SCENE II
PROTOGÈNE, CALIGULA.
PROTOGÈNK.
Sois tranquille, César, ni torture ni gêne Ve tireraient rien d'eux.
CALIGULA
Ah! c'est toi. Protogène?
îrois-tu que l'ouragan soit tout-à-iait passé?
PROTOGÉNE.
)ui, le dernier éclair au ciel est effacé , )e toutdanger présent Jupiter nousdélivre.
CALIGULA
J'y pensons plus alors, et laissons-nous revivre. Ih bien! dans l'entreprise avons-nous réussi?
PROTOGÈNE.
)ui.
CALIGULA
La bbnche colombe...
PROTOGÈMS
Elle doit être ici.
CALIGULA
notre ardent Gaulois a-t-on mis les entraves?
PROTOGÉNE.
e soir on le conduit au marché des esclaves.
CALIGULA
lions! je suis encor le maître du destin.
PROTOGÉNE.
ésar en doutait-il? En effet, ce matin ésar est pâle.
CALIGULA
Un rêve, ensuite cet orage.
PROTOGÈNE.
isar n'ignore pas que tout rêve est présage.
CALIGULA
lui-là qui saurait trouver un sens au mien, ir Drusille! serait un grand magicien.
PROTOGÈNE.
îsara quelquefois éprouvé ma science, 1 veut-il de nouveau faire l'expérience?
CALIGULA
lit! écoute-moi donc... Serein et radieux, ïtais assis au ciel près du maître des Dieux, iand vers moi tout-à-coup il tourne un front
[austère, ,, me poussant du pied, me lance sur la terre. . crus soudain passer de l'Olympe au néant; ifin j'allai rouler au bord de l'Océan . ! reflux emportait les flots loin de leur rive; ais voilà qu'aussitôt l'heure du flux arrive, ., changeant de couleur, que l'onde, s'avançant, i verte qu'elle était, prit la teinte du sang. voulus fuir; mais faible, ainsi qu'en une orgie, fus rejoint bientôt par cette mer rougie, ii, passant la limite assignée à ses eaux, iveloppa mes pieds de ses mille réseaux, t, siire que j'étais enchaîné sur la plage, lors continua d'envahir son rivage!
îpendant, par le flot me voyant submerger, appelais du secours, ne sachant pas nager, Driqu'une voix sans corps, effroyable mystère
Répondant âmes cris, m'ordonna de me taire: J'obéis, et tout fut au silence réduit, Car cette onde en roulant ne faisait aucun bruit, Et se gonflait pourtant, si bien que ma poitrine Commençait d'étouffersous la vague marine. J'espérais que la mer cesserait de monter. Quand, prodige nouveau, terrible à raconter. Chaque flot élevé sur la sanglante plaine A son rouge sommet prit une tête humaine, Et ces tètes étaient à tous ceux dont les jours Furent tranchés par moi... La mer montait toujours. Je vis passer ainsi devant moi sur l'abîme Depuis Anlonia, ma première victime.
Jusqu'à ce Cassius Longenus, mort d'hier, Dont l'oracle m'avait dit de me défier: Chaque tète jetant, avec sa bouche blême, Un nom que je savais aussi bien qu'elle-même. Cela dura long-temps, car nosmorts sontnombreux 1 Enfin, me réveillant de ce sommeil aflVeux, Haletant, l'œil liagard, sur mon lit je me lève, Et trouve l'ouragan continuant mon rêve. De ce double prosage alors épouvanté , J'ai fui, mêlant ensemble et rêve et vérité, Jusqu'à ce que le jour, ennemi du mensonge, Ensemble eût emporté la tempête et le songe.
PROTOGÉNE.
César! il ne fautpas, desoi-même oublieux. Négliger les avis envoyés par les Dieux. A Rome, en ce moment, quelque chose s'apprête Qui ressemble à ton songe, ainsi qu'à ta tempête.
Et quoi donc?
PROTOGÈNE.
Le blé manque à nos greniers.
CALIGULA
Le bléî
PROTOGÈSE.
Oui, César, et hier soir le peuple rassemblé A, dès qu'il a connu la nouvelle funeste, Forcé les magasins pour en piller le reste.
CALIGULA
Et comment donc le blé peut-il manquer?
PROTOGÈNE.
Comment?
Parce que l'Italie entière, en ce moment.
