‹ Physionomies de saints [microforme]Chapitre 12 sur 16 · GRATRY · texte numérisé non relu

GRATRY

Bien des siècles se sont écoulés depuis que le grand patriarche d'Alexandrie a traversé la vallée de larmes, mais sa bienfaisance n’a pas été surpassée.

Jamais cœur mortel n’a plus ressenti les souffrances du pauvre; jamais main humaine n’a plus donné.

C'est le Vincent de Paul de l'Orient. L’organisa-

tion de la charité n’était ni de son pays, ni de son époque, mais Jean a merveilleusement accompli le commandement de l'amour, et, comme un astre aux flammes éternelles, sa figure rayonne à travers l'ombre des siècles.

‘Il naquit à Amathonte, vers l'an 555, d’une famille

noble, opulente et chrétienne. Son père, gouverneur de l’île de Chypre, lui fit donner une éducation brillante. Il rêvait pour son fils les plus hau‘es dignités de l'empire, mais telles n'étaient point les vues du Seigneur.

Dés ses jeunes années, Jean eut dès lors, pour tous les malheureux, une singulière compassion. Il eut voulu ne vivre que pour les soulager, mais il était l'unique héritier d’une grande famille, et la volonté de son père l’engagea de bonne heure dans le mariage.

Il ÿ donna l'exemple des plus rares verius. La mort de ses enfants e! de sa femme lui ayant rendu sa liberté, il rompit avec les fastueuses habitudes ordinaires aux grands el se jeta à corps perdu dans la bienfaisance.

Les pauvres semblèrent devenus les propriétaires de ses biens. Lui n’en parut plus que le dispensateur.

Son nom ne tarda pas à devenir célébre, non seulement dans sa patrie, mais encore dans les contrées environnantes ; et, à la mort du patriarche d’Alexandrie, Théodore Stribon, le peuple mit tout en œuvre pour que Jean lui succédât. On envoya une députation à l’empereur Héraclius afin d’implorer son puissant concours. L'empereur l’accorda et, malgré sa résistance, Jean fut élevé sur le siège patriarcal d’Alexandrie,

Alexandrie était alors une ville immense et fameuse où les philosophes se donnaient rendez-vous. Le courant in'ellectuel y était, dit-on, si fort, que les portefaix eux-mêmes s’arrêtaient sous les portiques des écoles, pour suivre les discussions du jour. Mais,

malgré la grande réputation de quelques-uns des savants et des orateurs, ce n’est pas à leur plaire que Jean songea, en arrivant dans sa ville métropolitaine.

A peine avait-il pris possession de son siège, qu’il réunit les intendants e: les secrétaires du patriarcat,

« — Avant toutes choses, mes frères, leur dit-il, il faut rendre au Christ les services qu’il attend de nous. Allez donc par la cité tout entière, et inscrivezsoigneusement les noms de mes seigneurs.

— Quels sont les seigneurs du patriarche d’Alexandrie ? emandèrent les officiers qui ne comprenaient point.

— Ceux que vous appelez pauvres et indigents (*) je les appelle mes seigneurs et mes protecteurs, repartit le saint, car c’est par eux que j'espère conquérir une place au royaume des cieux ».

L'ordre fut exécuté. Les envoyés découvrirent dans Alexandrie sept mille cinq cents indigents, et l'archevêque régla, sur-le-champ, l’aumône qui serait distribuée tous les jours à chacun d’eux.

Ï fit cons‘ruire des hôpitaux pour les malades, des hospices pour les étrangers et les pèlerins, des asiles pour les vieillards ei leur assigna des rentes.

Ses officiers, épouvantés de ses libéralités, lui représentaient parfois qu'il fallait ménager les biens de son église.

« Dieu pourvoira aux besoins de mon église, répondaïit le saint avec calme ».

Les maux extrêmes, amenés par l'invasion des Perses, mirent encore plus en lumière l’héroïsme de sa confiance en Dieu et de sa charité.

Les barbares s'étaient emparés de ! Palestine, de la Syrie et des contrées voisines, ils avaient tout mis

(*) Les pauvres sont vos maîtres el les miens, les voiles dessous lesquels se cache Notre-Seigneur Jésus-Christ, disait, mille ans plus tard, Vincent de Paul aux Filles de la Charité. Comme autrefois l’apôtre bien-aimé, dans son extrême vieillesse, ne savait plus dire qu’un mot: Aimez vous les uns les autres, Vincent de Paul, à la fin de sa vie, répétait toujours : Aimez les pauvres, ce sont vos maîtres et les miens.

à feu et à sang. La désolation était à son comble : des milliers et des milliers de Personnes, naguère riches, étaient en grand danger de mourir de misère. Dans leur cruelle détresse, ces infortunés se souvinrent du saint dont la renommée racontait tant de merveilles. Tous ceux qui pouvaient fuir se dirigèrent vers Alexandrie. Les vieillards, les enfants, les femmes, les magistrats, les prêires, les évêques même coururent se réfugier auprès du patriarche.

Jean les accueillait tous, les traitait, les consolait, non comme de pauvres fugi ifs, mais comme de véritables frères. I] fit mettre les blessés et les malades dans des hôpitaux où ils étaient soignés gra!ui'ement. Ils n’en sor!aient que lorsqu'ils voulaient, et lui-même allait les visiter deux ou trois fois la semaine. .

