SCENE IV
Les Mêmes, MONTÉCLAIN, BRIAS, Jeunes Gens.
MONTÉCLAIN, s'approchaiit et parlant bas. Oui, il y est, la belle des belles... il y est.
LÉONA
Eb! bonjour, Montéclain.... bonjour, Brias
Êles-vousici en famille? (Elle leur serre la main.) BRlAS.
Sans doute... J'ai accompagné ma mère et ma sœur.
MONTÉCLAIN.
Monsieur Dominique , je suis bien votre serviteur.
DOMINIQUE, avec humeur.
Monsieur le marquis, je vous salue...
(Il va vers la tribune, et disparaît.) BRIAS.
Quel est donc ce sanglier à la moustache hérissée?...
MONTÉCLAIN.
C'est un de mes ennemis les plus acharnés.
BRIAS.
Ça?...
Cet homme... l'ennemi du marquis de Montéclain ?
MONTÉCLAIN, Ennemi en sous-ordre , à la vérité , corps auxiliaire, complice obéissant... mais qui a mis à me nuire toute l'ardeur d'une haine personnelle. Vous savez qu'il y a six mois il me prit fantaisie de me faire nommer député, et membre du conseil général de mon département...
LÉONA
Vous, député, Montéclain?... De toutes vos folies, cette prétention est assurément la plus folle... (Brias offre une chaise à Léona.)
BRIAS,
Ne renouvelez pas ses douleurs. .i II a échoué de la façon la plus éclatante...
MONTÉCLAIN.
C'est vrai... et c'est à ce maraud que je le dois,
M"e DE BEAUVAL, s'asseyant.
A l'intendant du général d'Estève?...
MONTÉCLAIN.
Qui , on celle occasion , s'était fait l'aide-decamp, le messager, le postillon, l'interprète, le propagateur des rancunes de son vieux général...
Celui-ci inventait les calomnies, et ce vieux grison les colportait.
LÉONA
Vraiment... le général d'Estève vous a calomnié ?... Comment a-t-il fait ?
Il disait que je me grisais quelquefois...
BRIA'*.
Il aurait pu dire... souvent.
MONTÉCLAIN.
Jamais, Briars; car c'est après un dîner où tu avais roulé sous la table , que j'ai gagné mille louis au whist à lord Epsom , le buveur d'eau le plus flegmatique de l'Ecosse... Ne disait-il pas que je faisais métier de séduire ou de compromettre les femmes?
BRIAS.
Pour ceci , il avait quelque raison. N'as-lu pas insolemment promené dans tout Paris la Mariquilta, Lololte, la Sessi... et cette délicieuse Labrador, la reine du quartier Bréda?...
MONTÉCLAIN.
Eh ! Brias, penses-tu que je les ai séduites, ces
charmantes princesses ? Et doit-on m'imputer h
gloire et à crime d'avoir fait faillir des vertus si
illustres par leurs faiblesses?...
BRIAS, à Léona.
Et puis, il est d'une indiscrétion outrageante.. .
MONTÉCLAIN, bas, à Léona.
Dites-lui donc que ce n'est pas vrai...
LÉONA
Vous êtes d'une impertinence haïssable.
Depuis qu'on n'aime plus mon impertinence.
BRIAS.
Tu joues un jeu d'enfer.
MONTÉCLAIN,
Je ne connais pas de jeu qui appartienne au ciel.
LÉONA
Vous riez de tout et de tous...
MONTÉCLAIN.
Et je laisse à tout le monde le droit de rire et de médire de mes défauts... même à ce brave général d'Estève , qui a fait de moi aux électeurs un portrait à faire reculer les plus intrépides.
LÉONA
Vous le lui permettez, mais vous ne le lui pardonnez pas.
MONTÉCLAIN.
Moi?... et pourquoi?... C'est de bonne guerre... Il ne m'aime pas? je le conçois... il est flis d'un pauvre maître d'école de village... je suis l'héritier des anciens mnîlres de son père. — Il est devenu comte de l'empire : mais nous, nous sommes comtes dj Montéclain depuis six cents ans. — Il est parti comme soldat de la république , et il a vu sa carrière brisée sous la restauration, au mo-
LA CLÔSÉRIE DES (ÎÉNÈTS.
ment où la pûenne coiimicnçail. — Il a fait dix fois plus que moi pour sa forlunc , et le liasoid m'a donné dix fois plus de forlunc qu'il n'en a... Ne sonl-ce pas là (r«xcciiciilis luis-oiis pdur qu'il me dél'Stc?... Ajouliz à cela que nous sommes voisins du Ci>mi'agne : il a nue mai>oii, et moi un chàleau: il a un jardin, et moi un parc; je vois cIkz lui, el mes terrasses coupent sa vue... et enfin, pardessus tout, il est du temps passé, et moi du temps présent ; il est vieux , et je suis jeune; il finil, et je commence.
