Picabia;
Ceux qui, depuis trente ans, sont mêlés à la bataille de Tart, ou simplement y assistent en curieux attentifs, ceux qui ont constaté combien il faut à un artiste jeune, d etforts continus, patients, tenaces, pour atteindre à la notoriété, seront à la fois surpris et charmés du succès c]ui fait escorte à Picabia, avant que ses cheveux aient p^risonné.
Combien en effet, d"artistes vrais, d'artistes sincères, d'artistes doués ontvu venir l'automne de leur carrière attristée, sans qu'un pâle rayon ait ensoleillé leur espoir défaillant, sans que leurs contemporains aient daip;né aux fruits de leur travail autre chose qu'un regard indifférent et silencieux, sans qu'ils aient eu même, les pauvres ! la satisfaction platonique de se dire qu'ils étaient peut-être des hommes d'avant-garde et qu'ils avaient été des incompris ! Nul ne s'est donné la peine de les comprendre : du rôle de débutant, ils sont, sans transition passés au rôle d'oubliés : débutants tardifs, oubliés précoces ! Et au tournant de la
route, là où le sol décline, las, vaincus, n'ayant même plus les qualités qui, à leurs propres yeux, défendaient leur œuvre, voués à l'effort stérile, ils ont disparu sans que quiconque y prenne garde. Ceux-là sont nombreux, ceux-là sont légion, et lorsqu'ils en rencontrent, les critiques, ces malheureux critiques dont on dit tant de mal, parce qu'on ignore la ditliculté de leur tâche et la ditliculté plus grande encore de leur mission sociale, les critiques ont un serrement de cœur.
Aussi quelle est leur joie' lorsqu'ils
PREFACE
Voient, après dix ans seulement, un artiste comme Picahia s'imposer à l'attention, non seulement des amateurs qui forment une élite, mais du public, qui, lui, est la foule.
Il y a deux ans, lorsque Picabia se sentit assez sur de lui pour oser une exposition particulièix' , j'avais indiqué tout ce qu'on devait attendre d'un peintre tel que lui, et dont les débuts, en un acte public qui offrait un ensemble d'œu-
vres au jug-ement de tous, se signalaient par autre chose que par des promesses.
Certes, la vog-ue qu'il connut alors, souleva contre lui c]uelques critiques amères, disons le mot, quelques jalousies dont il eut le bon L;'OÙt de ne point pénétrer la malice, petites jalousies humaines, excusables de la part de concurrents moins heureux. Picabia n'y puisa qu'une nouvelle énergie au travail, qu'une \olonté plus forte d'atteindre à ce mieux, qui est le but éternel de l'Art. Et l'on peut allirmer que son étape fut particulièrement féconde.
On lui a\:ut reproché de marcher avec trop d'aisance dans le sillon creusé par le maître regretté qu'est Sisley ; s'il avait eu un seul instant la pensée d'imiter Sisley, ce reproche là lui eut été sensible. Mais l'admiration tendre c:[u'il a pour l'œuvre et pour le génie de Sisley l'avait incité à chercher dans le pays du Moret, que Sisley a immortalisé, l'aliment de sa sensation d'art ; comme son maître, il en a pénétré le pittoresque simple et beau, il en a perçu le charme robuste, et il en a rendu l'aspect avec
PRÉl-ACH
une parfaite sincérité. Or, parce que Sisley savait exprimer la vérité, était-il nécessaire que Picabia, pour éviter d'être accusé d'imitation, s'appliquât à demeurer à côté de la vérité ?