Parmi les fugi ifs qui se présentaient pour recevoir l’aumône, il y en » :ait de bien portants, de richement mis qui portaient même des braceleis et des ornemen:s d'or. Les économes hési aient à donner à ceux-là. Is consul érent le saint. Son visage si doux prit une expression sévère :

«Si vous voulez être mes économes, ou plutôt ceux de Jésus-Christ, répondi.-il, obéissez simplement au commandement qu’il nous a fait de donner à quiconque nous demande. Vous n’avez pas d’enquête à faire. Jésus-Christ n’a pas besoin de ministres curieux, ni moi non plus ».

En voyant affluer ces innombrables ma'heureux, dénués de tout, les c'ioyens d'Alexandrie s’alarmérent, ils craignirent la famine, mais le saint leur dit :

« Vous manquez de foi. Quand tous les hommes s’assembleraient à Alexandrie pour demander l’aumône, ils n'épuiseraient pas les trésors infinis de Dieu ».

Sa sollicitude s'étendit sur ceux qui étaient res'és dans leur pays ravagé. Il se hâ'a d'envoyer sur les lieux des hommes sûrs avec beaucoup d'argent, de blé, de provisions diverses, et de vêtements portés Par une grande caravane de bêtes de somme. En même temps, il fit partir deux évêques pour racheter,

à ses frais, ceux qui avaient été emmenés captifs.

Les députés du patriarche lui rapportèrent que le prêtre Modeste, qui avait entrepris de reconstruire les saints lieux, était en grand besoin des choses nécessaires. Il lui envoya sur-le-champ mille pièces d’or, mille sacs de froment, mille de légumes, mille livres de fer, mille paquets de poissons secs, mille vaisseaux de vin et mille ouvriers égyptiens, avec une lettre où il disait : Pardonnez-moi si je ne vous envoie rien qui soit digne des temples du Chris!, je voudrais aller y travailler moi-même.

Les paroles ei les exemples du saint réveillèrent la foi et la charité dans bien des cœurs. On vit des riches vendre en grande pariie leurs biens et lui en apporter le prix, afin qu’il le distribuât aux pauvres.

Le vénéré patriarche acceptait ces sacrifices avec joie. Il savait que l’aumône n’a pas seulement: les promesses de la vie future.

Dans sa jeunesse, il s'était plu à vérifier si Dieu, suivant sa promesse, lui rendait au centuple ce qu'il donnait.

« J'ai fait cela mille fois, disaii-il, e! jamais mon attente n’a été trompée ».

Plus avancé dans la perfection, il se reprocha ces calculs et donna sans compier jamais. Ses aumôniers, ayant un jour donné moins qu'il n’avait ordonné, Dieu les c‘nfondit par un miracle.

Il s'agissait d’un noble égyptien lequel avait été dépouillé de ses biens. Réduit à la dernière misère, cet homme aborda le patriarche, un dimanche qu’il se rendait à l’église, ei fit appel à son cœur... Jean qui l'avait connu riche, honoré, fut profondément ému.

« Allez lui donner quinze livres d’or », dit-il tout bas à l’aumônier qui le suivait. Celui-ci, avant d’exécuter l’ordre, en parla an référendaire et à l’économe. Tentés d'envie contre ce pauvre honteux, ils trouvèrent le don exorbi:ant ei décidèrent de ne donner que cinq livres.

Cependant, comme le * atriarche s’en revenait, une

veuve très riche, et qui n'avait qu'un fils, lui présenta un écrit par lequel elle s'engageait à donner cinq cents écus aux pauvres.

Jean prit le papier, et après avoir congédié les personnes de condition qui l’accompagnaient, il fit venir ses aumôniers et leur dit :

«— Combien de livres d’or avez-vous données à cet homme ?

+ — Quinze, comme Votre Sain‘eté l'avait ordonné, répondirent-ils tous ensemble.

Mais une lumière intérieure fit connaître au bienheureux qu'ils ne disaient pas la vérité. Il envoya chercher l'égyptien et lui demanda :

» — Combien de livres d’or avez-vous reçues ?

— Cinq, répondit-il.

Alors, montrant à ses aumôniers l’acte de donation qu'il tenait, le saint leur dii :

» — Dieu vous demandera compte de mille écus de plus, car, si vous eussiez donné quinze livres d’or comme je l’avais dit, Dieu, par la main de cette femme, nous en aurait rendu quinze cen!s. Et afin que vous n'en puissiez douter, je m'en vais la faire venir ».

Il envoya deux hommes de considération prier la dame de 5e rendre auprès de lui. Elle vint aussitôt et déposa à ses pieds les cinq cenis écus promis.

Après avoir remercié et prié Dieu pour elle et pour son fils :

« — Dites-moi, je vous prie, ma fille, demanda le patriarche, est-ce là ce que vous aviez dessein de donner à Jésus-Christ ? Lui en vouliez-vous donner davantage ?

Cette femme, voyant que Dieu lui avait révélé ce qu’elle seule savait, répondit toute tremblante :

»— À la vérité, Seigneur, j'avais d’abord écrit mille cinq cents écus ; mais l'instant d’après, ayant ouvert le papier sans savoir pourquoi, je lrouvai le mot mille effacé. Je fus fort é‘onnée et je me dis: Ce n’est donc pas la volonté de Dieu que je donne plus de cinq cents écus ».

En entendant ces mots, les aumôniers se jetèrent

aux pieds du saint et lui demandèrent pardon de leur désobéissance, pro’es!ant que jamais plus ils ne commettraient semblable faute.

Un homme, pressé par ses créanciers, avait prié un grand seigneur de lui prêter, sur gages, cinquan'e livres d’or. Le seigneur avait promis, mais différait toujours d'acquitter sa promesse. Le débiteur, appréhendant la contrainte par corps, eut recours au patriarche.

