‹ Pièces de théâtreChapitre 1038 sur 1069 · LE ROI, LOUISE · texte numérisé non relu

LE ROI, LOUISE

LE ROI, à Louise restée à V écart. Eh bien ! Louise, c'est pourtant ce maladroit de vieux duc... Oh I je ne veux pas le maudire, car c'est à lui que je dois de me trouver avec vous un moment tout seul. {Il se rapproche. ) Et c'est si bon !

( Il reste en extase devant elle.)

LOUISE , embarrassée et rompant iout-hcoup un moment de silence. Sire... en attendant le retour de Lebel, si nous faisions nos beignets ?

LE ROI. Vous croyez, Louise?...

LOUISE. Dam! nous ne sommes ici que pour ça.

LE ROI. C'est vrai, (y^^ow/.) Il faut dire comme elle...

LES SE1GNET5 A LA CODR.

tOtnSE. Eh bien ! vous restez là?... prenez donc le tabouret pour vous asseoir... (Elle lui donne le soufflet.) Et soufflez... après cela vous prendrez la queue de la poêle.

(Elle prend un coussin qa'elle place devant le fen )

LK ROI , soufflant. Pourquoi faire cela?

LOUISE. Pour niettre sous mes genoux.

{Lui ôtiint le souffîilj) O'est assez coniuie ça... vous voyez bien que ça flambe?

LE KOI , distrait. Oui , je vois ..

LOUISE , lui présentant la pocle. La poêle, à présent.

LE ROI. C'est commode d'avoir comme ça les mains embarrassées...

LOUISE , utlint prendre la jatte sur le guéridon.) Eh bien! mais qu'est-ce que vous voudriez donc en faire de vos mains?... Vodà comme on lie la pâte pendant que la friture cliauffe. . . {Elle s' arrête et te regarde. Ah çà I mais à quoi pensez-vous donc?

LE ROI, distrait et ié\>eur. C'est drôle... c'est que ce ne sontplus du tout les beignets qui m'occupent.

LOUISE , dci'ant la cheminée. Ça frémit déjà, voyez... je suis sûre que c'est bien chaud.

LE ROI. Je vais voir .. (// trempe son petit doigt.) Aïe, aïe, aïe!., j'ai le petit doigt frit!

LOUISE, Ah! mon Dieu!., aussi a-t-on jamais vu!..

LE ROI , secouant sa main. Oh ! ça ne sera rien, jetez un peu de pâte... (^Louise exécute.) Hein? voyez comme ça prend...

LOUISE. Ca va être fait tout de suite.

( Elle met un !i un les beignets dans la poêle.)

LE ROI. C'est ça, allez donc! allez donc encore... encore... toujours... Alil

LE ROI, ôfant la poêle de dessus le feu. Hein! sont-ils bien dorés!.. Il faut les tirer tous pour n'y plus revenir.

LOUISE , les arrangeant sur une assiette. Ah ! j 'espère î . . .

LE ROI. C'est fini...

( Il abandonne la poêle.)

LOUISE. Tout-à-fait... le plat sur la table....

( Elle le pose sur le giicridon.)

LE ROI , approchant son tabouret . Et moi, à côté de mon pelit chef d'office.

LOUISE , prenant un autre tabouret pour elle. Dt péchons-nous...

LE uoi. Oui , d'abord faut que ça soit fait avant que personne ne vienne.

LOUISE , le scrmnt. Goûtez celui-là , d'abord.

LE ROI. Rouler donc dans le sucre, beaucoup de sucre.

LOUisr:. Oui , oui , tenez et prenez garde de vous brûler.

LE ROI. Pas celui là. {Il enlève celui que Louise portail à sa bouche.) En voilà un succulent.

LOUISE. Eh bien! eh bien! mais voyez donc. Je le tenais, monsieur.

LE ROI. Vous l'avez lâché, mademoiselle.

LOUISE , innorenmient . Je n'irai pas me battre avec vous pour le ravoir ; mais c'est bien vilain, monsieur Louis XV.

LE ROI. Ali I d'abord, moi, je ne sais pas jus<]u'où j'irais prendre ceux qui nie semblent les meilleurs.

LOUISE. Mais est-il friand, ce roi de France!

f.E ROI. Friand comme tout et de

tout...

(Il »e penclievers elle et l'enibiasse siulecol. Louise lionteusc se lève et se retire vivement.)

LOUISE. Je ne sais pas.

LE ROI. Elle tremble aussi, ça me rassure un peu.

LOUISE, regardant partout. Mon Dieu!

ma tante sera-t-elle bien long-temps ?

LE ROI. Savez-vous que c'est mal ce que vous dites là; vous trouvez le temps long avec moi.

