‹ Pièces de théâtreChapitre 414 sur 1093 · MORDAUNT, L'INCONNU · texte numérisé non relu

MORDAUNT, L'INCONNU

MOP.DAiiNT. !Me voilà, parlez !

l'inconnu. Vous êtes bien jeune.

MORDAUNT. Les gens qui portent ma robe n'ont point d'âge.

l'inconnu. Hélas! parlez-moi doucement, car j'ai besoin d'un ami à mes derniers moments.

MORDAUNT. Vous soufîrez beaucoup?

l'inconnu. De ITime plus que du corps.

MORDAUNT. Parlez! j'écoute.

l'inconnu. Il faut d'abord que vous sachiez qui je suis...

MORDAUNT. Dites...

l'inconnu. Je suis... Mais je crains que vous ne m'abandonniez si je vous dis qui je suis.

MORDAUNT. N'avez pas peur !

l'inconnu. Je suis l'ancien bourreau de Béthune.

MORDAUNT, reculant. L'ancien bourreau. . .

l'inconnu. Oh! mais depuis dix ans je n'exerce plus... n'ayez donc pas horreur de moi. . . depuis dix ans j'ai cédé ma charge.

MORDAUNT. Vous avez donc horreur de votre état ?

l'inconnu. Depuis dix ans, oui !

MORDAUNT. Et auparavant?...

l'inconnu. Tant que je n'ai frappé qu'au nom de la loi et de la justice, mon état m'a laissé dormir tranquille, abrité que j'étais sous la justice et sous la loi... mais depuis cette nuit terrible où j'ai servi d'instnunfnt à une vengeance particulière, où j'ai levé avec haine le glaive sur une créature de Dieu... depuis cette nuit...

MOîiDAUNT. Que dit-il là?

l'inconnu. J'ai pourtant essayé d'étoufTer ce remords pti* dix ans de bi^ines œuvres, j'ai dépouillé la férocité nainrelle à ceux qui versent le sang... en toute occasion, j'ai exposé ma vie pour conserver la vie de ceux qui étaient en péril, et j'ai conservé à la terre des existences humaines en échange de celle que je lui avais enlevée... Ce n'est i)as tout: le bien acquis dans l'exercice de ma profession, je l'ai distribué aux pauvres... je suis de\enu assidu aux églises; les gens qui me fuyaient se sont habitués à me voir... quelques-uns même m'cmt aimé; mais il me semble (jue Dieu ne m'a point pardonné, lui, car le souvenir de ce meurtre me |)oursuit sans cesse. MORDAUNT. Vous avezcouuuis un meurtre?

l'inconnu. Car il me semble, chaque nuit, voir se dresser le S|)ectre de celle femme.

MORDAUNT, C'était une femme?...

l'inconnu. Oh! ce fut une nuit maudite.

MORDAUNT. Quelle nuit était-ce?

l'inconnu. La nuit du 22 octobre 1636,

MORDAUNT, d part. La même date qu'il a dite à lord de "W'inter... Ah! justice du ciel ! si j'allais tout apprendre ! {Il passe sa main sur son front.) Et quelle était cette femme que vous avez assassinée ?

l'incomhU. Assassinée!... et vous aussi... vous aussi, vous diles comme la voix qui a retenti à mon oreille... assassinée!... je l'ai donc assassinée, et non pas exécutée... je suis donc un assassin, et non un justicier.

MORDAUNT. Continuez... continuez!... Je ne sais rien, je ne puis donc rien vous dire... quand vous aurez achevé votre récit, nous verrons. En attendant, comment cela s'est-il fait? parlez, ditestout, n'omeltezaucun détail.

l'inconnu, se saule ant sur son oreiller. C'était un soir, j'habitais une maison dans une rue retirée... l'n homme qui avait l'air d'un grand seigneur, quoi([u'il poriàt la simple casaque de mousquetaire , frappa à ma porte et me montra un ordre , signé Richelieu. . . Cet ordre commandait obéissance à celui qui en était porteur.