« Mon fils, lui dit ce bon pasteur, pour vous venir en aide, je vendrais l’habit même que je porte ».

Il lui donna aussi!ôt l'argent nécessaire. La nuit suivante, le seigneur vit en songe un homme qui se tenait debout sur un autel. Plusieurs personnes lui offraient des présents, et, pour chaque offrande déposée sur l'autel, chacun recevait cent fois au'ant. Près de lui, sur un banc, il y avait une offrande, et quelqu’un lui dit :

« Monsieur, prenez cette offrande et la mettez sur l'autel, et vous recevrez cent fois autant ».

Mais comme il différait de le faire, le patriarche survint, prit l'offrande, la mit sur l'autel et reçut le centuple comme tous les autres.

À son réveil, le seigneur se prit à réfléchir, puis il envoya chercher l’emprunteur et voulut lui donner les cinquante livres d’or.

«— Je n’en ai plus besoin, répondit cet homme. Voyant que vous tardiez à me rendre ce service, je me suis, comme tout le monde, adressé à notre saint patriarche. Lui ne m'a pas fait altendre.

— Ah, c'est donc vrai, dit le seigneur, c’est lui qui recevra la récompense de cette bonne action.

Il raconta alors son rêve, ajoutant amèrement :

» — Malheur à qui diffère de faire le bien ».

Un songe analogue rendit charitable un évêque dur et avare. Cet évêque, nommé Troïle, accompagnait un jour le saint dans ses visi'es aux pauvres. Indifférent aux plus navrantes misères, il ne songeait qu’à un buffet d’argent ciselé dont il avait envie, et faisait porter, par l’un de ses domestiques, trente livres d’or

qu'il destinait à cette emplette. Jean l'ayant appris, lui dit avec cet accent qui subjuguait tous les cœurs :

« Mon frère Troïle, aimez, soulagez les frères de Jésus-Christ ».

Malgré son avarice, l’évêque fut touché. Il ordonna de distribuer les trente livres d’or aux pauvres, et l'ordre fut à l'instant exécuté. Mais, dans ce cœur dur, la sainte impression fut bien fugi ive.

L'or était à peine donné que l’avare ressentit un regret terrible, tellement qu'il fut pris de tremblement, de frissons convulsifs qui l’obligérent de se mettre au lit en ren'rant chez lui. Le pa'riarche l'ayant fait prier de venir dîner, il s’en excusa sur ce qu'il était travaillé de la fièvre.

Jean comprit que ie don des trente livres d’or avait causé cette maladie. Quitltant la table, il se rendit auprès de l’évêque et lui dit gaiement :

« Mon frère Troïle, ce que vous avez donné aux pauvres sur ma demande, je considère que je vous l'ai emprunté, et je vous le rapporte ».

En entendant ces mo:s, l’avare se trouva subitement guéri. Sans faire la moindre objection, il reprit l'or qu'il avait donné.

« Maintenant, lui dii Jean souriant, vous allez m’abandonner, par écrit, la récompense que vous auriez reçue de Dieu pour cette aumône.

Troîïle y consentit volontiers. Il écrivit la renonciation en ces termes : Mon Dieu, récompensez monseigneur Jean, très saint pa:riarche d'Alexandrie, de trente livres d’or qu'il vous a données et qu’il m’a rendues.

Cela fait, il remit le papier au saint, et, guéri, joyeux, dispos, s’en alla dîner avec lui. Mais la nuit suivante, l'avare vit en songe un palais d’une beauté si ex!raordinaire, si merveilleuse, qu’auprès les plus magnifiques édifices de la terre n'auraient semblé que des .audis. Le poriail lui parut d’or pur et au-dessus, il lut : C’est ici la demeure éternelle el bienheureuse de l’évêque Troile.

Dans un saisissement de joie inexprimabie, Troïle

restait à contempler sa future demeure, quand un personnage, qui semblait l’un des premiers officiers du palais, s’approchant du portail, dit à ceux qui le suivaient : L’évêque Troïle a renoncé à la divine récompense pour ravoir ses trente livres d’or. Au nom du monarque de l'univers, arrachez ceite inscription.

Ce rêve jeta l’effroi dans l’âme de l’avare. Il le raconta humblement au patriarche et, soutenu par ses prières, devini aussi compatissant, aussi libéral qu'il avait été dur et avare.

«Soyez charilable, disait souvent le saint à ses serviteurs, soyez charitable, et jamais Dieu ne vous abandonnera». Lui ne pouvait, sans fondre en larmes, voir pleurer ceux qui é:aient dans l’afliction. Il avait la commisération infinie du cœur, une pitié sans bornes des souffrances, des détresses impuissantes des petits et des humbles.

Suivant un usage établi par saint Paul, l’évêque jugeait alors les différends qui s’élevaient entre chrétiens. Le bienheureux savait que ceux qui sont opprimés par des personnes puissantes n’osent pas toujours demander justice ; aussi, deux fois la semaine, il donnait publiquement audience. Tous les mercredis et les vendredis, on lui mettait un siège devant les grandes portes de l’église ; il allait attendre là ceux qui voulaient lui parler et, afin d'encourager les plus timides, il n'avait auprès de lui qu’un seul officier. Il écoutait avec bonté tous ceux qui se présentaient et leur donnait satisfaction sans délai.

Il arriva un jour que personne ne se présenta à son audience. Le saint en fut aflligé et, après avoir longtemps attendu, se retira les larmes aux yeux. L'un de ses prêtres lui demanda la cause de cette tristesse.

