et invisible, inexprimable, ineffable, incompréhensible, insaisissable, béni, loué, glorieux, exalté, sublime, très-haut, suave, aimable, délectable et toujours digne d'être désiré par dessus tout, dans les siècles des siècles (*) ».

Quand Luchesio sortit de sa rêverie, il était transformé.

Ces nobles pensées l'avaient pour jamais élevé audessus des vulgarités d'ici-bas. Il aurait pu s'écrier avec le Séraphin d'Assise : « Que plus rien donc n'empêche, que plus rien ne sépare, que plus rien ne retarde ! Ayons dans le cœur, aimons, adorons, servons, louons, bénissons, glorifions, exaltons, magnifions, remercions le Dieu très haut, souverain, éternel, Trinité et Unité, Père et Fils et Saint-Esprit, Créateur de tous » !

Un célèbre orateur sacré de notre temps prétendait que l'homme n'a jamais d'influence sur sa femme pour le bien. L'histoire de Luchesio me semble une forte preuve du contraire. Il ne paraît pas avoir eu grand peine à arracher sa femme aux vaniteuses pensées qui la possédaient, à lui faire agréer son héroïque résolution de donner aux pauvres la grande fortune qu'il avait acquise.

L'opulent négociant ne se réserva qu'une maison et un jardin de quatre arpents qu'il voulait cultiver lui-même.

Bonna Donna, sa femme, avait sacrifié de bon cœur ses aspirations mondaines ; elle avait accepté la vie obscure, le travail des mains ; mais la vertu de son mari lui paraissait souvent dépasser toutes les bornes. Son excessive charité lui inspirait parfois de l'humeur.

Un jour qu'il avait distribué tout le pain qui se trouvait dans la maison, d'autres pauvres s'étant présentés, Luchesio pria sa femme de leur donner du pain. « Avez-vous déjà oublié que vous ne nous en avez pas gardé un seul morceau, s'écria-t-elle aigre-

(*) Saint François.

'Jl PHYSIONOMIES DE SAINTS

mcnl. Il faut que vos jeûnes et vos veilles sans fin vous aienl bien affaibli la tête. Où en prendre du pain pour le leur donner ?

— Dans la hm lie, ma Bonna Donna, répondit Luchesio jouant agréablement sur le nom de sa femme. Va, ne te défie pas de Dieu.

Bonna Donna était loin d'avoir la même confiance que son mari ; elle finil pourtant par ouvrir la huche. I oe odeur appétissante de pain frais se répandit. La huche était pleine.

Riant et pleurant, Bonna Donna se jeta aux pieds de son mari, et à partir de ce jour, les sollicitudes de la vie ne furent plus rien pour elle.

Cependant, François d'Assise se dirigeait vers la Toscane, et un mouvemen' de renaissance chrétienne sans égal dans l'histoire se produisait. Les campagnes se levaienl , les villes sortaient en masse et se précipit aienl à la rencontre du saint. Il ne prêchait pas seulement l'amour, il en était possédé, enivré, et cette. ivresse divine gagnait les plus froids. L'héroïque besoin d'immolation qu'il y a au fond des âmes se réveillai!, e parfois tous les auditeurs du saint, hommes, femmes, enfants, tombaient à ses pieds et le suppliaient de les recevoir dans son Ordre.

Ces! devant l'élan de ces foules sur qui il sentait le souille de l'Esprit que le génie novateur de François conçut l'idée du Tiers-Ordre. Ce projet grandiose était déjà mûri, quand Luchesio vint supplier le saint de lui apprendre à lui et à sa femme le chemin de la perfection.

François fut ravi de son détachement, de ses aspirations, et dans l'ami de ses jeunes années il eut vite découvert le type de la nouvelle famille religieuse qu'il voulait fonder. S'ouvrant à Luchesio du projet qu'il méditait, il lui parla du Tiers-Ordre qu'il voulait établir, afin de donner aux laïques une partie des avantages de la vie religieuse. Sa règle ne devait être qu'une sage application des lois de l'Évangile. « Accomplir avec joie les devoirs de son état, donner aux moindres actions une inspiration sainte, retrouver,

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dans les infiniment petits de l'existence, en apparence la plus banale, les parcelles d'une œuvre divine, res: er pur de toute préoccupation avilissante ; user des choses comme ne les possédant pas, comme les serviteurs de la parabole qui auront bientôt à rendre compte des talents qui leur ont été confiés ; fermer son cœur à la haine et l'ouvrir tout grand aux pauvres, aux malades, aux abandonnés, tels devaient être les devoirs essentiels des Frères et des Sœurs de la Pénitence ».

Luchesio voulut être le premier Tertiaire. Lui et sa femme reçurent les livrées séraphiques de la main de François, et la première Fraternité fut érigée dans leur maison.

L'établissement du Tiers-Ordre se fit sans bruit, mais ce fut l'un des grands événements du moyen âge. Une nouvelle force était née, et son action ne tarda pas à se faire sentir dans la société si agitée d'alors.

Enfant du peuple, François en connaissait toutes les douleurs. On a dit que la démocratie italienne est sortie du petit cahier où le saint écrivit la règle du Tiers-Ordre. Cette règle est l'un des plus grands efforts qui aient jamais été faits pour établir plus de justice parmi les hommes. Partout des Fraternités se formèrent et les grands apprirent bientôt à leurs dépens la puissance de l'association.

Mais si le Tiers-Ordre fut une formidable machine de guerre contre le système féodal, il fut aussi une pépinière de saints. Dans le seul XIIIe siècle, on ne compte pas moins de quatorze Tertiaires canonisés ou béatifiés par l'Église.

Luchesio marche noblement à leur tête. Il fut un grand pénitent ; il eut le don d'oraison jusqu'à l'extase, mais la charité fut toujours la vertu, la passion de son cœur.

Une fois Tertiaire, il ne se contenta plus de bien accueillir les pauvres ; il allait à leur recherche dans les Maremmes infectées par la malaria et se fit un peu médecin afin de soigner les habitants très clairsemés et très abandonnés de ces régions insalubres. Pour ses courses, il avait acheté un petit âne ; au besoin, il

mendiait, pour se procurer !out ce qu'il fallait aux malades qu'il allait chercher et dont il se faisai' l'infirmier. Sa femme le secondai! de toutes ses forces. Les pauvres disparaissaient à leurs yeux, Jésus-Christ était seul l'objet de leurs tendres soins.

Luchesio e1 Bonna Donna vieillirent heureusement ensemble, e' terminèrent le même jour leur vie de travail, d'allégresse et de dévouemen .

Bonna Donna tomba malade la première. Lorsqu'elle eût reçu les derniers sacrements, Luchesio, dont la douleur étail extrême, lui di :

« Tu sais, chère compagne de ma vie, comme nous nous sommes aimés pendant que nous servions Dieu ensemble. Pourquoi ne res'erions-nous pas unis pour nous en aller aux joies ineiïables ? Ah ! du plus profond de mon cœur je le demande à Dieu ».

Se sentant défaillir, il compri qu'il était exaucé et envoya chercher son confesseur, le P. Nildebrand, des Frères-Mineurs. Le religieux le trouva mourant et lui dit :

«Très cher frère Luchesio, sois fort et prépare ion âme à aller au-devant de ton Sauveur ; car, tu peux m'en croire, le moment es' proche où tu verras le salut et la couronne de gloire ».

A ces mots, Luchesio souleva un peu sa tête : « Aimable Père Nildebrand, répondit-il souriant, si j'avais attendu jusqu'à maintenant pour préparer mon âme, j'aurais encore confiance dans la miséricorde de Dieu ; mais à vrai dire, je sortirais de ce monde avec moins de sécurité, à cause de ce qu'il y a de redoutable dans le passage ». Et levant les bras vers le ciel : «Grâces à la Sainte Trinité, poursuivit-il, à la bienheureuse Marie loujours Vierge e à mon bienheureux père François, je me sens libre et pré! , e je crois que, non par mes mérites, mais par ceux de la Passion de No re-Seigneur .Jésus-Chris:, j'échapperai aux pièges du démon .

Il reçui les sacrements avec une pié'é cèles' e. Entendant dire que sa femme était à l'agonie, il trouva la force de se traîner près d'elle, prit ses mains entre

les siennes, et l'encouragea avec une incomparable tendresse, jusqu'à ce que sa saint e âme eût rompu ses liens. Ce suprême effort avait épuisé ce qui lui restait de vie. Il fallut l'emporter. A peine l'eût-on placé sur son lit que ses yeux se fixèrent, et, invoquant les doux noms de Jésus, Marie, François, le premier Tertiaire franciscain expira.

(21 janvier)

« As-tu senti le goût des éternelles aincurs » ?

Parmi les fronts auréolés, il n'en est pas de plus resplendissant, il n'en est pas de plus doux. Parmi les bien-aimées du Christ aucune n'a effleuré la terre d'un pied plus léger, plus rapide. Amante idéale, Agnès n'est apparue que pour aimer, que pour mourir.

C'était à l'époque glorieuse et terrible des grandes persécutions. Maîtresse du monde entier, la vieille Rome travaillait à éteindre, dans le sang, le feu apporté par le Christ à la terre. Elle y travaillait depuis trois cents ans, mais le feu inextinguible gagnait toujours. Tout ce qui brille s'effaçait devant ce feu mystérieux : il faisait pâlir tous les amours et donnait aux jeunes filles la force de mépriser les délices de la vie pour voler aux tourments et à la mort.

Agnès appartenait à une opulente et noble famille. Sa beauté était ravissante. Le fils du préfet de Rome s'en éprit. Il offrit à la jeune tille des bijoux splendides et la supplia de l'accepter pour époux.

« Un autre possède mon cœur et ma foi, réponditelle, repoussant les cadeaux. Ne te flatte pas de la pensée d'être jamais son rival ».

