‹ Pièces de théâtreChapitre 402 sur 575 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

SUZETTE, BERTRAND, en habit militaire.

BERTRAND, Se tenant près de la porte. Ça vous dérange t-il, mademoiselle Suzette?

sczETTE. Moi, monsieur Bertrand ! non sans doute.

BERTRAND. C'cst que je voudrais vous parler un instant. (A part ets'avançant.) Elle est encore plus jolie comme ça ; et dire ([u'elle est ma femme, qu'elle est ù moi... C'est égal il me semble que je n'oserai jamais l'appeler madame Bertrand.

SUZETTE. Eh bien! que me voulez-vous?

BERTRAND. Ce que je veux toujours, vous voir ! car vous ne vous doutez pas, mademoiselle Suzette...; et vous ne croiriez pas que depuis deux ans...

SUZETTE. Si, monsieur Bertrand, je le sais; je l'ai appris par vos amis, M. et ma lame Pinchon, par M. le comte. C'est par eux que je connais toutes les Yertusqui vous rendent digne d'estime et d'allection.

BERTRAND. Ils oiit parlé pouT iHoi ! c'cst duncçd;et je comprends maintenant... ; car je me doutais bien que ce n'était pas pour moi-même. {I{eijard<mt sa jambe.) Je me connais, mademoiselle Suzette; quoi(|ue, du reste, je sois aussi bon soldat qu'un autre... V'Ià c'qui m'empêchait d'avancer et de me meltre en ligne; aussi quand je vous vois, et que je me regarde, je me dis qu'il faut que vous soyez bien bonne. Je médis (|ue je suis trop heureux; et c'est ce boiiheur-là, mademoiselle Suzette, dont je viens, d'abord, vous demander pardon.

SUZETTE. Comment?

BERTRAND. Oui, saus doute, quand M. le comte m'a appris celte nouvelle-là, ça m'a fait l'efi'et d'un boulet de canon, et j'ai accepté, sans savoir ce que je faisais, parce que, voyez-vous, mademoiselle Suzette, un boulet de canon ça vous étourdit, on n'y voit ipie du feu. C'est égal, on avance toujours. Mais quand j'ai été revenu du coup et de ma première surprise, je me suis dit : « Faut au moins consulter mademoiselle Suzette, et lui donner le temps de se reconnaître. » Je voulais donc vous proposer de ditférer de quelques jours, île quelques semaines, non i)as qu' ça me coûte diablement, mais quand depuisdeux ans on attend, on commence à s'y habituer.

SUZETTE. Eh bien! qui vous a empêché d'effectuer ce projet dont mon cœur eût été bien reconnaissant'

BERTRAND. Ce qui m'en a empêché? une lettre anonyme, par laquelle on me fait à savoir les expressions suivantes: « Si tu épouses Suzette auj'jurd'luii, si tu « ne dilTeres pas ce nririagc , tremble pour tes jours. » Trembler ! je ne connais pas ça, et cette épilre-là , c'est la cause que je me suis marié sur-le-champ.

SUZETTE. Et si l'on exécutait une pareille menace?

BERTRAND. Qu'cst-co qui; Ça me fait? Vous valez bien la peine que l'on risque ([iielque chose; mais soyez lraui|uille, je les connais, ils ne bougeront pas

SUZETTE. 0 ciel! est-ce que vous vous doutez de la personne qui a pu vous écrire cette lettre. (Elle s'approchc de la fenêtre qu'elle avait ouverte, et la referme doucement.)

BERTRAND. ParliliMi ! c'cst ipiclqucs-uns de ces beaux messieurs de Paris, de ces élégants qui habitent le château ; car vingt fois je l'ai vu de mes propres yeux. Ils vous aiment ions, excepté M. le cmnte et son lils: ceux-là, c'est ditléreiit, ce .sont de braves gens, à qui je vous coulierais sans crainte, parce i|ue c'est l'honneui' et la prubité mêmes, et après vous, niadeimiiselle Suzette, mou suigestàeux.

suzEiTE. U ciel!

BKiiritAND. Ou'avcz-vous?

sizETTE. Rii'ii ; jo no me sens pns bien.

BERTRAND. Milzieux ! scriez-voiis indisposée? Peutêtre qu'en ouvrant ce volel... (// vavers la fenétri'.)

suzETiE, le retenant. Non; frardez-vous-cn liien; cela se passera; c'est le trouble, l'émotion.

rkutranb. Je coniprei'ids, niailemoiselle Siizetd", je comprends cela, parce que, dans un jour comme celuici, un mari (;a elTraie toujours, surtout (|uand il e^t fait comme moi ; mais tout ce que je vous demande, c'est de me jjarler avec franchise.

srzETiE. Je vous le promets.