Mor.DAUNT. L'ordre était-il bien signé Richelieu ?

l'inconnu. Oui, mais je n'ose dire qu'il ne servait point à un autre but qu'à celui dans lequel il était donné.

MORDAUNT. Continuez!

l'inconnu. Je le suivis... me réservant de résister si l'office qu'on réclamait de moi était injuste. A la porte de la ville, je trouvai quatre autres cavaliers qui nous attendaient, nous fîmes cinq à six lieues , sombres , mornes, silencieux, presque sans échanger une parole. . . A cent pas d'Armentières, un homme couché dans un fossé se leva... C'est là, dit-il en montrant de la main uwo petite maison isolée à la fenêtre de laquelle brillait une lumi^re. . . Nous prîmes à travers terres, et nous nous dirigeâmes vers la maison. Trois autres laquais étaient jalonnés sur la route... chacun se leva à son tour, et se joignit à nous., le dernier gardait la porte. . . Est-elle toujours là? lui demanda l'homme qui était venu me chercher... Toujours, répondit-il.

MORDAUNT. Quc vais-jc entendre, mon Dieu !

l'inconnu. Alors, nous descendîmes de cheval, et nous remîmes les chevaux aux laquais: il me frappa sur l'épaule... le même toujours... et à travers les vitres, il me montra à la lueur d'iiiu' lampe une femme accoudée sur une table, en me disant : VoilJi celle qu'il faut exécuter.

LES MOUSQUETAIRES

MORDAUNT. Et VOUS avcz obéi ?

l'inconnu. J'allais refuser, quand tout à coup, en la regardant plus attentivement, je reconnus à mon tour cette femme. . .

MOUDAUNT. Vous la reconnûtes, vous? ! l'inconnu. Oui; étant jeune fdie, elle avait péduit et perdu mon frère... Une nuit, tous ;leux avaient . disparu avec les vases sacrés 'une église... j'avais trouvé mon frère sur in gibet... elle, je ne l'avais pas revue.

MOHDAUNT. Continuez !

l'inconnu. Oh! je le sais bien... j'aurais lu pardonner; c'est la loi de l'Evangile. . . c'est 3 lui de Dieu !...L'liommeen moi étouffa le hrélicn, il me sembla que la voix de mon rère criait vengeance à mon oreille... et Je is : C'est bien, j'obéirai!

MORDAUNT. Continuez î

l'inconnu. Alors, le même, toujours le lême, brisa la fenêtre d'un coup de poing... eux entrèrent par cette fenêtre... les trois litres par la porte... en les voyant, elle comrit qu'eUe était perdue, car elle jeta un cri, uis, pille et muette, comme si dans ce cri elle it épuisé toutes ses forces, elle recula chanilante jusqu'au moment où elle rencontra le lur.

MORDAUNT. C'cst horrible !

l'inconnu. Horrible, n'est-ce pas? mais tendez... attendez!... Alors ils s'érigèrent 1 accusateurs, et chacun passant à son tour îvant elle, lui reprocha : celui-là, l'assassinat î son mari. . . celui-là , l'empoisonnement de

maîtresse... l'autre... et cet autre, c'était oi... l'autre, le déshonneur et la mort de

n frère; puis d'une seule voix... d'une ènie voix, d'une voix unanime, sombre, terble, solennelle. . . ils prononcèrent la peine de

ort. . . et moi. . .

MORDAUNT. Et VOUS?...

l'jnconnu. Et moi qui l'avais condamnée ec les autres. . . moi, moi, je me chargeai de îxécuter.

MORDAUNT, se levant. Malheureux!... et tus commîtes le crime ?

l'inconn[i. Sur mon salut, je croyais faire stice.

MORDAUNT. Et ni prières ni larmes... car ns doute elle pria et pleura. . . ni beauté jeunesse, car elle était jeune et belle, n'estpas? rien ne put vous toucher?

l'in' ONNU. Mien! je croyais que c'était le mon lui-même qui avait revêtu la forme de tte femme.

