SCENE VIII
gra\di:t,la duchesse.
LA DUCHESSE. Veuille? approcher, monsieur.
ciiWDET \ ons daignez nie pardonner , madame, d'avoir insisté pour obtenir l'honneur de vous voir ?
LÀ pl cuisse. L'ami de M. Junùlly est toujours sur d'être uni av< e plaisir.
GRANDET. C'est à ce titre que je nie présente chez vous, madame , et c'est de lui que je viens vous parler.
la dlciiesse. Comment , monsieur? serait-il arrivé quelque accident au général?
GRANDET, ras encore, madame, mais ça ne tardera pas.
LA DUCHESSE. Que voulez-vous dire?
GRANDET Aprèsdeux mois d'absence , il est de retour...
LV DLCIIESSE.. Eh bien, mcn-ùeiir ?
GRANDET. Et il va vous revoir.
la DUCHESSE. Savez-vousque cela pourrait passer pour nue impertinence?
GRANDET. Ce u'est pas mon intention , madame.
e\ m ciiesse. Veuillez donc vous expliquer.
GRANDET. C'est ce que je vais (aire ,
puisque vous le permettez , mais je vous prierai d'avance d'eXCUSeï C€ que nus expiassions pourraient avon d'inusité dans vos salons : je fréquente peu le faubourg Saint-Germain.
l v duchesse. Je m'en suisapert ne.
Grandet. Merci, madame •••• Jecom- ■Mnee : d v a quinze ans...
i.\ di cuisse. Pardon, monsieur!... Il me semble que vous remontez un peu haut.
r.ii WDF.T. C'est vrai, madame; mais j'arriverai !... Pour que vous compreniez bien ma démarche, il est indispensable que vous connaissiez l'origine et la nature de
i relations avi I Jumilly. .. Il i a quinze
ans donc, il sortit de L'Ecole Polytechnique, et moi, je quittai l'Ecole d M cnn : nous avions été élei nous ne nous séparâmes point. .Nous trames tous deux au 3 régiment d'artillerie légère ; lui en qualité de sous-lieutenant, moi comme chirurgien sous-aidemajor : les coups de canon de mon ami
l'ont l'ait arriver au grade de lieutenantgénéral, mes coups de hue fie m'ont nommer ehirurgieu en chef;
E \ DI CHBSSE. .!« I LIS tOUt ( ur.
Grandet. C'est juste, madame; :
que vous ne savez peut-eire pas, ju'il
y a une grande différence «I ins dos i ai h -
tères , et qu'il y en eut une non w. grande dans notre conduite. Jumilly, pie et bon, comme tous les homm ment distingués, ne s?oçcupait que de combats, de gloire et de stratégie; moi , je
consacrais les loisirs o)e l'ami n I
choses beaucoup moins sérii uses; de sorte que nous sommes arrivés ions les deux à
cette époque de la vie OÙ nohe .iwiin
se de\ ion . moi avec un i ml soif
racorni par l'expérience, lui >\<~ une encore neuve ei cand ide.
LA di <:iï r.ssr. . Où rou .ir*,
monsieur ?
(.;; w.'! r. M'y voici, madan tail
facile de prévoir qu'un millv Unirait pai iiU'el1 imoui
ntiment, n.iii'. i rail
une • ,i » : m !i* influent
dépi udait de la femme qui , 1 1 pn mi< ferait battre son ci l'avoue, et i i tort!.. Vil •
vous ; rue, madain malin nr q •
pu voyais i -t .ni..
i \ tu CHESSE. \ n m ill m sieui '.
i • . | \ I r . Y OUS aV( ' < I . i ; ; 1 1 e i : i e |
rolre indu , et, d'à
je n'ai pas l'habitu lede fai J rmap
Oui, m id une, . e hit un m.dli
natta la passion de Jtimillj
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crainte et d'espérance où vous vous plaisez à le ballotter : votre réputation était venue jusqu'à moi, madame, et la situation de mon pauvre ami me désolait. Je n'ai rien négligé pour le guérir; j'ai commencé par lui dire de vous un mal affreux.
LA DUCHESSE. Ali î
Grandet. Oui, madame : je lui ai annoncé que vous n'aviez pas d'autre intention que de torturer son cœur, de vous faire un esclave soumis et dévoué de l'homme remarquable sur qui tous les regards sont fixés , et qu'un beau jour vous le planteriez là quand vous vous seriez bien amusée de son amour et de son p désespoir.
LA duchesse. Monsieur î
Grandet. Oh! je sais parfaitement ce que c'est que la coquetterie; jadis on a daigné exercer sur moi...
LA duchesse, souriant. On a eu bien de la bonté.
(Elle s'assied.) GRANDET. C'était à Dresde, en 1813; une dame bavaroise, jolie comme vous, était comme vous remplie de grâces , éblouissante d'esprit, mais comme vous aussi elle avait le cœur peu susceptible de sentimens vrais : elle se nommait Oliska !.. C'est un joli nom; n'est-ce pas, madame? LA DUCHESSE. Eh î monsieur , que m importe?
