Physique sociale
Âu moment où s'accomplissait la grande révolution du XVII* siècle, qui tendait à placer les sciences dans leur état normal, les hommes illustres qui avaient travaillé avec le plus d’ardeur à ce renouvellement intellectuel ne tardèrent pas à s’apercevoir qu’il s’était ouvert des voies fécondes sur lesquelles l’antiquité n’avait pas porté son attention. Les mathématiciens- et les physiciens en particulier virent se développer, en même temps que les connaissances anciennes, les admirables découvertes du calcul infinitésimal et de la mécanique analytique.
A la même époque apparut une science nouvelle qui touchait l'homme de plus prés, mais dont les moyens d'étude manquaient à peu près complètement. L’immortel Pascal y fit les premiers pas, et au sujet d’un problème peu important en apparence, un immense champ de découvertes se développa devant lui ; Fermât, Leibnitz, les frères Bernoulli, Halley, Bayes, Moivre, d’Alembert, Euler, et une foule de mathématiciens du plus grand mérite jetèrent, dés lors, les premières bases de la science des probabilités et de ses applications aux phénomènes - sociaux. Ces géomètres distingués furent rapidement suivis, dans cette voie nouvelle, par d’illustres compétiteurs.
Toutefois cette science, si vaste et si' féconde, parut, dans ses premiers développements, ne s’attacher qu’aux intérêts mathématiques, sans porter spécialement son attention sur les applications nombreuses qu’on pouvait en déduire. Les tables d’assurances et les sociétés qui furent créées dans le même but, semblèrent en premier lieu mériter exclusivement son attention. Mais, au commencement de ce siècle, quelques savants, préoccupés des besoins de la société, les Laplace, Fourier, Poisson, Chaptal, Gauss, etc., sentirent le besoin de faire descendre cette science des hauteurs où elle s’était isolée, pour prêter son a})pui aux allaires gouvernementales et pour l’aider à marcher d’un pas sûr dans la nouvelle carrière qui venait de s’ouvrir.
L’Association britannique pour l’avanceraent des sciences tint sa troisième cession à Cambridge en 1833 ; et plu-
sieurs de ses membres, Malthus, Babbage, Drinkwater, Whewell, Lubbock, Sykes, le professeur Joues, se réunirent entre eux pour discuter des sciences administratives et politiques. Ce petit comité prit en peu de jours des développements immenses, et l’Association voulut bien l’admettre à figurer désormais dans ses réunions, comme composant l’une de ses sections pour la statistique.
Ces vues furent comprises par toute l’Angleterre et, disons-le, par le monde éclairé : les gouvernements, peutêtre plus encore que les particuliers, sentirent les avantages qu’ils avaient .à retirer do ces études (i). En 1853, le gouvernement belge, à la prière de sa commission c*mtrale de statistique du royaume, fit un appel à tous les Etats civilisés. La création récente des chemins de fer et des télégraphes électriques, faisait apprécier le besoi'u général et les avantages de pouvoir lire dans les documents administratifs des différentes nations, pour y faire' d’utiles rapprochements. Ou réunit alors les statisticiens ^ officiels des différents pays pour mettre à profit les changements scientifiques qui venaient d’être faits; pour les ,
(1) Voici les mots dont se servait un philosophe profond, que J'étais heu • reux de compterau nombre de mes amis, mais dont la brillante intelligence voyait peut-être la science philosophique dans un état moins sûr an moment même où elle tendait à se relever : •• A ogni modo, la scoperta di on insetto,
• oTinvenzionedi un ordigno, é unevento più célébrés più importante nel •• mondo letterato d’oggidl, che la più nuova e più fondata soluzione di
• alcuno fra quel problemi rilevantissimi, i quali sono la cima e la sostanza
• délia filosotia. •• Introduzionc. allô studio délia filosofia, per Vinoknzo GiORKKTt. Un vol. in-8**, Brusselle, 1840, pag. 109.
étendre en les vulgarisant; pour économiser le temps et doubler, pour ainsi dire, la vie de l'homme. Il s’agissait d’aviser aux moyens de multiplier les relations des différents pays, d’adopter un langage promjit et universel pour les mêmes unités de poids, de mesures et de monnaies, d’écarter les inconvénients qui pouvaient naître à cet égard, d’adoptçr des statistiques uniformes, et de rendre, s’il était possible, la publication facilement compréhensible dans les différents pays.
L’assemblée de Cambridge, fidèle à son programme, n’avait entendu admettre d’abord que la statistique mathématique; l’Association internationale, au contraire, ne voulait reconnaître que la statistique pratique, entièrement dégagée de toute formule. Ces deux institutions se sont rapprochées depuis et se sont rencontrées sur le véritable terrain où elles devaient se trouver.
L’ouvrage que j’ai l’honneur de vous dédier. Messieurs et chers collègues, et dont la première édition date de l’époque de la réunion de Cambridge, à laquelle j’avais l’avantage d’assister, reparaît aujourd’hui sous une forme agrandie, au moment même où vous venez de consacrer unanimement le dessein de ne pas perdre de vue la partie philosophique de la statistique, tout en vous occupant plus spécialement de l’étude des intérêts qui vous sont confiés par vos divers gouvernements. Je suis heureux de pouvoir saluer cet accord entre l’association anglaise et l’association internationale, deux corps aussi élevés et dont les décisions peuvent avoir tant d’importance. Plus approfondie, cette science, qui éclaire le monde, con-
tribuera de plus en plus à établir une précision admirable là où l’on ne croyait voir que les jeux du hasard : ce sera rendre à la puissance divine la sage influence qui lui revient, tout en faisant un noble usage de celle qui nous est laissée.
Ad. Quetelet.
Bruxelles, le l*^JaDvier 1869.