LIVRE l
de colliers d'or, et se désolant lorsqu'il lui fallut le quitter !
Déjà en pleine convalescence, absorbé par ses pensées, Charney était un matin dans sa chambre, dont prudemment il n'avait pas franchi le seuil depuis sa maladie, lorsque sa porte s'ouvrant tout-à-coup, Ludovic, la figure radieuse, s'élance vers lui.
— Elle est en fleur! Picciola, Piccioletta,Jiglioccia mi a !
— En fleur ! .s'écrie Charney. Je veux lavoir!
En vain l'honnête geôlier lui remontra qu'il y aurait imprudence peut-être à sortir si tôt, qu'il fallait patienter un jour ou deux, que la matinée n'était pas assez avancée, que l'air était frais, qu'une rechute fait rarement grâce : tout fut inutile. La seule chose qu'il put obtenir, c'est que le prisonnier se contiendrait une heure encore, afin que le soleil se trouvât de la fête.
Cette heure, qu'elle se traîne leueement! et cependant il l'occupe du mieux qu'il peut. D'abord, pour la première fois depuis sa captivité, il songe à sa toilette. Oui, à sa toilette, à sa parure, en l'honneur de Picciola, de Picciola en fleur ! Ses vêtemens étaient poudreux, ses cheveux en désordre, sa barbe longue. Il approprie tout cela. Un miroir, jusqu'à cet instant oublié dans sa précieuse cassette, en est tiré ; il se rase soigneusement, il se rase pour la voir en fleur ! C'est sa sortie de convalescence, la visite du malade à son médecin, de l'obligé à sa bienfaitrice, de l'amant à sa maîtresse ! Et lorsqu'il s'est ajusté, les yeux fixés sur la glace, il s'étonne de se trouver, malgré sa maladie récente, le regard moi^s terne, les traits moins abattus, le front
moins ridé qu'autrefois. Il se souvient qu'il est jeune encore, et comprend que s'il y a des pensées amères et vénéneuses, qui flétrissent jusqu'à leur enveloppe, il en est d'autres douées du pouvoir de la raviver.
Au moment précis, Ludovic se présenta. Il soutint le comte pour l'aider à descendre les hauts degrés de l'escalier tournant et massif; et quand celui-ci entra dans la petite cour, soit l'influence de l'air pur et de la lumière du ciel, soit le privilège de ces facultés vives et neuves dont sont redoués les convalescens, il lui semble que les émanations de sa fleur ont tout embaumé autour de lui, et c'est à elle qu'il attribue les douces et fraîches impressions du bien-être qu'il ressent.
Cette fois, Picciola se montrait dans tout le prestige de sa beauté : elle étalait à ses yeux sa corolle nuancée et brillante; le blanc, le pourpre et le rose se confon daient sur ses larges pétales bordés de petits cils argentés, entre lesquels se brisait un rayon du soleil, qui faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse auréole. Charney la contemple avec transport ; il craint de la ternir de son souflle, ou de la flétrir en y portant la main. Il ne songe plus à l'analyser, à l'étudier ; il l'admire, il la savoure de la vue et de l'odorat. Mais bientôt une autre idée vient le distraire de cellelà et ce n'est plus sur la fleur que s'arrêtent ses regards. Il a vu les traces de la mutilation sur sa Picciola; des rameaux abattus, des feuilles à demi déchirées par le contact des ciseaux. Les cicatrices n'en sont pas encore fermées. II sent alors qu'il lui doit la vie, et ses bienfaits lui font oublier son éclat et ses parfums.
Par ordonnance des médecins, le convidescent eut le droit, les jours suivans, de jouir de la promenade de sa cour aux heures qui lui conviendraient, et de la prolonger même selon ses désirs. Ce fut alors qu'il put reprendre avec ardeur ses études commencées.
Dans l'intention de relater par écrit lés observations faites sur sa plante, depuis le premier jour jusqu'au moment présent, il tenta de séduire Ludovic, afin de se procurer par lui encre, plumes et papier. 11 s'attendait à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air d'importance, se faire long-temps prier, et céder enfin, soit par l'intérêt qu'il portait à son malade et à sa filleule, soit par l'espoir du gain ; car cette fois il s'agissait de fourniture.
Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la proposition gaiement.
— Comment donc ! s}g?ior conte, rien n'est plus facile!— dit-il en bourrant légèrement sa pipe, et se détournant pour en tirer quelques aspirations, afin de l'empêcher de s'éteindre ; car il cessait toujours de fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du tabac. — Je suis loin de m'y opposer. ]\Iais tous ces petits outils-là sont de ceux qui restent sous la clef du gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez avoir de quoi écrire, adressez-lui più presto une belle pétition sur l'objet, et ça pourra se faire.
Charney sourit, et na se découragea pas.
— Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic,