LIVRE PREMIER
Le comte Charles Véramont de Charney, dont le nom sans doute n'est pas encore entièrement oublié des savans de notre temps, et pourrait même au besoin se retrouver sur les registres de la police impériale, était né avec une prodigieuse facilité d'apprendre ; mais sa haute intelligence, façonnée dans les écoles, y avait contracté le pli de l'argumentation. II discutait beaucoup plus qu'il n'observait. Bref, il devait faire plutôt un savant qu'un philosophe, et c'est ce qui lui advint-
Dès l'âge de vingt-cinq ans, il possédait la connaissance complète de sept langues. Bien différent de tant d'estimables polyglottes, qui semblent ne s'être donné la peine d'étudier divers idiomes qu'afin de pouvoir taire preuve d'ignorance et de nullité devant les étrangers aussi bien que devant leurs compatriotes (car on peut être .un sot en plusieurs langues), le comte de Charney usait de ces études préparatoires pour s'avancer vers d'autres beaucoup plus importantes.
S'il avait de nombreux valets au service Je son ii> telligence, chacun d'eux du moins avait sa charge, ses occupations et ses landes à défricher. Avec les Allemands, il s'occupait de la rnétaphjsique; avec les Anglais et les Italiens, de la politique et de la législation; avec tous de l'histoire, qu'd pouvait interroger, RU remontant jusqu'à ses sources premières, grâce aux Hébreux, aux Grecs et aux Romains.
11 se livra donc tout entier à ces graves spéculations, ne négligeant point les sciences accessoires qui s'y rap- ^)ortaient. Mais bientôt, effrayé de cet horizon qui s'élargissait devant lui, se sentant broncher à chaque pas dans ce labyrinthe où il s'était engagé, fatigué de poursuivre vainement une vérité douteuse, il n'envisagea plus l'histoire que comme un grand mensonge traditionnel, et tenta de là reconstruire sur de nouvelles bases. Il fit un autre roman, dont les savans se moquèrent par envie, et le monde par ignorance.
Les sciences politiques et législatives lui présentaient quelque chose de plus positif; mais elles semblaient appeler tant de réformes en Europe! Et lorsqu'il essaya d'en signaler quelques-unes à faire, les abus lui parurent tellement enracinés dans l'édifice social, tant d'existences étaient assises et clouées sur un faux principe, qu'il se découragea, ne se sentant ni assez de force ni assez d'insensibilité pour renverser chez les autres ce que l'ouragan révoiv^tionnaire n'avait pu détruire entièrement chez nous.
Puis combien de braves gens, avec autant de lumières et de bonnes intentions que lui peut-être, avaient des théories en tout opposées à la sienne ! S'il allait mettre le feu aux quatre coms du globe.
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pour un doute ! Cette rofloxion l'humilia plus encore nue les aberrations de l'iùïtoire, et le laissa dans une perplexité pénible
La métaphysique lui restait.
C'est le monde des idées. Là les bouleversemens paraissent moins effrayans, car les idées se chotiueiit sans bruit dans les espaces imaginaires, comme l'a dit un poète allemand ; vérité douteuse ainsi que tant d'autres, la pensée muette a un écho sonore.
Avec la métaphysique, Charney croyait ne plus risquer le repos des autres; et il perdit le sien.
Là surtout, là, plus il s'avança vers les profondeurs de la science, analysant, discutant, argumentant, plus il n'entrevit qu'obscurité et confusion. L'insaisissable vérité, toujours fuyant à son approche, s'évanouissait sous ses pas, et, moqueuse, semblait voltiger à ses yeux comme un feu follet, qui vous attire pour vous égarer. II la voyait lumineuse devant lui, et elle s'éteignait sous son regard, pour renaître où il ne la soupçonnait pas. Infatigable et tenace, s'armant de patience, il la suivait avec une prudente lenteur, pour la forcer dans son sanctuaire, et, rapide, elle s'éloignait ; il voulait hâter sa course pour l'atteindre, et dés son premier mouvement il l'avait dépassée. Il croyait enfin la tenir ! elle était sous sa main, dans sa main ! et elle glissait entre ses doigts, se divisant, se multipliant sur des points diflerens. Vingt vérités brillaient à la fois autour de l'horizon de son intelligence : fanaux menteurs qui mettaient au défi sa raison 1 Ballotté entre Bossuet et Spinosa, entre le déisme et l'athéisme, tiraillé par les spiritualistes, les sensualistes, les animistes, les ontologi-stes, les éclectistes, et les matérialistes, il fut saisi
d'un doute immense, qu'il résolut enfin par une négation complète.
Laissant de côté les idées innées et la révélation des théologiens, la raison suffisante et V harmonie préétablie de Leibnitz, la perception et la réflexion de Locke, Vuh' jectif et le suhjeetif de Kant, les sceptiques, les dogmatiques et les empiriques, les réalistes et les nominaux, l'observation et l'expérience, le sentiment et le témoignage, la science des choses particulières et la puissance des universaux, il se renferma dans un panthéisme grossier ; il refusa de croire à une intelligence suprême. Le désordre inhérent à la création, les contradictions perpétuelles entre les idées et les choses, l'inégale répartition des biens et des forces fixèrent dans sa cervelle cette conviction que la matière aveugle avait seule tout produit, et seule organisait et dirigeait tout.
Le hasard devint son dieu, le néant fut son espoir ! Il s'attacha à ce système avec transport, presque avec orgueil, comme s'il l'eût créé lui-même; se sentant heureux, en pleine incrédulité, d'être débarrassé de tous les doutes qui l'avaient assiégé.
La mort d'un parent venait de le laisser possesseur d'une vaste fortune. II dit adieu à la science, et résolut de vivre pour le bonheur.
Depuis l'installation du consulat aux affaires, la société en France s'était réorganisée avec luxe, avec éclat. Au milieu des fanfares de la victoire, qui se faisaient entendre de tant de côtés à la fois, tout était joie et fêtes à Paris. Charney fréquenta le monde — le monde opulent, le monde aimable et brillant, le monde des lumières, de la grâce, et de l'esprit ; puis, au sein