DE LA VIE
Toutes les fois que, dans le monde médical, il est sérieusement question de Méthode expérimentale, des hommes, fort distingués d’ailleurs, s’empressent d’élever la voix pour faire des réserves qui trahissent chez eux une tendance singulière à confondre la Méthode expérimentale avec Y Art d'observer. Sous ces réserves se cache une erreur grave, et, en même temps, à l’adresse des défenseurs de la méthode expérimentale, une accusation contre laquelle nous devons hautement protester. —Oui, les faits sont la base de tout l’édifice scientifique; oui, tout esprit qui ne veut pas s’exposer à devenir le jouet de vaines illusions et qui aspire h produire
une œuvre durable doit, à chaque instant, se retremper au milieu des faits, puiser de nouvelles forces dans ce contact incessant. — Mais nous savons aussi que, quelque bien observés qu’ils soient, les faits ne sont et ne seront jamais que des matériaux à mettre en œuvre. Une science est constituée par un ensemble de lois générales; ces lois, qui permettent de connaître et de prévoir , doivent se déduire des faits observés, mais les faits ne sont pas les lois elles-mêmes.
L’art d’observer joue sans doute un grand rôle dans la méthode expérimentale, mais il n’est pas permis de dire que, dans cet art, réside la méthode tout entière. Dans les dernières pages de ses immortels Principes de philosophie naturelle , après avoir tracé le merveilleux tableau des lois générales des mouvements des corps célestes, Newton s’adresse à ceux qui auraient pu être tentés de lui reprocher de n’avoir rien dit de la cause de la gravitation, et leur répond en ces termes :
« Rationem vero harum gravitatis proprietatum ex phænomenis nondum potui deducere, et hypothèses non fingo. Quicquid enim ex phænomenis non deducitur, lujpothesis vocanda est; et hypothèses seu metaphysicæ, seu physicæ, seu qualitatum occultarum, seu mechanicæ, in philosophia experimentali locum non liabent. In hac philosophia propositiones deducuntur ex phænomenis, et
redcluntur generales per inductionem. Sic impénétrabilités, mobilitas, et impetus corporum et leges motuum et gravitatis innotuerunt. Et satis est quod gravitas révéra existât, et agat secundum leges a nobis expositas, et ad corporum cœlestium et maris nostri motus omnes sufficiat 1 . »
Oui, Newton avait raison, et nous devons répéter avec lui : Satis est. L’esprit le plus exigeant doit se déclarer satisfait; car, de ces lois par lui découvertes, Newton et ses successeurs ont su faire sortir la mécanique céleste tout entière; ces lois ont suffi à l’homme pour expliquer tous les phénomènes astronomiques découverts depuis, pour déterminer les conditions de stabilité de notre système planétaire, pour pénétrer dans les secrets du monde stellaire. Solidement appuyé sur ces lois générales, un jour un astronome français a pu dire, sans craindre de se tromper : Regardez dans telle direction et vous trouverez au foyer de votre lunette une planète que personne n’a encore vue; sa distance au soleil est égale à trente fois le rayon moyen de l’orbite terrestre, la durée de sa révolution est de 164 ans 6 jours, sa masse est égale à vingt-cinq fois celle de la terre. La méthode féconde qui a conduit à de tels résultats, la méthode qiii a imprimé aux sciences d’observation une marche si rapidement
Philosophice naluralU principia mûthematica, page 550.
ascendante, c’est cette méthode expérimentale dont Newton a si nettement résumé les principes généraux sous le nom de philosophie expérimentale . Telle que l’ont comprise et pratiquée les vrais fondateurs de la science moderne, la méthode expérimentale comprend l’expérimentation, l’observation directe, la déduction et l’induction, en un mot cet ensemble d’opérations à l’aide desquelles, de la constatation des phénomènes, l’homme s’élève à la détermination des lois de production et de succession de ces phénomènes eux-mêmes, c'est-à-dire aux lois de manifestation de leurs causes. — Ces quelques lignes, empruntées à Newton, sont l’exposé le plus complet de la véritable philosophie scientifique. Sans doute les procédés d’observation varient suivant la nature des phénomènes à étudier, mais les principes généraux de la méthode expérimentale restent invariables, sont les mêmes pour toutes les branches des connaissances humaines.
