‹ Pièces de théâtreChapitre 299 sur 1241 · EUGÉNIE, GRANDET · texte numérisé non relu

EUGÉNIE, GRANDET

EUGÉNIE, entrant par la porte de la cour et regardant en dehors. Il est dans son chemin.

GRANDET, auprès de l'escalier. Le cœur me bat.

EUGÉNIE. Ah ! je ne me soutiens plus.

GRANDET, se retournant. Hem! qui est là?., qui m'espionne?

EUGÉNIE. Mon père.

GRANDET. Eh bien ! mon enfant, qu'estce que tu as donc? des larmes!.. {Eugénie lui tend la lettre de son oncle.) Cette lettre... je comprends... tu l'as lue...

EUGÉNIE. Oui, mon père, et j'ai cru que j'en mourrai.-... mais vous, vous?..

Grandet. Eli bien!., moi aussi je la connais.

EUGÉNIE. Oh! non... non... {Lisant.) «Au nom de ma digne sœur, c'est à vous • que je confie ce que j'ai de plus cher au «monde»

GRANDET. Son fils, je sais.

EUGÉNIE. « Mes ressources sont épui- «sées... trompé, trahi... je vais déposer » mon bilan... mais je ne survivrai pas à »ma honte... Demain... demain, Charles » n'aura plus de père.»

GRANDET. Je sais... je sais.

Eugénie. Demain... mais c'est aujourd'hui.

GRANDET. Oui , je sais.

il génie. Vous savez... députa hier... et vous restez calme, froid, insensible... oh! non... vous n'avez pas lu eette lettre... non, mon père, vous ne l'avez pas lue.

GRANDET. Si fait... mais que veux-tu que j'y fasse?

EUGÉNIE. Ce que je veux! mais hier...

cette nuit... il fallait partir, le sauver... il en était tems encore peut-être.

GRANDET. Tu crois! je n'y ai pas pen-é.

EUGÉNIE. Aujourd'hui... en ce moment, qui sait'.'., tout espoir n'est pas perdu... vite, mon père... il faut envoyer, il faut courir TOOJ même...

GRANDET. Ah! il e*t trop tard.

eigéme. N'importe, essayez-., sauvezle... saures-lé.

GRANDET, la soutenant dans ses hra*. Par

exemple! comme m on avait des mille et <1» -s cent.., tu n,'ai donc pas lu tout ce qu'il

doit... puisque rien que pour hier, il lui fallait cent mille écus... tient...

Il prrnd la lettre et lui montre cette phrase. EUGÉNIE Eh bien?

GRANDET. Eh bien...

EUGÉNIE. Tout ce que j'ai, mon père...

tout l'or que tous m'avez donné , reprenez-le.

GRANDET. Pauvre enfant. .. tout ton or!, mais ça ne fait pas six mille francs.

EUGÉNIE. Hélas! je suis une pauvre fille sans expérience... je ne sais pas...

GRANDET. Ça viendra , et si tu es curieuse de mes affaires... tu les saura- quelque jour... plus tard... quand je serai bien vieux... bien vieux! ah! tu as besoin que je vive long-tems encore.

EUGÉNIE. Oh! oui sans doute... el c'est pour cela... lui aussi... lui, Charles, il a besoin que son père vive... songez donc, si je me trouvais à sa place... si un pareil malheur vous arrivait?

GRANDET, en souriant. A moi!., il n'v a pas de risque je suis trop fin .. et puî.<, cent mille écus... je ne suis pas à ça près

EUGÉAIE, vivement. Vous avez Jonc plus?., vous pouvez donc le sauver?., oh! oui, vous, mon père, on dit que vous êtes si riche, que vous avez tant...

GRANDET, l'interrogeant. Hem! qui est-ce qui dit ça?., qu'est-ce que ça vous fait?

EUGÉNIE. Mais je sais...

GRANDET, l'interrompant virement it lui mettant la main sur la hanche. Non... ce n'est pas vrai... tu ne sais rien... tu n'as rien vu.

EUGÉNIE. Won père!

GRANDET. Je n'ai rien, que, des terres,

des fermes... c'est ruineux!., et

pUl!

quand même , parce qu'on aurait crut mille écus... une supposition! . s'il allait les donner à tous ceux qui ne les out pas!

EUGÉNIE. Mais tous ceux-là ne sont pas votre frère.

GRANDET. Mon frère!., allons donc...

celui de ma femme... et depuis qu'elle est morte...

EUGÉNIE. Ah! elle revit dans mon cousin... les mêmes traits... >,•> yeux, son ame... mais vous ne l'arei doue pas regardé , là quand il ma dit : « Mon père ferait Milic lxnilirur, au prix de lOUU -,i fortune, i [Grandet hans.se les rpati/rs.) Oh !

il l'a dit... et je le crois •. i'il n'est pai voire Grèra , il esfl moi oncle , à moi.

GRANDI.T. Il ne me demande rien.