« — C’est qu'aujourd'hui je n’ai rien à offrir à Jésus-Christ en expiation de mes péchés, répondit le patriarche.

— Très-saint père, répliqua le prêtre, il me semble

plutôt que vous avez grand sujet de vous réjouir, car, dans le troupeau que Jésus-Christ vous a confié, vous avez rendu les hommes semblables aux anges, en les faisant vivre sans contestation et sans dispute ».

Touché de cette réponse, le doux poniife rentra dans son palais en bénissant Dieu.

Comme il sortait un jour de la v' e pour aller à une église des martyrs, une femme vin. se prosterner devant lui, demandant jusiice contre son gendre. Ceux qui accompagnaient le saint, lui dirent de se retirer, que le patriarche l’entendrait au retour.

«Comment Dieu exaucera-t-il mes prières, si je remels à écouter cette femme, s'écria Jean, qui m'assure que demain je serai en vie » ?

Et il expédia sur-le-champ l'affaire.

Cette pensée de la mort lui était toujours présente : il voulait qu’on creusât chaque jour son tombeau, et, dans les grandes circonstances, alors qu’on lui rendait tous les honneurs dus à son rang, il avait chargé quelqu'un de lui venir dire :

« Monseigneur, donnez vos ordres pour qu’on finisse votre tombeau, car vous ignorez l'heure de votre mort ».

11 disait que considérer attentivement les tombeaux est chose fort utile; il assis!ait souvent ceux qui étaient longtemps à l’agonie. Sur l'abandon où l'âme se trouve alors, le saint faisait des réflexions profondes :

« On mourra seul, disait-il, nos œuvres seules nous suivront ».

Tout ce qui pouvait blesser la charité lui semblait à craindre. A l’occasion de nouveaux droits que le gouverneur d'Alexandrie voulait imposer, Jean eut un jour avec lui une discussion fort vive. Offensé de rencontrer chez le saint une résistance invincible, Nicétas le quitta très en colère. Le patriarche en fut contristé. Il avait toujours devant les yeux la loi du Seigneur et, vers le soir, faisant allusion à cette parole de l'Écriture : « Que le soleil ne se couche point sur votre colère », il envoya un archiprêtre accompagné d’un clerc dire de sa part au gouverneur :

« Le soleil est près de se coucher ».

Cet avis fut comme un trait qui perça le cœur de Nicétas. Il courut chez le saint e!, les larmes aux yeux, lui fit des excuses, promettant de ne plus écouter ceux qui le portaient à pressurer les pauvres.

« Je vous assure, lui dit le patriarche, que, si je ne vous avais vu si en colère, je serais allé moi-même vous trouver ».

Comme on l’a remarqué de saint Vincent de Paul, son humilité surpassait encore sa charité. A l'en croire, il n'était qu’un composé de misères, de faiblesse, de corruption et d’orgueil.

Un homme qui lui avait demandé l’aumône, vomit un jour mille injures contre lui, parce qu'il ne lui avait fait donner que dix sous. Ceux qui accompagnaient le patriarche voulaient châtier cet insoient, il les reprit avec sévérité :

« Laissez-le faire, mes frères, ajouta-t-il. Quelle apparence que je n’endure pas ces injures, moi qui, depuis plus de scixante ans, insulte continuellement Jésus-Christ par mes mauvaises actions » ?

Il ordonna à l’aumônier d'ouvrir le sac de monnaie et d'en laisser prendre à cet homme autant qu'il en voudrait.

Un clerc indigne mit encore plus en lumière l’humililé du saint. Cet ecclésiastique, frappé des censures de l’Église, s’en déclarait heureux parce qu'il avait plus de liberté, et nourrissait contre Jean, qui l'avait excommunié, un violent ressentiment.

Le patriarche ne l’ignorait pas. Il avait résolu de le faire venir afin de lui parler avec cette tendresse qui lui ouvrait tous les cœurs. Mais Dieu permit qu'il l’oubliât.

Le dimanche suivant, il mon'a à l’au‘el pour offrir solennellement le saint sacrifice. Le diacre avait fini l’oraison, il allait lever le voile du calice, quand l’ecclésias ique revint à la mémoire du pon ife. En méme temps il se rappela la parole du divin Maître : Quend vous êtes à l'autel pour offrir votre présent, si pous vous souvenez que voire frère a quelque chose contre

SAINT JEAN L'.UMÔNIER 121

vous, allez d'abord vous ré-oncilier avec voire frère.

Pour obéir au commandrment du Seigneur, il dit au diacre de recommencer l'oraison et de la répéter jusqu'à son re'our, puis, descendant de l'autel, il se rendit à la sacris ie et envoya vingt deceux qui étaient de semaine à la recherche de l'ecclésiastique. Dieu permit, dit le vieux récit, qu’on le trouva à l’ins'ant

«même. On le conduisit au saint qui se mit à genoux devant lui, et lui dit : « Pardonnez-moi mon frère ».

En entendant ces paroles, e1 voyant à ses pieds le patriarche vénéré de tous, cet homme se mit à trembler de frayeur, croyant que le feu du ciel allait tomber sur lui. Il se prosterna en confessant sa faute, en implorant pardon et miséricorde.

Jean rentra à l'église pour continuer la messe. L'ecclésias ique servit à l'autel et, depuis ce jour, vécut si purement qu'il mérila d'être ordonné prêtre.