GRANDET. Elle avait daigné agréer mon hommage, et ne rien négliger pour m'enchaîner à son char ; eh bien ! madame, elle se moquait de moi.
la duchesse. C'est étonnant !
Grandet. Mais non! pas trop!... Un 6oir, j'avais le bonheur d'être auprès d'elle, j'entends du bruit ; on a l'air de craindre un oncle, un père... que sais-je?... on me force à me sauver par une fenêtre; je saute, je me casse la jambe gauche; et le lendemain j'apprends que ce n'était ni un père, ni un oncle qui m'avait chassé, mais un adorateur plus heureux que moi pour le moment.
la duchesse. Encore une fois , monsieur, tous ces détails...
GRANDET. Ont pour but de vous faire savoir que j'ai étudié à mes dépens. A compter de ce jour, j'ai été L'ennemi déclaré de la coquetterie; je lui ai fait bonne et rude guerre partout où je l'ai rencontrée; et vous ne vous étonnerez pas des efforts que j'ai tentés pour délivrer mon ami dès que je l'ai vu pris dans vos fdets. Malheureusement] j'ai eu beau le prêcher, mou éloquence a été perdue.
LA DuenESSE. C'est vraiment dommage !
GRANDET. Alors, j'ai essayé d'un autre moyen : j'ai taché d'opposer fièvre à fièvre, j'ai appelé l'ambition à mon secours, et j'ai trouvé pour mon ami une jeune personne qui lui apportait en dot la pairie et la certitude des plus brillantes charges à la cour.
LA DiCUESSF.. 11 a dû vous témoigner toute sa reconnaissance?
GR\\di:t. 11 m'a mis à la porte.
LA DUCHESSE, riant. Ah! ah!... ce pauvre monsieur Grandet.
GRANDET. Vous trouvez cela fort drôle, n'est-il pas vrai?., mais vous permettrez que je sois d'un avis tout différent du vôtre. Voyant que je ne réussissais à rien , j'ai si bien fait, qu'il y a deux mois on a donné une mission à Jumilly.
LA duchksse. C'est donc vous, monsieur, qui avez provoqué son départ?
GRANDET. C'est moi-même, car je tremblais tous les jours que vous ne finissiez par le faire tuer ?
LA DUCHESSE. Tuer!...
GRANDET. Sans doute : ne s'est-il pas imaginé que c'était vous faire une grande injure que vous accuser de coquetterie; et qu'il devait en demander raison à tous ceux qui se le permettraient!.. Vous jugez qu'il aurait eu fort affaire7... Huit jours avant son départ, il ne s'en est pas fallu de six lignes qu'une balle lui fit sauter la cervelle.
LA DUCHESSE. Ah ! mon Dieu ! quelle folie!...
(Elle se lève.)
GRXNDET. Oui, une vraie folie!... vous l'avez ensorcelé, et mieux vaudrait cent fois une bonne fluxion de poitrine , parce qu'avec des sangsues... mais les sangsues ne peuvent rien contre l'amour.
LA DUCHESSE. Ah ça ! monsieur, je vous écoute depuis bien long-teins, et du moins vous ne m'accuserez pas de manquer de patience : je désire pourtant que vous ar-
I riviez à uni' conclusion.
GRANDE?. J'y suis, madame! Jumilly est de retour ; il nous va falloir recommencer tous trois le métier que nous faisons depuis un an ; vous vous amuserez de sa passion, il se débattra dans sa chaîne sans avoir le courage de la rompre, je le verrai souffrir et vingt fois par jour je vous enverrai à tous les
la duchesse. Monsieur!...
GRANDET. Puisque vous devinez, il est inutile que j'achève ma phrase... Or donc, I madame, j'ai décidé qu'il n'en serait point
L AMI GRANDET
ainsi , et c est pour cela que je suis venu vous trouver.
la duchesse. En vérité?
grande r. Lin: fois, deux fois, madame, voulez-vous épouser mon ami?
LA DUCHESSE. Vous êtes fou , n'est-ce pas, monsieur?
GRANDET. Pas le moins du monde!
LV DUCHESSE. Si vous n'eles pis 'ou, de quel droit m'adressez-vous une semblable question?
GRXNDET. Du droit que j'ai de ne pas souffrir que 11 101 mue qui m'es! le plus cher, à qui je sacrifierais mon existence, soit le jouet de vos ravissantes agaceries, de vos délicieux manèges et de vos caprices désespérans, voilà !...
LA DUCHESSE. Si je ne savais que vous êtes un original, et si la bizarrerie de votre démarche et de votre langage ne me divertissait, j'aurais déjà fait comme votre ami, monsieur.
GRANDET. Vous m'auriez mis à La porte?
LA DUCHES0E. Nous ne sommes pas à Dresde, et je n'oblige personne à sortir par la fenêtre.
Grandet. Vous avez raison, c'est fort dangereux !...
la duchesse. Je pense, monsieur, que vous m'avez comprise?
GRANDET. Oh! ce n'est pas difficile !
Et pourtant, je ne m'en irai point ainsi.
LA DUCHESSE. C'est un peu fort !