Où poussaient autrefois de nourrissantes gerbes,
A semé des palais et des maisons superbes;
De sorte qu'un jourvint où palais et maisons
Ont sous leurs pieds de marbre écrasé les moissons,
Et qu'il fallut chercher de plus grasses contrées
Pournouriir deux fois l'an nos famines dorées;
Ce qui fait qu'aussitôt que, défendant l'abord,
Un vent capricieux qui s'élève du port
Repousse quelque temps vers la mer en furie
La flotte de Sicile ou bien d'Alexandrie ,
Alors de ses greniers voyant bientôt la fin.
Le Latium entier comme un seul homme a faim ,
Et comme un mendiant vient demander l'aumône
A César, empereur et préfet de l'Annone.
CALIGULA
Bien! comme un mendiant insensible à l'affront, Qu'il vienne! etsousmon pied je courberai son front, Car je suis las de voir ce peuple insatiable
MAGASIN THEATRAL
Incessamment nourri des miettes de ma table; Et puisqu'il est trop fier pour récolter son pain, Et qu'il manque de blé... tant mieux ! il aurafaim. N'cst-il pas un devin qui lisedansles astres, Et me vienne annoncer pour lui d'autres desastres? Car je le hais si fort, que j'offrirais beaucoup Pour qu'il n'eût qu'une léte et la couper d'un coup.
PROTOGÈNE.
César ne veut-il point qu'on arrête la course Delà rébellion faible encore à sa source?
CALIGDLA.
Non, laisse-la sortir de son obscur séjour,
Et quand viendra son (lot déborder ou grand jour,
Sans relâche pressant sa rcfrailc craintive ,
Nous le forcerons bien de regagner sa rive:
Puis nous le chàtirons avec nos fouets hardis,
Ainsi qu'à l'Hellespont Xerxès a fait jadis!
Ce danger-là n'est point de ceux que je redoute.
PROTOGÊNE.
César veut-il savoir le nom des chefs?
CALIGL'LA.
Sans doute!
Mais, pour conduire à fin ce projet hasardeux, Sont-ils beaucoup au moins?
l'ROTOGÉNE.
Non, ils ne sont que deux.
CALICULA, souriant avec mépris.
Voyons?
PROTOGÈNE.
C'est Annius que le premier se nomme ; Sa noblesse remonte aux premiers jours de Rome; Le second, Sabinus, un tribun, que je croi, Homme sans race, au reste.
CAI.IGUI,A.
A merveille ! ouvre-moi Ce coffre, et tires-enles livres qu'il renferme: Tous les deux de leurs jours demain sauront le Et ce terme fixé n'aura point de retard, [terme, PROTOGÈNE, tirant du coffre deux livres sur lesquels
les litres sont écrits en lettres de bronze doré. César veut-il le glaive, ou veut-il lepoignard?
CALICULA.
Le glaive!...
Prenant un roseau , le treinp.inl dans l'encre et écrivant.
Réservons l'arme qui doit feindre .K ceux à qui je fais cet honneur de les craindre; Car c'est un luxe vain que pour de tels héros Payer des assassins quand on a des bourreaux.
PROTOCÉNE.
César connaît le fond de la vertu romaine.
CALIGULA
Prends les prétoriens et la garde germaine. Et parles souterrains amène etconduis-les Dan» les caveaux voûtés qui sont sous ce palais; Surtout ^'.trde-tcii bien que personne les voie. Maintenant, Claudius.
PROTOGÉNE.
Tu veux...
Qu'on me l'envoie.
J'ai, pour u)e ronspiiler, besoin d'un grand penseur.
Puis il me plait assez d'avoir mon succesteur,
Quand je suis à régler des affaires pareilles.
Pas trop loin de mes yeux et près de mes oreilles.
PROTOGÉXE.
Et Messaline?
CALIGULA
Après.
PROTOCÈME.
Veux- tu la voir aussi?
Sois tranquille, elle sait quel chemin mène ici, Et peut-être déjà que ce matin m'arrive Avec Afranius notre belle captive.
PROTOGÉNE.
A propos, j'oubliais... Ton médecin Cnéius A fait chez le préteur citer Afranius.
CALIGULA
Dans quel but?
PROTOGÈNE.
Dans le but très-juste qu'il lui paie Trente talens en bonne et valable monnaie. Qu'il promit pour savoir l'instant où, sans hasard, Il pouvait dévouer sa tète pour César,
CALIGULA
C'est bien, merci.
La porte s'ouvre ; Afranius parait.
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