BERTRAND. Est-cc quc, par hasard, vous m'aimiez?

siîZETTE. Non, pas encore.

BERTRAND. C'e4 cc quc jc me di=ais; je m'en doutais bien d'abord, vous ne pouvez pas m'aimerconmie je vous aime ; ça n'est pas possible, et je ne suis pas assczexipi'aut |ioui'cela. De sorte qu'eu m'épousant aujourd'hui, ce n'était donc que par amitié, par raison?

SUZETIE. (lui, monsieur Bertrand.

BERTRAND. Eh bien ! vous n'en avez que plus de mérite à mes yeux. Je vous dois encore plus de reconnaissance que je ne croyais. Vous, si jeune et si jolie, que lesauiants et la séduction entourent de tous côtés, comme une brave et honnête lille, vous avez préféré un sort pauvre, mais honorable. Vous n'avez pas craint d'épouser un soldat. Eh bien! ce soldat vousen réconipenei'a; sa \ie entière sera employée à vous en reinii'cicr, à vous rendre heureuse. Que je meure, milzieux! si jamais je vous cause un seul chafrrin, nu si je vous coûte une seule larme. Et d'abord, je n'ai pus Ijesciin de vihis le dire, je ne suis rien ici. Vuus êtes la reine, la mailresse ; ordonnez, commandez, je n'ai plus maintenant d'autre colonel que vous. Ce beau pavillon que nous a donné M. le conile , la pension qu'il me l'ail, les deux cent cinquante francs de ma croix d'honneur, c'est à vous, je vous les abandonne.

Ain de la Sentinelle.

Pcun- la parure et pour l'air élégant.

Je ve\ix qu' ma l'emme éclips' toutes les autres ;

Que j' suis heureux! c' ruban teint de mon saug

Va me servir pour acheter les vôtres.

Avec orgueil j' verrai ce front lirillant

Paré des dons que j' tiens de la victoire;

Et je n' pdurr.ii plus maintenant

Penser a mon honheur présent,

Sans m' rappeler mon ancienn' gloire.

Ainsi v'ià qui est décide. Dans les bals, dans les fêtes de villages, on nous verra toujours ensemble; moi, par état, vous vous en doutez d'avance , je ne serai jias volap'o, je n' courrai pas après d'aulre, je serai t(iujoui's à mon poste, auprès de vous, à vos côlés, non pour vous contraindi'e ni pour vous gêner dans vos plaisirs : faites comme si je n'y étais pas; seulement, quand vous aurez besoin d'appui, étendez la main, et rappelez-vous que je suis là.

si'ZETTE. Ah! Meinsicnr, que de bontés!

BERTRAND. Tout CC quc j'atlcuds de vous c'est voire estime, votre amitié. L issez-vous être heureuse, laissez-vous être aimée, et un jour ça vous gagnera peutêtre. Vous vous direz : « Ce pauvre Bertrand! j' n'ai « pas de meilleur ami an monde, il m'aime lant! il t( ni" faut pas être ingrate. » Et vous qui avez si bon cœur, qui sait jusqu'où la reconnaissance peut vous mener! C'est là-dessus que je compte, mademoiselle Suzette ; tt en alleudant ce momenl-là, comme je me rappelle votre effroi, votre crainte de tout à l'heure, je veux avant tout vous rassurer, et vous prouver (ju'il n'y a point de sacrifice tpie je ne fasse pour vous.

si'ZETTE. (^ue voulez-vous dire? i

BERTRAND. Quc M. le comtc nous a fait cadeau de ce pavillon, qu'il avait fait arranger comme pour luimême; ce ipii fait un assez joli bivnuar; quand ji' dis un biviiu;ic,e'est-à-direiiu'il y a làdenxapparteuienls, qui sont les nôtres et qui communiquent ensemble;

en voici la clé: je vous la dmme, niam'M'Ili Sazetle; et, sans jamais vousen rien dii'e. j'attendrai tpic vous m'aimiez assez pour me la rendre.

Air : Amis, voici la riante semaine.

Nous attendons ce soir tout le village.

Et je vais tout disposer pour le liai;

Car TOUS dans'rez : ce doit élr' de votre Jge.

SUZETTE

Eh quoi ! sans vous?

BERTRAND

Sans moi, ça m'est égal.

Seulement, ce soir, sans rien dii'e, en silence, Derrière vous je compte me placer :

i .suivrai vos pas, et j'aurai, si j' ne danse. J'aurai du moins 1' plaisir d' vous voir danser.

(// sort.)

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