‹ Picciola (volume 4)Chapitre 24 sur 129 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

veau à tous ces bruits , des cascades nouvelles à toutes ses autres cascades ; les arbres entiers qu'il charriait sortant à moitié de l'eau , ayant d'un côté leur feuillage agité par le vent , qui soufflait avec force , et de l'autre tourmenté par les flots bondissans , les fragmens de berges encore couverts de leur verdure, îlots détachés de ses rivages , qui flottaient de même à la surface du torrent , et allaient se briser contre les arbres , comme les arbres se fracassaient en passant contre les blocs de marbre et de silex ; tout ce clapotage , tous ces murmures , tout ce fracas , tous ces spectacles , resserrés entre deux hautes rives escarpées , me tinrent quelque temps en émoi et en méditation. Ce torrent, c'est le Clusone.

Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une des quatre vallées dites protestantes , en souvenir des anciens Vaudois, réfugiés là jadis. Mon torrent n'avait plus son allure rapide et désordonnée et ses cent voix hurlantes et glapissantes. II s'était adouci , il avait rejeté ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou dans le fond de quelque anse ; ses couleurs s'étaient fondues en une seule , et la vase de son lit ne venait plus obscurcir sa surface. Coulant encore avec force , mais avec décence , propre, presque coquet, il singeait la petite rivière pour caresser de ses flots les murailles de Fénestrelle.

Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau de menthe qu'on y fabrique, et plus encore par les forts qui couronnent les deux montagnes entre lesquelles le bourg est placé. Ces forts, qui commu-

niquent ensemble par des chemins couverts, avaient été démantelés en partie durant les guerres de la république ; l'un d'eux cependant, réparé, ravitaillé , était devenu prison d'état aussitôt que le Piémont était devenu France.

Eh bien 1 c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que fut confiné Charles Véramont, comte de Charney, accusé d'avoir voulu renverser le gouvernement régulier et légal de son pays, pour y substituer un régime de désordre et de terreur.

Le voici donc séparé des hommes, du plaisir et de la science, ne regrettant ni les uns ni les autres, oubliant, sans trop d'amertume, cet espoir de régénération politique qui un instant sembla ranimer son cœur usé, disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa fortune, dont toute la pompe n'a pu l'étourdir ; à ses amis, qui l'ennuyaient ; à ses maîtresses, qui le trompaient ; ayant pour demeure, au lieu de son vaste et brillant hôtel, une chambre triste et nue; pour unique valet son geôlier, et renfermé seul avec sa pensée désolante.

Que lui importent à lui la tristesse et ia nudité de sa chambre! L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il est las du superflu. Son geôlier même lui paraît supportable. Sa pensée seule lui pèse.

Cependant, quelle autre distraction lui reste? Aucune. Du moins, il n'en voit point alors de possible.

Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite. Il ne possède et ne peut^posséder ni livres, ni plumes, ni papier. Ainsi l'exige la discipline de la

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