SCENE VIII
BARON, BRANCHU, CLAQMANN.
BARON, avec un petit verre sur une assiette. Voilà, voilà ! deux petits verres d'excellent cognac; c'est préférable au vulnéraire , attendu que je n'en tiens pas.
CLAQMANN.
Si vous voulez que cela vous fasse du bien , il faut le prendre debout, ça descendra plus faci* lement.
BRANCHU
Il y a de l'idée dans cette boule-là. (// se lève, boit et se frotte le ventre.) Je sens déjà que mes jambes ont pris de la force. {En gesticulant , il donne un coup de pied à l'un et à l'autre.) J'ai les mouvemens parfaitement libres.
CLAQMANN, sc frottant la jambe.
Parfaitement.
Dites donc, dites donc, farceur!
BRANCUU.
Quoi?
BARON
Ah ! mon Dieu 1
BRANCHU
Qu'avez-vousî
BARON
Vous êtes porteur d'une physionomie que j'ai vue autre part.
BRANCHU
Ça se peut, c'est ma promenade favorite ; mais i\ votr«» tour, vous (^tes propriétaire d'un visage.
MAGASIN THEATRAL
BARON
Le même depuis cinquaute-neuf ans.
BUANCuu, se rappelant peu à peu.
Ahl
Eh!
BARON, croyant se rappeler aussi.
Claqmann ouvre la Iiouclie aux exclainalions BRASCHU.
Ce cher Baron !
BARON
Ce nigaud de Branchu t
BRANCHD.
Reconnu d'emblée! {Ils s'embrassent. À Claqtiann.) Merci, Alsacien... vous m'avez versé où j'avais affaire, c'est très-adroit de votre part.
CLAQMANN.
J'en suis enchantél mais faites-moi le plaisir de vous informer si l'on répare ma chaise de poste.
BARON
Le charron est après.
CLAQMANN.
C'est très urgent; j'ai pour aujourd'hui même une audience de monseigneur le ministre...
BARON
Monseigneur le ministre 1 il était peut-être ici cette nuit.
CLAQMANN.
Commentl son excellence...
BARON
Lui et bien d'autres.
CLAQMANN.
Mais vous recevez donc...
BARON
Tout ce que la cour a de mieux.
CLAQMANN.
La cour... de France?
BARON
Les gens de qualité adorent les Porcherons, ils ne sont bien que là.
CLAQMANN.
Les Porcherons... c'est ici les Porcherons? en effet, j'ai lu dans la Gazette de Viemie qu'en fait de plaisirs, au carnaval surtout, les grands seigneurs se faisaient peuple.
BARON
Cette nuit j'avais ici le vicomte de Chevreuse, le prince de Soubise, le môme qui a inventé les côtelettes .
CLAQMANN.
Diable! diable! ce gaillard-là a de belles connaissances.
BARON
Le duc de Fronsac, le comte de Saint-Germain, celui qui signe les lettres de cachet.
CLAQMANN.
Et ne l'avoir pas su !
BARON , mystérieusement.
Et il m'est arrivé do recevoir encore micu:^ que
ça, travesti, déguisé, incognito. {A Branchu.) mes affaires vont bien mieux que les tiennes, n'est-ce pas? car, malgré les prophéties de ta sorcière, tu n'as pas épousé de princesse.
CLAQMANN.
Épousé de princesse! avec qui suis-je?
BRANCnU.
Ma volonté n'y a jamais manqué. J'ai été voir à cet effet la reine d'Hongrie , l'idem de Prusse , l'autre de Suéde, toutes occupées, en possession d'un époux en parfaite santé.
CLAQMANN.
L'Allemagne contient une foule de jeunes princesses.
BRANCnU.
A qui le dites-vous ! il y en a des boisseaux j j'en ai vu quelques-unes de loin; de loin, ça va encore assez bien , mais quand on veut les voir de près, savoir seulement si elles sont chez elles, il y a là un tas de valets qui n'ont rien de commun avec la politesse.
CLAQMANN.
Mais, mon cher monsieur, on ne va pas cliez une princesse sans être gentilhomme.
BBANCnU.
Eh bien, mais je suis assez gentil, au dire de ma mère.
Tu es foui
CLAQMANN.
Oui, je crois que vous êtes...
BRANCHU , avec dédain.
Allemand , apprenez que la sorcière ne s'est jamais trompée; elle m'a prédit que j'épouserais une princesse, j'en épouserai une, laquelle? ah! voilà !
BARON
Tu ferais bien mieux de laisser là toutes ces balivernes.
BRANCHU
Balivernes! mais rappelez-vous donc que la prophétie doit s'accomplir avant mon vingtseptième printemps, et je n'en compte que vingtcinq, dont deux hivers.
AlB de M. Potier.
Un minois chiflonno ; J
Rend tout' chose possible...
Une femme est sensible Pour l'homme bieu tourne.
Quelqu' princess' s'éprendra de mes s^râces leijcres. On a bien vu des rois épouser des bergères Qui n'avaient pas mon minois cbillonné.
Mes yeux, ma I)Oucbe et mon coquin de nez.
BARON
Tu es fou, je te le répète; on s'est moqué de toi, jamais tu n'approcheras la plus petite princesse.
LA REINE DES BLANCHISSEUSES
BRANCnU.
Vous croyez ça; et moi je vous parie.., {On entend crier : Vive la reine ! ) Hein I
CLAQUANN.
Qu'est-ce que c'est que ça?
BRANCHU
Et vous?... (Nouveaux cris : Vive la reine!) On crie vive la reine en toutes lettres.
CLAQMANN.
Oui, oui, on crie vive la reine 1
BRANCHU
Donc , il y a une reine là; là, à deux doigts de moi.
BARON
Comment! est-ce qu'il croirait..,? :
BRANCHU
Ah 1 ahl je ne pourrai jamais en approcher une, et nous voici sous le même toit... Ah! père Baron!...
BARON, à part.
Fameuse la rencontre ! ne lui disons rien et laissons-le s'enfoncer.
BRANCnU.
Plus (le doute 1 c'est le destin qui me conduit par la main.
BARON
Prends garde de le perdre!
BRANCHU
C'est lui qui m's fait jeter dehors des différentes cours où je fus , c'est lui qui m'a fait offrir cinquante coups de bâton pour m'engager adroitement à retourner dans ma belle patrie !
CLAQMANN.
On vous offrit et vous acceptâtes?
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