BRIAS.
Homme pins fort que toi, cep ndant; car, malgré tous les avantiigcs, il l'a ballu... El c'est sans doute pour prendie la revanche que tu es venu dans celle misérable bourgade... Riant.) I.e lieu du sport parisien vient Irionipbcr de son ennemi sur le lurf breton de Lamballe, en présence des genllemen ridcrs de Machi xoulel de Landerucau ! MO.MIÎCLAIV.
Pourquoi non, messieurs? C'est un triomphe que je priserais plus liant que vous ne pouvez croire... El peul-êlre préféreraisrje la );u(le poignée de main de tous ces durs paysans aux applaudissemins des tribunes léoniennes de Chantilly; car c'c>l ici ma noble, ma vieille, ma sainte Bretagne!... Ah! ceci est un pays où il fait bon
à se venir retremper le cœur el rtS|)rii 1 Oui,
lorsqu'on esl affadi di-s pîales iulrip;ucs de la vie parisienne, quand on est las des fo; tes comédies de tout re monde qui se liieul sans se tiomper, lorsqu'on est déjioùté de ces hypocrisies (\ii\ ne tachent même pas le vice, on est heureux de pôtivbil- Veiitcnlier celte rudesse de laupàKe, où la vériîé parli seule; Cello jirobiié inti)lacal)le,qui fait que la parole de votre ennemi est aussi sacrée que celle de votre frère; celle anstéiilé de mœurs, qui fait de Ta^iour une religion pure.
BIllAS.
En vérité, je ne le savais pas si poétique.
LWyK. Et surtout si indiilRent pour vos ennemis.
MONTLCLAIN.
Pour ceux qui sont honnêtes et loyaux , comtesse, je suis ju,->le... el j'en fais gloire. Ll^ONA, se levant.
Peut-être pourrait-on trouver à celle justice une cause que vous ne dites pas La fille du général est une personne ravissante.
MO.VTl'xi-AIN, avec iiilention.
C'est vrai ; elle est admiralilement belle, et on la dit égab-ment boime. C'est elltî qui consnle son père des vifii chagrins que lui a causés son lils Georges.
BIIIAS.
Est-ce que Georges d'Eslève, dont les tableaux ont eu (ont do succt'-s celle année, est le fils du yéntral ?
MONTECtAiN, même jeu.
Précisément, c'est le même qui, rn Italie, a fait toutes ces folies scandaleuses pour une certaine dame.:.
BI\IAS.
Qddle dame?
MONTÉCLAIN.
Vous là cbfiHaîsseî, cdfnle§sèt LÉON A, vivement.
Beaucoup...
BRÎil.
Et son nom ?...
léoiiA. Mais je doute que les folies de M. Geol-geS d'E»tèvepour... cette daine... aient fait grand scandale... trar 11 il'âVail alors ni réptilatidh lii furlune. Md:<TÉCLAiN, bas.
Je me suis laissé dire que, malheurfuiement pour èa réputation, le pauvre garçon lui avait donné plus que sa fortune, el...
LÉONi, bas.
Monléclain !... vous abusez...
MONTÉCLAIN, l)as.
Non, mais, au besoin, j'userai Qu'éles-vous
venue faire ici ?
(Bria.Sjles Voyjnt parler BaS, s^éloighe de quelques p.vs avec les autres jeunes gens.^
Si vous étiez homme à vous venp;er des injù'res qu'on vous fait, je VoOi lu dirais peut-être...
MONIÉCI.AIX.
Quand on veut la faire mystérieuse, ma chère, ou ne court pas dans nue foule comme celle-ci, en criant au premier venu : M. Georges d'Estévc esl-il ici?
LLONA.
Et vous m'avez répondu qu'il y élail... MONTIÎCLAX.
Et là meilleure preuve que je vous ai dit la vérité, c'est que le Vbici Ini-niéme.