FEMMES-MÉDECINS
DEPUIS L’ANTiaUITÉ JÜSCIÜ’A NOS JOURS
Lettre à M. Henri Favre, rédacteur en chef de la France Médicale.
Metz, le 26 octobre 1867.
Très-honoré Confrère,
J’ai lu, il y a peu de jours, dans un journal très-répandu (I), un intéressant article sur les Femmes-médecins. L’auteur, homme d’esprit, se plaçant au point de vue de ses nombreux lecteurs, plus amis de la forme littéraire que de l’exactitude scientifique, a émaillé son sujet d’anecdotes amusantes, glissant rapidement sur la question historique.
C’est ce dernier côté, si vous le permettez, que nous examinerons; il n’a jamais été traité, que je sache, par nos historiens spéciaux, ce-
(1-) Le Petit Journal, 20 octobre 1867,
pendant il offre des faits dignes d’intérêt; l’équité, en outre, commande cette étude: il ne faut pas qu’on puisse reprocher au sexe le plus fort de ne point mettre en relief les mérites du sexe le plus aimable et le plus dévoué au malheur ; nous n’oublierons pas, toutefois, en nous constituant historien, que toute flatterie serait déplacée, et que la vérité seule a des droits absolus à notre respect.
C’est dans la Bible que nous trouvons les premières notions exactes sur les femmes-médecins; et, dès le début, leurs actes les honorent.
Lorsque Rachel, femme de Jacob, se trouvait en danger de mort, au moment où elle donnait le jour à Benjamin, la sage-femme la console, l’encourage et lui dit : « Ne crains pas, car celui-ci est aussi un fils (1) .
Plus tard Pharaon, roi d’Egypte, voyant le peuple d'Israël se multiplier avec rapidité, conçut l’horrible pensée de faire tuer parles sagesfemmes tous les enfants mâles au moment de leur naissance ; elles résistèrent tacitement aux ordres qu'elles avaient reçus. Pharaon, informé, se fâche, les fait appeler et leur reproche leur désobéissance ; pour s’excuser, elles lui répondent que les femmes des Hébreux étantplus vigoureuses que les Egyptiennes, elles accouchent avant que la sage-femme ne soit arrivée près d’elles (2).
(1) Genèse, chap. XXXV, vers. 17.
(2) Exode; chap. 1er, versets 15, 16, 17, 18, 19.
C'est ainsi que Moïse (1) dut d’abord la vie à une sage-femme et que, peu de temps après, il fut sauvé des eaux du Nil par d’autres femmes également inspirées par la pitié.
L’auteur du Pentateuque nous a transmis les noms des femmes courageuses qui conservèrent la vie aux enfants mâles des Hébreux, l’une s’appelait Schiphra, l’autre Pouah (2). « Dieu voulant les récompenser, dit la Bible, fit prospérer leurs maisons. »
Ces documents, fournis par les livres sacrés, nous prouvent que la profession de sage-femme existait chez les Egyptiens, bien avant la migration des Hébreux sur les terres de Pharaon; on peut tenir également comme démontré que les sages-femmes remplissaient toutes les fonctions de médecin, puisque les hommes n’éiaient point admis dans les appartements des femmes.
Quelques faits tendent encore à confirmer cette assertion. C’était une femme-déesse qu’on invoquait dans tous les cas de danger occasionné par la maladie. On nommait Bouto cette divinité suprême de l’Egypte ; son culte, trèsancien, était antérieur à celui des trois Khamefis, dont la réunion formait une trinité analogue à celle des Indiens, laquelle était représentée par Brahma, Vichnou et Siva. Nous ne
(1) Moïse vivait 1725 ans avant Jésus-Christ.
(2) L’orthographe de ces noms varie beaucoup dans les nombreuses traductions de la Bible, soit en français, soit en différentes langues étrangères ; celle que nous donnons est conforme au texte hébreu.
nous appesantirons point sur ces mythes qui, on le sait, répondent tous à des sentiments du cœur de l’homme ou à des forces qui dominent la nature; il suffit de les indiquer pour constater que, dès la plus haute antiquité, la femme a été considérée comme un être secourable et digne de respect.
Revenons à la Bible; nous vtrouverons aussi l’indication de l’une des plus anciennes opérations chirurgicales pratiquées par une femme. Moïse étant tombé malade pendant son voyage pour retourner en Égypte, Séphora, sa femme, fit elle -même la circoncision à son fils, et l’Ecriture dit qu’elle se servit pour la pratiquer d’une pierre tranchante appelée Uout en hébreu (1).
