‹ PicciolaChapitre 6 sur 20 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Le commandant de Fénestrelle avait repris toute sa courtoisie envers le protégé de Sa Majesté l'impératrice et reine. Non-seulement Charney n'alla point occuper la loge du bastion , mais on l'autorisa à reconstruire les échafaudages et les abris dont plus que jamais Picciola languissante , à demi transplantée, réclamait le secours.

Les fureurs du colonel Morand contre l'homme et la plante s'étaient si bien calmées, que, chaque matin , Ludovic venait de sa part demander au prisonnier s'il n'avait rien à désirer et comment se portait la Picciola.

Usant de cette bonne volonté, Charney obtint de sa munificence des plumes, de l'encre, du papier, afin de relater sur de nouveaux frais, par le souvenir, ses études et ses observations de physiologie végétale ; car la lettre du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enquête et de saisie ; les deux sbires judiciaires avaient emporté ses archives sur toile, et , après un examen approfondi , déclarant ne pouvoir, malgré leurs efforts, trouver la clef de cette correspondance , ils avaient dépêché le tout vers Paris, au ministère de la police, pour y être commenté, analysé, déchiffré par de plus habiles et de plus experts qu'eux.

Une privation autrement importante, et à laquelle il ne put suppléer aussi facilement, fut encore imposée à Charney.

Le commandant, se vengeant sur Girhardi des reproches du général Menou touchant son défaut de surveillance, l'avait fait reléguer dans une autre partie de la forteresse. Cette séparation, qui jetait le vieillard dans un complet isolement, retombait sur le cœur de Charney comme un remords, et paralysait l'effet des faveurs du colonel.

Il passait une grande partie de sa journée les yeux attachés sur la grille et sur la petite fenêtre close. Il y croyait voir encore le bon vieillard au moment où, avec effort, passant son bras à travers les

barreaux inférieurs, il avait essayé vainement de lui faire toucher une main amie; il voyait sa supplique à l'empereur frôler le mur et remonter jusqu'à cette grille au bout d'un cordon , pour aller de lui à Girhardi, de Girhardi à Teresa, de Teresa à l'impératrice ; et derrière ces barreaux brillait et s'animait de nouveau ce regard de pitié et de pardon qui l'était venu soutenir récemment au milieu de ses angoisses; et il entendait ce cri de joie sortir d'un cœur brisé quand la grâce de Picciola était enfin venue!

Cette grâce, c'est à lui, c'est à eux qu'il la doit, et de cette tentative insensée, qui ne pouvait profiter qu'à Charney, seuls ils ont été punis, punis cruellement! Pauvre père! pauvre fille!

Elle aussi se montre souvent à lui, à cette même place où il l'a vue apparaître un instant, au sortir de ce rêve pénible qui lui prédisait la mort de sa p'ante. Ce jour-là, dans le trouble de ses idées, il lui a semblé découvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses songes, et c'est encore ainsi qu'il croit la revoir aujourd'hui.

Comme le prisonnier se nourrissait de ces douces visions, les yeux toujours tournés vers l'ancienne demeure de Girhardi, quelque chose s'agita derrière le vitrage terne et dépoli ; on ouvrit la petite fenê-

tre ; une femme se montra à la grille. Elle avait la peau brune et terreuse, un goitre énorme, des yeux avares et méchants.

C'était la femme de Ludovic.

Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.

Dégagée de ses entraves, entourée de bonne terre, largement encadrée dans ses pavés, Picciola réparait ses désastres, se redressait , et sortait triomphante de toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses fleurs néanmoins , à l'exception de la petite fleur qui, la dernière, s'était ouverte au bas de la tige.

Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se gonflait , qui mûrissait dans le calice , Charney pressentait de nouvelles et sublimes découvertes, et rêvait même au dies seminalis, à la fête des semailles ! Car maintenant le terrain ne manque pas ; il est plus que suffisant pour Picciola ; elle peut deveiîir mère, et voir ses filles croître sous son ombre!

En attendant ce grand jour, il est possédé du désir de connaître le nom véritable de cette compagne avec laquelle il a passé de si doux instants.

« Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola , la pauvre enfant trouvée , ce nom dont la science ou l'usage l'ont dotée d'avance, et qu'elle porte en communauté avec ses sœurs des plaines ou des montagnes ? »

Le commandant l'étant venu visiter, Charney lui parla du désir qu'il avait de posséder un ouvrage de botanique. Sans se refuser à sa demande, le colonel, voulant mettre sa responsabilité à couvert, songea d'abord à obtenir l'autorisation du gouverneur du Piémont; et Menou non-seulement s'empressa de la lui donner complète, mais encore il lui envoya, de la bibliothèque de Turin, une masse énorme de volumes, pour aider le prisonnier dans ses recherches. . . . espérant, écrivait-il, que S. M. V impératrice et reine, très-versée elle-même dans ce genre de connaissances , comme dans bien d'autres, ne serait pas fâchée de savoir le nom de cette fleur à laquelle elle s'était si vivement intéressée.