Avec une charité céleste Jean s’appliquait à réconcilier ceux que la haine divisait. L’un des plus grands seigneurs d'Alexandrie en haïssait mortellement un autre. Bien des fois, le saint avait tâché de l’adoucir, mais toujours inutilement. Voyant cela, il le fi! prier de le venir trouver et l’engagea à er'‘endr: la messe dans sa chapelle, où il ne laissa en'rer avec le seigneur que celui qui devait servir à l’autel. Après la consécration, comme ils récitaient tous ensemble l’oraison dominicale, quand on en fut à la demande : Pardonnez-nous, ele., le patriarche se tut et fit signe au servant de se laire aussi, @e sorte que le seigneur prononça seul les paroles : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Alors le saint, se tournant de son côté, lui dit avec une pénélrante douceur :

« Pensez, je vous en supplie, à ce que vous venez de dire à Dieu dans ce moment terrible des saints mystères ».

Ces mots terrassèrent cet homme endurci. Il lui sembla ressentir la cruelle attein:e du feu éternel. Saisi d’effroi, il déclara qu'il pardonnait à son ennemi

avec qui il se réconcilia de la manière la plus touchante et la plus sincère.

Quand le bienheureux entendait médire du prochain, il détournait adroitement le discours. Afin d'inspirer de l'horreur pour un vice si opposé à l'esprit chrétien, il refusait l’entrée de sa maison aux médisants. Il punissait les délaieurs et donnait souvent à son peuple des insiructions sur les jugements téméraires :

« Comment, disail-il, osons-nous juger les autres ! Les circonstances sont si variées qu'il est presqu’impossible que nous ne tombions point dans l'erreur. C’est le devoir des magis!rais de punir les coupables ; notre devoir, à nous particuliers, c’est de prendre leur défense ».

Mieux qu'aucune parole, le trait suivant prouvera qu’il ne condamnai! jamais personne.

Un homme avait enlevé une religieuse e: l'avait emmenée à Constantinople. La nouvelle de ce scandale affligea tellement le pairiarche qu'il en fut réduit à l'extrémité. Après son rétablissement, comme il assisiait à une conférence ecclésiastique, on vint à parler de cette triste affaire, et plusieurs prêtres chargèrent d’anathèmes le séducteur qui avait, disaient-ils, perdu deux âmes. Mais Jean leur ferma la bouche :

« Mes enfants, dit-il, ne parlez pas ainsi, puisqu'en cela vous commeitez un double péché, l’un en ce que vous transgressez le commandement du Seigneur qui a dit: Ne jugez pas l’autre en ce que vous ne savez pas certainement si ces personnes continuent dans le péché et n’ont point fait pénitence ».

Ce saint, en qui la charité semblait être personnifiée défendait pourtant aux catholiques touie communication avec les héré!tiques dans les choses divines : « Mes enfants, disait-il aux fidèles, n’entrez jamais dans le lieu où les hérétiques font leurs prières ».

Jamais il ne disait rien d’inutile, mais il trouvait un plaisir infini à s’entretenir des actions des saints. Les actes héroïques de charité lui arrachaient souvent des larmes d’admiration. Un jour qu'il lisait la vie de

saint Séraphion, il réunit tous ses aumôniers et leur dit :

« Vous croyez peut-être que nous faisons quelque chose en donnant tout ce que nous pouvons d’argent. Écoutez ce que des hommes ont fait pour l’amour de leurs frères, ou plutôt pour l'amour de Jésus-Christ ».

Et fondant en pleurs, il leur lut qu’une veuve dont les enfants mouraient de faim, ayant demandé l’aumône à saint Séraphion, le saint, qui n’avait rien du tout à lui donner, se donna lui même afin qu’elle le vendît comme son esclave à des bateleurs grecs.

« Nous qui ne donnons que notre bien, avec quelle humilité devons-nous assister les pauvres», disait souvent le bienheureux.

Un homme qu'il avait secouru dans une nécessité pressante, lui exprimait sa reconnaissance dans les termes les plus vifs ; il lui fit cette belle réponse :

« Mon frère, je n’ai pas encore répandu mon sang pour vous comme Jésus-Christ, mon maître et mon Dieu me le commande ».

Un marchand, qui avait perdu toute sa fortune dans un naufrage, eut recours à la bonté de Jean qui lui donna par deux fois de quai rétablir ses affaires. Le même malheur lui élant arrivé une troisième fois, cette homme devint comme fou de chagrin et voulut setuer. Mais le s’int lui envoya dire de le venir trouver sans crainte el, après l’avoir repris de son désespoir :

« Béni soit Dieu qui veille sur vous, dit-il, je crois par la foi qu’il m'en donne, qu'il ne vous arrivera plus de faire naufrage ».

Il commanda qu’on lui donnât la conduite de l’un des grands navires de l’église, lequel était chargé de vingt mille boisseaux de blé et voici ce que ce marchand déposa plus tard sous la foi du serment :

« Après avoir quitté le port d'Alexandrie, nous naviguâmes durant vingt jours et vingt nuits avec un vent si impétueux que ne pouvant du lout, ni par les étoiles, ni par la vue d'aucune terre, reconnaître où nous étions, il ne nous restait plus d’autre espérance

que celle que nous donnait le pilote, en nous disant qu’il voyait le saint patriarche qui tenait le gouvernail avec lui et lui disait: «Ne craignez rien, vous êles sur votre route ». Le ving'ième jour nous aperçumes les îles de la Grande-Bre'agne. La famine y sévissait. Quand le chef de l'île où nous débarquâmes apprit que notre vaisseau était chargé de blé, il nous dit :

C'est Dieu qui vous envoie ici. Choisissez en're une pièce d'argent pour chaque boisseau, ou un poids en étain égal au poids du blé ». Nous décidâmes de prendre moi ié de l’un, moitié de l’au‘re. Nous re:ournâmes heureusement à Alexandrie ef, lorsqu'on déchargea le vaisseau, on reconnut que tout l'é.ain écait changé en argent très pur ».

