CONCLUSIONS
Parvenu au terme de ma tâche, je me demande si le lecteur aura trouvé dans cette étude tout ce qu'il espérait y rencontrer. Certes, ceux qui pensaient apprendre ici quelque secret infaillible pour la pénétration des hommes seront sans doute déçus. Ce n'est que dans le domaine du merveilleux, dans l'occultisme et la magie, qu'il existe de ces règles qui sont d'autant plus absolues qu'elles ne se réclament d'aucune preuve réelle, et reposent tout entières sur des articles de foi. Notre science positive est beaucoup moins orgueilleuse. Nous savons que dans la multiplicité des phénomènes de la vie, rien n'est absolu, puisque c'est le caractère même de la vie d'être relative et que tous les phénomènes soient subordonnés les uns aux autres. Notre diagnostic humain, pas plus que le diagnostic médical, n'a la prétention d'être infaillible. Le mieux donc que
Hartenberg. — Physionomie. i4
2io PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
nous puissions faire, c'est de signaler ses défautsT pour aider à les éviter.
Une première cause d'erreur, dont il faut se défierr provient des modifications incessantes du caractère. 11 ne faut pas se représenter le caractère, c'est-àdire l'organisation sensitive et motrice d'un individu, comme un mécanisme immuable et réglé, dont tous les rouages accomplissent indéfiniment le même travail. Les fonctions nerveuses, et plus généralement, les fonctions vivantes n'ont rien de si fixe, ni de si simple. Les phénomènes de la vie sont naturellement complexes et changeants. Ce serait une grosse erreur d'assimiler un être animé à une machine matérielle. Alors que celle-ci reste toujours semblable à ellemême, l'être animé évolue, se moditie, se transforme sans cesse en vertu de ce travail intérieur qui constitue l'essence même de la vie.
Il ne faut donc pas considérer un caractère comme un assemblage définitif et invariable de sentiments, d'émotions et de tendances motrices, mais plutôt comme un organisme vivant, soumis aune évolution continuelle. Le caractère change avec l'âge, avec le milieu, avec les circonstances, qui font qu'un homme peut n'être plus aujourd'hui ce qu'il était hier. Le sentiment qui faisait le centre même de la personnalité mentale peut disparaître, faire place à un autre sentiment : et ainsi toute la conduite de l'individu
CONCLUSIONS au
s'en trouve bouleversée. Dans le conflit qui se livre sans cesse entre les diverses tendances qui tiraillent la volonté, la suprématie peut passer d'une tendance à l'autre : et ainsi encore l'orientation de l'activité extérieure s'en trouve renversée. A chaque heure du jour même, le caractère subit les variations et les oscillations fonctionnelles de l'organisme : et l'on peut dire que l'homme fatigué n'est plus le même que l'homme reposé, que l'homme à jeun n'est plus le même que l'homme repu, que l'homme gonflé de désirs n'est plus le même que l'homme aux sens satisfaits. Ce sont ces variations incessantes qui rendent relatif le diagnostic physiognomonique. Celui-ci, si précis qu'il soit, ne peut donc en réalité qu'exprimer une moyenne, comme le caractère ne représente qu'un édifice fragile en équilibre instable.
Toutefois, une seconde difficulté consiste en l'interprétation des signes physiognomoniques. Il ne sulïît pas d'avoir recueilli tous les indices apparents: il faut encore les apprécier àleurjuste valeur, les localiser chacun au plan qui lui convient. S'il suffisait de bien observer les traits anatomiqucs d'une physionomie, l'anatomiste, le sculpteur et le peintre seraient les meilleurs des psychologues. Or, cela n'est point. C'est qu'il faut en plus de l'œil observateur, le sens psychologique qui interprète les signes visibles. Grâce à lui, le psychologue comprend la vie inté-
2i2 PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
rie ure du sujet d'après ses expressions apparentes, se représente les mouvements qui s'y effectuent, ressent par sympathie les émotions et les sentiments qui s'y entrechoquent, en vertu de ce dédoublement du « moi » qui est la condition fondamentale du sens psychologique. C'est au mérite du sens psychologique que Lavater voulait rendre justice, lorsqu'il déclarait que, malgré toutes les observations accumulées, la divination du caractère procédait non du travail et de l'étude, mais d'une prédisposition innée que l'effort ne saurait jamais donner lorsqu'il fait défaut.
Je crains moins les causes d'erreur signalées par M. Paulhan dans son livre les Mensonges du Caractère*.
« L'homme a souvent intérêt à ce que son caractère véritable n'apparaisse pas. Il simule alors, volontairement et consciemment, ou par instinct, et sans bien s'en rendre compte, des qualités, des défauts qui lui sont étrangers ou qu'il ne possède qu'à un faible degré. Et comme il a parfois intérêt aussi à ne pas très bien voir ce que sont réellement les autres, comme la société ne peut guère subsister qu'à la faveur d'une immense quantité d'erreurs, de duperies, d'illusions et de mensonges, les méprises viennent se joindre aux simulations pour former un ensemble de discordances utiles, intéressant et vaste.
« Certaines simulations sont couramment recon-
i. Paris, Félix Alcan, igo5.
nues. Ce sont surtout les plus volontaires et, pour cette raison, les plus accidentelles, celles qui forment le moins un système permanent. On sait depuis longtemps que les poltrons affectent parfois des allures provocantes pour cacher leur peu de bravoure en détournant les autres de chercher l'occasion de le constater. Ceci est à demi-volontaire, à demi-instinctif, plus ou moins voulu selon les cas, et peut se manifester avec suite ou bien ne se produire qu'en certaines circonstances. Si nous tâchons d'établir sommairement la série des phénomènes de même ordre, nous descendons d'un côté vers l'hypocrisie passagère et accidentelle, de l'autre nous remontons vers la simulation constante et involontaire. Là, nous rencontrons par exemple le mensonge de l'avare qui, exceptionnellement, pour plaire à quelqu'un ou pour l'éblouir, se vantera d'un trait de générosité imaginaire. Ici nous trouverons la dissimulation de l'homme à la sensibilité très vive qui en retiendra constamment l'expression. Il se donnera d'une manière permanente, sans le vouloir expressément et sans même le savoir, des apparences d'indifférence et de froideur, et peut-être se croirat-il lui-même indifférent et froid. On imagine facile ment la série des intermédiaires qui s'échelonnent entre ces extrêmes »
i. Paulh-vx. Loc. cit., y. 6.
»\h PHYSIONOMIE ET CARACTÈRE
En définitive, M. Paulhan admet deux grandes formes de mensonges des caractères : la fausse impassibilité, la fausse sensibilité.
En se fiant strictement aux stigmates des tempéraments et aux réactions mimiques spontanées, je crois qu'on peut éviter assez aisément laduperie des expressions contraintes. Là, en effet, pas de simulation possible. Car le fait même de dépister une simulation nous apprend une vérité : c'est que l'individu est un simulateur. 11 n'y a donc pas en réalité de mensonges du caractère : il y existe seulement des caractères de trompeurs.
Enfin, nous devons reconnaître que la physiognomonie n'est pas sans lacunes. Quelques-uns des éléments les plus intéressants à connaître sur la personnalité se révèlent peu. Tel par exemple le sens moral. Je ne m'étonne point qu'on se trompe si souvent lorsqu'il s'agit de distinguer des faces de criminels de celles d'honnêtes gens. C'est qu'entre le crime et l'honnêteté, ce n'est le plus souvent qu'une affaire de circonstances. Je suis loin de croire pour ma part au criminel-né. 11 est tant de gens restés honorables, bien que pourvus des pires instincts, parce que leurs conditions de vie ou bien leur habileté les y engageaient, il est tant de délinquants d'occasion poussés au délit par les vicissitudes de l'existence, que j'ai abandonné depuis longtemps cette
CONCLUSIONS 2i5
distinction absolue et artificielle entre le crime et la vertu. Au bout de sa vie seulement, on pourra dire si un homme fut honorable, comme on pourra juger s'il fut heureux.
Tel, encore par exemple, l'égoïsme. Où commence-t-ii? Où finit-il? Tel philanthrope, qui donne des sommes importantes pour des œuvres de bienfaisance, est incapable de rendre service à un ami personnel. Tel financier, charitable et généreux, ruine des centaines de familles pour réussir un coup de bourse. Une femme, impassible et dure pour son mari, sacrifie tout pour ses enfants. Le fanatique abandonne sans scrupule sa famille, mais se dévoue à une cause humanitaire. L/égoïsme, on le voit, est un sentiment tout relatif et oscillant. C'est seulement à l'usage qu'on peut apprécier la sécheresse de cœur ou les qualités de dévouement de ceux qui nous entourent.
11 faut donc nous résigner à ne tirer de la physiognomonie que les renseignements qu'elle peut fournir. Mais ces révélations, si relatives et si imparfaites qu'elles soient, nous seront encore précieuses. Connaître l'humeur fondamentale et le mode de sensibilité d'un individu, n'est-ce pas posséder déjà l'orientation générale de son caractère ? Connaître la forme de sa volonté, n'est-ce pas prévoir à l'avance dans quelle mesure on doit compter sur l'interven-
tion qu'il nous promet ? Connaître ses dominantes, n'est-ce pas posséder sur lui une action efficace, en sachant par quel sentiment il faut le prendre ? Dépister enfin les signes de la dégénérescence et des névroses qui causent tant de méfaits dans notre société actuelle, n'est-ce pas recueillir cet avertissement salutaire que je comparais aux poteaux indicateurs des routes annonçant la descente rapide et le tournant dangereux.
D'autre part, pour tant de professions, il est si essentiel de pouvoir au premier regard pénétrer son prochain, que le médecin, le magistrat, le policier, le journaliste devraient s'initier à la physiognomonie comme à une branche indispensable de leur carrière. L'artiste également, peintre ou sculpteur, tirera le plus grand profit de cette étude, qui saura lui éviter nombre de ces fautes d'expressions trop fréquentes dans les portraits et les statues.
C'est pourquoi j'estime que ce traité du diagnostic humain, si imparfait qu'il paraisse aux yeux de mes lecteurs, pourra malgré tout leur rendre quelques services dans la vie.