‹ Physique sociale, ouChapitre 9 sur 238 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

perdu de vue tous les eflfets. Mai.s où commence son domaine et jusqu'où s’étend son inrtuence? La statistique a pour objet de nous présenter l’exposé fidèle d’un Ktat ci une époque déterminée. En la ramenant à cette forme, doit-on la considérer comme un art ou comme, uiio science? Avant de répondre, je demanderai à mon tour : Qu’était la botanique à sa naissance? Etait-ce un art, était-ce une .science? On se bornait ù recueillir les plantes, à les reconnaître, ù les énumérer et à les décrire d’une manière plus ou moins complète. Combien les premiers inventaires du règne végétal étaient défectueux, même sous le rapport de l’art, et combien peu ils laissaient présumer ce que deviendrait un jour la botanique constituée comme science ! Qui songeait alors à ces cla.ssificatiotis ingénieuses et profondes qu’on a créées depuis ; à l’anatomie végétale, qui devait nous initier dans les détails les plus intimes de la structure des plantes, et à la physiologie, qui nous révèle les phénomènes mystérieux de leur développement et de leur reproduction ? On s’est en général fort bien entendu quand on a fait de la statistique ; mai.s il n’en a plus été <le môme quand il a fallu la définir ; on a presque toujoui'S eu une tendance à resserrer, d’une part, outre mesure les limites de son domaine et, de l’autre, à envahir le domaine des autres sciences. Je pense que la définition que je projiose, et qui, du reste, s’écarte peu de celle qu’ont donnée plusieurs savants modernes, circonscrit suffisamment les attributions de la statistique, pour qu’on ne puisse jias la confondre avec les sciences historiques ou les autres sciences politiques et morales qui s’en rapprochent le plus. La statistique s'occupe d’un État pour um époque déterminée; elle réunit les éléments qui se rattachent à la vie de cet État, elle s'applique à les rendre comparables et les combine de la manière la

PUYSIQUK SOCIAI.K.

plus avantageuse pour reconnaître tous les faits qu'ils peuvent nous révéler (\). Veux (jiii compn'iiiient le mieux le langage des nombres, et l’on ne saurait nier ([ue c’est sous cette forme que se résument la jilupart des données statistiques, ce sont ceux qui les ont recueillis, qui les ont examinés, qui en connaissent le fort et le faible, et qui ont enfin l’habitude de ce genre de travaux. Regarder les statisticiens comme des niameuvres chargés d’apporter des pierres brutes, de les entasser pêle-mêle sur les lieux où doit s’élever l’édifice, en les abandonnant à dos architectes maladroits qui n’en connaîtront pas la valeur, et qui, la plupart du temps, ne sauront pas les mettre en œuvre, c’est s’exposer à de fâcheux mécomi)tes. Il faut en tout de l’unité ; que l’architecte, quand il construit, sache choisir ses matériaux; laissez au peintre aussi le soin de réunir et de coordonner tout ce qui lui est nécessaire pour faire son tableau.

La statistique a la mission d’apprécier la valeur des

(1) Lettres d S. A. Ji. le duc de Saxt-Cobourg et Gotha, ««r la théorie des probabilités, appliquée aux sciences morales et politiques, page 268; 1 vol. grand in-8° ; 1846. A la page 432 du même ouvrage, on trouve quelquee^unea dea principales définitions de la statistique. Voici comment s'exprimait M. Villermé,en ouvrant un cours de statistique appliquée à l’Athénée royal de Paris : • La statistique est l'exposé de l'état, de la situation, ou, comme •• l’a dit Acbenwall, de tout ce qu’on trouve d’effectif dans une société poli*

* tique, dans un pays, dans un lieu quelconque. Mais on est convenu que cet

- exposé, dégagé d’explications, de vues théoriques, de tout système, et •• consistant, pour ainsi dire, en un simple inventaire, duit être rédigé de ** telle façon, que Ton compare aisément tous les résultats, qu'on les rap- » proche facilement les uns des autres, qu’on aperçoive leur dépendance

* mutuelle, et que les effets généraux des institutions, le bonheur ou le

- malheur des habitants, leur prospérité ou leur misère, la force ou la

* faiblesse du peuple puissent s'en déduire. • SchlOzer, de Gdttingue, en rapprochant la statistique de l'histoire, cherche & faire apprécier la ligne de démarcation que a considération du temps établit entre ces deux sciences. « L’histoire, dit*il, est la statistique en mouvement, et la statistique est « l'histoire en repos. •• Puis il ^oute •* que l'histoire est le tout et que la

- statistique en est une partie. - *

documents quelle rassemble et d'en déduire des conclusions. Cette science a ses manœuvres; mais elle a ses architectes aussi qui savent mesurer la grandeur de ses lois et en apprécier les conséquences. On n'est point statisticien, même en réunissant des documents valables : il faut savoir les mettre en œuvre avec intelligence, en déduire des principes utiles et juger de la stabilité de l’édifice social par la connaissance intime de sa manière d’être.

Les recherches statistiques ne feront de véritables progrès que lorsqu’elles seront confiées à ceux qui ont approfondi les théories mathématiques , » m’écrivait, il y a près d’un demi-siècle, le célèbre secrétaire de l’Académie des sciences de l’Institut de France, Joseph J\mner, l’un des principaux rédacteurs de l’important recueil des Recherches statistiques sur Paris. De son cêté, le savant mathématicien Poisson, l’auteur des Recherches sur la probabilité des jugements en matière criminelle et en matière civile, était peut-être plus incisif encore. 11 m’en coûterait de rapporter son jugement, qu’il exprimait parfois, dans sa correspondance, avec une sévérité narquoise et peu rassurante pour les statisticiens qui prétendaient substituer leure fantaisies aux véritables principes de la science.

Qu’on me permette de citer encore ce que m’écrivait, vers la même époque, un des hommes qu’on s’est plu à ranger parmi les antagonistes de la statistique, parce que lui aussi présentait peut-être un peu rudement sa façon de penser contre ceux qui voulaient entreprendre des études au delà de leurs forces. “ Il est une considération bien importante pour la durée de la vie humaine, m’écrivait J. -H. Say, et pour tous les calculs qu’on peut faire au sujet des probabilités de vie, c’est le degré approximatif d’aisance des familles ; car le plus ou le moins d’aisance fait, je crois, varier du double au simple la viabilité; ce

<jui rend absolument illusoires les calculs des assurances et des rentes. Mais je ne me dissimule pas la difficulté • f|u’on trouverait à constater l’importance des fortunes. Il faudrait du moins la signaler, car des personnes choisies, comme celles qui prennent part aux tontines, sont tout à fait jetées dans l’erreur par nos tables de mortalité, drossées sur des masses comme celles que donnent les populations indistinctes, y On a souvent représenté le célèbre économiste français comme l’ennemi |)ersonnel de la statistique : ce n’est sans doute pas à la science qu’il en voulait, mais plutèt à ceux qui ne savaient pas la comprendre et qui lui prêtaient leur langage.

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