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Picabia

J'ai lu, quelque part, dans Diderot, ces lignes qui me sont revenues à la mémoire, tandis que, l'autre matin, j'examinais les paysages de

(( Quel que soit, écrit le grand philosophe, le coin de la nature que vous regardiez, sauvage ou cultivé, pauvre ou riche, désert ou peuplé, vous y trouverez toujours deux qualités enchanteresses, la vérité et Tharmonie. »

Ces deux qualités semblent bien les qualités essentielles que recherche avec un plein succès le peintre Picabia. Celui-ci est un jeune, mais

il n'est plus un débutant, car il a été déjà plusieurs fois remarqué au Salon, et il a des tableaux dans des collections où on le tient, à juste titre, en grande estime.

Pour ceux qui sont curieux de détails biographiques, je note qu'il est né au commencement de 1878, que par conséquent il n'a pas encore atteint la trentaine (quand je vous disais que c'était un jeune!), et que dès ses premières années, il fit une consommation anormale de papiers, sur lesquels il griffonnait tout ce qui lui passait par la tête, et au besoin tout ce qui lui tombait sous les yeux. Pour un enfant précoce, c'était un enfant précoce. Il devançait les nouveaux programmes dans Thorreur du latin et du grec, et sur son cahier de géométrie, il n'était pas rare que les théorèmes fussent remplacés par des arbres et que les triangles, les rectangles et les cercles, se montrassent transformés en maisons, en tables, en chaises, en soupières, et même en tètes, que les segments et les tangentes affligeaient d'expressions

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inaccoutumées pour la gravité d'une science aussi précise c]u'inexacte , si Ton en juge par les démêlés auxquels a donné lieu le postulat d'Euclide.

Aussi, lorsque Picabia eut seize ans, sa famille se décida-t-elle à Tenlever à la grammaire et aux mathématiques, pour le mener à Técole des Arts décoratifs ; il y travailla assidûment pendant deux ans, et suivit, quelque temps après, les conseils du paysagiste Wallet. Il touchait là à son réve. Sa vocation s'était précisée et la nature l'attirait. Dès lors le voilà paysagiste, et paysagiste doué, puisqu'en 1898, il avait au Salon des Artistes français une toile importante, Une rue aux Marti^-ucs . qui ne passa pas inaperçue.

Mais si Picabia était alors plein d'enthousiasme, il ne s'aveuglait pas sur son propre mérite, au point de ne pas sentir ce qui lui manquait encore; ses visites fréquentes au Salon lui faisaient loucher du doigt l'effort cju'il lui fallait encore accomplir, pour être maître de

sa forme et de son métier; et il s'en fut à l'atelier CoRMON et HuMBERT dessiner des académies. Pendant siK ans, matin et soir, il fut un assidu des séances d'étude, apprenant cette syntaxe du dessin qui ne s"improvise pas, et sans laquelle toute inspiration, si haute soit -elle, ne sait se manifester qu'en des essais boiteux.

Entre temps, et pour se distraire, il partait bien un matin faire l'école buissonnière dans la campagne, avec une toile et une boîte de couleurs ; il se grisait de nature pendant quelques heures, et il rapportait une étude violente que les camarades regardaient avec surprise, et que le maître examinait avec regret. Mais Picabia se remettait à la figure avec plus de zèle, et Ton ne doutait pas qu'à la fin il ne tournât bien. .

11 a bien tourné, en effet, mais pas dans la voie où quelques-uns Tespéraient. Il avait pour cela une admiration trop réfléchie de Tart de SiSLEY et de Pissarro, et il s'en tenait trop fermement à sa vocation de naturiste. Les

tableaux qu il a exposés depuis 1898 prouvent que cette vocation était réelle, et nous devons nous en louer.

L'exposition dVjeuvres de lui à la galerie Haussmann est une démonstration devenue nécessaire pour lui et pour le public : pour lui, parce que dans ce très bel ensemble, il va puiser de nouvelles forces pour de nouveaux efforts ; pour le public, parce qu'il est temps qu'il mesure à sa juste valeur un talent si solidement atïirmé.

Après s'être un temps appliqué aux colorations vibrantes du pays de Martigues et de Saint-Tropez, il est venu au pittoresque plus calme, plus doux, mais non moins accentué, de Moret et des bords du Loing. C'est là qu'il a poursuivi le plus heureusement ses recherches pour exprimer avec le plus de vérité possible la lumière et l'atmosphère.

A l'heure qu'il est, au moment où de si curieux talents, sacrifiant à des harmonies toutes conventionnelles, s'appliquent à assombrir leur palette, et semblent voiler l'azur du ciel, d'un

crêpe de deuil, à la grande joie des snobs, qui n'y comprennent goutte, mais y vont quand même de leurs louanges inspirées du panurgisme contemporain, il a fallu un cei'tain courage à PiGABiA pour résister à un engouement qui lui eût valu de faciles et rapides succès, et pour s'entêter dans la voie où il s'était engagé. Mais il avait trop bien compris le long effort des deux maîtres disparus, Sisley et Pissarro, pour la conquête de la lumière ; il avait trop bien compris leur incessante émotion devant la nature seulement parée de la parure des heures et des saisons, pour se proposer de Tembellir — ou de l'enlaidir — par des artifices d'harmonie, qui ne tendent à rien moins qu'à faire sur la réalité de simples exercices de transposition. Là où certains se plaisent en des recherches de virtuosité, PiGABiA n'a voulu voir qu'un thème propice à l'art et à la vérité. Et, je me hâte de le dire, il y a pleinement réussi. . .. : .

On se promène dans ses paysages, on y respire, on y vit, on y pense, on y rêve. Il

raconte avec une joie de couleur qui vous ravit, les grands arbres aux panaches balancés, les vieilles maisons, dont le toit apparaît parmi les frondaisons, le chemin qui fuit, monte, descend, serpente, selon le terrain, la rivière qui coule, pleine de frissons et de reflets, et les chalands qui glissent, laissant derrière eux un sillage bruissant ; et sur toute cette nature il fait planer des ciels admirables de légèreté, de profondeur, de transparence et de modelé. Sa technique est plus habile que la technique habituelle des peintres de son âge : j'en serais inquiet, si je ne savais à quelle aspiration plus haute qu'une question de métier, tend le talent si riche de promesses de Picabia : ce qu'il veut en effet, c'est exprimer avec toute l'intensité qui est en lui, cette musique des choses qu'il entend en son àme, alors que les choses lui apparaisent dans leur spéciale ambiance; alors que le soleil, ce metteur en scène capricieux et divers, se plaît, derrière l'instabilité des nuages, aux vastes éclats de rire, aux magiques féeries d'embra-

sèment, ou aux mélancolies humides des colères climatériques.

On en peut juger, d'ailleurs, par les tableaux exposés à la galerie Haussmann ; on dira que PiCABiA est varié; je crois qu'il faut dire surtout qu'il est sincère; c'est l'observation constante qu'il a de la nature, qui lui permet de passer d'un effet à un autre, avec tant de bonheur : et c'est elle, l'infatigable génératrice d'art, qui guide son jeune et ferme talent, dans sa mission de beauté.

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