LOT'ISE. Je ne dis pas cela; mais enfin si quelqu'un venait !

LE ROI. Je n'y serai pour personne...

LOUISE. Mais, matante, sire.

LE ROI, avec dépit. Sire , sire! jamais ce mot que j'entends à toutes les heures ne m'a semblé fatigant comme aujourd'hui...

je ne vous dis pas mademoiselle, moi.

LOUISE. Oh! c'est bien diftérent!

LE ROI. Votre nom, Louise, m'est venu

tout de suite pourquoi ne diiiez-vous

pas ?...

LOUISE. Traiter un roi comme...

LE ROI. Comme un ami , comme un frère.

LOUISE. C'est impossible; le respect...

LE ROI. Savez-vous que c'est bien ennuyeux , le respect ! et puis si je ne veux pas cjue vous me respectiez?

LOUISE. Comment! voulez-vous que je me permette?..

LE ROI. Ah! je vois ce que c'est. Oui, c'est mon bel habit qui vous offusque , parce que vous n'avez pas le vôtre.

( Il fait le mouvement d'ùter son habit.)

LOUISE, le retenant. Ah ! mon Dieu, mon Dieu! que voulez-vous faire?

LE ROI. ]Moi, Louise, pour vous plaire, pour vous mettre à l'aise, j'ôteraismesdé«

LE MAGASIN THEATRAL

coratîôns , mes broderies , ma couronne , ' alc-rs plus lie distance : ainsi vêtue, vous avez l'air d'une bergère , je deviendrais votre berger... ei nou.s parierions de tendresse.

LOI rsc De tendresse I

LE ROI. Ca se passe comme ça à l'Opéra : connaissez- vous rO()cra ?

LOUISE. Oh ! il nous élait bien défendu !

LE ROI. Et on vous laissait jouer la comédie ! d'ailleurs à Versailles, toute la cour y va.

LOUISE. Toute la cour!...

LE ROI. Et c'est très-joli, très amusant. Pas les grands opéras, mais les opéras villageois. J'en ai joué un bier dans les petits appartemens...

LOUISE. Vous avez joué vous-même?

LE ROI. Oui, une pastorale... Za cag^i et l'oiseuu) ou le fdssé franclii.

LOUISE. Ali! je connais!

LE ROI. En vérité ?

LOUISE. C'est-à-dire je ne connais pas; mais Aialante , ma bonne amie du couvent, avait vu cet opéia. .le ne sais pas ce qu'elle n'avait pas vu...

LE ROI. Ah ! oui , elle avait été dans le monde.

LOUISE. Et dans ses momens de gaîlé elle nous donnait, bien en cachette de la supérieure, des représentations... elle nous faisait faire les bergères, parce qu'elle gardait toujours pour elle le berger.

LE ROI. Eh bien! il n'y aura rien de changé, je prendrai son lôle, et vous...

LOUISE. Jouer avec un roi!..

LE ROI. Qu.Tnd on a nrangé des beignets avec lui, on peut Inen...

LOUîSE. Je n'oserai jamais...

LE ROI. Je t'en prie à mains jointes. (// la prend par les deux rria'ns; eleri'siste encore.') Va si vous ne voulez pas de bonne grâce , eh bien ! oui , je suis roi , et je vous l'ordonne, mademoiselle d'Humières. (// rit.) Ali! ah I ah! je connais uns droits. (^G rarement ' Le duc de \ ill. roy , mon gouverneur, me l'a dit \\n jour que du liant d'un balcon je regardais la foule assemblée : «Vous voyez bien tous ces geiisn là, sire, ce sont vos sujets, vous êtes » leur maître, tout cela est à vous ; et vous » avez dans votre royaume vingt-cinq mil- » lions d'ames qui vous appartitunent de » la même manière.» S'ils sont tons mes sujets, vous êtes ma snjette aussi; s'ils m'appartiennent, vous ni'at>parlenez , car je suis votre maître... {VL'emertl.) Et je veux que tu joues une scène avec moi.

Am de VÀngelus»^

De commandci j'ai le pouvoir.

LOUISE

Mais votre orrhe peut-il s't'lendre A m'cnjuinthe de le savoir?

LE ROI

Oui, piiiscfue je vais vous l'apprendre.

( ! part.) Pourvu que je sache m'y prendre,..

(Hniii.) Si je m'y prends mal, il est bon Que vous sachiez, ma chèie amie, Que c'est la première leçon Que j'aurai donnée de ma vie. (Bis.)

Décidément je ne peux pas faire un berger avec mon habit brodé...

LOUISE. Comment, sire, vous allez ?...