C’est qu’en effet, d’un point de vue élevé, toutes les sciences viennent se fondre dans une grande et imposante unité : la science de l’univers. Limité dans le temps et dans l’espace, limité dans ses forces et dans ses facultés intellectuelles, à mesure que le champ de l’observation s’est étendu devant lui et que les faits se sont multipliés, l’homme a dû pratiquer des coupes dans ce vaste et majestueux
ensemble. La nécessité lui a ainsi imposé le fractionnement de la science et, comme conséquence inévitable, la division du travail et de l’enseignement, il n’est aujourd’hui donné à personne d’embrasser la science tout entière dans ses études; ce n’est pas trop du concours de toutes les intelligences pour féconder cet immense champ de recherches et d’observations. Mais si, jaloux de contribuer utilement pour sa part à l’œuvre collective, chacun de nous doit choisir avec soin sa direction, et plus spécialement consacrer son intelligence et ses efforts à l’étude de telle ou telle branche des connaissances humaines, nous ne devons pas oublier que, conservant l’empreinte de leur origine commune, toutes ces sciences partielles restent solidaires comme parties d’un même tout. Il n’en est pas une seule qui puisse se développer dans l’isolement; chacune d’elles emprunte et rend aux sciences voisines. Ces emprunts ne sont pas des empiétements; ce sont des secours réciproques. Ces emprunts sont une des conditions du progrès.
En s’organisant, la matière ne cesse pas pour cela d’être matière et ne perd aucune de ses propriétés fondamentales. Cependant, en raison de la spécialité de sa composition et de sa texture, cette matière organisée constitue un milieu dont les conditions diffèrent profondément de celles du monde inorganique; en même temps que ses éléments res-
tent fatalement soumis à l’action de tous les agents extérieurs, l’agrégat organisé devient le théâtre de manifestation de modalités dynamiques distinctes. Les activités propres de la fibre musculaire et de la fibre nerveuse ne peuvent être confondues ni avec la chaleur, ni avec l’électricité; le développement de la cellule organique ne saurait être assimilé à la formation et à l’accroissement d’un cristal. La biologie est donc une science indépendante, et, pour l’étude des phénomènes spéciaux caractéristiques de l’état de vie, elle possède des procédés d’observation spéciaux aussi dont nous devons reconnaître hautement l’importance et la puissance. Mais, d'une part, les actes de l’ordre biologique ne s’accomplissent qu’à la condition d’ètre précédés ou suivis de réactions physiques et chimiques; d’autre part, les échanges sont nécessaires, incessants entre l’être vivant et le milieu ambiant; ajoutons enfin que, pour être évidemment distinctes, les activités propres de la fibre vivante n’en ont pas moins avec les forces du monde inorganique des rapports étroits, incontestables, dont la connaissance est indispensable au physiologiste1. Sachons donc le recon-
1 « Nous distinguons aujourd’hui, dit M. C. Bernard, trois ordres de propriétés manifestées dans les phénomènes des êtres vivants : propriétés physiques f propriétés chimiques et propriétés vitales. Cette dernière dénomination de propriétés vitales n’est elle-même que provisoire; car nous appelons vitales les propriétés organiques que
naître, si la biologie est la plus importante, la plus élevée de toutes les sciences, c’est en même temps la plus étendue; c’est donc aussi celle dont les rapports et les points de contact avec les sciences voisines sont les plus multipliés et les plus intimes.
Fixons notre attention sur les phénomènes accomplis dans le réseau des capillaires généraux, sur les mutations si nombreuses et si variées qui accompagnent le double mouvement d’assimilation et de désassimilation. Sans doute il se produit là un grand travail biologique spécial dont le but est la nutrition. Mais les matériaux du sang pénètrent
nous n'avons pas encore pu réduire à des considérations physicochimiques; mais il n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. »
« — Dans ce passage de son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale , page 101, M. C. Bernard appelle propriété vitale ce que nous appelons activité propre de l'élément histologique. Toutes ces activités ou propriétés ont un caractère de spécialité qui leur est communiqué par la spécialité de composition et de texture des éléments histologiques eux-mêmes, et que, par cela même, rien ne saurait leur enlever. Nous essayerons de démontrer, dans le cours de notre travail, que toutes ces propriétés vitales dérivent , par voie de transformation , des réactions physico-chimiques accomplies dans les profondeurs de l’économie ; mais, bien que dérivées des modalités dynamiques du monde extérieur, ces propriétés vitales n’en ont pas moins une forme spéciale indélébile , et, par suite, leurs lois de manifestation sont nécessairement différentes de celles de la chaleur
de l’électricité, de l’affinité, etc. Nous ne pouvons donc pas concéder à M. C. Bernard que les activités propres, ou propriétés vitales, des éléments histologiques puissent jamais être réduites à des considérations physico-chimiques. Le jour où cette réduction aurait lieu, la physiologie aurait complètement perdu son autonomie; elle ne serait lus qu’un chapitre d’un traité général de physique et de chimie.
