‹ Picciola (volume 4)Chapitre 125 sur 129 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

bien avant cette entrevue, et quand leurs regards ne s'étaient pas rencontrés encore, que leurs paroles n'avaient jamais été échangées? Insensé! insensé I qui croit si facilement avoir place dans ce cœur qu'un sentiment de tendresse filiale emplit tout entier , et prend pour des palpitations d'amour les pudiques tressaillemens d'une vierge !

Qu'importe? il l'aime, lui; il veut l'aimer longtemps , toujours , et substituer à une idéalisation , désormais insuffisante, cette angélique réalité.

Cet amour, il le renfermera en lui-même : chercher à le faire partager serait un crime. Pourquoi vouloir empoisonner un si bel avenir ? Ne sont-ils pas destinés à vivre séparés l'un de l'autre? elle, libre, heureuse, au milieu d'un monde oii elle ne tardera pas à se choisir un époux; lui, seul, dans sa prison- où il doit rester avec Picciola et ses éternels souvenii^s d'un instant?

Aussi , le parti de Charney est bien pris : dès ce jour, dès ce moment, il affectera l'insouciance auprès de Teresa, ou , du moins , il saura s'envelopper des faux semblans d'une amitié calme et tranquille ! Malheur à lui, malheur à tous deux, si elle l'aimait !

Plein de ces beaux projets , quand il sortit de ses réflexions , il prêta l'oreille à des phrases vivement échangées entre Girhardi et sa fille.

Celle-ci s'abandonnait toute à l'idée delà prochaine délivrance de son père, et paraissait vouloir dissuader le vieillard, qui, soit feinte ou conviction, affirmait que l'année finirait sans doute avant sa captivité :

— Je connais les retards de cour ; si peu de chose suffit pour suspendre la justice ou la bonne volonté des hommes puissants!

— S'il en est ainsi, dit la jeune fille, demain je retournerai à Turin, pour hâter l'exécution de leurs promesses.

— Qui nous presse tant ? répondait Girhardi.

— Quoi ! préférez-vous donc votre chambre étroite et obscure et cette vilaine cour à votre habitation et à vos beaux jardins de la Colline?

Cette apparente disposition de Teresa, l'espèce d'impatience qu'elle témoignait à s'éloigner de Fénestrelle, eût dû plaire à Charney , en lui prouvant qu'il n'était pas aimé, et que le danger redouté pour elle était loin d'être à craindre ; cependant ce qui le servait si bien dans ses désirs le troubla au point de lui faire oublier tout-à-coup son rôle projeté. Il n'affecta ni insouciance, ni amitié calme et tranquille. En proie à un dépit douloureux, il ne put s'empêcher de le manifester; mais Teresa ne parut y prêter attention que pour plaisanter sur son silence et son air boudeur , et de nouveau elle reprit sa thèse pour prouver que, si le décret attendu tardait encore, elle devait au plus tôt se rendre auprès de Menou, et même auprès de l'empereur, à Paris même, s'il le fallait!

Elle, d'ordinaire si indulgente, si réservée, semblait soudainementdominéeparunincompréhensiblebesoin de raillerie et de loquacité.

— Qu'as-tu donc, ce matin? lui disait son père,

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