LIVRE III
Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait audessus de leur tête vint s'abattre tout-à-coup devant eux sur le feuillage de la plante. C'était un insecte verdâtre, un beau bupreste brodé, à ondes blanches et ondulées, à corselet étroit.
— Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction qui nous arrive. Révélez-moi encore quelquesunes des merveilles de Dieu !
Girhardi prit l'insecte avec certaines précautions, l'examina, sembla réfléchir, puis soudain ses traits se contractèrent comme de l'espoir du triomphe ! on eût dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument irrésistible ; et, reprenant d'abord son ton professoral, mais l'exaltant peu à peu, à mesure que le motif secret de la leçon perçait dans ses discours :
— Moi, Vattrapeur de mouches^ dit-il avec une apparente bonhomie, je dois, je le vois bien, me renfermer dans les attributions de mes modestes études. Je ne suis point un savant !
— L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science, répondit Charney, aperçoit rapidement les bornes de son intelligence et de sa force, quand il veut pénétrer trop avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le génie lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire jaillir la lumière vraie !
— Nous autres ignorans , reprit le vieillard, nous allons au but par le chemin le plus facile et le plus court : nous ouvrons simplement les yeux, et Dieu se révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages.
—Sur ce point, nous sommes d'accord , dit Charney .
— Poursuivons donc notre rout43 1 Un brin d'herbe a suffi pour vous faire comprendre cette intelligence qui gouverne le monde, un papillon vous a fait entrevoir la loi de l'harmonie universelle ; maintenant ce joli bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont l'organisation est même supérieure à celle du papillon, nous conduira peut-être plus loin. Vous n'avez encore lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais retourner le feuillet.
Charney se rapprocha de lui, et d'un air très- attentionné examina à son tour l'insecte que le vieillard lui montrait.
— Vous voyez ce petit être. Avec la puissance de créer, tout le génie humain ne pourrait rien ajouter à son organisation, tant elle est bien calculée selon ses besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des ailes pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres par-dessus ses ailes, pour les protéger et se défendre lui-même de l'approche des corps durs. 11 a de plus la poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux d'un réseau de mailles pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillon d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. 11 a des antennes pour interroger les obstacles qui se présentent; vivant de chasse, il a des pieds rapides pour atteindre sa proie , des mandibules de fer pour la dévorer, pour creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer son butin ou sa ponte. Si un adversaire dangereux ose l'attaquer, il tient en réserve une liqueur acre et corrosive qui saura bien l'éloigner. Un instinct inné lui a dès l'abord indiqué les