Le paysagiste doué n est pas celui qui copie servilement les éléments divers qui s'offrent à ses regards : s'il ne s'agit que d'opérer en topographe, que de relever des sections de cadastre, à précision mathématique, l'objectif de l'appareil photographique est beaucoup plus expert, s'il est manié par une main adroite- Mais en art, il en va autrement. La nature se donne à nous avec des harmonies successives et variées à l'infini, dont il faut surprendre le caractère en une synthèse à la fois expressive et vivante ; comme on ne saui^ait la représenter dans son immensité, il faut en détacher des arrangements capables de nous fournir le sens de cette immensité : il faut écrire les éléments primordiaux — et les écrire sous la lumière qui convient — afin de nous obliger à deviner ce qui ne peut pas être écrit, l'eau, l'atmosphère, le mouvement insensible ou furieux du nuage qui passe ou qui fuit, ou qui se transforme, le vent qui agite les frondaisons aux panaches balancés, jusqu'à l'âpre et forte
senteur qui monte de la terre, en prurit de sève, jusqu'au parfum de la fieur qui s'épanouit, grisée de soleil, ou humide de r(;sée, jusqu'au chant d'oiseau, qui s'envole des nids, dans la chaleur du soleil couchant, à l'heure apaisée du crépuscule !
Et pour nous révéler tout cela, il
faut essentiellement que le paysagiste soit un émcjtif ; il faut qu i] intcrprê/e et non qu'il copie; il faut que son œuvre soit le reflet de sa sensation propre, et non l'image seulement de ce c^ui frappe sa rétine sans avoir un retentissement dans son âme !
PRÉFACE
Ah ! Cher et grand Sisley ! Comme tu nous l'as racontée ton âme, toute ton àme tendre dans tes paysages de peintre et de poëte ! Comme tu nous fais vivre ta sensation, ton émotion ! Aux heures où ta vie Hvrait ta chair aux grifl'es acérées et lentes et tenaces des angoisses, tu allais conher à tes amis les arbres, à la rivière toute étincelante de reflets, aux champs, au ciel, à l'air harmonieux
tes blessures pantelantes, et sur tes blessures, Tair, les champs, la rivière, les arbres mettaient le baume calme de l'Art ; et tu t'en revenais souriant, le front illuminé de l'idéal qui fut ton viatique, dans l'escalade laborieuse et ardue des géhennes humaines !
Picabia fit de même, dans le même pays, aux mêmes saisons, aux mêmes heures presque, et comme il communiait au même banquet d'idéal, il a pu se rencontrer avec son aîné. Tant mieux !
Tant mieux s'il participe à la même émotion ! Tant mieux, s'il sent comme Sisley l'éternelle beauté de la nature, partout où elle se manifeste ! Qu'importe l'écriture, le procédé d'exécution, si l'âme fait comprendre comment elle vibre, et pourquoi elle vibre !
Et cela est si vrai, qu'il a suffi à Picabia de changer de pa\ s, pour c]ue sa personnalité se dégageât complètenient, pour qu'un autre pittoresque exigeât de lui, non pas un autre technique, mais une autre ga m m e d' e x p re s s i o n ; il joue dans ses œuvres nou- ' velles. d'une autre clavier.
PRÉI-ACE
et qui sait! Au cas où Sisley se fût installé aux mêmes endroits, sous le même ciel, peut-être aurait-il donné des interprétations identiques à celles que nous montre Picabia.
A part quelques incursions dans le Midi et quelques retours aux bords du Loing-, à Montigny, il a travaillé à Villeneuve-sur-Yonne, et c'est de ce joli coin, peu exploité par les peintres, qu'il rapporte la plupart des toiles réunies pour son exposition. En sa compagnie nous voyons passer les saisons sur la petite ville et sur la campagne c]ui benvironnc : et ce sont autant de variations lumineuses sur un thème dont bartiste s'est donné la peine de comprendre les harmonies, et de chercher la syn- .
thèse. Ici, c'est Villcuciivc-siii-- ' Yonne sous la neige; \i\ V Inondû/ion à
leneuve-siir-Yonne, plus loin Les premières feuilles, Soleil d'avril, à Villeneuvesur-Yonne, à c()té V Hiver à Ponl-Auberl, Yonne: et d'autres encore que bon remarquera, de Villeneuve et d'autre part, telles le Coucher de soleil sur Porl-de-Bouc , le Brouillard sur les bords du Loin g à Monlig-ny, les (Jhà~ laig-niers, dans la Nièvre, les Pins à Sl- Honorat, Passy les-Lours, effet de lune, la maison de Zieni aux Martigues, les Oliviers sur l'elang de Berr, etc.