Et, ravie en extase, au souvenir de son Bien-Aimé, elle se mit à louer ses perfections, à protester qu'elle

l'aimait plus que son àme, plus que sa vie, et qu'elle sérail trop heureuse de mourir pour lui.

Le Romain l'écoutait sans comprendre. Il la crut affolée de quelque autre grand seigneur. La jalousie s'empara de lui, une jalousie si sombre, si violente qu'il en tomba malade.

Le préfet, louché de la douleur de son fils, se rendit auprès d'Agnès et la pressa de revenir sur sa décision.

«Je suis le préfet de Rome, dit -il, devant moi on porte les faisceaux. Si illustre que soit l'origine de ton fiancé, il doit céder à mon fils ».

Le père essuya les mêmes refus que son fils et fut témoin des mêmes extases. Fort étonné, il voulut savoir le nom de celui qui inspirait un amour si extraordinaire.

« Seigneur, dit au gouverneur l'un de ceux qui l'accompagnaient, soyez-en sûr, cette jeune fille est chrétienne. C'est le Crucifié qui l'a ensorcelée ».

Le préfet s'éloigna content d'avoir un moyen de se venger, et dès le lendemain, fit comparaître Agnès devant lui.

« — Jeune fille, lui dit-il, les chrétiens, par leurs maléfices, ont troublé la raison encore faible... ils ont égaré ton cœur. Je veux t'arracher à cette misérable superstition indigne de ta naissance. Je vais te faire conduire auprès de la bonne déesse. Si tu persistes dans ton désir de garder la virginité, tu lui offriras des sacrifices et tu veilleras à la garde du feu sacré avec les vestales, gloire de la ville de Rome.

— Préfet, répondit noblement la jeune Romaine, si j'ai refusé votre fils, homme vivant, capable de penser, de sentir, de marcher, de parler, de jouir comme moi de la lumière du soleil ; si, pour l'amour du Christ, je n'ai pas voulu lui accorder un regard, ce n'est point pour aller courber ma tête devant des idoles sans âme, sans vie, devant de froides et impuissantes pierres.

Le juge ne pouvait comprendre qu'on préférât les promesses de la foi aux plus séduisantes réalités, mais il sentait que pour Agnès la vie n'était rien. Aussi ne

la menaça-t-il pas de la mort. Mais à cette noble enfant, rayonnante de beauté et d'innocence, il eut la lâcheté de dire :

» — Si tu ne sacrifies à nos dieux, je te ferai traîner aux lieux infâmes ; là, au déshonneur de tes ancêtres et au tien, tu seras abandonnée à tous les outrages. Aie donc pitié de toi-même, sacrifie à Vesta ou...

— Ne vous échauffez pas davantage, ô préfet, répondit tranquillement Agnès. Je ne sacrifierai pas à vos dieux. Je suis entre vos mains, mais je me confie au Christ, à qui je suis consacrée... Vous ne connaissez pas sa puissance... Il saura me défendre et je ne serai point profanée ».

Pour toute réponse, l'odieux préfet ordonna de lui enlever ses vêtements.

Il se trouva des exécuteurs de cet ordre, mais — ô prodige !... à mesure que ces indignes mains arrachaient à la jeune fille ses habits, ses cheveux croissaient, s'abaissaient, se répandaient autour d'elle en flots pressés, épais, magnifiques, et mieux qu'aucun vêtement dérobaient son beau corps à tous les regards.

Conduite aux lieux infâmes, elle y trouva un ange qui l'y attendait pour la protéger. Lorsqu'elle entra dans la chambre préparée comme un tombeau à son innocence, la sainte enfant disparut dans une éblouissante clarté. Un vêlement blanc lui fut apporté du ciel et, paisible, comme dans un temple sacré, elle se mit en prières.

Le fils du préfet ayant osé l'approcher fut renversé raide mort par l'ange. Mais, touchée de la douleur de son père, la sainte le ressuscita et le jeune homme, sortant de la maison, se mit à parcourir la ville de Rome, criant : « Il n'est point d'autre Dieu au ciel et sur la terre que le Dieu des chrétiens ».

Témoin de tant de merveilles, le préfet eut bien voulu sauver la vie d'Agnès, mais le peuple soulevé par les prêtres des idoles demandait sa mort à grands cris. Il n'osa braver la fureur populaire et se retira lâchement, chargeant son lieutenant de la cause.

Celui-ci condamna l'héroïque enfant à êlre brûlée

vive.

Un grand feu fui donc allumé et on la lança dedans.

Mais les flammes si' divisant, s'enflèrent comme des voiles autour de la vierge sacrée, et, la laissant au milieu sans la loucher, tournèrent leur furie contre les Idolâtres don! plusieurs furent réduits en cendres.

Cependant, les bras étendus, les yeux au ciel, la bienheureuse Agnès priait au milieu du foyer brûlant, disant à haule voix :

i es vous que j'invoque, vous qui êtes tout puissant, adorable, parfait, Dieu terrible, ô mon Père, par votre 1res saint Fils que j'ai échappé aux menaces d'un tyran sacrilège. Et maintenant, voilà que vous arrêtez pour moi l'ardeur du feu, me rendant sa flamme douce et sa chaleur suave. Permettez que sur les ailes même de ce feu, je m'élève vers vous ».

Ses bras s'affaissèrent, son visage devint resplendissant, elle tomba dans ses exlases accoutumées.

Celui qui avait ravi son cœur se montrait à elle pour la dernière fois sur la terre, il lui apparaissait avec cette beauté qui ravit le ciel et, dans un divin transport, elle s'écria : « Ce que j'ai cru je le vois, ce que j'ai espéré je le tiens, ce que j'ai aimé je l'embrasse : que mon cœur, ma langue, mes entrailles vous louent, vous glorifient, ô mon Dieu ».

Et comme une pluie célesle, sa prière éteignit le feu tout entier, n'en laissant aucune trace.

Plusieurs des spectateurs pleuraient. Le juge, confus, ordonna à l'un des confecteurs d'enfoncer son épée dans la gorge de la jeune fille. Le glaive à la main, celui-ci tremblait, il n'osait frapper. Mais elle, souriant et le regardant avec douceur, semblait lui dire : « Ne crains pas... Frappe... Je ne te repousse pas toi... tu es un amant qui me plaît... Périsse ce corps qui peut êlre aimé des hommes dont je ne veux pas être regardée ».

Cette horreur de l'admiration la suivit jusque dans la mort : quand elle lomba, frappée du glaive, sa main, dit saint Ambroise, voilait encore son visage.

Si parmi nous, il est des funérailles qui exhalent une odeur de vie, quels parfums d'immortalité ne devait-on pas respirer aux funérailles des martyrs ?

Celles d'Agnès furent une fête pour tous les fidèles de Rome.

Les parents de la jeune martyre étaient chrétiens, ils bénissaient Dieu, mais, retenus par un sentiment naturel, ne pouvaient s'éloigner du tombeau de leur fille. Huit jours après sa mort, comme ils y étaient en prière, elle leur apparut triomphante, glorieuse, avec un agneau plus blanc que la neige à son côté : « Mes chers parents, leur dit-elle tendrement, ne me pleurez plus comme morte, mais réjouissez-vous avec moi et me félicitez, parce que j'habite les demeures lumineuses et que je possède dans le ciel Celui que, sur la terre, j'ai aimé de toute l'ardeur de mon âme ».

L'Église fait mémoire de cette apparition par une fête particulière.

Les plus grands docteurs ont célébré sainte Agnès avec enthousiasme. Elle est l'une des martyres dont l'Église fait toujours mémoire au saint sacrifice, l'une des rayonnantes figures qu'elle évoque partout, autour de ses autels.

« Jetez les yeux sur nous, ô Agnès, et secourez-nous. L'amour du Christ languit dans nos cœurs. Amollis par la recherche continuelle de nos aises, par une folle dépense de ce que nous appelons sensibilité, nous n'avons plus de courage en face des devoirs. N'est-il pas vrai de dire que la sainteté n'est plus comprise ? Elle étonne, elle scandalise, nous la jugeons imprudente et exagérée. Et cependant, ô vierge du Christ, vous êtes là devant nous avec vos renoncements, avec vos ardeurs célestes, avec voire soif de la souffrance qui mène à Jésus. Priez pour nous, indignes ; élevez-nous au seniment d'un amour généreux, agissant, d'un amour qui connaisse la jalousie à rencontre de ce qui n'est pas Dieu. Épurez cette religion tiède et contente d'elle-même qui est venue prendre la place de la piété des anciens jours ». (*)

(*) Dom Guéranger.

(Fête : 7 mars)

Sain! Augustin niellait ces deux femmes au premier rang des marlyrs, avec Etienne, le grand diacre de Jérusalem et Laurent, le grand diacre de Rome. D'après l'immortel docteur, leur fête attirait plus de monde, pour honorer leur mémoire, que la curiosité n'avait attiré de païens a l'amphithéâlre le jour de leur mort.

Les actes de sainte Perpétue et de sainte Félicité ont toujours été en singulière vénération dans l'Église. C'est que ces pages fortes et simples et parfaitement authentiques nous viennent de l'une de ces héroïnes.

Avant de jeter dans l'arène sanglante les condamnés aux bêles, on leur accordait, dans la prison, quelques heures de relâche. Perpétue en profita pour écrire ce récit immortel où la sève primitive du christianisme circule si ardente, si généreuse.

Vibia Perpétue était âgée de ving-deux ans. Issue d'une famille considérable, elle était mariée à un homme de qualité et avait un enfant de quelques mois. D'après le témoin oculaire qui a terminé le récit, le regard de Perpétue était d'une beauté singulière et, en marchant au martyre, elle tint toujours ses paupières modestement baissées, par la crainte de ce que deux beaux yeux peuvent faire, dit l'historien de sa glorieuse, mort.

