LIVRE II. IG
elle est l'unique faveur que je viens demander à votre majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets de votre protection ; mais dans ce désert muré, oià j'expie mes torts envers vous, un seul être a su apporter quelque adoucissement à mes peines, un seul être a jeté quelque charme sur ma vie. C'est une plante, sire; c'est une fleur, inopinément venue entre les pavés de la cour oii il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah ! ne vous hâtez pas de m'accuser de délire et de folie ! Cette fleur fut pour moi un sujet d'études si douces et si consolantes ! C'est fixés sur elle que mes yeux se sont ouverts à la vérité ; je lui dois la raison, le repos, la vie peut-être ! Je l'aime comme vous aimez la gloire !
" Eh bien ! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de terre ; elle meurt, et je ne puis la secourir, et le commandant de Fénestrelie renvoie ma plainte au gouverneur de Turin, et quand ils se décideront, ma plante sera morte ! et voilà pourquoi, sire, c'est à vous que je m'adresse, à vous, qui d'un mot pouvez tout, même sauver ma fleur ! Faites arracher ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle, sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du désespoir ! Ordonnez, c'est la vie de ma plante que je vous demande ; je vous la demande avec instance, avec supplication, les genous en terre, et, je le jure, dans mon creur ce bienfait vous sera compté.
" Pourquoi mourrait-elle 1 Elle a, je l'avoue, amorti le coup que votre main puissante voulait faire tomber sur moi ; mais elle a rompu mon orgueil aussi, et c'est elle qui maintenant me jette suppliant à vos pieds. Du haut de votre double trône, abaisserez-vous votre regard sur nous? Sanrez-vous comprendre quels liens pctivcnt
rapprocher un homme d'une plante, dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une existence végétative? Non, vous ne savez pas, sire, et que votre étoile vous garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier ! Je ne me plains pas d.e la mienne, je la supporte avec résignation : prolongez-la; qu'elle dure autant que ma vie; mais grâce pour ma plante !
" Songez bien, sire, que cette grâce que j'implore de votre majesté, c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui même qu'il me la faut ! Vous pouvez laisser le glaive de la loi suspendu quelque temps sur le front du condamné, et le relever ensuite pour pardonner; mais la nature suit d'autres lois que la justice des hommes ; encore deux jours, et peut-être l'empereur Napoléon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de Fénestrelle.
''•Charney."
Un grand fracas d'artillerie éclata tout-à-coup ; une épaisse fumée, coupée en cercles, en losange ' de feu par les cent mille éclairs de la fusillade, couvrit le champ de bataille d'un vaste réseau à la fois lumineux et sombre ; puis les feux s'éteignirent, et il sembla qu'une main tendue d'en haut écartait subitement ce rideau de nuages qui cachait les combattans. Ce fut alors un magnifique spectacle à contempler au soleil ! Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait perdu la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés de front par Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann, tourbillonnaient en désordre, et l'intrépide consul, rétablissant aussitôt sa nouvelle ligne de batail'e de Castel-Ceriolo à Saint-Julien, repre-