Ce n'est pas là le seul miracle que Dieu fit en faveur du patriarche. L'église d'Alexandrie é'ait alors la plus riche du monde ; mais, si considérables qu’en fussent les revenus, on comprend qu’ils n'auraient jamais suffi aux aumônes du saint.

Autant il était bon et généreux envers les autres, autant il était dur à lui-même. Sa table, ses meubles, ses vêtements, tout chez lui respirait la pauvreté. Il dormait sur un petit lit tout contre terre et n'avait qu’une couverture de laine tout usée, toute déchirée. Un seigneur d'Alexandrie l'ayant su, lui en envoya une magnifique qui coûtait trente-six pièces d'argent et le conjura de s’en servir pour l'amour de lui. Jean s’en servit en effet la nuit suivante, mais la pensée qu'il était chaudement et à son aise, tandis que tant de malheureux manquaient de tout, chassa loin le sommeil. Il passa quasi la nuit entière à soupirer et à gémir; ceux qui couchaient dans sa chambre ’entendaient se dire :

« J'ai sur moi une couverture qui à coûté trente six pièces d'argent et les frères de Jésus-Christ meurent de froid. Combien y en a-t-il maintenant qui frissonnent et qui tremblent ?... Combien y en a-t-il qui, n'ayant sous eux que la moitié d’une natte de jonc et autant dessus ne peuvent étendre leurs pieds ?..… Combien y en a-t-il dans les montagnes

qui n’ont ni pain, ni feu et souffrent du double tourment de la faim et du froid ?.. A cette heure, dans Alexandrie même, combien y en a-t-il qui manquent d’abri, qui dorment, sur le pavé, peut-être mouillés par la pluie... Combien y en a-t-il qui manquent de tout, qui seraient heureux de se nourrir des miettes de la table de mes serviteurs 2... Combien y en a-t-il qui, n'ayant qu’un habit pour l'été et pour l'hiver, ressentent l’incommodité de n’en pouvoir changer ?.. Et toi, Jean, qui prétends jouir un jour du bonheur éternel, tu bois du vin, tu manges de grands poissons, . tu es bien logé et de plus, maintenant, tu as cela de commun avec les méchants d’être chaudement et à ton a -:, sous une couverture qui a coûté trente-six pièces d'argent. Certes, en vivant de la sorte et dans un tel relâchement, tu ne dois pas espérer de jouir dans l’autre vie des joies réservées aux saints, tu n’as à attendre que la sentence portée contre ce riche dont il est parlé dans l'Évangile, car, comme lui, tu jouis pendant que les pauvres souffrent. Dieu ait pitié de moi... Jean, voici la première et la dernière nuit que tu mettras sur toi cette couverture, car avec une pièce d'argent on peut avoir quatre petites couvertures, et il est bien juste, et Dieu a sans doute pour très agréable, que cent-quarante-quatre de ceux qui seit les frères de Jésus-Christ aussi bien que toi aient de quoi se couvrir plutôt que toi seul ».

Dès le matin, il envoya vendre la couverture. Celui qui lui en avait fait présent, l'ayant su, l’acheta trente-six pièces d'argent et la lui donna une seconde fois. Le lendemain et le jour suivant, ayant vu qu’on la mettait encore en vente, il la racheta au même prix et la redonna au patriarche qui lui dit en souriant : « Nous verrons qui se lassera le premier de nous deux ».

Le bienheureux disait agréablement que, pour soulager les pauvres, on peut dépouiller les riches et leur ôter doucement jusqu’à leur chemise, surtout s'ils sont avares et n’ont point compassion de leur prochain. Il voyait en cela un double bien, puisqu’en

soulageant les malheureux on travaille au salut des riches.

Un étranger, de passage à Alexandrie, ne pouvant croire ce qu’il entendait raconter de la charité du saint, résolut de l’éprouver.

Il se déguise, se revêt de haillons et va se placer sur la route du patriarche qui visitait ce jour-là les malades.

« — Seigneur, dit-il, ayez pitié d’un pauvre captif, vendu comme esclave.

— Donnez-lui six pièces d'argent, dit Jean à l’aumônier qui l’accompagnait.

Le faux mendiant remercie, s’esquive, échange prestement son costume contre un autre aussi misérable et court attendre le saint un peu plus loin.

» — Seigneur, dit-il, ayez pitié d’un malheureux.

— Donnez-lui six pièces d’or, ordonna Jean.

L'aumônier obéit, mais, s’approchant du saint, lui dit à l'oreille :

« — Monseigneur, je vous affirme que celui-ci a reçu deux fois l’aumône.

Un peu après, l'étranger se présente sous un autre déguisement.

» — Mais c'est le même que tout à l’heure, fait remarquer l’aumônier.

— Donnez-lui douze pièces d’or, dit le saint. Qui sait si ce n’est pas Jésus-Christ qui veut me tenter.

Le patriarche commençait à sentir le poids de l'âge. Il avait résolu de sc retirer à l’île de Chypre pour se préparer à la mort, mais Nicétas lui dit :

«— Si mes prières ont sur vous quelque pouvoir, vous irez auparavant à Constantinople, faire visite à l'empereur. Il mérite que vous lui donniez cette marque d'affection.