C'est en l'an de Jésus-Christ 203, sous le règne de l'empereur Sévère, que le proconsul Firminien fit arrêter, à Carthage : Révocaf, Félicité, Saturnin, Secundule et Vibia Perpétue. Tous étaient jeunes et encore simples catéchumènes. La famille de Per-

sainte perpétue et sainte félicité 103

pétue semble avoir été chrétienne, à l'exception de son père. Fort attaché au paganisme, il aimait passionnément sa fille, et, aussitôt après son arrestation, mit tout en œuvre pour la faire apostasier. La voyant inébranlable, il s'emporta jusqu'à se jeter sur elle pour lui arracher les yeux, mais, dit la sainte, il se contenta de me maltrai er.

Les cinq catéchumènes furent d'abord enfermés dans une maison particulière. C'est là qu'ils reçurent le baptême. « Au somr de l'eau, dit Perpétue, le Saint-Esprit m'inspira de ne demander au:re chose que la patience dans les tourments ». Ses compagnons, sans doute, ne songèrent pas plus qu'elle à implorer une mort douce. 0 prières des martyrs ! ô prières sacrées, les plus généreuses, les plus nobles qui soient jamais montées de la terre au ciel !

Peu après, on conduisit les chrétiens en prison. Les prisons romaines é: aient d'afîreux cacho's : «Je fus effrayée, dit Perpétue, car je n'avais jamais vu une obscurité pareille. Oh ! que ce jour me dura ! quelle horrible chaleur ! On y étouffait, tant on était pressé ! Ajoutez qu'il nous fallait à tout instant essuyer les insolences de nos gardes. Mais ce qui me causait le plus de peine, ajoute la jeune mère, c'est que je n'avais pas mon enfant. A force d'argen1, les diacres Tertius et Pomponius obtinrent qu'on nous mît, pour quelques heures, dans un lieu où nous fussions plus au large, t là nous pûmes respirer ».

On le sait, dès que les martyrs étaient arrê.'és, ils devenaient pour leurs frères des êtres sacrés. Ceux qui pouvaient les approcher baisaient avec respect leurs chaînes et il y avait des diacres chargés de les visiter et de les soulager.

La mère, et le frère de Perpétue vinrent la voir et lui apportèrent son petit enfant. La sainte dit qu'il était déjà tout pâle, tout languissant. Elle consola tendrement sa mère et son frère qu'elle voyail fort affligés à son sujet et leur recommanda instamment son fils. La martyre héroïque était aussi la plus tendre, la plus passionnée des mères ; elle obtint de gar-

der quelque temps son enfant et la joie de l'avoir, de lui donner ses soins, lui lit trouver la prison agréable.

Qui, parmi nous, n'a parfois laissé errer ses pensées à travers ces prisons affreuses où les martyrs Languissaient parfois si longtemps, attendant le ciel qu'ils voyaient ouvert devant eux ? Aucune crainte ne troublait la joie de leur espérance excep'é la crainte d'être mis en liberté. Les compagnons de Perpé ue n'étaient pas sans en souffrir parfois et, dans leur inquiétude, ils pressaient la sainte d'obtenir de Dieu qu'il lui lit connaître, par quelque signe, s'ils auraient la gloire de mourir pour la foi.

Perpétue se mit en prière, conjurant le Seigneur de lui envoyer une vision et voici celle qu'elle eut :

« Je vis, dit -elle, une échelle d?or d'une prodigieuse hauteur qui touchait de la terre au ciel, mais si é.roite qu'il n'y pouvait monter qu'une personne à la fois. Les deux côtés étaient hérissés d'épées, de lances, de crocs, de couteaux, en sorte que quiconque y serait monté négligemment, et sans regarder toujours en haut, ne pouvait manquer d'être déchiré par tous ces instruments. Au pied de l'échelle était un dragon d'une effroyable grandeur, qui paraissait toujours prêt à s'élancer sur ceux qui se présen' aient pour monter. Le premier qui monta fut Sature, qui n'était point avec nous, lorsque nous fûmes arrêtés, mais qui depuis se livra volontairement aux persécuteurs, à cause de nous. Quand il fut arrivé au haut de l'échelle, il se tourna vers moi et me dit :

— Perpétue, je vous attends, mais prenez garde que le dragon ne vous morde. Je lui répondis :

— Au nom de Noire-Seigneur Jésus-Christ, il ne me fera point de mal.

» Alors, comme s'il eût eu peur de moi, il leva doucement sa tête de dessous l'échelle, et moi, m'étant mise en devoir de monter, elle me servit de premier échelon. Parvenue au haut de l'échelle, je me trouvai dans un jardin spacieux au milieu duquel j'aperçus un homme habillé en berger environné d'une multitude innombrable de personnes vêtues de blanc. Il

m'appela par mon nom et me dit : Ma fille, soyez la bienvenue ».

La jeune femme raconta son songe à ses compagnons. Ils en conclurent qu'ils souffriraient le martyre, et, ravis de joie, ne virent plus dans l'horrible cachot que le ves ibule du ciel. La pensée du bonheur infini qui les attendait leur rendait chèies et douces leurs souffrances.

Sature, qui avait instruit les martyrs et s'était dénoncé lui-même afin de par'ager leur sort, eut une vision qui lui donna un avan'-goût du paradis.

Mais avant de voir le cèles' e songe se réaliser, lui et ses compagnons devaient gravir la voie douloureuse et sanglante.

Le bruit ayant couru que les prisonniers allaient être interrogés, Perpétue vit arriver son père que le chagrin consumait :

« — Ma fille, lui dit -il, ayez pi' ié de la vieillesse de votre père. S'il vous reste encore quelque souvenir des soins si tendres et si particuliers que j'ai pris de votre éduca'ion ; s'il est vrai que l'extrême amour que j'ai eu pour vous a fait que je vous ai préférée à tous vos frères, ne soyez pas cause que je devienne l'opprobre de toute une ville. Que la vue de vos frères vous touche, je' ez les yeux sur votre mère, sur la mère de votre mari, sur votre enfant qui ne pourra vivre si vous mourez ; quittez cette fierté ; ne nous exposez pas tous à une honte insupportable. Qui de nous osera se monter, si vous finissez vos jours par la main du bourreau ? Sauvez-vous pour ne pas nous perdre tous.

» En parlant ainsi, dit la sainte, il me baisait les mains ; puis, se je'ant à mes pieds, il m'appelait Madame (Domina) en pleuran'... Il s'arrachait la barbe, se je' ait contre terre, y demeurait couché sur le visage, poussant des cris et maudissant le jour où il était né. Il regrettait d'avoir tant vécu, appelait sa vieillesse infortunée; en un mot, il disait des choses si tristes et se servait de termes si touchants qu'il tirait des larmes à tous ceux qui l'entendaient ».

A Carthage, la nouvelle s'était répandue que les chrétiens allaient être interrogés. Aussi en arrivant à la salle d'audience, ils la trouvèrenl remplie d'un monde infini. On les lit monter sur une sorte d'estrade, où le juge avait son tribunal. Comme Perpétue se préparait à répondre elle vit paraître son père qui portai1 son enfant. S'éloignant un peu du tribunal, il la supplia encore de la manière la plus touchante. Hilarien qui remplaçait le proconsul, mort depuis peu, joignit ses instances à celles de ce malheureux père :

« — Quoi,» dit-il à la sainte, «les cheveux blancs de votre père et l'innocence de cet enfant qui va devenir orphelin vous trouveront insensible. Sacrifiez seulement à la santé des empereurs.

— Je ne sacrifierai point, dit fermement Perpétue.

— Vous êtes donc chrétienne ?

— Oui, je suis chrétienne ».

Tous confessèrent hautement Jésus-Christ.

Hilarien fit cruellement flageller les hommes et battre au visage les deux jeunes femmes. Puis, il les condamna tous à être exposés aux bêtes et à servir de spectacle au peuple le jour de la fête de Gilar, nouvellement élevé à la dignité de César.

Les martyrs quittèrent la salle remplis de joie. On les transféra à la prison du camp où ils furent tous mis à la chaîne et aux ceps.

La veille du jour des spectacles, on leur donna, suivant l'usage, le souper libre. Ce repas se prenait en public et la curiosiîé y attirait toujours un grand nombre de païens.

Sature leur reprocha cette curiosité brutale :

Quoi ! leur dit -il, le jour de demain ne vous suflirat-il pas pour nous contempler à votre aise ? Aujourd'hui vous faites semblant d'avoir pi! ié de nous et demain vous battrez des mains à notre mort ! Regardez bien nos visages afin de nous reconnaître en ce jour terrible où tous les hommes seront jugés.

Ces paroles furent dites avec tant d'assurance que plusieurs se retirèrent saisis de crainte ; d'autres in-.

terrogèrent ceux qui allaient mourir et, touchés de leurs réponses, crurent en Jésus-Christ.

Cependant une grande tristesse assombrissait pour les martyrs l'approche du triomphe. Félicité allait être mère; la loi défendant de l'exécuter avant sa délivrance, elle se voyait condamnée à languir encore un peu, seule sur la terre. Son affliction était vivement partagée par les autres martyrs. Ils avaient souffert ensemble, ils voulaient arriver ensemble au ciel. Ils se mirent donc tous en prières. A peine leur prière était-elle finie, que les douleurs prirent la sainte. La violence du mal lui arrachant de temps en temps quelques cris, l'un des gardes lui dit :

« — Quoi ! tu te plains ! tu gémis ! que feras-tu donc quand tu seras livrée aux bêtes !

— C'est moi qui souffre maintenant ce que je souffre, répondit -elle, mais là, il y en aura un en moi qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour Lui ».

Elle remit son enfant à une femme chrétienne et, dans sa foi, trouva la force de marcher avec les autres au martyre.

Lorsqu'ils furent à la porte de l'amphithéâtre, on voulut, selon la coutume, faire prendre aux hommes le manteau rouge des prêtres de Saturne, aux femmes les bandelettes des prêtresses de Cérès.