EUGÉNIE. Nom; mai-... oh ! j'en crois l'idée qui \ient lu me rafSOTer, me lOUtcnir... en fOUa confiant son malheur, il

comptait sur roua... il attend.. « Oh! je roua eo conjure, au nom de ma mère...

écoute*... si c'est trop pour vous de lui

IE MAGASIN THÉÂTRAL

donner cet argent... eh bien! un moyen... prêtez-le-lui... (Mouvement de Grandet.) Ah !.. lui prêter,

GRANDET. Et sur quoi ?

EUGÉNIE. Oh! il vous rendra tout... il travaillera pour vous le rendre... Charles aussi... il sera si heureux de travailler pour son père, qui est si bon.

GRANDET. Lui!., un prodigue, un vaniteux!.. Oh! je le connais... je l'ai vu, il y a dix ans, à Paris, dans son bel hôtel, avec des tapis, des glaces, de l'or partout , que ça donnait la fièvre, quoi !.. «Frère, que je lui disais, vous allez trop vite... les chevaux, les bals, les dîners, ça coûte; c'est ruineux!..» mais brrrr !.. il allait toujours!., et moi, avec ma veste et mes gros souliers, parce que je comptais...

parce que j'avais de l'ordre, sais-tu comment il m'appelait?.. Avare!

EUGÉNIE. Ah!

GRANDET. Avare... moi!

EUGÉNIE. Il fallait oublier cela.

GRANDET. Avare!., c'est un mot que je ne lui ai jamais pardonné... Avare!.. Ah! il a tout jeté par la fenêtre .. il a voulu briller , faire le grand... et au bout de tout cela...

EUGÉNIE. Grâce! sauvez-le... j'embrasse

vos genoux.

Elle se jette à genoui.

GRANDET. Allons, allons, relève-toi.

EUGÉNIE. Non ; jusqu'à ce que je vous aie fléchi... ou si je n'y puis parvenir... si vous êtes insensible. . . j'irai , je chercherai. .. je demanderai à tout le monde de venir à son secours.

GRANDET. Es-tu folle !

EUGÉNIE

Aie : Un jeune Grec.

Oui, je le suis... oui, ma tête se perd... Charles... ses cris... sa douleur, sa souffrance... Son nom de honte et d'opprohe couvert, Et son horreur pour notre indifférence,.. Ah! je succombe à de pareils combatsl Si tant de maux frappent notre famille...

Non, non, je n'y survivrai pas...

Il n'aura plus de père, hélas !

Mais vous... vous n'aurez plus de fille!

GRANDET. Toi!., mon enfant... mon trésor!.. (Il lapresse dans ces bras.)

Les Mêmes, MENU.

MENU, endchors.Lh, Jean... les chevaux contre la porte charretière .. (// entre. A Grandet. La cariolc et les chevaux de poste sont là... J'ai prévenu mon neveu, qui

était avec le vôtre au Dord de l'étang... ils viennent... Pauvre jeune homme! il riait... il me serrait le cœur.

EUGÉNIE. Ah! oui, n'est-ce pas?., vous auriez compassion du désespoir où il va être... vous ?

GRANDET. Ne le désole donc pas!...

est-ce que je lui refuse de l'amitié à ce garçon !.. Je l'ai reçu chez moi. .. il mange, il boit sans que j'y regarde... je le consolerai... enfin tout ce qui m'est demandé dans la lette...

MENU. Vous ferez bien... car il vous aime tous... Il nous disait...

GRANDET, l'interrompant. Allons, compère... vous avez à me parler..

MENU. Oui de ce que j'écris à votre vendeur... que vous avez les quatre cent mille...

GRANDET, vivement et l'interrompant encore. Yenez , passons là, dans mon cabinet...

Us vont ensemble au cabinet, Menu passe le premier. Grandet va derrière lui.

EUGÉNIE, arrêtant son père, et à demivoix. Mon père, monpère... vous ne voulez donc pas!

GRANDET, Laisse-moi, petite... je suis pressé.

EUGÉNIE Vous ne voulez pas?

GRANDET. C'est trop tard... laisse-moi... il s'agit de choses sérieuses... (A Mena avec impatience.) Allez donc, lambin! allez... (Mena entre dans le cabinet.)

EUGÉNIE, arrêtant encore son père. Vous paierez pour lui?

GRANDET. Eh! non...

Il va pour entrer.

EUGÉNIE. Mon père...

GRANDET. Jamais.

Il entre dans le cabinet dont il ferme la porte. — Eugénie reste accablée... et après un moment de recueillement , comme frappée d'une idée, elle regarde du côté de la porte cachée sous l'escalier, fait quelque pas pour y aller... Elle s'arrête.

CHARLES , en dehors , s' arrêtant d la porte, et tournant le dos. Eh ! venez donc, venez... (Riant.) Ah' ah! ah!

Eugénie pousse un cri et entre sous l'escalier.

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