LE ^01 , follement. Non, pas sire... j'ai des grandeurs par-dessus la tête... je fais assez le roi tous les jours. Pour une fois... (// Ole son liabi!.) Là!., décidément, c'est beaucoup mieux!

LOUISE. Je ne sais pas si j'irai en mesure.

LE ROI. C'est égal ; si ça ne va pas bien la première fois, nous recommencerons...

vous savez que c'est au coucher du soleil... vous gardez les agneaux, et moi des brebis dans la vallée de... je ne sais plus... Il y a un fossé qui sépare les deux prairies, et que je n'ai pas osé franchir... {llrcgdrde aiilour de lui.) Qu'est-ce donc qui fera le fossé?.. Ah! les bergères ne portent pas de collerette... {H l'enlèi>e.) La vôtre... voilà le fossé.

( Il l'étend sur le tapis.)

LOUISE. IMais...

LE ROI. Voyons, suivez donc bien... si vous m'interrompez toujours , nous n'en finit on.s jan.ais.

LOUISE. Ne vous fâchez pas ; je vous écoute.

LE ROI. Attention! je suis caché sous le feuillage avec le vieux berger Palémon , qui me ciit en s'en allant :

Ah! tu cherches Nicetle, elle est bien désolée ! Car, en courant apr<"s ses agneaux, ce matin, La belle a, par mci^aide, oublie son seiin. I.a Ciige était ouverte, il a pris sa voke... C'est qu'elle en pleure h se faner le teint ! Il était si privii, son b. au j)etit serin... Vois, elle court après, sous la coinhi tte. Ah ! mon petit berger, si j'avais tes vingt ans,

De moineau la bergerette

Ke manqueiait pas long-temns!

Voilà votre houlette et votre cage... (///«/ montre la table où ces objets sont dépo-iés.) Ah! et mon chalumeau que j'ouhliais, c'est avec ça que je dois vous charmer... (// le prend.) Allons, commençons... EU bien! voyons, allez donc vous promener sur le penchant de la colline.

LES BEIGNETS A LA COUR

LOUISE. Mais il n'y a pas de colline.

LE ROI. Et le fauteviil donci LOUISE. Ah ! c'est vrai!

LE ROI. Attention à la pantomime.

[Pantomime.)

(Louise soit, et rentre sur l'air : Petits oisenux... Elle va pour donner à manger à son serin, regarde laçage qu'elle trouve vide; h cet aspect, elle parcourt éperdue le côte du tlieàtre qui est séparé par la collerette, sur Tair : J'ai jierdu mon couteau. Puis elle va s'asseoir sur le fauteuil.)

LE ROI , derrière le paravent. J'rcat te l'épais feuillage.

(Il arrive sur \'nir dHnydn. Il joue du clialumeau. Louise , oubliant son rùlc, se retourne brusquement de son côté, et l'écoute.

LE ROI. Non, non, pas encore...

LOUISE. Ah! c'est vrai.

LE ROI. Yous avez l'air de ne pas m'entendre ; mais vous rej^ardcz en dessous.

LOUlSi:. Comme ça?

LE ROI. Oui... j'avance petit à petit jusqu'au bord du fossé.

LOUISE. Prenez garde, au bout du fossé. . .

LE ROI. Nous verrons.

11 joue l'air : T2aiute-nït>i, je l'en supplie (de Picaros et Diego";, i oiiise mime sur l^iir : IVon-, /e neveux pus <v';'37î<e;'. Le roi continue Tair : hcoutemoi. Louise répète : ]Von, je ncTenx pas chanter. Le roi frappe du pied avec impatience sur la dernière note, s'arrête tout-à-coup h une idée qui lui vient, et pYend à sa ceinture une fleur qu'il ofl're sur l'aie : D\in huur/uet de romarin. Louise refuse. 11 jette son bouquet avec dépit. Louise va prendre sa cage, la fuit voir ouverte et vide, et la dépose à côté de la collerette qui sert de fossé, pendant que rorchestre joue : J'ai perdu mon Eurydice. Le roi comprend ; il se frappe le front, regarde autour de lui, disparaît un moment sur l'air: Je ne sais quel trouble vHa^ite., et revient mvste'rieusement , avec un oiseau qu'il cache et qu'il caresse. Louise cherche vainement à voir ce que tient le berger pendant l'air : Ah ! le hei oiseuu Traiment. Alnvs \e herser , arrivé au liout du fossé, découvre sa surprise. Nicette, qui veutlestrin, mime à mains jointes et presque à genoux , pendant que la musique «'xécute : ylh ! ma chtjriiutiitc Isabeau^ prcte-moi ta ca^^e pour mon oiseau. Refus du loi, qui fait le geste d'un baiser sur Tuir : Ln baiser pris d avance.)

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