Les martyrs refusèrent ces livrées de l'idolâtrie. Une joie céleste illuminait leurs visages, cette joie éclatait dans leurs paroles, dans leurs gestes, dans tout leur extérieur. Perpétue qui marchait la dernière chantait.

Sur tous les degrés de l'amphithéâtre, la foule se pressait curieuse et cruelle. Saturnin, Révocat et Sature ne craignirent pas de menacer de la colère de Dieu ce peuple sanguinaire. Le peuple, irrité de leur hardiesse, demanda que les bestiarii passassent par les fouets (*).

(*) Pro ordine venatores disent les actes. On appelait venalores ceux qui étaient armés pour combattre les bêtes, Ils se rangeaient sur deux lignes, ayant un fouet à la main.

Les confesseurs de la foi se réjouirent d'être traités comme l'avaii été Jésus-Christ el attendirent paisiblement qu'on lâcha1 Les bêles.

Saturnin et Hévocat furent d'abord atiaqués par un Léopard, puis par un ours furieux qui les déchira horriblement.

Sature fut exposé à un sanglier, puis à un ours, mais ces animaux ne lui firent aucun mal. On le rappela pour le ramener bientôt dans l'arène. Sous le portique, il rencon'ra le geôlier Pudens qui avait eu pour lui e! pour ses compagnons toute sorle de bontés. En s'entre! cnant avec ses frères de la mort qui les attendait, Salure avait souvent exprimé, devant Pudens, sa crain'e des ours e, son désir qu'un léopard lui ô ai la vie d'un seul coup de dent.

« Vous le voyez, dit-il au geôlier, mes désirs ont é'é exaucés. Ces bê es ne m'ont point fait de mal. Croyez donc fermemen' en Jésus-Chris'. Jere'ourne dans l'amphi héâ.rc où un léopard m'ô era la vie d'un coup de déni ».

En effet, un léopard se jeta sur lui et d'un coup de dent lui fit une blessure si profonde que son corps fui aussitô' couvert de sang : « Le voilà bap isé pour la seconde fois, s'écria le peuple battant des mains ».

Le martyr, en tombant, aperçut Pudens qui avait voulu voir si la prédiction se vérifierait :

« — Adieu, cher ami, lui dit -il. Souvenez-vous de ma foi ; que mes souffrances, loin de vous troubler, vous fortifient.

Il lui demanda ensuite l'anneau qu'il, avait à son doigt, puis l'ayant trempé dans son sang, il le lui rendit, en disant :

» — Portez-le pour l'amour de moi el que le sang dont il est rougi vous fasse souvenir du sang que je répands pour Jésus-Christ ».

Pendant ce temps, les venatores enlevaient à Félicité el à Perpétue leurs vêlements et les enfermaient

et à mesure que les besliarii, ou personnes condamnées aux bêti s passaient, au milieu d'eux, ils leur en déchargeaient chacun un coup.

dans un filet pour les exposer à une vache sauvage et iurieuse. Mais, à cette vue, un murmure d'horreur a de pi lié courut dans la foule. Pour ne pas mécontenter le peuple, on retira les deux jeunes femmes et on les couvrit d'habits flottants.

La vache se jeta d'abord sur Perpétue ; elle l'éleva en l'air, la laissa retomber et se rua ensuite sur Félicité.

Perpétue, qui s'aperçut que ses vêtements étaient déchirés, les arrangea promptement, elle renoua ses cheveux qui s'étaient détachés, puis courut à sa compagne qui restait étendue sur le sable, car la vache l'avait fort maltraitée. Elle lui donna la main pour l'aider à se relever et toutes deux attendaient une nouvelle attaque, mais le peuple ne voulut pas qu'on les exposât de nouveau et on les conduisit à la porte Sanevivaria. Alors, Perpétue s'éveillant comme d'un profond sommeil se mit à regarder autour d'elle, demandant quand on les exposerait à la vache furieuse. Il fallut lui montrer ses habits déchirés et ses blessures pour la convaincre qu'elle avait été livrée aux bêtes.

« Eh ! où était-elle donc ! s'écrie saint Augustin, où était-elle, lorsqu'elle était attaquée et déchirée par une bête furieuse, sans en ressentir les coups, et lorsqu'après un si rude combat, elle demandai': "quand il devait commencer ? Que voyait-elle, pour ne point voir ce que tout le monde voyait ? Que sentait-elle, pour ne point sentir une douleur si violen:e ? Par quel amour, par quelle extase, par quel breuvage était-elle ainsi transportée hors d'elle-même et comme divinement enivrée » ?

On se disposait à égorger les martyrs dans le Spoliarium (*) où Sature avait été transporté, mais le peuple demanda qu'ils fussent tous égorgés au milieu de l'amphithéâtre Ils s'y traînèrent d'eux-mêmes et, après s'être fraternellement embrassés, reçurent le

(*) Lieu où les confecteurs achevaient ceux qui n'avaient pas succombé dans le combat.

coup de la mur; sans faire un mouvemen!, sans laisser échapper une plainte.

Sature, que Perpétue avait vu mouler le premier dans l'échelle d'or, fut immolé le premier. ,

Le premier temple élevé sur la terre d'Afrique, après la conquête de l'Algérie, en 1830, a été consacré à sainte Perpétue et à sainte Félicité. Aujourd'hui encore, leur fête est l'une des plus belles, des plus solennelles qui se célèbrent à Carthage. Chaque année, ce jour-là, le peuple va en procession aux ruines de l'amphithéâtre où, il y a dix-sept siècles, les deux saintes moururent pour la foi.

« Pourquoi la loi de l'amour serait-elle toujours proclamée sans jamais passer dans la vie?... Sans doute notre cœur est aride, cet amour saint ne nous est pas donné, cet amour qui embrasse tous les hommes et se donne pour tous. Nous en sommes loin, mais qui peut refuser de faire le premier pas, et, pour arriver à l'amour, de commencer par la compassion '?... Celui que dans l'état présent du monde, la compassion ne touche pas, celui-là vit dans un état criminel ».

Gratry

Bien des siècles se sont écoulés depuis que le grand pairiarche d'Alexandrie a traversé la vallée de larmes, mais sa bienfaisance n'a pas été surpassée.

Jamais cœur mortel n'a plus ressenli les souffrances du pauvre; jamais main humaine n'a plus donné.

C'est le Vincent de Paul de l'Orient. L'organisa-

tion de la charité n'était ni de son pays, ni de son époque, mais Jean a merveilleusement accompli le commandement de l'amour, et, comme un astre aux flammes éternelles, sa figure rayonne à travers l'ombre des siècles.

H naquit à Amathonte, vers l'an 555, d'une famille noble, opulente et chrétienne. Son père, gouverneur de l'île de Chypre, lui fit donner une éducation brillante. Il rêvait pour son fils les plus hautes dignités de l'empire, mais telles n'étaient point les vues du Seigneur.

Dès ses jeunes années, Jean eut dès lors, pour tous les malheureux, une singulière compassion. Il eut voulu ne vivre que pour les soulager, mais il était l'unique héritier d'une grande famille, et la volonté de son père l'engagea de bonne heure dans le mariage.

Il y donna l'exemple des plus rares vertus. La mort de ses enfants et de sa femme lui ayant rendu sa liberté, il rompit avec les fastueuses habitudes ordinaires aux grands et se jeta à corps perdu dans la bienfaisance.

Les pauvres semblèrent devenus les propriétaires de ses biens. Lui n'en parut plus que le dispensateur.

Son nom ne tarda pas à devenir célèbre, non seulement dans sa patrie, mais encore dans les contrées environnantes ; et, à la mort du patriarche d'Alexandrie, Théodore Stribon, le peuple mit tout en œuvre pour que Jean lui succédât. On envoya une députation à l'empereur Héraclius afin d'implorer son puissant concours. L'empereur l'accorda et, malgré sa résistance, Jean fut élevé sur le siège patriarcal d'Alexandrie.

Alexandrie était alors une ville immense et fameuse où les philosophes se donnaient rendez-vous. Le courant intellectuel y était, dit-on, si fort, que les portefaix eux-mêmes s'arrêtaient sous les portiques des écoles, pour suivre les discussions du jour. Mais,

malgré la grande réputation de quelques-uns des seyants et des orateurs, ce n'est pas à leur plaire que Jean songea, en arrivant dans sa ville métropolitaine.

A peine avait-il pris possession de son siège, qu'il réunil les intendants et les secrétaires du patriar

« — Avant toutes choses, mes frères, leur dit-il, il faut rendre au Christ les services qu'il attend de nous. Allez donc par la cité tout entière, et inscrivez soigneunt les noms de mes seigneurs.

— Quels sont les seigneurs du patriarche d'Alexandrie ? demandèrent les officiers qui ne comprenaient poin!.

— Ceux que vous appelez pauvres et indigents (*) je les appelle mes seigneurs et mes protecteurs, repartit le saint, car c'est par eux que j'espère conquérir une place au royaume des cieux ».

L'ordre fut exécuté. Les envoyés découvrirent dans Alexandrie sept mille cinq cents indigents, et l'archevêque régla, sur-le-champ, l'aumône qui serait distribuée tous les jours à chacun d'eux.

Il fit construire des hôpitaux pour les malades, des hospices pour les étrangers et les pèlerins, des asiles pour les vieillards et leur assigna des rentes.

Ses officiers, épouvantés de ses libéralités, lui représentaient parfois qu'il fallait ménager les biens de son église.

« Dieu pourvoira aux besoins de mon église, répondait le saint avec calme ».

Les maux extrêmes, amenés par l'invasion des Perses, mirent encore plus en lumière l'héroïsme de sa confiance en Dieu et de sa charité.

