IO
Comment cette évolution s'opérera-t-elle ? Je n’ai ni à donner une recette d'empirique, ni à proposer un système de pédagogue. Mais il ne saurait avoir échappé à l’attention des observateursque « déjà quelques « musiciens d’avant-garde, trouvant plus naturel de parler la langue « toute moderne de Bach que la langue vénérable et périmée de Pales- « trina, ont appliqué leurs facultés à créer, peut-être sans nulle pré- « méditation, un commencement de répertoire liturgique dont le style « a d’évidentes affinités avec celui de l'illustre Cantor. Cette tentative, « accueillie de toutes parts avec faveur, ne s'arrêtera point là, on ne « saurait en douter; et si les novateurs en sont encore à la période « des tâtonnements, il n'y a là rien qui doive les décourager : le style « palestrinien lui-même est né de tâtonnements, et de tâtonnements « qui ont duré des siècles. Je sais par où la comparaison cloche et que « ce qui reste à faire est à l'inverse de ce qui a été fait : il s’agit non de « partir du particulier et de procéder par induction, mais du contraire, « donc de prendre appui sur des connaissances générales et de cher- (( cher la voie par déduction. L’opération est infiniment plus aisée et « l’aboutissement infiniment plus proche. N’est-ce pas Gounod qui a « dit que si, par un improbable cataclysme, toute la musique posté- « rieure à Bach devait disparaître, elle renaîtrait sous le souffle fécon « dant, créateur, du maître saxon? Tôute paradoxale qu’elle paraît, « cette proposition est aussi vraie qu’une vérité humaine peut l’être. « Bach, ce n’est pas un musicien : il est la musique même. 1 ».
Donc étudions Bach, faisons-le passer dans le sang de nos veines et, en sus, piochons notre contrepoint ! Soyons de bons techniciens ; approfondissons les secrets du métier ; pratiquons-le en infatigables et patients ouvriers, sans trop nous préoccuper d’originalité. « Où tout est indépendant, il n’y a rien de souverain », suivant la forte expression de Bossuet, que Chateaubriand, en son impérial langage, qualifie superbement d’axiome foudroyant 2 . Bach, le tout-puissant Bach en personne, ne nous a-t-il pas donné l’entraînant exemple de la plus touchante modestie, lui, l'inconscient faiseur de miracles qui toute sa vie est allé à l’école chez les maîtres français et italiens, autant que chez les maîtres allemands ?
Bach était un homme studieux, un travailleur. Sans arrière-pensée, sans nul calcul d’orgueil, il s’est soumis à la loi universelle du travail. Personne n’a été à la tache comme lui, et personne, on peut le croire, n’a accompli son labeur quotidien avec plus de simplicité de cœur et
1. Edgar Tinel, la Musique figurée à l'église , Paris, au Bureau d’édition de la Schola Cantorum, 269, rue Saint-Jacques. 1902.