A la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic ployant sous le faix, Charney sourit.

« Est -il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il, pour contraindre la fleur à me dire son nom? »

Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il pose une fois encore sa main sur des livres. Il les feuillette avec ce frémissement de curiosité qu'il avait ressenti naguère, quand le savoir était pour lui chose mystérieuse et désirable! La seule science qu'il appelle, qu'il convoite aujourd'hui, c'est celle des fleurs, celle de la nature dans sa plus gracieuse expression.

« Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il , je serai botaniste ! Là, plus de ces controverses scolastiques et pédantesques qui vous égarent au lieu de vous éclairer. La nature doit se montrer la même à tous ses disciples, toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique nue! »

Et il interroge ces livres nouveaux venus , leur demandant aussi à eux leurs titres et leurs noms. C'étaient le Species planïarum de Linné, les Institutiones rei herbariœ de Tournefort, le Theatrum botanicum de Bauhin, puis la Phytographia , la Dendrologia, YAgrostographia, de Plukenet, d'Àldrovande et de Scheuchzer ; puis encore d'autres livres, écrits en français ou en italien.

Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique, Gharney ne se découragea pas; et, pour se préparer à ses recherches préméditées , il ouvrit d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au hasard, ou de voir dans la table quelle était la va-

riété de dénominations que pouvait porter un végétal.

Qu'il eût voulu se trouver le maître de choisir dans ce calendrier floral entre Alcea, Alisma, Andryala, Bromélia, Celosia, Coronilla, Euphrasia, Helvella, Passiflora, Primula, Santolina, ou tout autre nom doux à la lèvre, harmonieux à l'oreille !

La crainte lui vient tout à coup dans l'esprit que sa plante ne porte, avec un nom bizarre et disgracieux, une terminaison masculine ou neutre, ce qui eût brouillé toutes ses idées à l'égard de son amie, de sa compagne.

Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait falloir lui appliquer une désignation comme Hydrocharis morsus ranœ, ou Satyrium hyosciamus , ou Gossypium, Cynoglossum, ou Cucubalus, Cenchrus, Rusais! ou même quelque nom français,, plus barbare encore, tel que Arrête-bœuf, Attrapemouche, Pain de pourceau, Herbe à pauvre homme, Bec de grue, Casse-lunette, Dent de chien, Oreille de lièvre, Queue de renard, Mufle de veau, Barbe de chèvre, Langue de cerf ou Pleur de coucou ! N'y aurait-il pas là de quoi le désenchanter à jamais? Non! il ne risquera point une semblable épreuve !

Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque volume, l'ouvrait, le feuilletait de nouveau,

s' extasiant devant les merveilles innombrables de la nature, s'irritant contre l'esprit systématique des hommes, qui, de cette étude jusques alors si attrayante pour lui , avaient fait la science la plus rude, la plus technique, la plus embrouillée de toutes les sciences !

Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa plante pour arriver à connaître son nom; il n'y put réussir. Dans le chaos de tant de mots étranges, rejeté d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde et vaste synonymie , véritable filet de Vulcain, qui couvre la botanique d'un réseau comme pour cacher ses charmes, et pèse sur elle au point de l'étouffer, en vain il consultait tous ses auteurs les uns après les autres, descendant de la classe à l'ordre, de l'ordre au genre, du genre à l'espèce, de l'espèce à la variété ; sans cesse il perdait la trace', et finissait par maudire ses guides infidèles, toujours en désaccord entre eux, non-seulement sur la nomenclature générale, mais parfois aussi sur la dénomination et les fonctions de chacun dès organes de la plante * !

1. Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière divergence d'opinions entre les botanistes. Pour les Asclépiades (famille des Apocynées) , Linné regarde les écailles comme les étamines; Adanson prend les cornets pour les filaments des étamines, et les écailles pour les anthères; Jaquin pense que les anthères sont enfermées dans les loges des écailles; Desfon-

Au milieu de ses expériences mille fois renouvelées, la petite fleur, la fleur unique, interrogée pétale par pétale, fouillée jusque dans son calice, se détacha tout à coup sous la main de l'analyseur, du disséqueur, et tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur la graine, l'espoir des semailles et la maternité de Picciola!

