LIVRE I
ordre des choses d'ici-bas, la matière suit une marche régulière quoique aveugle. Bien aveugle 1 répéta-t-il ; je n'en voudrais pour preuve que ces deux lobes charnus qui ont facilité à la plante sa sortie de te'rre, mais qui, maintenant inutiles à sa conservation , se nourrissent encore de sa substance, et pendent renversés en la fatiguant de leur poids ! A quoi lui servent-ils ?
Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de printemps, parfois glaciale, les deux lobes se relevèrent lentement sous ses yeux, et, semblant vouloir se justifier du reproche, ils s/3 rapprochèrent et renfermèrent dans leur sein , pour le protéger contre le froid et la morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage à qui le soleil allait manquer, et qui alors, abrité et réchauffé, dormit sous les deux ailes que la plante venait de replier mollement sur lui.
Le savant comprit d'autant mieux cette réponse muette, mais décisive, que les parois extérieures du bivalve végétal avaient été entamées, mordillées , la nuit précédente, par de petites limaces dont elles conservaient encore les traces argentées.
Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action de l'autre, entre l'homme et la plante, n'en devait point rester là. Charney ne s'était pas si longtemps occupé de discussions métaphysiques, pour se rendre si facilement à une bonne raison.
— C'est bien, répliqua-t-il ; ici, comme ailleurs, un heureux concours de circonstances fortuites a favorisé cette création débile. Naître armé d'un levier pour
soulever le sol, et d'un bouclier pour protéger sa tête, c'était une double condition de son existence ; si elle n'eût été remplie , cette herbe serait morte étouffée dans son germe, comme des myriades d'autres individus de son espèce, que la nature sans doute a créés imparfaits, inachevés , inhabiles à se conserver et à se reproduire, et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre. Peut-on calculer combien de combinaisons fausses et impuissantes elle a essayées pour parvenir à enfanter un seul être organisé pour la durée? Un aveugle peut atteindre au but ; mais que de flèches il aura perdues avant d'arriver à ce résultat ! Depuis des milliers de siècles, un doifble mouvement d'attraction et de répulsion triture la matière ; est-il donc étonnant que le hasard ait tant de fois frappé juste ? Cette enveloppe peut protéger les premières feuilles, j'y consens; mais grandira-t-elle, s'élargira-t-elle pour conserver et garantir aussi les autres feuilles de la froidure et de l'attaque de leurs ennemis ? Non 1 Rien donc n'a été calculé là-dedans ; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente, mais bien d'un hasard heureux 1
Monsieur le comte, la nature vous garde encore plus d'une réponse capable de rétorquer vos argumcns. Patientez, et observez- la dans cette production faible et isolée , sortie de ses mains et jetée dans la cour de votre prison, au milieu de vos ennuis, peutêtre moins par un coup du hasard que par une bienveillante prévision de la Providence. Vous avez eu raison, monsieur le comte, ces ailes protectrices qui jusqu'à présent couvraient si maternellement la jeune