Pic, repic et capot, comédie en deux actes, en vers
OucUc mouclie aujourd'hui vous chatouille l'oreille. Jamais je ne vous vis mauvaise humeur pareille. Vraiment, si j'écoutais vos avis malséants, Tout le monde bientôt s'enfuirait de céans. La maison de Ninon, dans tout Paris vantée Pour être par les gens du meilleur ton hantée, La maison de Ninon où tous les beaux-esprits Viennent Taire à l'avance admirer leurs écrits, L'école du bel air, le temple de la mode, Deviendrait tout à coup un désert incommode ; Je bannirais d'ici l'amour et l'amitié!
Marquis, en vérité, vous me faites pitié.
VILLARCEALX.
Hé bien! soit. Savourez les fadeurs éternelles De ceux qu'on a nommés les oiseaux des Tournelles. Mais tenez ces galants dans un sage respect. En prenant devant eux un air plus circonspect. Une femme peut, même en gardant le silence, Du ])lus entreprenant arrêter l'insolence; Et nul ne vous dirait les vœux qu'il a courus. S'il était assuré de les voir mal reçus.
NI.NON
Il faudrait, en un mot, que je devinsse prude. Pour un sensible cœur c'est un métier bien rude!
Et puis, songez-y donc. Etre prude à trente ans:
Mettre un manteau d'hiver au milieu du printemps! Je comprends que l'on soit, ou qu'on paraisse sage
X soixante ans, c'est bien, c'est reçu par l'usage;
Qu'on méprise l'amour cpiand on n'a plus d'aman! , Et qu'alors, à défaut d"un autre sentiment,
On tâche d'inspiier du respect; à merveille ! Parlez-moi de cela lorsque je serai vieille, Lorsque mon teint flétri sera hors de saison, Kt je dirai peut-être: oui, vous avez raison.
VILLARCEAUX
Bref, vous ne voulez point changer ce train de vie?
NINON
Ma foi! pour le présent, j'en ai fort peu l'envie.
VILLARCEAL'X.
Alors donc, c'en est fait; pour finir tout débat, Je veux
NINON
Vous cliifTonnez, marquis, votre rabat.
Vous disiez?
VILLARCEAL'X.
Je disais que ma chaîne me pèse, Et que je veux la rompre enfin.
NINON
J'en suis fort aise.
Quoi! de mon abandon vous prenez peu souci Vous n'avez nul regret ?
NINON
Au contraire.
VILLARCEAUX
Merci.
Avant trois jours pourtant, j'eii ferais la gageure, Vous viendrez me prier d'oublier cette injure.
NINON
Je vous conseille fort de ne le point gager.
VILLARCEAIX.
Vous voudiez dans vos fers de nouveau m'eiigager.
M NON
Ncnni.
VILLARCEACX.
3Iais croyez-moi; si je passe la porte, C'est pour n'y plus rentrer, à coup sûr.
MNON.
Que m'imporlc^ Adieu, marquis.
VILLARCEAUX
Adieu! — Je ne suis point surpris , S'il faut dire le vrai, d'un semblable mépris. A vos déloyautés je me devais attendre. Et je sais les raisons d'un accueil si peu tendre.
NIXON.
Vous m'obligeriez fort en me les indiquant.
VILLARCEALX.
Votre cœur n'aime point à demeurer vacant. Vous rompez d'ordinaire : or, si je vous devance, Ninon, c'est qu'un autre a déjà ma survivance.
MXON.
Vous possédez, marquis, un esprit fort subtil.
VILLARCEAUX
El cet heureux mortel, madame, quel est-il?
NINON
De vous le déclarer je me fais conscience ; Ce serait un outrage à votre clairvoyance.
VILLARCEAUX
Cependant, entre nous puisque tout est fini, Vous pourriez....
MNON.
Non ; chercliez.
VILLARCEALX.
Parbleu! c'est Coligny ï
NINON
D'inspirer de l'amour il me semble fort digne.
Vn grand cœur, un grand nom, une naissance insigne.
VILLARCEAIX.
Mail il est vieux.
NINON
Galant, spirituel.
VILLARCEALX.
Mais vieux.
NINON
Trente-cinq ans au plus.
VILLARCEALX.
Cinquante au moins.
NINON
Tant mieux.
VILLARCEALX.
Ninon prendre un amant sur le retour de l'âge!
NINON
A vingt-cinq ans, marquis, on est léger, volage.
Ajoutez à cela que nos jeunes galants
O.it certains petits airs tout à fait insolents.
Kn province conquise ils traitent leur maîtresse,
Et : je veux! dans leur bouche est un mot de tendresse.