Les barbares s'étaient emparés de la Palestine, de la Syrie el des contrées voisines, ils avaient tout mis

(*) Les pauvres sont vos maîtres et les miens, les voiles dessous lesquels se cache Noire-Seigneur Jésus-Christ, disait, mille ans plus tard, Vincent de Paul aux Filles de la Charité. Comme autrefois l'apôtre bien-aimé, dans son extrême vieillesse, ne savait plus dire qu'un mot: Aimez vous les uns les autres, Vincent de Paul, à la lin de sa vie, répétait toujours: Aimez les pauvres, ce sont vos maîtres et les miens.

à feu et à sang. La désolation é'ait à son comble : des milliers et des milliers de personnes, naguère riches, étaient en grand danger de mourir de misère. Dans leur cruelle détresse, ces infortunés se souvinrent du saint dont la renommée racontait tant de merveilles. Tous ceux qui pouvaient fuir se dirigèrent vers Alexandrie. Les vieillards, les enfants, les femmes, les magistrats, les prêtres, les évêques même coururent se réfugier auprès du patriarche.

Jean les accueillait tous, les traitait, les consolait, non comme de pauvres fugi ifs, mais comme de véritables frères. Il fit mettre les blessés et les malades dans des hôpitaux où ils étaient soignés gratui ement. Ils n'en sori aient que lorsqu'ils voulaient, et lui-même allait les visiter deux ou trois fois la semaine.

Parmi les fugi ifs qui se présentaient pour recevoir l'aumône, il y en avait de bien portants, de richement mis qui portaient même des bracelets et des ornements d'or. Les économes hési aient à donner à ceux-là. Ils consumèrent le saint. Son visage si doux prit une expression sévère :

« Si vous voulez être mes économes, ou plutôt ceux de Jésus-Christ, répondit-il, obéissez simplement au commandement qu'il nous a fait de donner à quiconque nous demande. Vous n'avez pas d'enquête à faire. Jésus-Christ n'a pas besoin de ministres curieux, ni moi non plus ».

En voyant affluer ces innombrables ma'heureux, dénués de tout, les c;ioyens d'Alexandrie s'alarmèrent, ils craignirent la famine, mais le saint leur dit :

« Vous manquez de foi. Quand tous les hommes s'assembleraient à Alexandrie pour demander l'aumône, ils n'épuiseraient pas les trésors infinis de Dieu ».

Sa sollicitude s'étendit sur ceux qui étaient restés dans leur pays ravagé. Il se hâta d'envoyer sur les lieux des hommes sûrs avec beaucoup d'argenv, de blé, de provisions diverses, et de vêtements portés par une grande caravane de bêtes de somme. En même temps, il fit partir deux évêques pour racheter,

frais, ceux qui avaienl été emmenés captifs.

Les députés du patriarche lui rapportèrent que le re Modeste, qui avail en '.repris de recons'ruireles sain: s lieux, et ai. en grand besoin des ehoses nécessaires. Il lui envoya sur-le-champ mille pièces (for, mille sacs de froment, mille de légumes, mille livres de fer, mille paquets de poissons secs, mille vaisseaux de vin et mille ouvriers égyptiens, avec une lettre où il disai : Pardonnez-moi si je ne vous envoie rien qui soit digne des temples du Christ, je voudrais aller y travailler moi-même.

Les paroles e! les exemples du saint réveillèrent la foi et la charité dans bien des cœurs. On vit des riches vendre en grande pariie leurs biens et lui en apporter le prix, afin qu'il le distribuât aux pauvres.

Le vénéré patriarche acceptait ces sacrifices avec joie. Il savait que l'aumône n'a pas seulement les promesses de la vie future.

Dans sa jeunesse, il s'était plu à vérifier si Dieu, suivant sa promesse, lui rendait au centuple ce qu'il donnait.

« J'ai fait cela mille fois, disait-il, et jamais mon attente n'a été trompée ».

Plus avancé dans la perfection, il se reprocha ces calculs et donna sans compter jamais. Ses aumôniers, ayant un jour donné moins qu'il n'avait ordonné, Dieu les confondit par un miracle.

Il s'agissait d'un noble égyptien lequel avait été dépouillé de ses biens. Réduit à la dernière misère, cet homme aborda le patriarche, un dimanche qu'il se rendait à l'église, et fit appel à son cœur... Jean qui l'avait connu riche, honoré, fut profondément ému.

» Allez lui donner quinze livres d'or », dit-il tout bas à l'aumônier qui le suivait. Celui-ci, avant d'exécuter l'ordre, en parla au référendaire et à l'économe, es d'envie contre ce pauvre honteux, ils trouvèle don exorbitant e1 décidèrent de ne donner que cinq livres.

Cependant, comme le patriarche s'en revenait, une

veuve très riche, et qui n'avait qu'un fils, lui présenta un écrit par lequel elle s'engageait à donner cinq cents écus aux pauvres.

Jean prit le papier, et après avoir congédié les personnes de condition qui l'accompagnaient, il fit venir ses aumôniers et leur dit :

« -+■ Combien de livres d'or avez-vous données à cet homme ?

— Quinze, comme Votre Sainteté l'avait ordonné, répondirent -ils tous ensemble.

Mais une lumière intérieure fit connaître au bienheureux qu'ils ne disaient pas la vérité. Il envoya chercher l'égyptien et lui demanda :

» — Combien de livres d'or avez-vous reçues ?

— Cinq, répondit-il.

Alors, montrant à ses aumôniers l'acte de donation qu'il tenait, le saint leur dit :

» — Dieu vous demandera compte de mille écus de plus, car, si vous eussiez donné quinze livres d'or comme je l'avais die, Dieu, par la main de cette femme, nous en aurait rendu quinze cents. Et afin que vous n'en puissiez douter, je m'en vais la faire venir ».

Il envoya deux hommes de considération prier la dame de se rendre auprès de lui. Elle vint aussitôt et déposa à ses pieds les cinq cents écus promis.

Après avoir remercié et prié Dieu pour elle et pour son fils :

« — Dites-moi, je vous prie, ma fille, demanda le patriarche, est-ce là ce que vous aviez dessein de donner à Jésus-Christ ? Lui en vouliez-vous donner davantage ?

Cette femme, voyant que Dieu lui avait révélé ce qu'elle seule savait, répondit toute tremblante :

» — A la vérité, Seigneur, j'avais d'abord écrit mille cinq cents écus ; mais l'instant d'après, ayant ouvert le papier sans savoir pourquoi, je trouvai le mot mille effacé. Je fus fort étonnée et je me dis : Ce n'est donc pas la volonté de Dieu que je donne plus de cinq cents écus ».

En entendant ces mots, les aumôniers se jetèrent

aux pieds du saint e! lui demandèrent pardon de leur désobéissance, protes ant que jamais plus ils ne commettraient semblable Faute.

Un homme, pressé par ses créanciers, avait prié un grand seigneur de lui prêter, sur gages, cinquante livres d'or. Le seigneur avait promis, mais différait toujours d'acquitter sa promesse. Le débiteur, appréhendant la contrainte par corps, eut recours au patriarche.

Mon fils, lui dit ce bon pasteur, pour vous venir en aide, je vendrais l'habit même que je porte ».

Il lui donna aussitôt l'argent nécessaire. La nuit suivante, le seigneur vit en songe un homme qui se ten ii debout sur un autel. Plusieurs personnes lui offraient des présents, et, pour chaque offrande déposée sur l'autel, chacun recevait cent fois au'ant. Près de lui, sur un banc, il y avait une offrande, et quelqu'un lui dit :

« Monsieur, prenez cette offrande et la mettez sur l'autel, et vous recevrez cent fois autant ».

Mais comme il différait de le faire, le patriarche survint, prit l'offrande, la mit sur l'autel et reçut le centuple comme tous les autres.

A son réveil, le seigneur se prit à réfléchir, puis il envoya chercher l'emprunteur et voulut lui donner les cinquante livres d'or.

« — Je n'en ai plus besoin, répondit cet homme. Voyant que vous tardiez à me rendre ce service, je me suis, comme tout le monde, adressé à notre saint patriarche. Lui ne m'a pas fait attendre.

— Ah, c'est donc vrai, dit le seigneur, c'est lui qui recevra la récompense de cette bonne action.

Il raconta alors son rêve, ajoutant amèrement :

» — Malheur à qui diffère de faire le bien ».

1 11 songe analogue rendit charitable un évêque dur e1 avare. Cet évêque, nommé Troïle, accompagnait un jour le saint dans ses visi es aux pauvres. Indifférent aux plus navrantes misères, il ne songeait qu'à un buffet d'argent ciselé dont il avait envie, et faisait porter, par l'un de ses domestiques, trente livres d'or

qu'il destinait à cette emplette. Jean l'ayant appris, lui dit avec cet accent qui subjuguait tous les cœurs :

« Mon frère Troïle, aimez, soulagez les frères de Jésus-Christ ».

Malgré son avarice, l'évêque fut touché. Il ordonna de distribuer les trente livres d'or aux pauvres, et l'ordre fut à l'instant exécuté. Mais, dans ce cœur dur, la sainte impression fut bien fugi ive.

L'or était à peine donné que l'avare ressen(it un regret terrible, tellement qu'il fut pris de tremblement, de frissons convulsifs qui l'obligèrent de se mettre au lit en ren'rant chez lui. Le pa.riarche l'ayant fait prier de venir dîner, il s'en excusa sur ce qu'il était travaillé de la fièvre.

Jean comprit que le don des trente livres d'or avait causé cette maladie. Quittant la table, il se rendit auprès de l'évêque et lui dL gaiement :

« Mon frère Troïle, ce que vous avez donné aux pauvres sur ma demande, je considère que je vous l'ai emprunté, et je vous le rapporte ».

En entendant ces mo.s, l'avare se trouva subitement guéri. Sans faire la moindre objection, il reprit l'or qu'il avait donné.

