ACTE II, SCÈNE VI
Par nos amis communs je vous ai fait savoir Quel extrême désir j'ai de vous recevoir; i\Iais en vain de ma part sans cesse on vous invite : Il faut que ce soit moi qui vous fasse visite.
VALCOUR
Jamais de votre part aucun de nos amis...
ELMIRE
Serait-il bien possible ! ils m'avaient tant promis... C'est affreux î . . . C'est qu'ils sont jaloux des journalistes ... Mais demain à dîner j'aurai quelques artistes , Ne consentez-vous pas à me dédommager ?
VALCOUR
J'avais déjà promis... j'irai me dégager.
ELMIRE
A la bonne heure. Ah çà , vous pensez , j'en suis sûre ,
Qu'avide de louange et craignant la censure ,
Je veux à votre plume imposer un tribut ?
Eh bien , vous vous trompez , ce n'est pas là mon but.
Vous le savez , Valcour , dans l'art que je cultive ,
Jamais jusques à nous la vérité n'arrive.
Tantôt nous rencontrons d'injustes détracteurs j
Tantôt il faut souffrir les sots adulateurs ,
Dont chaque soir l'essaim, qui remplit notre loge,
En frondant nos rivaux entame notre éloge *,
Mais un ami qui sache indiquer mie erreur ,
Louer sans complaisance et blâmer sans aigreur,
Qui dans notre intérêt sur nos défauts s'explique ,
Et toujours nous instruise alors qu'il nous critique ;
Un ami, protecteur de nos pas chancelans ,
Dont la sévérité croisse avec nos talens ,
Et qui vienne au besoin , poussé d'un zèle austère ^
Opposer sa franchise aux bravos du parterre ^ Voilà ce qui nous manque ! et pour ne rien cacher , Auprès de vous voilà ce que je viens chercher.
VALCOUR
Vous n'en sauriez douter , un pareil choix m'honore.
ELMIRE
Me refuserez-vous la grâce que j'implore?
VALCOUR
Mais puis- je...
ELMIRE
Point de mais.
VALCOUR
Vous le voulez ?
ELMIRE
Comment!..
VALCOUR
Il faut donc obéir.
ELMIRE
Ah î vous êtes charmant î Eh bien , sans différer , prouvez-moi votre zèle. Vous m'avez vue hier dans la pièce nouvelle ; Que pensez- vous ? voyons.
VALCOUR
Que vous avez chanté
Comme un ange.
ELMIRE
D'honneur ?. . .
Vous mavez enchanté.