Les commentateurs ont disserté longuement sur la nature de cette pierre; ils admettent généralement que c’était une ardoise tranchante; mais cette opinion ne peut plus être acceptée aujourd’hui, puisque les travaux récents des géologues nous ont appris qu’il a existé une époque nommée ïâge de pierre, où tous les instruments dont l’homme se servait étaient faits de morceaux de silex rendus tranchants; d’ailleurs la nature des terrains du pays de Gessen ne comporte pas l’existence de l’ardoise. Mais ce qui doit appeler l’attention des savants sur
(1) Exode, chap. IV, verset 25. • — En commémoration de cet événement, les Israélites conservent encore aujourd’hui cette pratique; ils se servent d’une pierre tranchante pour circoncire les enfants mâles morts avant le huitième jour de leur naissance.
ce passage, c’est qu’il constate qu’au temps où vivait Moïse, bien que plusieurs métaux fussent déjà connus et employés, les instruments en pierre n’étaient point encore abandonnés.
Les moeurs des Egyptiens, en ce qui concerne les femmes, existaient aussi chez les Indous, et, aujourd’hui encore, les Chinois ne laissent pénétrer que des femmes-médecins chez leurs épousesmalades, excepté danslescas graves(l).
Les Grecs étaient moins sévères ; ils admettaient les hommes pour traiter les femmes malades; il leur était même permis de pratiquer les opérations les plus délicates et les plus se crêtes ; Hippocrate nous donne sur ce sujet des détails très-complets, si complets même qu’il est douteux que les femmes de nos jours consentiraient à se soumettre aux opérations employées alors pour faire cesser la stérilité (2).
Mais, outre les hommes, il existait aussi des femmes-médecins particulièrement employées aux accouchements ; les noms de plusieurs d’entre elles nous ont été transmis ; le plus connu est celui de la mère de Socrate; elle s’appelait Phénarète : le prince des philosophes avait pour elle un pieux respect ; il ne rougissait pas, comme les esprits vulgaires, de son origine obscure ; il se plaisait même à la rappeler en se donnant à lui-même le nom à' accoucheur des idées , faisant ainsi allusion à la puis-
(1) La Médecine chez les Chinois, par F. Dabry et L. Soubeiran. 1 vol. in-8, Paris, 1863.
(2) Œuvres complètes d'Hippocrate , iraduct. Littré, tom. YIII.
sance de sa dialectique, qui parvenait à faire sortir du cerveau de ses interlocuteurs les idées et les déductions logiques qui ne s’en échappaient pas spontanément.
C’est surtout chez les Romains que nous voyons de fréquents exemples de femmes-médecins ; les unes exerçaient toutes les parties de l’art médical, d’autres avaient leur spécialité; celles-ci étaient accoucheuses, ohstetrices, faiseuses de frictions, iatraleptœ, ou bien unguentariœ, c’est-à-dire enduisant le corps de parfums, de cosmétiques ; enfin il y en avait qui pratiquaient le massage, on les nommait tractalrices ; elles étaient très-recherchées. Martial nous en parle avec éloge :
Percurrit agili corpus arte tractatrix,
Manum que doctam spargit omnibus membris (1).
Le philosophe Sénèque choisissait aussi la main douce d’une jeune femme pour assouplir ses articulations enraidies : An potius, dit-il, ut malacissandos articulas exoletis meis porrigam, ut muUercula, aut aliquis in mulierculam ex viroversus^ digitulos meos ducat (2) ?
Les’femmes-médecins n’étaient point exclusivement bornées aux modestes fonctions que nous venons de signaler ; elles étaient appelées dans les gynécées pour y donner leurs soins; on les réunissait même, en consultation, au nombre de cinq, lorsqu’il y avait doute sur l’existence d’une grossesse. Ani^nus, dans une
(1) Martial, lib. III, epigram. 82.
(2) Seneca, epitol. 66.
Il
lettre à Paul, dit : Quoties de mulieris prægnatione duhüatur, quinque ohstetrices, id est medicæ, ventrem juhentur inspicere (1).
Ces femmes-médecins, ainsi que cela avait lieu fréquemment pour les hommes, étaient généralement des esclaves ; cet état de servitude n’était point un obstacle aux sentiments d’afifection que leurs maîtresses concevaient pour elles et qui persistaient quelquefois après la mort; des tombeaux, découverts en différents lieux, attestent des regrets sincères; on en connaît aujourd’hui plus de soixante, nous nous bornerons à citer les inscriptions de quelquesuns d’eux.
Voici Tune des plus anciennes inscriptions, elle nous dit Secunda, esclave de Livilla, médecin.
SECVNDA.
LIYILLÆ. S.