« Maintenant, lui dit Jean souriant, vous allez m'abandonner, par écrit, la récompense que vous auriez reçue de Dieu pour cette aumône.

Troïle y consentit volontiers. Il écrivit la renoncia'ion en ces termes : Mon Dieu, récompensez monseigneur Jean, très saint pa riarche d'Alexandrie, de trene livres d'or qu'il vous a données et qu'il m'a rendues.

Cela fai', il remit le papier au saint, et, guéri, joyeux, dispos, s'en alla dîner avec lui. Mais la nuit suivante, l'avare vit en songe un palais d'une beauté si ex'raordinaire, si merveilleuse, qu'auprès les plus magnifiques édifices de la terre n'auraient semblé que des audis. Le por. ail lui parut d'or pur et au-dessus, il lut : C'est ici la demeure éternelle et bienheureuse de Vévêque Troïle.

Dans un saisissement de joie inexprimable, Troïle

à contempler sa future demeure, quand un personnage, qui semblaii L'un des premiers officiers du palais, s'approchant du portail, dit à ceux qui le suivaient : L'évêque Troïle a renoncé à la divine récompense pour ravoir ses trente livres d'or. Au nom du monarque de l'univers, arrachez cetle inscription.

Ce rêve jela l'effroi dans l'âme de l'avare. Il le raconta humblement au pairiarche et, soutenu par ses prières, devint aussi compatissant, aussi libéral qu'il avait été dur et avare.

« Soyez charitable, disait souvent le saint à ses serviteurs, soyez charitable, et jamais Dieu ne vous abandonnera ». Lui ne pouvait, sans fondre en larmes, voir pleurer ceux qui étaient dans l'affliction. Il avait la commisération infinie du cœur, une pitié sans bornes des soulfrances, des détresses impuissantes des petits e! des humbles.

Suivant un usage établi par saint Paul, l'évêque jugeait alors les ditférends qui s'élevaient entre chrétiens. Le bienheureux savait que ceux qui sont opprimés par des personnes puissantes n'osent pas foujours demander justice ; aussi, deux fois la semaine, il donnait publiquement audience. Tous les mercredis et les vendredis, on lui mettait un siège devant les grandes portes de l'église ; il allait attendre là ceux qui voulaient lui parler et, afin d'encourager les plus timides, il n'avait auprès de lui qu'un seul officier. Il écoutait avec bonté tous ceux qui se présentaient et leur donnait satisfaction sans délai.

Il arriva un jour que personne ne se présenta à son audience. Le saint en fut affligé ei, après avoir longtemps attendu, se retira les larmes aux yeux. L'un de ses prêtres lui demanda la cause de cette tristesse.

« — C'est qu'aujourd'hui je n'ai rien à offrir à Jésus-Christ en expiation de mes péchés, répondit le patriarche.

— Très-saint père, répliqua le prêtre, il me semble

plutôt que vous avez grand sujet de vous réjouir, car, dans le troupeau que Jésus-Christ vous a confié, vous avez rendu les hommes semblables aux anges, en les faisant vivre sans contestation et sans dispute ».

Touché de cette réponse, le doux pontife rentra dans son palais en bénissant Dieu.

Comme il sortait un jour de la ville pour aller à une église des martyrs, une femme vint se prosterner devant lui, demandant justice contre son gendre. Ceux qui accompagnaient le saint, lui dirent de se retirer, que le patriarche l'entendrait au retour.

« Comment Dieu exaucera-t-il mes prières, si je remets à écouter cette femme, s'écria Jean, qui m'assure que demain je serai en vie » ?

Et il expédia sur-le-champ l'affaire.

Cette pensée de la mort lui était toujours présente : il voulait qu'on creusât chaque jour son tombeau, et, dans les grandes circonstances, alors qu'on lui rendait tous les honneurs dus à son rang, il avait chargé quelqu'un de lui venir dire :

« Monseigneur, donnez vos ordres pour qu'on finisse votre tombeau, car vous ignorez l'heure de votre mort ».

Il disait que considérer attentivement les tombeaux est chose fort utile; il assistait souvent ceux qui étaient longtemps à l'agonie. Sur l'abandon où l'âme se trouve alors, le saint faisait des réflexions profondes :

« On mourra seul, disait-il, nos œuvres seules nous suivront ».

Tout ce qui pouvait blesser la charité lui semblait à craindre. A l'occasion de nouveaux droits que le gouverneur d'Alexandrie voulait imposer, Jean eut un jour avec lui une discussion fort vive. Offensé de rencontrer chez le saint une résistance invincible, Nicétas le quitta très en colère. Le patriarche en fut contristé. Il avait toujours devant les yeux la loi du Seigneur et, vers le soir, faisant allusion à cetie parole de l'Écriture : « Que le soleil ne se couche point sur votre colère », il envoya un archiprêtre accompagné d'un clerc dire de sa part au gouverneur :

I ,e soleil est près de se coucher ».

Cet avis fut comme un trait qui perça le cœur de as. 11 courut chez le saint et, les larmes aux yeux, lui lit des excuses, promettant de ne plus écouter ceux qui le portaient à pressurer les pauvres.

«Je vous assure, lui dit le patriarche, que, si je ne vous avais vu si en colère, je serais allé moi-même vous trouver ».

Comme on l'a remarqué de saint Vincent de Paul, son humilité surpassait encore sa charité. A l'en croire, il n'était qu'un composé de misères, de faiblesse, de corruption et d'orgueil.

Un homme qui lui avait demandé l'aumône, vomit un jour mille injures contre lui, parce qu'il ne lui avait fait donner que dix sous. Ceux qui accompagnaient le patriarche voulaient châtier cet insolent, il les reprit avec sévérilé :

« Laissez-le faire, mes frères, ajouta-t-il. Quelle apparence que je n'endure pas ces injures, moi qui, depuis plus de soixante ans, insulie coninuellement Jésus-Christ par mes mauvaises actions » ?

Il ordonna à l'aumônier d'ouvrir le sac de monnaie et d'en laisser prendre à cet homme autant qu'il en voudrait.

Un clerc indigne mit encore plus en lumière l'humilité du saint. Cet ecclésias'iquc, frappé des censures de l'Église, s'en déclarait heureux parce qu'il avait plus de liberté, et nourrissait contre Jean, qui l'avait excommunié, un violent ressentiment.

Le patriarche ne l'ignorait pas. Il avait résolu de le faire venir afin de lui parler avec cette tendresse qui lui ouvrait tous les cœurs. Mais Dieu permit qu'il l'oubliât.

Le dimanche suivant, il monta à l'autel pour offrir solennellement le saint sacrifice. Le diacre avait fini l'oraison, il allait lever le voile du calice, quand l'ecclésiasique revint à la mémoire du pontife. En même temps il se rappela la parole du divin Maître: Quand vous êtes à l'autel pour offrir voire présent, si vous vous souvenez que votre frère a quelque chose contre

vous, allez d'abord vous réconcilier avec votre frère.

Pour obéir au commandement du Seigneur, il dit au diacre de recommencer l'oraison et de la répéter jusqu'à son retour, puis, descendant de l'autel, il se rendit à la sacris.ie et envoya vingt deceux qui étaient de semaine à la recherche de l'ecclésiastique. Dieu permit, dit le vieux récit, qu'on le trouva à l'ins ant même. On le conduisit au saint qui se mit à genoux devant lui, et lui dit : « Pardonnez-moi mon frère ».

En entendant ces paroles, en voyant à ses pieds le patriarche vénéré de tous, cet homme se mit à trembler de frayeur, croyant que le feu du ciel allait tomber sur lui. Il se prosterna en confessant sa faute, en implorant pardon et miséricorde.

Jean rentra à l'église pour continuer la messe. L'ecclésiastique servit à l'autel et, depuis ce jour, vécut si purement qu'il mérita d'être ordonné prêtre.

Avec une charité céleste Jean s'appliquait à réconcilier ceux que la haine divisait. L'un des plus grands seigneurs d'Alexandrie en haïssait mortellement un autre. Bien des fois, le saint avait tâché de l'adoucir, mais toujours inutilement. Voyant cela, il le fit prier de le venir trouver et l'engagea à entendre la messe dans sa chapelle, où il ne laissa entrer avec le seigneur que celui qui devait servir à l'autel. Après la consécration, comme ils récitaient tous ensemble l'oraison dominicale, quand on en fut à la demande : Pardonnez-nous, etc., le patriarche se tut et fit signe au servant de se taire aussi, de sorte que le seigneur prononça seul les paroles : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Alors le saint, se tournant de son côté, lui dit avec une pénétrante douceur :

« Pensez, je vous en supplie, à ce que vous venez de dire à Dieu dans ce moment terrible des saints mystères ».

Ces mots terrassèrent cet homme endurci. Il lui sembla ressentir la cruelle atteinte du feu éternel. Saisi d'effroi, il déclara qu'il pardonnait à son ennemi

qui il se réconcilia de la manière la plus louchanla plus sincère.

Quand le bienheureux entendait médire du proi liai a, il détournai) adroitement le discours. Afin d'inspirer de l'horreur pour un vice si opposé à l'esprit chrétien, il refusait l'entrée de sa maison aux médisants. Il pnnissai les délateurs el donnait souvent à son peuple des instructions sur les jugements téméraire

«Comment, disait-il, osons-nous juger les autres î Les circonstances sont si variées qu'il est presqu'impossible que nous ne tombions point dans l'erreur. C'est le devoir des magistrats de punir les coupables ; notre devoir, à nous particuliers, c'est de prendre leur défense ».

Mieux qu'aucune parole, le trait suivant prouvera qu'il ne condamnait jamais personne.