Jean se laissa persuader et partit pour Constantinople avec le gouverneur. Ils débarquèrent à l'île de Rhodes. Là, un inconnu d’une rayonnante beauté, s’approchant du saint, lui dit en lui tendant un sceptre d’or :

» — Venez, le roi des rois vous appelle.

Le patriarche envoya aussitôt chercher son compagnon de voyage et, le visage tout brillant de larmes, lui dit :

» — Vous me vouliez mener vers l’empereur de la terre, mais celui du ciel me fai! la grâce, si indigne que j'en sois, de me commander d’alier à Lui ».

11 lui raconta comment un ange lui était apparu.

Partagé entre la douleur de le perdre et la joie de le voir s’en aller au ciel, Nicétas se jeta à ses pieds et lui demanda sa bénédiction pour lui et pour l’empereur.

Jean la donna avec une tendresse incomparable et, rebroussant chemin, s’embarqua pour l’île de Chypre, sa patrie, où il voulut mourir.

À peine arrivé à Amathonte, lieu de sa naissance, il dicta son testament en ces termes :

« Je vous rends grâces très humblement, Seigneur, de la grâce que vous m'avez faite de in'élever à la dignité du sacerdoce. J'ai eu à ma disposition une très grande quantité d’or et d'argent ; des sommes quasi infinies m'ont été mises entre les mains par les serviteurs de Jésus Christ, mais vous m'avez fait la faveur de reconnaîire que toutes ces choses vous appartenaient comme au Créaieur de l'univers, et, par votre grâce, Ô mon Dieu, je n’ai poin: différé de vous donner ce qui était déjà à vous, ci, si misérable que je sois, vous avez daigné exaucer la prière que je vous ai faite de n’avoir à ma mort qu’une pièce de monnaie : il ne me reste qu’un tiers de sou que je veux qu’on donne aux pauvres, puisqu'il ne vous appartient pas moins que tout le reste ».

Et, recommandant son âme à Dieu, le grand patriarche d'Alexandrie expira.

Il fut inhumé à Amat!honte, en l’église de saint Tycon. Lorsqu'on déposa le corps dans le tombeau, deux évêques, qui y reposaient déjà, se reculèreni comme s'ils eussent été vivar ‘s, pour lui faire place.

« Toute mauvaise action », a dit un grand écrivain, « laisse en notre cœur d’immondes racines, qu'il faut arracher avec des tenailles ardentes ».

Que dire donc des habitudes criminelles ?

Ne dévorent-elles pas fatalement tout ce qu’il y a de bon dans l’âme ?

Ne sont-elles pas une chaîne ignoble qu'il faut trafner jusqu’à la tombe ?

On le dirait.

On dirait qu’il n’y a pas d’esclave plus asservi que le pécheur d’habitude.

Pourtant les habiludes mauvaises — même contractées dès l'enfance — n’empêchent pas d'arriver à la sainteté. La vie de Camille de Lellis le prouve, elle prouve aussi que les rechutes ne doivent point décourager.

L'héroïque servant des malades, le fondateur des Frères du bien mourir ne rompit point d’un coup ses honteuses chaînes.

Loin de là. Plusieurs années durant, il lutta faiblement contre lui-même et ia force de l'habitude triompha bien des fois de ses résolutions. Cependant ce libertin, ce joueur est c'evenu saint Camille de Lellis.

Il naquit en 1550, dans une petite ville des Abruzzes. Sa mère mourut quand il était encore au berceau, et son père, qui éiait officier, négligea fort son éducation. Il envoya pourtant son fils à l'école. L'enfant y apprit à lire et à écrire, maÿs, abandonné à lui-même, il se iia avec de jeunes vauriens et fit des jeux de dés et de carles son occupa ion principale.

À dix-huit ans, Camille de Lellis embrassa la carrière des armes. Passionné pour le jeu au-delà de tout ce qui se peut dire, il ne tarda pas à perdre aux caries toute sa fortune et, au bout de trois ans, un ulcère à

coniver uve, dé-

des ) ses

faitude dant ellis.

la jambe, suite d’une égratignure négligée, l’obligea de quitter le service.

L'hôpital des Incurables de saint Jacques, à Rome, était alors desservi par les meilleurs chirurgiens. Dans l'espoir de faire guérir plus vite sa jambe, le jeune Napolitain s’y rendit, e! sa fierté et son denûment lui firent demander une place d’infirmier.

Le néant des choses humaines lui apparaissait souvent dans une vive lumière, il aurait voulu se faire capucin.

Mais, malgré les graves pensées qui le travaillaient, malgré les pertes énormes qu'il avait faites au jeu, la vue des cartes et des dés exerçait encore sur lui une fascination irrésistible.

Le futur fondateur des Frères du bien mourir abandonnait le service des malades pour aller jouer. Aussi on ne tarda pas à le renvoyer, non seulement comme joueur, mais encore comme fantasque, emporté et cherchant querelle, sur le moindre prétexte, aux employés de la maison.

Tels furent les débuts du saint dans une carrière où il devait aller jusqu’au bout des forces humaines dans l’abnégation et la charité.

Réduit par ses folies à gagner misérablement sa vie et tourmenté à certaines heures du désir de la perfection, Camille de Lellis fut tour à tour novice franciscain, aide-maçon, infirmier par nécessité et soldat. L'extrême misère et ses essais de vie religieuse ne l’avaient point guéri de son amour du jeu et, à Naples, on le vit, emporté par sa passion, jouer jusqu’à sa chemise — qu’il perdit.