Et voilà que dans ces œuvres, qui
PRÉFACE
disent les semaines et les heures, les tempêtes et les accalmies, les neiges lourdes et froides et les soleils joyeux, dans ces œuvres qui semblent ne vouloir la vibration de lumière et d'atmosphère que pour manifester plus complètement l'aspiration du peintre vers une signification de réalisme sincère, voilà qu'on devine une âme qui chante, une àme
qui s'épanche, une amequi se livre entièrement, après s'être enthousiasmée à la lecture du livre universel qu'est la nature.
(( Heureux, a écrit un philosophe, heureux sont ceux qui possèdent plus que les autres, le don d'interpréter le livre divin ! La beauté, manifestation d'en haut, leur apparaît, à ceux-là, dans toute sa dignité originelle. Loin de se
borner à l'enveloppe variable, ils cherchent ailleurs la raison immuable de ce qu'ils admirent.
Et alors, cette beauté resplendit à leurs yeux de toutes parts ; ils la voient dans la verdure des champs, dans l'émail des fleurs, dans le murmure des eaux, dans les horizons qui réfléchissent les feux du ciel. Mais bien vite, soulevant tous ses voiles , ils la c o n t e m p 1 e r o n t dans les idées qui révèlent tous
HKEl-ACH
ces objets; de sorte que, de toute cette contingence visible et Fugitive, qui est le monde, il sera facile à ces regards pénétrants, de dégager Tinvisible, pour en faire un objet d émotion vive, la cause la plus élevée et en même temps la plus intime de leur admiration. »
Je ne sais si Picabia applique à sa contemplation et à sa pénétration de la nature, une métaphxsique si nettement définie; mais je suis convaincu, qu'il en perçoit renseignement, inconsciemment, comme un réve très élevé qui planerait au-dessus de sa réalisation euchromatique.
" En présence des plus grandes beautés du monde physique, a écrit un autre philosophe, on sent toujours la limite plus ou moins rapprochée : on a le sentiment de quelque chose d'inachevé et qui ne saurait répondre d\me manière complète à notre conscience de la beauté, à tout ce que notre âme a soif de sentir et de comprendre; il faut monter, aspirer à l'inconnu, sous peine de ne pas atteindre même le but immédiat, la i^éalité visible. ))
Mais pour trouver la loi par où l'artiste traduit la réalité de l'idéal, il lui faut assouplir sa main, qui sera son
agent d'expression, à toutes les équations dont la solution fournira l'aliment de ses interprétations émotives. Or c'est parce qu'il est pénétré de cette nécessité de s'atfranchir des ditlicultés matérielles de l'expression, que Picabia s'attache avec tant de volonté et de patience au dessin, au trait qui parle parce qu'il synthétise. Lorsque, pendant les heures du jour, il s'est eniièvré après un ton qui ne voulait pas chanter ainsi qu'il le souhaitait ou après une composition de nature dont tous les termes lui venaient, abondants et pressés, au bout des doigts, le soir, le crayon ou la plunie à la main, sur le papier blanc, il dessine; tel le virtuose, assis à son clavier, égrène des gammes, s'élance à l'escalade des arpèges, ou prélude, au hasard de sa disposition psychique, à des impi'ovisations de pi'emier jet qu'il oubliera le lendemain, Picabia cherche des formes, des constructions de lignes, des figurations d'espaces, que son œil a l'etenues, et dont son cerveau veut dégager le vrai caractère, des équations de perspectives qui étagent les plans, sans les resserrer en un manque absolu d'atmosphère; après avoir fait des portraits de nature, portraits \i\ants où chaque élé-
PRÉFACE
ment joue son rôle dans l'immense symphonie, il fait des paysages d'âmes, où il raconte avec une acuité rare de vision, les gens qui l'ont frappé par leur spéciale idiosyncrasie. Et dans ces feuillets qui se multiplient, mais qu'il se garde de montrer, dans ces feuillets qui sont ses gammes journalières, il y a de la vérité, du réve parfois, de l'art toujours, un art plein de
santé, qui explique Tétonnante robustesse que révèlent ses tableaux.