Un homme avait enlevé une religieuse et l'avait emmenée à Constant inople. La nouvelle de ce scandale aiTligca tellement le patriarche qu'il en fut réduit à l'extrémité. Après son rétablissement, comme il assistait à une conférence ecclésiastique, on vint à parler de cette triste affaire, et plusieurs prêtres chargèrent d'anathèmes le séducteur qui avait, disaient-ils, perdu deux âmes. Mais Jean leur ferma la bouche :

« Mes enfants, dit-il, ne parlez pas ainsi, puisqu'en cela vous commettez un double péché, l'un en ce que vous transgressez le commandement du Seigneur qui a dit : Ne jugez pas l'autre en ce que vous ne savez pas certainement si ces personnes continuent dans le péché et n'ont point fait pénitence ».

Ce saint, en qui la charité semblait être personnifiée défendait pourlant aux catholiques toute communication avec les hérétiques dans les choses divines: « Mes enfants, disait-il aux fidèles, n'entrez jamais dans le lieu où les hérétiques font leurs prières ».

Jamais il ne disait rien d'inutile, mais il trouvait un plaisir infini à s'entretenir des actions des saints. Les actes héroïques de charité lui arrachaient souvent des larmes d'admiration. Un jour qu'il lisait la vie de

saint Séraphion, il réunit tous ses aumôniers et leur dit :

« Vous croyez peut-être que nous faisons quelque chose en donnant tout ce que nous pouvons d'argent. Écoutez ce que des hommes ont fait pour l'amour de leurs frères, ou plutôt pour l'amour de Jésus-Christ ».

Et fondant en pleurs, il leur lut qu'une veuve dont les enfants mouraient de faim, ayant demandé l'aumône à saint Séraphion, le saint, qui n'avait rien du tout à lui donner, se donna lui même afin qu'elle le vendît comme son esclave à des bateleurs grecs.

s Nous qui ne donnons que notre bien, avec quelle humilité devons-nous assister les pauvres », disait souvent le bienheureux.

Un homme qu'il avait secouru dans une nécessité pressante, lui exprimait sa reconnaissance dans les termes les plus vifs ; il lui fit cette belle réponse :

«Mon frère, je n'ai pas encore répandu mon sang pour vous comme Jésus-Christ, mon maître et mon Dieu me le commande ».

Un marchand, qui avait perdu toute sa fortune dans un naufrage, eut recours à la bonté de Jean qui lui donna par deux fois de quoi rétablir ses affaires. Le même malheur lui é;ant arrivé une troisième fois, cette homme devint comme fou de chagrin et voulut se tuer. Mais le saint lui envoya dire de le venir trouver sans crainte et, après l'avoir repris de son désespoir :

«Béni soit Dieu qui veille sur vous, dit-il, je crois par la foi qu'il m'en donne, qu'il ne vous arrivera plus de faire naufrage ».

Il commanda qu'on lui donnât la conduite de l'un des grands navires de l'église, lequel était chargé de vingt mille boisseaux de blé et voici ce que ce marchand déposa plus tard sous la foi du serment :

« Après avoir quitté le port d'Alexandrie, nous naviguâmes durant vingt jours et vingt nuits avec un vent si impétueux que ne pouvant du tout, ni par les étoiles, ni par la vue d'aucune terre, reconnaître où nous étions, il ne nous restait plus d'autre espérance

que celle que nous donnait le pilote, en nous disant qu'il voyail le saint patriarche qui tenait le gouvernail avec lui c' lui disait : «Ne craignez rien, vous êtes sur voire roule . Le ving ième jour nous aperçûmes les îles de la Grande-Bre'agne. La famine y séviss;ii . Quand le chef de l'île où nous débarquâmes apprit que noire vaisseau était chargé de blé, il nous dit : C'est Dieu qui vous envoie ici. Choisissez en're une pièce d'argent pour chaque boisseau, ou un poids en étain égal au poids du blé ». Nous décidâmes de prendre moi ié de l'un, moi ié de l'autre. Nous retournâmes heureusement à Alexandrie e', lorsqu'on déchargea le vaisseau, on reconnut que tout l'élain élait changé en argent très pur ».

Ce n'est pas là le seul miracle que Dieu fil en faveur du patriarche. L'église d'Alexandrie était alors la plus riche du monde ; mais, si considérables qu'en fussent les revenus, on comprend qu'ils n'auraient jamais suffi aux aumônes du saint.

Autant il était bon el généreux envers les autres, autant il était, dur à lui-même. Sa table, ses meubles, ses vêtements, tout chez lui respirait la pauvreté. Il dormait sur un petit lit tout contre terre et n'avait qu'une couverture de laine tout usée, toute déchirée. Un seigneur d'Alexandrie l'ayant su, lui en envoya une magnifique qui cou' ait tren'e-six pièces d'argent et le conjura de s'en servir pour l'amour de lui. Jean s'en servit en effet la nuit suivante, mais la pensée qu'il é'.ait chaudement et à son aise, tandis que tant de malheureux manquaient de tout, chassa loin le sommeil II passa quasi la nuit entière à soupirer et à gémir ; ceux qui couchaient dans sa chambre l'entendaient se dire :

« J'ai sur moi une couverture qui a coûté trente six pièces d'argent et les frères de Jésus-Christ meurent de froid... Combien y en a-t-il maintenant qui frissonnent et qui tremblent ?... Combien y en a-l-il qui, n'ayant sous eux que la mouié d'une natte de jonc et autant dessus ne peuvent étendre leurs pieds ?... Combien y en a-t-il dans les montagnes

qui n'ont ni pain, ni feu et souffrent du double tourment de la faim et du froid ?... A cette heure, dans Alexandrie même, combien y en a-t-il qui manquent d'abri, qui dorment, sur le pavé, peut-être mouillés par la pluie... Combien y en a-t-il qui manquent de tout, qui seraient heureux de se nourrir des miettes de la table de mes serviteurs ?... Combien y en a-t-il qui, n'ayant qu'un habit pour l'été et pour l'hiver, ressentent l'incommodité de n'en pouvoir changer ?... Et toi, Jean, qui prétends jouir un jour du bonheur éternel, tu bois du vin, tu manges de grands poissons, tu es bien logé et de plus, maintenant, tu as cela de commun avec les méchants d'être chaudement et à ton aise, sous une couverture qui a coûté trente-six pièces d'argent. Certes, en vivant de la sorte et dans un tel relâchement, tu ne dois pas espérer de jouir dans l'autre vie des joies réservées aux saints, tu n'as à attendre que la sentence portée contre ce riche dont il est parlé dans l'Évangile, car, comme lui, tu jouis pendant que les pauvres souffrent. Dieu ait pitié de moi... Jean, voici la première et la dernière nuit que tu mettras sur toi cette couverture, car avec une pièce d'argent on peut avoir quatre petites couvertures, et il est bien juste, et Dieu a sans doute pour très agréable, que cent-quarante-quatre de ceux qui sont les frères de Jésus-Christ aussi bien que toi aient de quoi se couvrir plutôt que toi seul ».

Dès le matin, il envoya vendre la couverture. Celui qui lui en avait fait présent, l'ayant su, l'acheta trente-six pièces d'argent et la lui donna une seconde fois. Le lendemain et le jour suivant, ayant vu qu'on la mettait encore en vente, il la racheta au même prix et la redonna au patriarche qui lui dit en souriant : « Nous verrons qui se lassera le premier de nous deux ».

Le bienheureux disait agréablement que, pour soulager les pauvres, on peut dépouiller les riches et leur ôter doucement jusqu'à leur chemise, surtout s'ils sont avares et n'ont point compassion de leur prochain. Il voyait en cela un double bien, puisqu'en

soulageant les malheureux on travaille au salut des riches.

Un étranger, de passage à Alexandrie, ne pouvant croire ce qu'il entendait raconter de la charité du saini, résolut de l'éprouver.

Il se déguise, se revêt de haillons et va se placer sur la route du patriarche qui visitait ce jour-là les malades.

« — Seigneur, dit-il, ayez pitié d'un pauvre captif, vendu comme esclave.

— Donnez-lui six pièces d'argent, dit Jean à l'aumônier qui l'accompagnait.

Le faux mendiant remercie, s'esquive, échange prestement son costume contre un autre aussi misérable et court attendre le saint un peu plus loin.

» — Seigneur, dit-il, ayez piv ié d'un malheureux.

— Donnez-lui six pièces d'or, ordonna Jean. L'aumônier obéit, mais, s'approchant du saint, lui

dit à l'oreille :

« — Monseigneur, je vous affirme que celui-ci a reçu deux fois l'aumône.

Un peu après, l'étranger se présente sous un autre déguisement.

» — Mais c'est le même que tout à l'heure, fait remarquer l'aumônier.

— Donnez-lui douze pièces d'or, dit le saint. Qui sait si ce n'est pas Jésus-Christ qui veut me tenter.

Le patriarche commençait à sentir le poids de l'âge. Il avait résolu de se retirer à l'île de Chypre pour se préparer à la mort, mais Nicétas lui dii :

« — Si mes prières ont sur vous quelque pouvoir, vous irez auparavant à Constantinople, faire visite à l'empereur. Il mérite que vous lui donniez cette marque d'affection.

Jean se laissa persuader et partit pour Constantinople avec le gouverneur. Ils débarquèrent à l'île de Rhodes. Là, un inconnu d'une rayonnante beauté, s'approchair du saint, lui dit en lui tendant un sceptre d'or :

» — Venez, le roi des rois vous appelle.

Le patriarche envoya aussitôt chercher son compagnon de voyage et, le visage tout brillant de larmes, lui dit :

» — Vous me vouliez mener vers l'empereur de la terre, mais celui du ciel me faU la grâce, si indigne que j'en sois, de me commander d'aller à Lui ».

Il lui raconta commen' un ange lui était apparu.

Partagé entre la douleur de le perdre et la joie de le voir s'en aller au ciel, Nicétas se jeta à ses pieds et lui demanda sa bénédiction pour lui et pour l'empereur.

Jean la donna avec une tendresse incomparable et. rebroussant chemin, s'embarqua pour l'île de Chypre, sa patrie, où il voulut mourir.