L'infortuné jeune homme semblait condamné à finir ses jours dans quelque misérable querelle.

Mais, malgré son naturel emporté, malgré tous ses excès, ce joueur frénétique et malheureux n'avait jamais souillé ses lèvres d’un blasphème. Ce fut là sans doute, dit l’un de ses biographes, ce qui lui fit trouver grâce devant Dieu.

Un jour qu’il cheminait à pied, seul et sans ressource, l’injure faite par ses péchés à la Majesté divine

lui apparut tout à coup dans une lumière si terrible qu'il tomba la face contre terre.

Il se releva changé, transformé, résolu à ne plus vivre que pour expier ses folies et ses crimes. Il se rendit à Rome et s’offrit, en qualité d’infirmier volontaire et gratuit, à l'hôpital des Incurables d’où on l'avait renvoyé.

Là, Camille de Lellis parut un homme nouveau et, tout en pratiquant des mortifications terribles, il servit nuit et jour les malades, avec un dévouement aussi tendre qu’infatigable.

Il s’attachait surtout aux mourants et, comme un ange du ciel, les préparait à paraître devant Dieu.

Son incomparable charité et ses hautes capacités le firent bientôt nommer directeur de l’hôpital.

Le saint eut bien des occasions de constater que l’argent seul ne fait pas les bons infirmiers et il souffrait cruellement de se voir si mal secondé par les employés mercenaires.

Afin de porter remède à ce mal, il résolut de fonder une congrégation d'hommes charitables a: serviraient les malades pour le seul amour de Jésus- Christ.

Pendant qu’il méditait ce grand projet, un Christ, détachant ses mains de la croix, les tendit suppliantes vers lui et l’encouragea dans son dessein.

Du cœur du saint, cet appel du Christ fit jaillir les énergies irrésislibles.

Iltriompha de tous les obstacles ; il trouva des compagnons tels qu’il en désirait et, afin d’être plus utile aux malades, il résolut, sur l’ordre de saint Philippe de Néri, son directeur et son ami, de se préparer au sacerdoce. Il apprit le latin avec une ardeur incroyable, fit ses études théologiques au collège romain et reçut la prêtrise.

Des amis lui donnèrent une maison ; le pape Sixte V approuva l’ins.itut naissant, et, trois ans plus tard, Grégoire XIV fit de sa congrégation un ordre religieux.

Les fils de saint Camille remplaçaient les infirmiers

mercenaires presque toujours insuffisan's. Ils transformèrent les hôpitaux et se répandirent bientôt dans les villes d'Italie et dans toute la chrétienté.

Leur saint fondateur leur avait donné pour règle de voir dans les malades Jésus-Christ en personne. Aussi ces religieux firent partout des prodiges de charité. Ils s’engageaient par vœu à servir les malades — même pestiférés — et, dans les temps d'épidémie, beaucoup moururent victimes de leur dévouement.

On aimera peut-être à savoir ce que saint Camille recommandait surtout à ceux qui assistent les mourants. Il voulait qu'on les exhortât discrètement et suavement à s’abandonner à Dieu, à accepter la mort en union avec Notre-Seigneur et en esprit d’expiation.

Il voulait qu’on fit demander aux mourants l'application du fruit de cette prière que Jésus-Christ fit sur la croix.

Dans les derniers moments, le saint recommandait instamment qu’on rappelât souvent aux mourants l'invocation des noms de Jésus et de Marie.

Il ordonna aussi de continuer les prières pour les agonisants quelque temps après qu'iis paraîtraient avoir rendu le dernier soupir.

Camille de Lellis parlait toujours aux malades avec une douceur toute céleste, Par ses exhortations pénétrantes, il leur inspirait la patience, la résignation, parfois même la joie de souffrir.

Il appelait les cruelles infirmités dont il souffrait des miséricordes du bon Dieu.

" On l’entendait souvent dire comme saint François d'Assise :

« Le bonheur que j'espère est si grand, que toutes les peines et toutes les souffrances deviennent pour moi des sources de joie ».

Austère à lui-même jusqu’à ne se laisser que la peau et les os, il avait pour tous les malades la tendresse d’une mère. Il poussait la bonté jusqu’à faire faire de la musique auprès de ceux qui trouvaient, dans

cette harmonie, quelque soulagement à leurs maux.

On le voyait, épuisé de fatigues et de souffrances, se traîner de lit en lit pour voir si riea ne manquait aux malades et pour leur parler de l’amour de Dieu.

Même dans les conversations ordinaires, les discours de saint Camille roulaient toujours sur l’amour de Dieu, et, s’il lui arrivait d'entendre un sermon où il n’en fut point parlé, il disait que c’élail un anneau auquel il manquait un diamant.

Lorsqu'on lui annonça que les médecins désespéraient de sa vie, il s’écria, ravi :

« Je me suis réjoui parce qu’on m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur ». :

Quand on lui apporta le viatique, il versa des larmes et dit avec une humilité profonde :

« Je reconnais, Seigneur, que je suis le plus grand des pécheurs et que je ne mérite pas la faveur que vous daignez me faire, mais sauvez-moi par votre infinie miséricorde. Je mets toute ma confiance dans votre précieux Sang ».

Il prononçait avec tant de tendresse les noms de Jésus et de Marie, que l’amour qui le consumait embrasait aussi les assistants. Enfin, les yeux fixés sur une image de Marie et les bras en croix, il expira dans une paix céleste, en invoquant toujours ces doux noms qui furent ses dernières paroles.

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