Il ne faudrait pas conclure de là que mon idée de derrière la tête est de recommencer, à propos de Picabia,le débat des dessinateurs et des coloristes. L'école moderne s'est trop émancipée, et elle a remporté, à l'aide de la couleur, de trop belles victoires pour qu'on ne concède pas aux coloristes la gloire qu'ils méritent. Picabia est de ceux-là : il y a dans la façon dont il met sa touche, pourcju'elle atteigne à son maximum de vibratilité, une science de la couleur, c^ui
PRÉFACE
ne laisse aucun doute à cet égard. Mais le dessin n'a pas nui à sa puissance d'expression, pas plus qu'il n'a nui à
dessins, dans ce cas, sont bien des dessins de peintre. S'ils demeurent dessins^ en tant que mode d'expression, ils sa-
Sisley ou à Albert Lebourg, dont les dessins ignorés sont d'incomparables dessins de maître.
Ce qu'il faut ajouter, c'est que les
vent laisser deviner la couleur, à l'aide du seul noir et blanc; ils sont l'alijèbre de la réalisation picturale ; ils portent tous les accents que donnera la couleur,
PRÉFACE
mais ils les portent en synthèse. Il y a donc loin de ces dessins de peintre aux dessins de certains dessinateurs qui, lorsqu'ils auront à leur disposition la couleur, se contenteront de l'appliquer avec parcimonie, et sans atteindre jamais à autre chose qu'à de la monotonie, à des harmonies insuffisantes et sourdes, à une insigniiication chromatique qui de-
vient une gène pour celui qui l'analyse. Chez Picabia, il n'y a rien à craindre de semblable, et les œuvres qu'il montre au public sont là pour en témo'gner.
Est-ce à dire qu"il est arrivé à son complet épanouissement, et que sa carrière ne nous réserve plus de surprises ? Il faudrait, pour le croire, ne pas connaître sa jeune ardeur et la passion qu'il a de son art. Et lorsque je vois où il en est, en touchant à peine à la trentaine, je me demande justement vers quelle voie il nous conduira. Je ne me sens nullement les troubles illuminés d'un prophète, mais je ne serais pas surpris qu'avec, en main, la technique affinée du métier, il laisse un peu de côté les soucis dexécut'on pour s'orienter de plus en plus vers une expression plus désintéressée de la beauté naturelle.
Horace a écrit : <( Ut piciiira poësis : la poésie est une peinture ». L'art de Picabia nous invitera à retourner le verbe du poète latin : et nous le verrons introduire un certain lyrisme dans les réalités que son pinceau évoquera à nos yeux.
Du champ qu'il représentera, du bord de rivière, des arbres tordant leurs bras effeuillés sous le souffle rauque des tempêtes, ou offrant leurs frondaisons estivales à la tendresse des nids, des petites villes étag-ées au flanc d'un coteau, du vieux château en ruine qui se dresse
T'REFACE
sur Lin pkitcau, des chaumières qui se blotissenl au creux de la vallée, du nua- '^Q qui fuit dans le ciel en une chevauchée de lumière, du soleil qui se couche embrasant l'air de sa féerie titanesque, de toutes ces continp;ences précises il élèvera notre àme vers une contemplation o-énéralisée de beauté universelle, et de
chaque (cuvre,
qu'il aura impréi^née de son souffle, de sa vie, il fera comme un paragraphe dans bépopée de nature que nous attendons de son talent loyal et fécond.
Mais je m'éloii^-ne de l'exposition actuelle : et pourtant, si je lus amené à songer à ce que sera Tax enir de Picabia, n'est-ce pas que j'en avais trouxé les p,'ermes dans les belles (tuvres qui foi'ment son exposition d'aujourd'hui ?