Charney consterné resta quelque temps silencieux; puis, apostrophant d'une voix émue et d'un regard courroucé les livres qu'il tenait encore ouverts sur ses genoux et autour de lui :

« Quelle idée avais-je de vous consulter? s'écriat— il. Elle se nomme Picciola! rien que Picciola, la plante du prisonnier, sa consolatrice, son amie! Qu'a-t-elle besoin d'un autre nom, et que voulais-je donc savoir? Insensé! quoi! contre cette soif de connaître, n'est-il pas un remède certain?... n'en peut-on guérir? »

Et dans un mouvement de colère, saisissant les livres l'un après l'autre, il les lança vivement contre terre. Un petit papier sortit des feuillets de l'un d'eux et vola dans la cour. Charney le ramassa. Il

taines regarde les corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des stigmates mobiles ; enfin Lamark fait des écailles les étamines, et des deux loges de leur face interne les anthères. ( Voy. la Flore française , t III , p. 668. )

contenait quelques mots récemment tracés, et d'une écriture de femme.

11 lut ce qui suit :

Espérez, et dites à votre voisin d'espérer, car ni lui ni vous, je ne vous oublie.

(Évangile selon saint Matthieu.)

CjtJ

Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le sens ne pouvait être douteux : car parmi les femmes une seule avait été pour lui tout cœur et tout dévouement ; et cette femme, il l'avait à peine entrevue ; il ignorait le son de sa voix ; et, si tout à coup elle se fût présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans doute. Mais par quel moyen, trompant la vigilance de ses Argus, a-t-elle pu lui faire parvenir ces lignes? Dites à votre voisin d'espérer.... Pauvre fille, qui n'osait nommer son père ! Pauvre père, à qui il ne pourra même montrer ce souvenir de sa fille !

En songeant à ce bon vieillard, dont il avait com-

blé le malheur, dont il lui était interdit d'adoucir la peine, Charney se sentait navré de regrets, et, au milieu de ses nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi venait l'assaillir douloureusement.

Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit entendre au-dessus de lui, dans la chambre de l'étage supérieur, jusque-là restée vide, et lui tint l'esprit rempli de conjectures plus bizarres les unes que les autres.

Vers le matin Ludovic entra dans sa chambre, l'air affairé, et, quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à la discrétion, ses yeux brillants et animés annonçaient une grande nouvelle.

« Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il passé là-haut cette nuit?

— Oh! rien, signor conte, rien, sinon qu'il nous est arrivé d'hier une recrue de prisonniers, et que les logements vacants vont cesser de l'être. Oui, poursuivit-il avec un ton emprunté de commisération, il vous va falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon de captivité ; mais rassurez-vous, nous ne recevons ici que de braves gens.... Quand je dis braves gens, reprit-il aussitôt, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de voleurs parmi eux.! Mais tenez, voici le nouveau qui vient vous faire sa visite d'installation. »

A cette annonce inattendue, Charney s'était levé,

saisi de surprise, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce changement, quand soudain il vit entrer dans sa chambre, Girhardi!

Sans dire un mot, ils s'élancèrent l'un vers l'autre ; leurs mains pressées et confondues témoignèrent de leur joie, et leurs âmes se touchèrent dans un regard.

« Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la connaissance sera bientôt faite; » et il sortit, les laissant tous deux muets et en extase.

Après ce moment de silence si expressif : « Qui donc nous a réunis? dit Charney.

— C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment m'y tromperais-je ! Tout ce qui m'arrive d'heureux dans la vie ne me vient-il pas d'elle? »

Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains pressèrent de nouveau avec force celles du vieillard. Enfin, tirant de sa cassette un petit papier, il le lui présenta :

« Connaissez-vous cette écriture?

— C'est la sienne ! s'écria Girhardi ; c'est celle de ma fille ! de ma Teresa ! Non, elle ne nous a pas oubliés, et sa promesse n'a pas tardé à se réaliser, puisque nous voilà réunis. Comment ce billet vous est-il parvenu? »

Charney le lui dit, et ensuite, par un mouvement irréfléchi, il fit un geste comme pour rentrer en

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possession du billet ; mais voyant Girhardi le tenir entre ses mains tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot par mot, lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne lui appartenait plus, et en éprouva au fond du cœur un vif sentiment de regret, qu'il ne sut s'expliquer à lui-même.

Les premiers moments passés, quand ils eurent épuisé à l'égard de Teresa toutes leurs conjectures sur son sort et sur le lieu habité par elle, Girhardi, promenant ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le logement de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions delà muraille.

Si deux d'entre elles avaient été modifiées déjà, le nouveau venu devina facilement que c'était grâce à l'influence de la plante, et put apprécier l'importance du rôle qu'elle avait dû jouer vis-à-vis du prisonnier. A son tour il prît un charbon.

Une des sentences contenait ces mots :

Les hommes se tiennent sur la terre, comme plus tard ils se tiendront dessous, les uns près des autres, mais sans liens entre eux. Pour les corps, ce monde est une arène populeuse, où Von se heurte de tous côtés ; pour les cœurs, c'est un désert.

Il ajouta:

Si l'on n'a pas un ami !

Puis se retournant doucement vers son compagnon, il lui tendit les bras.

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