dans les capillaires à l’état de matières ternaires et albuminoïdes, et en sortent à l’état d’acide carbonique, d’eau et de matières azotées de composition simplifiée; il s’est donc aussi accompli là un travail chimique : une combustion. Mais, à sa sortie des capillaires généraux, le sang a une température plus élevée qu’à son entrée; il s’est donc aussi accompli là un traval physique : une production de chaleur. Biologique, chimique et physique, tel est donc le triple travail qui se produit forcément pendant le grand acte de l’assimilation et de la désassimilation dans la profondeur de tous les tissus, de tous les organes de l’économie. De ces trois travaux, nous ne voulons pas chercher, pour le moment, quel est celui qui domine et commande les autres; il nous suffit, pour notre thèse actuelle, qu’ils soient contemporains, que chacun d’eux soit indispensable à la nutrition, à l’entretien de la vie du tissu et de la fonction de l’organe. Biologique, chimique et physique, tel est donc aussi le triple point de vue où nous devons nous placer pour comprendre dans son ensemble le travail accompli dans les capillaires généraux. — A chaque pas, dans les études biologiques, nous rencontrons des questions de même nature; n’oublions pas que, pour procéder avec fruit à la recherche de la solution de ces problèmes difficiles, il y a nécessité de recourir aux lumières fournies par les sciences physico-chimi-
ques. Proclamer la légitimité de cette alliance, c’est assurer le progrès.
A toutes les époques, il s’est rencontré des esprits chagrins et parfois même des hommes de génie qui, se faisant une fausse idée des véritables rapports des êtres vivants et du milieu ambiant, ont tenté d’isoler la biologie des autres branches des connaissances humaines, ont voulu la condamner à tout tirer de son propre fonds. Toujours combattues et sans cesse renaissantes, ces tendances ne s’avouent pas encore vaincues et, de temps en temps, font explosion au milieu de nous. Il nous semble pourtant qu’un rapide coup d’œil jeté, en passant, sur l’histoire de nos quarante dernières années suffirait pour démontrer la fausseté de ces doctrines exclusives et l’inanité de semblables prétentions.
Que savions-nous, en effet, de l’embryogénie, des éléments organiques des tissus et de leur mode de groupement avant que l’emploi du microscope fut définitivement adopté? Avant l’intervention de la physique et de la chimie, que savions-nous des mutations des matériaux organiques de l’économie, de la digestion, du lieu et des agents de transformation des matières amylacées, des matières grasses et des matières albuminoïdes? Que savions-nous des fonctions des glandes, de la glycogénie, du rôle des divers principes alimentaires et de leurs équivalents nutritifs? Au solidisme exclusif nous opposions tou-
jours et avec raison le rôle méconnu des humeurs de l’économie ; que savions-nous de la composition normale de l’urine et du sang et de leurs altérations pathologiques avant que la physique et la chimie eussent passé par là ?
Il y a quarante ans, on disait, on écrivait partout : La physiologie est le roman de la médecine. Qui oserait répéter cela aujourd’hui que, grâce à l’intervention de la physique et de la chimie, la physiologie est devenue enfin une science constituée?
En présence des services éclatants rendus, dans ces dernières années, par les sciences physico-chimiques à toutes les branches de la biologie, prolonger des discussions de cette nature serait inutile et par cela même déplacé. Tout le monde doit le comprendre aujourd’hui : isoler la biologie serait la condamner à l'immobilité, et quand tout marche autour de nous, s’arrêter serait reculer. À ceux qui choisiraient un pareil moment pour renouveler une opposition dès longtemps condamnée par la raison et par les faits, à ceux qui essayeraient de limiter la science dans ses moyens de développement, contentons-nous de répondre :
Vous avez tenté de planter des bornes sur notre passage : le flot de la science moderne, faible à son origine, les a d’abord modestement contournées; vous l’avez vu passer et vous avez détourné la tête avec dédain. A l’heure qu’il est, le flot a grossi ; vos
bornes sont submergées. Demain elles seront arrachées et violemment entraînées par le courant. Bientôt on ne s’occupera de ces vaines oppositions que pour venir, en archéologue, rechercher les traces effacées d’une résistance impie et impuissante à la marche librement ascendante de l’esprit humain, C’est vainement qu’on tenterait de nous faire rétrograder vers l’époque où, relevant la bannière du vitalisme, pour réagir contre l’école de Boerhaave, Bichat écrivait dans son Anatomie générale : « Comme les sciences physiques ont été perfectionnées avant les physiologiques, on a cru éclaircir celles-ci, en y associant les autres ; on les a embrouillées, c’était inévitable... Laissons à la chimie son affinité, à la physique son élasticité, sa gravité : n’employons pour la physiologie que la sensibilité et la contractilité. » On se demande avec étonnement, comment l’immortel auteur des Recherches sur la vie et la mort put s’arrêter un instant à la pensée de séparer complètement la science de la vie des phénomènes du monde inorganique. Ses doctrines vitalistes exercèrent une puissante influence sur ses contemporains, justement éblouis par la grandeur de ses travaux et de ses découvertes ; mais leur triomphe fut de courte durée. — Préparés par de fortes études scientifiques, dégoûtés des vaines et stériles discussions de mots, rangés sous la bannière de la méthode expérimentale, convaincus de la solidarité de toutes les
connaissances humaines, les physiologistes de nos jours comprennent tout le parti qu’ils peuvent tirer, dans leurs études, des lumières fournies par la physique et par la chimie ; ils sont ainsi rentrés dans la voie si féconde, que leur avait si largement ouverte le grand mouvement scientifique des dernières années du dix-huitième siècle.