Puis, ils sont plus jaloux cent fois que des maris;
Pour une bagatelle ils poussent les hauts cris,
El si quelque autre humain vient nous voir d'aventure.
Ils nous cherchent querelle et parlent de rupture.
— iO —
VILLARf.EAlX.
lié! lie giacc, Ninon, laissoiis-là ce portrait.
M NON
Vous connaissez quelqu'un qui s'y reconnaîtrait:' Knfin, dût-on crier à l'extraordinaire, Je ne veux plus d'amant, s'il n'est.... quaranlenaire. (^est moins iilorieux, soit; mais c'est beaucoup plus sûr, VA de fades primeurs font aimer le fruit mûr.
VILLARCEALX.
Comme le carnaval fait aimer le carême, .le trouve tout cela d'une sagesse extrême.
MNON.
Ainsi, vous approuvez un tel choix?
VILLARCEALX.
En tout i)()int .
MNON.
.^la franchise, marquis, ne vous irrite point?
VILLARCEALX.
Comment î je suis ravi de votre aveu sincère, •le dirai même plus : il m'était nécessaire.
NINON
Vraiment?
Oui ; je voulais de vous me délaclier. Seulement, je craignais par là de vous fâcher. Mais, voyez qu'entre nous l'harmonie est touchante î ^fnn abandon vous plaif: et le vôtre m'enchante.
NINON
.le ne vous comprends pas, et vous m'élonnez fort.
VILLARCEALX.
.\dmirez encor plus jusqu'où va notre accord.
Un autre homme usurpait ma place dans votre âme, El dans le même temps j'aimais une autre femme.
NINON
Vous plaisantez, marquis?
VILLARCEALX.
Cet aveu vous surprend?
Vous avez été franche, à mon tour je suis franc. Oui, Ninon; je feignais tantôt d'être en colère; Ce n'était là qu'un jeu pour rompre et vous déplaire. Je cherchais un prétexte, et vous l'avez fourni. Le ciel en soit loué!
NINON
Le ciel en soit héni î Et quel nouvel ohjet a reçu votre hommage?
VILL ARCEAUX
Je vais en quatre mots vous en peindre l'image.
Sur ce point seulement, nos avis sont divers ;
Vous aimez les fruits mûrs; moi, j'aime les fruits verts.
Cet ohjet compte donc pour premier avantage
De n'avoir que vingt ans.
NINON, avec un soupir- Vingt ans!
VlLLARCEArX.
Pas davantage.
Ajoutez à cela que simple et sans détour, Elle n'imite point les coquettes du jour. Modeste en ses propos, sage dans sa conduite, Elle ne hrigue pas de traîner à sa suite Ce tas d'adorateurs qui vont de tous côtés Prodiguer leur encens à de moindres heautés ;
Et c'est pourquoi, Ninon, leur galante séquelle Cherche d'autres objets moins difficiles qu'elle. IJref, on ne la voit point, vaniteuse à l'excès, De ses délections faire autant de succès; Et comme plus d'une autre, en toute circonstance, Se vanter hautement de son peu de constance.
XIiNON.
lié! de grâce, marquis, laissons là ce portrait.
VILLARCF.AIX.
Vous connaissez quelqu'un qui s'y reconnaîtrait? Celle que j'aime enfin, est naïve, modeste, Sage,.... sans pruderie, et belle... sans lard.
MNON.
Peste!
Et comment nommez-vous cet aimable tendron?
VILLARCKAIX.
Devinez.
Voyons. Oui.... c'est madame Scaron?
VILLARCEAL'X.
Rien ne peut échapper à votre esprit habile. Votre sagacité vaincrait une sibylle.
NINON, a paît.
Je m'en doutais!
VILLARCEAL'X.
Ce choix est-il à votre gré ?
NINON
Comment donc! il me i)lail an suprême degié.
VILLARCEALX.
A morvrille! à présent que notre paix est faite. Et qu'il régne entre nous une entente parl'ailc,
Je cours porter ailieurs un cœur tout dégagé.
MNO.N.
Vous parlez, cher marquis!
VILLARCEAIX.
Avec votre congé.
NINON, soupirant.
Ah!
SCÉx\E IL
Les mêmes, ROSE.
ROSE
Madame Scaron vient vous faire visite.
MNON, à part.
Le fâcheux contretemps!
VILLARCEAUX, à part.
L'heureuse réussite !
NINON
Peut-être, Villarceaux, qu'au Louvre on vous attend.
VILLARCEAUX
Non; et votre entretien, d'ailleurs me charme tant Qu'avec vous j'oublierais le roi même.
NINON, il part.
Que faire?
Haut.
Rose! vous répondrez que je suis.... en affaire ;
Je n'y suis pour personne,... ingrat !