GRANDET. Vous ne connaissez pas .Nicolas Grandet, madame!... Ah! il est bien dommage que ce ne soit pas lui qui soit devenu amoureux de vous.
LA Dl CHESSE. l'ai effet !
GRANDET. Oui, les choses auraient tourné différemment ; mais enfin, si ce n'est pas moi, c'est un autre moi-même, et je ne négligerai rien pour le servir. \ oyons, madame, parlons un peu à cœur ouvert, si c'est possihle !... Ce n'est ni la fortune, ni le rang, ni le nom qui vous empéi lient de l'épouser, car Junnllv est aussi rjclie qur vous; si vous êtes duchesse, il est lieutenant-général; si votre nom est antique,
le .sien est illustre: eh bien! allons! un
bon mouvement .'... que diable! une fois n'est pas coutume.
LA DUCHESSE. Avec VOUS, mou- leur, il
n y a que deux partis à prendre ; ou rire, ou se fâcher tout-à-fait '.... jaune mieux
lire.
GRANDET. A la bonne hem e ! mail
rire r est pas répondre.
lv duchesse. H faut donc absolument que je vous réponde! c'est un mariage pai ambassadeur que je dois conclure '
gr.wdet. Précisément, madame! mais moi, je ne veux pas de réponse diplomatique. Eeoutex-llioi bien! Jiimillv arrive amoiii. u\ ei enchanté ; car vous avei eu ta bonté de lui éci ire, et il ■ cm voir nne certitude de bonheur dans les gracieuses expressions de votre lettre.
LA Dl CHESSB. Il a vu celR?
GRANDET. Les ("mus nobles sont bien
mais , n'est-ce p is , mad ime .'. . moi qui n'ai pas l'aine assez candide, nné
que sou aliM m e vous ennuyait . que i eue/ bien aise de le revoir à vos pi< d - , mais qu'il sérail un grand enfant l'il fa le moindre fonds ^iw vos paroles,. Al sans qu'il s'en doutât, j'ai tenté nne d marche auprès devous, afin d'acquérir une conviction, parce que j'entends que tout
cela finisse!... Le moment est venu de me due si je me mus u- tmpé, ou si j'ai deviné juste.
LA DUCHESSE. Vous ave/, t ml de pénétration, monsieur, que je von» ferais injure en n'abandonnant pas la solution de ce problème à votre sag icité.
GRWDET. A merveille !. . . je vois qu D ne trompais pis !... Ainsi, madame,
voilà qui est convenu?... vous n'épous pas mou ami, malgré le-> espérances que vous lui avez données , malgré les promesses que vous lui avez faites, etvotre intention t b( de continuera irriter ion amour afin derire d< a Bouffranci s que \ ous « au
la m eu ESSE. Quand je s turai quel pai ti je dois prendre , il est probable, monsieur, que je ne vous choisirai pas poui confidents
Grandet. Eh bien! moi , madame , je
vais droit au l'ait, et je VOUS d ilaie une guerre implacable.
i. \ m cm SSE, riant. ( m ! oh !.. cela este£ frayant!... la guerre avec VI. Grandet.
OH XMH'.T. lue/ (a ni (pie vous voudrez !.. .
je vous répète que je luia i ésolu à v< i tous eeui que vmis avei désesp
VOUS savei mm le nom lue en «si grand.
i \ di • Ri asi Les vengei '. . el de quoi • <;u wiu i . Je sais d'aï in< e i e q uc i
aile/ me dire : Notre t6\t , ' BOB femmes, est de BOUS fane ami
messii m s . est de nous plaire. Aus>i n'< point de vos rigueurs que je prétends vous punir, Ici sentiim di -><ait librei . m us on n'est pas libre de ï. il qu'on n'éprouve
. .,tiu d'assuj • i ion « moire . de donner d, -, espérano s qu'on est dvt idé < n unais réaliser; de torturer à plaisii lecenird'un homme i< odre et . oofi int . de rendre ion ni malheui i us en compi omettant son ivenir. Voili ce «pie j« roii depuii trop
LE MAGASIN THEATRAL
long-tems , madame , et c'est à cela que je veux mettre un terme.
LA duchesse. Il me semble , monsieur, •que votre visite a été bien longue : des soins importons me réclament, et vous me penne lirez de vous quitter.
GRWDET. A votre aise, madame!
LA OLCHESSE. C'est bien heureux!
GKA\DET , tirant .sa montre. Seulement , je vous annonce que dans quelques heures j'aurai l'honneur de vous revoir.
LA duchesse. Je ne crois pas, monsieur.
Gra\det. Moi , j'en suis sûr : alors , sans don te , vous serez moins fière et moins imposante.
l v duchesse. Que signifie ce langage?
Grandi: r. Je vous ai déclaré la guerre , mais je ne vous dois pas la confidence des moyens que j'emploierai pour vous combattre. Qu'il vous suffise de savoir que je guérirai mon ami de l'amour qu'il a pour vous!... A revoir, madame!
lv m .chesse. Je ne sais pas si vous êtes méchant, monsieur, mais je sais que vous êtes bien ridicule.
(Elle sort en riant parla porte de droite.)