NANON, ISIDORE
ISIDORE, entrant. C'est heureux!
NANON. Ah! vous nous avez fait une souleur!.. si matin, par cette ruelle isolée!
ISIDORE. C'est mon oncle Menu qui m'envoie !.. et je ne me le suis pas l'ait dire deux fois... J'ai tant de plaisir à venir ici.
NANON. Tiens... votre oncle, qui est le notaire de not' maître, sait bien que tous ses matins il fait sa tournée achevai, dans les fermes, aux environs d'Orléans.
ISIDORE. Et sa tournée doit cire longue... le père Grendet ; c'est le Marquis deCarabas du Loiret... Bois, prés, champs, vignes... tout lui va.
NANON. Et il va partout... Ainsi , mamzelle est occupée; moi itou... Vous reviendrez.
ISIDORE. Par exemple !.. (A part.) Mon oncle ne s'est pas trompé... 11 y a quelque chose.
NANON. Puisque not' monsieur n'y est pas.
ISIDORE. Je l'attendrai... C'est qu'il s'agit d'une grande affaire... d'un beau domaine qu'il va ajouter aux autres... Il finira par acheter tout le département...
C'est de en, je crois, qne mon oncle et lui causaient hier soir tout bas, quand ce jeune homme est arrivé... Tu sais... ce jeune homme.
NANON. Ah! M. Charles... le neveu de monsieur.
ISIDORE. C'est à dire de feu sa femme.
NANON. Pauvre chère défunte!.. Elle n'a pas eu tant seulement Ja consolation <lc le voir... et ce n'est pas faute qu'elle ait eu envie d'aller à Paris, chez son frère... mais not' maître n'a jamais voulu débour- .ser les fraisdu voyage... même qu'il grondait des trois joui- pour un port de lettre... si bien que la pauvre femme n'osait plus écrira à son frère, crainte des réponses... Si l'autre l'avait su... Mais elle, une sainte du paradis, quoi!., plutôt que de dire un mot de plainte contre son homme!..
isidork. Il a donc toujours été avare comme à présent, le père Grandet?
Air : J'ai vu le Parnasse des dames.
Lui, ce n'<'sl pas de l'avarice; Il tient à l'argent. Dieu merci!
Mais c'est, faut lui rendre justice , Pour le garder...
ISIDORE
Tant pis pour lui.
NANON
Amasser toujours , v'ià ce qu'il aime... Du reste , il a 1' cœur sur la main ; Traitantson prochain comin' lui-même..»
ISIDORE
Et c'est tant pis pour le prochain 1
NANON. Il a gagné sa fortune... il a le droit d'en faire ce qu'il veut.
ISIDORE. Il n'en fait rien.
NANON. C'est pour ne pas la défaire...
Faut être juste... moi qui suis ici depuis quarante ans, je les ai vus commencer... iamc n'avait pas grand' chose, et lui n'avait rien... Pour devenir avec ça le plus fort propriétaire du pays, a-t-il fallu en mettre long-temps des petits écus sur les gros... aussi, pendant cette révolution... l'autre, la vieille, il ne s'amusait pas aux assignats, lui... il achetait du bien... il empilait les louis d'or... et comme il disait, en rognant sur les repas, pour acheter un quartier de terre : mes en fans, un morceau pousse l'autre.
ISIDORE. Et ça lui a joliment profité.
NANON. Mais à propos de repas, vous me faites oublier... mamzelle qui est en train de faire le chocolat. [Elle va à la table.)
ISIDORE. Hem! plaît -il? Qu'est-ce qu'elle dit là?., chez le père Grandet du chocolat!.. (Allant à la porte de la cuisine et flairant.) Mais oui... cette odeur de vanille... Nanon...
NANON. Laissez moi... faut que je mette le couvert.
ISIDORE. Comment! un couvert pour déjeuner... chez le père Grandet! Ah ça! tout est donc ici en révolution?
NANON. Tiens, M. Charles. .. lcfils d'un... Comment qu'ils appellent ça!., un banquier, sous notre respect... c'est habitué à toutes les dorloteries de Paris... c'est pas élevé grossièrement comme vous et moi.
ISIDORE. Merci, encore... et le père Grandet lait toute cette dépense?
NANON. Du Rut... s'il savait!., c'est manuelle qui sYst avisée de ça... mêmemenl que pour acheter le chocolat et le sucre en cachette, elle a changé une des pièces d'or que son père lui a donné*
ISIDORE. Comment! il lui en donne?
NANON. Oui... une à une, dans le courant de l'année ; pour h"> compter avec elle au jour de l'an... C'est leurs étrennes... elle n'y touchait jamais... mais pour son cousin !..
ISIDORE. Son cousin... son cousin!., ou
L\ FILEE DE L AVABE
dirait qtf ëflc a pris tout de suite à lui un intérêt...
NANON. Dam! le neveu de sa mère, et gentil!.. D'abord en arrivant hier* il nous a surpris tous; et les surprimes, ru plaît toujours aux jeunes filles... C'est vrai!.. nous étions là, bien tranquilles, notre maître et votre oncle à faire leur tas de chiffres, moi à coudre, mamzclle à lire... tout-à-coup, pan! pan! pan!., un bruit à la porte qui nous fait sauter... Monsieur, surtout, qui à toujours peur le soir.. . je cours ouvrir!.. Deux ou trois commissionnaires, avec des malles, des paquets... et puis un beau jeune homme propret, huppé, cossu, qu'on aurait juré qu'il sortait d'une boîte, dans un manteau ma gnîflque... Zeste ! d'un saut, il est dans la chambre... « L'ami, qu'il dit à notre maître, annoncezmoi à M. Grandet. — Grandet! «C'est moi. — Ah! mon cher oncle! mon cher oncle !..» »ct des poignées demain... Tenez, cette lettre de mon père.» — Nous deux, M.
Menu, nous étions de là !.. et mamzelle!.. ah! si vous l'aviez vue... pâle comme une morte! des grosse larmes dans les yeux! l'air d'une folle !.. et puis, tout d'un coup, voilà qu'elle s'élance vers lui en disant : « ma mère... ma mère!..» Ah! ça, c'est vrai qu'il lui ressemble à la digne femme!
ISIDORE. Ah! elle lui a sauté au cou, comme ça!
NANON. Tiens!., et lui, pas fier, il s'est mis à rire et à erûbftsser sa cousine sans se fâcher.
Air: L'amour qu'Edmond, etc.
Là 1 voyei-vous , le beau mérite 1 J'en ferais bien autant... Apres?
NANON
Elle était honteuse, interdite.