A peine arrivé à Amalhonte, lieu de sa naissance, il dicta son testament en ces termes :

« Je vous rends grâces très humblement, Seigneur, de la grâce que vous m'avez faite de m'élever à la dignité du sacerdoce. J'ai eu à ma disposition une très grande quantité d'or et d'argent ; des sommes quasi infinies m'ont été mises entre les mains par les serviteurs de Jésus-Chrisi, mais vous m'avez fait la faveur de reconnaître que toutes ces choses vous appartenaient comme au Créateur de l'univers, et, par votre grâce, ô mon Dieu, je n'ai point différé de vous donner ce qui était déjà à vous, et, si misérable que je sois, vous avez daigné exaucer la prière que je vous ai faite de n'avoir à ma mort qu'une pièce de monnaie : il ne me reste qu'un tiers de sou que je veux qu'on donne aux pauvres, puisqu'il ne vous appartient pas moins que tout le reste ».

Et, recommandant son âme à Dieu, le grand patriarche d'Alexandrie expira.

Il fut inhumé à Amathonte, en l'église de saint Tycon. Lorsqu'on déposa le corps dans le tombeau, deux évêques, qui y reposaient déjà, se reculèrent comme s'ils eussent été vivants, pour lui faire place.

« Toute mauvaise aclion », a dit un grand écrivain, « laisse en notre cœur d'immondes racines, qu'il faut arracher avec des tenailles ardentes ».

Que dire donc des habitudes criminelles ?

Ne dévorent-elles pas fatalement tout ce qu'il y a de bon dans l'âme ?

Ne sont-elles pas une chaîne ignoble qu'il faut traîner jusqu'à la tombe ?

On le dirail.

On dirait qu'il n'y a pas d'esclave plus asservi que le pécheur d'habitude.

Pourtant les habitudes mauvaises — même contractées dès l'enfance — n'empêchent pas d'arriver à la sainteté. La vie de Camille de Lellis le prouve, elle prouve aussi que les rechutes ne doivent point décourager.

L'héroïque servant des malades, le fondateur des Frères du bien mourir ne rompit point d'un coup ses honteuses chaînes.

Loin de là. Plusieurs années durant, il lutta faiblement contre lui-même et la force de l'habilude triompha bien des fois de ses résolutions. Cependant ce libertin, ce joueur est devenu saint Camille de Lellis.

Il naquit en 1550, dans une petite ville des Abruzzes. Sa mère mourut quand il était encore au berceau, et son père, qui était officier, négligea fort son éducation. Il envoya pourtant son fils à l'école. L'enfant y apprit à lire et à écrire, mais, abandonné à lui-même, il se lia avec de jeunes vauriens et fit des jeux de dés et de cartes son occupa ion principale.

A dix-huit ans, Camille de Lellis embrassa la carrière des armes. Passionné pour le jeu au-delà de tout ce qui se peut dire, il ne tarda pas à perdre aux cartes toute sa fortune et, au bout de trois ans, un ulcère à

la jambe, suite d'une égratignure négligée, l'obligea de quitter le service.

L'hôpital des Incurables de saint Jacques, à Rome, était alors desservi par les meilleurs chirurgiens. Dans l'espoir de faire guérir plus vite sa jambe, le jeune Napolitain s'y rendit, et sa fierté et son denûment lui firent demander une place d'infirmier.

Le néant des choses humaines lui apparaissait souvent dans une vive lumière, il aurait voulu se faire capucin.

Mais, malgré les graves pensées qui le travaillaient, malgré les pertes énormes qu'il avait faites au jeu, la vue des cartes et des dés exerçait encore sur lui une fascination irrésistible.

Le futur fondateur des Frères du bien mourir abandonnait le service des malades pour aller jouer. Aussi on ne tarda pas à le renvoyer, non seulement comme joueur, mais encore comme fantasque, emporté et cherchant querelle, sur le moindre prétexte, aux employés de la maison.

Tels furent les débuts du saint dans une carrière où il devait aller jusqu'au bout des forces humaines dans l'abnégation et la charité.

Réduit par ses folies à gagner misérablement sa vie et tourmenté à certaines heures du désir de la perfection, Camille de Lellis fut tour à tour novice franciscain, aide-maçon, infirmier par nécessité et soldat. L'extrême misère et ses essais de vie religieuse ne l'avaient point guéri de son amour du jeu et, à Naples, on le vit, emporté par sa passion, jouer jusqu'à sa chemise — qu'il perdit.

L'infortuné jeune homme semblait condamné à finir ses jours dans quelque misérable querelle.

Mais, malgré son naturel emporté, malgré tous ses excès, ce joueur frénétique et malheureux n'avait jamais souillé ses lèvres d'un blasphème. Ce fut là sans doute, dit l'un de ses biographes, ce qui lui fit trouver grâce devant Dieu.

Un jour qu'il cheminait à pied, seul et sans ressource, l'injure faite par ses péchés à la Majesté divine

lui apparut tout à coup dans une lumière si terrible qu'il tomba la face contre terre.

Il se releva changé, transformé, résolu à ne plus vivre que pour expier ses folies et ses crimes. Il se rendit à Rome et s'offrit, en qualité d'infirmier volontaire et gratuit, à l'hôpital des Incurables d'où on l'avait renvoyé.

Là, Camille de Lellis parut un homme nouveau et, tout en pratiquant des mortifications terribles, il servit nuit et jour les malades, avec un dévouement aussi tendre qu'infatigable.

Il s'attachait surtout aux mourants et, comme un ange du ciel, les préparait à paraîLre devant Dieu.

Son incomparable charité et ses hautes capacités le firent bientôt nommer directeur de l'hôpital.

Le saint eut bien des occasions de constater que l'argent seul ne fait pas les bons infirmiers et il souffrait cruellement de se voir si mal secondé par les employés mercenaires.

Afin de porter remède à ce mal, il résolut de fonder une congrégation d'hommes charitables qui serviraient les malades pour le seul amour de Jésus- Christ.

Pendant qu'il méditait ce grand projet, un Christ, détachant ses mains de la croix, les tendit suppliantes vers lui et l'encouragea dans son dessein.

Du cœur du saint, cet appel du Christ fit jaillir les énergies irrésistibles.

Il triompha de tous les obstacles ; il trouva des compagnons tels qu'il en désirait et, afin d'être plus utile aux malades, il résolut, sur l'ordre de saint Philippe de Néri, son directeur et son ami, de se préparer au sacerdoce. Il apprit le latin avec une ardeur incroyable, fit ses études théologiques au collège romain et reçut la prêtrise.

Des amis lui donnèrent une maison ; le pape Sixte V approuva Tins itut naissant, et, trois ans plus tard, Grégoire XIV fit de sa congrégation un ordre religieux.

Les fils de saint Camille remplaçaient les infirmiers

mercenaires presque toujours insuffisan's. Ils transformèrent les hôpitaux et se répandirent bientôt dans les villes d'Italie et dans toute la chrétienté.

Leur saint fondateur leur avait donné pour règle de voir dans les malades Jésus-Christ en personne. Aussi ces religieux firent partout des prodiges de charité. Ils s'engageaient par vœu à servir les malades — même pestiférés — et, dans les temps d'épidémie, beaucoup moururent victimes de leur dévouement.

On aimera peut-être à savoir ce que saint Camille recommandait surtout à ceux qui assistent les mourants. Il voulait qu'on les exhortât discrètement et suavement à s'abandonner à Dieu, à accepter la mort en union avec Notre-Seigneur et en esprit d'expiation.

Il voulait qu'on fît demander aux mourants l'application du fruit de cette prière que Jésus-Christ fit sur la croix.

Dans les derniers moments, le saint recommandait instamment qu'on rappelât souvent aux mourants l'invocation des noms de Jésus et de Marie.

Il ordonna aussi de continuer les prières pour les agonisants quelque temps après qu'ils paraîtraient avoir rendu le dernier soupir.

Camille de Lellis parlait toujours aux malades avec une douceur toute céleste. Par ses exhortations pénétrantes, il leur inspirait la patience, la résignation, parfois même la joie de souffrir.

Il appelait les cruelles infirmités dont il souffrait des miséricordes du bon Dieu.

■ On l'entendait souvent dire comme saint François d'Assise :

« Le bonheur que j'espère est si grand, que toutes les peines et toutes les souffrances deviennent pour moi des sources de joie ».

Austère à lui-même jusqu'à ne se laisser que la peau et les os, il avait pour tous les malades la tendresse d'une mère. Il poussait la bonté jusqu'à faire faire de la musique auprès de ceux qui trouvaient, dans

cette harmonie, quelque soulagement à leurs maux.

On le voyait, épuisé de fatigues et de souffrances, sr I rainer de lit en li! pour voir si rien ne manquait aux malades et pour leur parler de l'amour de Dieu.

Même dans les conversations ordinaires, les discours de saint Camille roulaient toujours sur l'amour de Dieu, et, s'il lui arrivait d'entendre un sermon où il n'en fui point parlé, il disait que c'était un anneau auquel il manquait un diamant.

Lorsqu'on lui annonça que les médecins désespéraient de sa vie, il s'écria, ravi :

« Je me suis réjoui parce qu'on m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur ».

Quand on lui apporta le viatique, il versa des larmes et dit avec une humilité profonde :

«Je reconnais, Seigneur, que je suis le plus grand des pécheurs et que je ne mérite pas la faveur que vous daignez me faire, mais sauvez-moi par votre infinie miséricorde. Je mets toute ma confiance dans votre précieux Sang ».

Il prononçait avec tant de tendresse les noms de Jésus et de Marie, que l'amour qui le consumait embrasait aussi les assistants. Enfin, les yeux fixés sur une image de Marie et les bras en croix, il expira dans une paix céleste, en invoquant toujours ces doux noms qui furent ses dernières paroles.

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