‹ Pièces de théâtreChapitre 271 sur 1241 · LA COMTESSE, HENRIETTE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, HENRIETTE

LA COMTESSE, regardant sortir Hcloise.

Qu'a donc cette petite fille? elle avait presque les larmes aux yeux en sortant.

HENRIETTE. C'est que vous avez un peu maltraité son prétendu.

LA COMTESSE. Qui? Jules?

HENRIETTE. Lui-même.

LA COMTESSE. Comment! Jules que je croyais la sagesse en personne!

Henriette. Eh ! madame, l'amour aime à faire des miracles.

LA COMTESE. Oui, ma présence ici en est la preuve. Tous les matins quand je m'éveille et que je regarde autour de moi, il me semble que je rêye encore... moi comtesse... et presque reine.

HENRIETEE. Toutes les jolies femmes ne vont pas si loin.

LA COMTESSE. Bh bien! croirais-tu que mon plus grand plaisir est de me rappeler le passé? je me vois encore petite marchande de mode-, courant a\ee toi les rues

de Paris j nn carton à la main.

iii-'.Miir.'i te. Oui. je me rappelle aussi les complimena qu'on nous adressait ; ils étaient sinci ur voua n*aviei pas alors

de chapeau .i donner à \ os flatteurs.

LA COMTESSE. J'aime à me reportera joun d'ind i I de liberté : l'éti-

quette alors ne gênait pas mes plaisirs. Tiens, j»> reui pour aujourd'hui oublier que j'1 tais comtesse, oublie-le toi-même. Plus de madame j reprenons toutes les deux nos surnom» de maga.bju; redevicus,

LE MAGASIN TIIÊATRAL.

toi, mademoiselle Chonchon, et moi mademoiselle Manon.

HENRIETTE. Je ne demande pas mieux...

l'amitié a besoin d'un peu d'égalité.

LA COMTESE. Sais-tu que ces souvenirslà ne nous rajeunissent pas? H y a cinq ans que nous avons quitté le comptoir.

Air : Petit blanc.

Modestes ouvrières Nous nous aimions déjà.

HEHB1ETT1.

Tu fis bien tes affaires Depuis ce moment-là.

LA COMTESSE

Sans changer pour cela, Oui , notre premier âge Eut aussi ses beaux jours.

De notre apprentissage Je me souviens toujours.

Entre nous point de gêne, Je veux être à mon boudoir Le matin presque reine, Et grisette le soir.

ENSEMBLE

Entre nous, etc.

LA COMTESSE. Il faut pourtant que je t'apprenne ce qui réveille si vivement en moi le souvenir du passé.

HENRIETTE. Une rencontre peut-être.

LA COMTESSE. Non, une lettre... oh!

mais une lettre curieuse. Tiens, tu vas en juger; lis toi-même.

HENRIETTE. Quelle écriture! on la peut lire de loin. « Madame et respectable com- »tesse , je vous écris ces lignes pour vous » dire que je suis une victime des recruteurs »ct de la milice. On m'a dit au régiment » que vous étiez reine depuis huit heures »du soir j'usqu'à neuf heures du matin, ou )>à peu prés, et que vous pourriez nie ti- »rer du pétrin où je suis tombé. J'ai pas » fait mes études pour être tambour; mais »pour être pâtissier - rùlisseur. Soyez la «bienfaitrice de riiumanilé; rendez-moi à »ma broche cl à mes Iourtes. J'ai compté )> sur votre complaisance, et j'attends pour «demain votre réponse, avec laquelle j'ai «l'honneur d'èlre votre respectueux sei\ i- »teur et sujf t, Nicolas Mathon , ci -devant » rue Saint-Martin, à la Bonne-Foi, et maintenant à la caserne du Châlelel, tambour.» Nicolas IMathon! notre ancien ami!

l.v comtesse. Lui-même...

HENRIETTE. Ce pauvre Nicolas!

LA COMTESSE. Voilà justement ce que j'ai dit en lisant cette lettre. Malgré moi je

me suis rappelée combien j'avais aimé cet imbécile-là

Henriette. Comment! vraiment... tu l'as aimé ?

La COMTESSE. A la folie. Que veux-tu... , une première inclination... Enfin j'ai voulu ' le revoir.

HENRIETTE. Ici! quelle imprudence ! Si le roi...

LA COMTESSE. Il n'en saura rien... J'ai écrit moi-même à Colas que la comtesse Dubarry l'attendait à déjeuner aujourd'hui. Ce pauvre garçon ne se doute pas qu'il va retrouver à Versailles cette simple ouvrière qu'il aimait tant, je ris d'avance de sa surprise.

HENRIETTE. Comment! il va déjeûner ici?

LA COMTESSE. Avec moi, quel grand mal, c'est bien sans conséquence.

HENRIETTE. Mais si Louis XV...

LA COMTESSE. Il est à la chasse. Je vais bien vile renvoyer Jules. Toi , reste ici pour attendre Colas ; tu donneras l'ordre que personne ne vienne nous déranger. Le roi et le duc de Cossé ont seuls la clef des! escaliers dérobés, et je n'attends ni l'un ni l'autre.

HENRIETTE. Réfléchis avant.

LA COMTESSE. Je n'ai jamais réfléchi de ma vie et je ne commencerai pas aujourd'hui. Un dernier coup-d'œil à ma toillette. . Je veux absolument faire tournera la tête à M. Colas. Ah! tiens, je ne donnerais pas cette journée pour la moitié des diamans de la couronne. // tort.

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