LIVRE III
que celle des moyens qu'il dut employer afin de reconquérir ce cœur d'abord repoussé par lui. Cette histoire vaudra peut-être d'être dite un jour.
Bref, après des efforts inouïs pour arracher sa femme à la vie claustrale , pour détruire lui-même l'effet de ses premières leçons , de ses premiers enseignemens, Giacomo Girhardi, revenu à la raison,: au bonheur aux croyances vraies , devint le meilleur des époux, et, quelques années après, le plus heureux des pères.
Vingt-cinq ans de sagesse et de vertus rachetèrent ses erreurs.
De retour à Turin , au milieu des siens , il s'était créé , par son industrie , des occupations dignes de lui. Il possédait une assez belle fortune , que le travail eût augmentée encore, si sa bienfaisance n'avait su donner un écoulement à ses bénéfices. Faire du bien lui était si doux 1 L'amour de ses semblables remplissait son cœur de joie , et l'étude de la nature ajoutait un charme inépuisable à sa vie. La nature animée excita surtout ses curieuses investigations ; et comme Dieu est grand jusque dans ses plus minimes ouvrages 5 les insectes , s'offrant plus facilement sous la^ main du philosophe religieux , obtinrent la préférence sur les autres productions du sublime ouvrier . Voilà comment , plus tard , durant ses jours de captivité , le vieux Girhardi s'était attiré de la part de Ludovic le surnom singulier de Vattrapeur de mouches.
Les deux captifs n'eurent bientôt plus de secrets l'un pour l'autre. Après s'être rapidement raconté les principaux événemens de leur existence, ils la reprenaient en détail , pour se faire part des moindres émotions qui en avaient signalé le cours. Ils parlaient aussi deTeresa; mais, à ce nom, Charney, embarrassé, sentait tout-à-coup la rougeur lui monter au front; le vieillard lui-même devenait pensif, et un moment de silence , triste et solennel, accompagnait toujours le souvenir de l'ange absent.
Plus volontiers , leurs récits étaient interrompus par quelque grande discussion sur un point ae morale , ou par des observations sur les bizarreries de la nature humaine . La philosophie de Girhardi , douce et
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consolante , faisait consister le bonheur dans l'amour du prochain ; et Charney, parfois en désaccord avec lui , ne pouvait comprendre que ce foyer d'indulgence et de tendresse se fût ainsi entretenu pour les hommes, malgré l'injustice et les persécutions que le vertueux Piémontais avait eues à supporter d'eux.
— Mais , lui disait-il , ne les avez-vous donc pas maudits ces hommes, le jour où, après vous avoir lâchement calomnié , ils vous privèrent de votre liberté et de la vue de votre enfant?
— La faute de quelques-uns devait-elle retomber sur tous? Ceux-là môme qui m'ont nui, qui sait? abusés par les apparences, aveuglés par un fanatisme politique , peut-être étaient-ils de bonne foi ! Croyezmoi , mon ami , il faut penser au mal qu'on nous a fait avec l'idée du pardon au fond du cœur. Qui de nous n'en a eu besoin pour lui-même? qui de nous n'a pris l'erreur pour la vérité ? L'apôtre saint Jean a dit que Dieu était tout amour. Oh 1 que cette parole est belle et vraie ! Oui, et c'est en aimant qu'on s'élève à Dieu, et qu'on prend de lui sa force pour supporter le malheur. Si j'étais entré en prison avec une pensée en haine contre l'humanité, j'y serais mort de désespoir sans doute! Mais non, le ciel en soit loué! ces sentimens pénibles étaient loin de moi! Le souvenir de tant de bons amis , restés fidèles à mon
^infortune, de tant de cœurs qui ont souffert de mes souffrances , me faisait aimer plus encore mes semblables, et le moment néfaste de ma captivité fut celui où la vue même d'un homme me fut interdite!
— Quoi I usa-t-on de telles rigueurs envers vous? dit Charney.
— Dès le premier moment de mon arrestation , poursuivit son nouvel ami, j'avais été transporté à la citadelle de Turin , mis au secret et renfermé dans une galerie souterraine , où les geôliers eux-mêmes ne pouvaient communiquer avec moi. On me passait ma nourriture au moyen d'un tour, et, durant un long mois , rien ne vint interrompre cette muette solitude. Il faut savoir ce que j'éprouvai alors pour comprendre combien , malgré toutes les rêveries de nos philosophes sauvages, l'état de société est l'état naturel de la race humaine , et quelle privation supporte le malheureux condamné à l'isolement 1 Ne pas voir un homme 1 vivre sans être soutenu par un regard, sans qu'une voix retentisse à votre oreille, sans toucher une main de votre mainl nereposer son front, sa poitrine, son cœur, que sur des objets froids et insensibles I c'est affreux ! et la raison la plus forte y succomberait ! Un mois , un mois éternel s'écoula ainsi pour moi cependant. Il avait à peine commencé , et déjà , quand mon porte-clefs venait , tous les deux jours , renouveler mes provisions , le bruit seul de ses pas me causait des joies inexprimables. J'attendais ce moment avec anxiété. Je lui criais bonjour à travers la porte de fer qui nous séparait ; mais il ne me répondait point : je m'appliquais à tâcher, durant le mouvement de rotation du tour, d'entrevoir sa figure, sa main , son habit même I Je n'y pouvais réussir, et je m'en désolais ! Eùt-il porté sur ses traits le signe