MORDAUNT. Ah!.. plusdedoute maintenant.

Il se lève et va pousser les verrous de la porte.

l'inconnu. Vous me quittez, vousm'abanmnez...

MORDAUNT. NoH, ooD... sois tranquille, me lilà; maintenant, voyons, réponds... mais nsrien cacher, sans rien taire. Songes-y,

la franchise de tes aveux peut seule attirer sur toi la miséricorde du ciel... Ces cinq liommes, ces cinq misérables. .. ces cinq assassins... qui étaient-ils?

l'inconnu. Je ne sais pas leurs noms, je ne les ai jamais sus... ils portaient l'uniforme de mousquetaires. . . voilà tout.

MORDAUNT. TouS?

l'inconnu. Non, un seul était habillé comme un gentilhomme , mais ce n'était pas un Français, lui, c'était...

MORDAUNT. Celait?...

l'inconnu. C'était un Anglais.

MORDAUNr. Il se nommait?...

l'inconnu. J'ai oublié son nom...

MOUDAUNT. Tu mens!

l'inconnu, Mon Dieu!

MORDAUNT. Il se nommait?...

l'inconnu. Non, je ne puis...

MOBDAUNT. Je vais te le dire, moi... il se nommait lord de Winter.

l'inconnu. Que dites-vous?

MORDAUNT. Je dis qu'il se nommait lord de Winter,' je dis qu'il était là tout à l'heure, je dis que c'est celui avec lequel tu es sorti.

l'inconnu. Comment savez-vous cela?

MORDAUNT. Maintenant le nom de cette femme ?. . .

l'inconnu. Je ne l'ai jamais su. . . ils l'appelaient Milady, voilà tout.

MORDAUNT. Milady!... mais puisqu'elle avait séduit ton frère, dis-tu; puisqu'elle avait causé la mort de ton frère, à ce que tu prétends; puisque jeune fille elle s'était sauvée, emportant avec lui les vases sacrés d'une église, tu dois savoir son nom de jeune fdle

l'inconnu. Oui, celui-là, je le sais.

MORDAUNT. SoUUOm?

l'inconnu. Il me semble que je vais mourir.

MORDAUNT. Oh ! ne meurs pas sans m*avoir dit son nom.

l'inconnu. Me pardonnez-vous?

MORDAUNT. Son nom, tedis-je, son nom?

l'inconnu. Anne de Brueil.

MORDAUNT. Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas.

l'inconnu. Maintenant, maintenant que vous savez son nom... pardonnez moi, je me meurs.

MORDAUNT. Moi, te pardonner... te pardonner... tu ne sais donc pas qui je suis?

l'inconnu. Qui êtes-vous donc ?

MOKDAUNT. Je suis John Francis de Winter !

l'in<:onnu. De Winter

MORDAUNT. Et Cette femme...

l'inco:-.nu, se s ulevunt. Cette lemme...

MORDAUNr. Eh bien! cette femme, c'était ma mère.

r.'T^co^NT^ Sa mère!

kl

MAGASIN ÏIIE VIRAL.

MORDAUNT. Oui, ma inère.comprends-lu?

ma mère! morte... sans que j'aie pu savoir ni où ni connnent.

l'inconnu. Oh ! pardonnez-moi ! pardonnez-moi!...

MORDAUNT. Te pardonner... te pardonner. . . Dieu peut-être. . . moi jamais.

l'inconnu. Par pitié...

MORDAUNT. Pas de pitié pour qui n'a pas eu de pitié... meurs maudit... meurs désespéré, meurs et sois damné !

11 le frappe de son poignard.

l'inconnu. Au secours ! au secours !

VOIX, du dehors. Ouvrez! ouvrez !

MORDAUNT. Un!

Il s'élance vers la fenêtre, l'ouvre et saute dehors. L'Hôte, l'Hôtesse et Grimand se précipitent dans la chambre.

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