LES ETUDES DE PIC. — SEJOUR A FLORENCE
QUARTIER général de condottieri farouches, plein du bruit des chevaux et des armes auquel succédait, après le départ, le silence de la forteresse où vivaient, dans l'anxiété et dans la prière, la femme et les enfants du seigneur, La Mirandole fut, au xv« et au xvi« siècle, le camp retranché, merveilleusement situé, d'où sortirent sans relâche, en faveur des princes italiens et français, des troupes mercenaires, conduites parles célèbres Pico '. C'est dans ce nid féodal, dont le nom n'éveille que des souvenirs militaires, que naquit le plus original peut-être des philosophes de la Re-
I. Voy. le plan iconographique de La Mirandole, reproduit dans l'ouvrage de M. Arthur Heulhard, Rabelais, ses voyages en Italie, son exil à Met^ (Paris, 1891, gr. in-8°), p. i5i.
naissance, Jean Pic, à qui la postérité a fait une renommée plus méritée qu'exacte, bans doute, la gloire lui était bien due ; mais en la ravalant à celle d'une sorte d'enfant prodige, on l'a si bien altérée qu'à entendre parler de lui, un sourire vient le plus souvent aux lèvres. Rien n'est plus injuste. Le fils de Gianfrancesco Pico ' n'était pas un de ces mièvres adolescents dont la seule vertu est d'être doués d'une mémoire extraordinaire et stérile: il avait toutes les qualités de sa race • la' décision, la fierté, le goût des aventures généreuses. Élevé à la Mirandole parmi les discordes de ses deux frères aines qui se disputaient l'héritage paternel, il eut le grand bonheur de vivre auprès d'une mère instruite, Giulia Bojardo \ la sœur du poète de YOrlando innamorato. Apres la
1 Voy F Ceretti, Il conte Gio Francesco I Pico, dans les Atti e Memorie délie deputa^ioni di storia patriaper le provincie Modenesi e Parmensi^s^riQUl, vol. III, partie i, pp. 225 et suiv.
2 Voy. F. Ceretti, Gudia Boiardo, dans les Attt e Memorie délie deputa^^ioni di storia patria delV Emilia, nouv. série, vol. YI, partie i (i88o), pp. 2or et suiv.
mort de son mari, Giulia, dont la nature douce et aimante avait soufifert des violences sans cesse renaissantes sous ses yeux, semble avoir cherché l'oubli de ses chagrins de famille dans les soins passionnés qu'elle donna à l'éducation de ses filles et de son plus jeune fils. Les âpres querelles de ses deux autres fils, Galeotto et Antonmaria, lui faisaient désirer pour Giovanni un caractère plus humain ; elle s'appliqua à régler en lui les trop énergiques instincts qu'il tenait de la lignée paternelle, en lui inspirant le goût de la littérature nouvelle où brillait son propre frère, Matteo Maria, et en l'instruisant dans les préceptes d'une religion éclairée et sincère. C'était l'époque où tout se renouvelait en Italie. Dans cette évolution brillante, la société se transformait avec les idées. Le condottiere, au lieu de s'user, piètre mercenaire, dans des guerres locales et obscures, devenait l'auxiliaire recherché des plus grands princes, tourmentés par des pensées de conquêtes dignes des héros de l'antiquité retrouvée. Il ne se contentait plus de la somme d'argent stipulée comme prix de ses services ; il y voulait joindre,
pour lui et pour les siens, les honneurs jusque là réservés aux vieilles familles d'Italie. Les humanistes chantaient sa gloire, lui dressaient une imposante généalogie, et il aspirait de toutes ses forces à entrer, par un de ses enfants, dans les conseils suprêmes de l'Église. Ainsi firent les Farnèse, et il est à peu près certain que Giulia Bojardo rêva pour son jeune fils, né dans une ville presque toujours frappée de l'interdit ecclésiastique, la pourpre du cardinalat : il n'avait que dix ans lorsqu'elle le fit nommer protonotaire apostolique ', et, un peu plus tard, elle l'envoyait à l'Université de Ferrarepour y étudier le droit canonique. Il est si vrai que sa mère le dirigea de ce côté que, peu après son arrivée à Florence, il renonça aux séductions de la littérature d'imagination pour entreprendre la grande œuvre de sa vie, essayant, par l'étude des langues orientales, de pénétrer plus avant le texte des Écritures et d'y trouver les bases d'un accord supérieur, dans la doctrine catholique, entre les philosophies rivales d'Aristote et de Pla-