A cette époque mémorable, Lavoisier venait de poser les bases de la chimie moderne ; appliquant aux questions de physiologie les idées générales et les procédés d’investigation dont il avait enrichi la science, il analysa, avec une précision jusque-là inconnue, les phénomènes de la respiration et découvrit les véritables sources de la chaleur animale. Son œuvre resta fatalement inachevée, mais assez avancée cependant, pour montrer combien sont intimes et multipliés les rapports de la physiologie et des sciences physico-chimiques. Malgré Fimmense et légitime autorité du nom de leur auteur, ces travaux furent accueillis par les physiologistes avec une grande réserve et même avec une certaine défiance ; près d’un demi-siècle s’écoula sans que de nouvelles recherches fussent sérieusement entreprises dans cette direction.
C’est à MM. Dumas et Boussingault en France et à M. Liebig en Allemagne, que revient l’honneur d’avoir retiré les doctrines de Lavoisier de l’oubli où elles étaient tombées. Leurs travaux ont imprimé
une puissante impulsion aux jeunes générations ; autour de ces maîtres éminents, s’est formée, en peu d’années, une école dont les recherches ont puissamment contribué aux progrès de la physiologie. C’est qu’en effet, à quelque point de vue qu’on se place, on est forcé de reconnaître que, dans l’histoire des êtres organisés, il y a de nombreux et importants problèmes dont on ne saurait trouver la solution en dehors de la voie tracée par Lavoisier. Parmi ces questions qui exigent le concours des sciences physico-chimiques, viennent évidemment se placer au premier rang la détermination des rapports de l’être vivant avec le monde inorganique, et la recherche de la part pour laquelle les grands agents de la nature interviennent dans l’accomplissement des phénomènes de la vie.
L’analyse microscopique et l’analyse chimique pratiquées avec persévérance ont permis de suivre toutes les phases du développement de l’être organisé. Ainsi ont pu être étudiées, déterminées, les principales mutations que subit la matière pour s’élever de l’état minéral à l’état de substance organisable et retourner définitivement à son état minéral primitif, en même temps que les origines des principes organiques et minéraux, la composition des liquides et la texture des éléments histologiques des végétaux et des animaux. Cette branche de la biologie est très-avancée et, si toutes les difficultés
ne sont pas encore levées, du moins les principes généraux de la science sont définitivement établis.
Mais, dans l’économie, les éléments histologiques ne sont pas à l’état statique ; tous participent au mouvement vital ; chacun d’eux accomplit un travail spécial dans les actes si multiples et si variés de la nutrition. D’où dérive, d’où leur vient ce principe d’activité ? Quels sont ses rapports avec les agents du monde extérieur? Ces* questions se retrouvent forcément au fond de tout problème de biologie, s’imposent d’ellcs-mêmes à tout esprit sérieusement appliqué à l’étude des phénomènes de la vie ; toutes les écoles physiologiques les ont successivement agitées, en ont vainement cherché la solution. Il y a donc nécessité de soumettre ces grandes questions tà un nouvel et sérieux examen ; le moment nous paraît venu de se demander si, malgré leur incontestable spécialité, les activités propres des éléments histologiques de l’agrégat organisé ne dérivent pas, par voie de transformation , des agents du monde extérieur, des réactions physico-chimiques accomplies dans les profondeurs de l’économie.