SCÈNE XIV
Les Mêmes, LE BARON, en habit de cour.
LE BARON, à part.
J'en sais assez!., mais épousons, d'abord.
(Il s'approche des dames qui sont au fond,) M. DE BOULOGNE, poussant son fils du côté de
M"° de Presle. Bas.
Vous ferez le galant une autrefois!.. Signe» vite... Elle est à nous!
SAINT-GEORGES, à part, et jouant machinalement du clavecin.
Que faire?.. J'en perdrai la tête!
LE BARON , à M""* de Presle.
Comment, belle dame... il serait possible?.. (Il se dirige vers la table.) SAINT-GEORGES.
Elle va signer!..
LE BARON , qui a signé.
Je triomphe!..
SAINT-GEORGES, à part.
Ah !.. peut-être ce souvenir...
(L'orchestre joue la ritournelle.) LE BARON , présentant la plume à M"" de Presle.
A vous , belle dame.
(Saint-Georges prend le petit air créole du premier acte.) M""* DE PRESLE. s'arrêtant, Qu'entends-je?
SAiNT-GliOROES , chantant à mi-voin.
Adieu , toi... jeune maîtresse Aimable et doux souvenir...
(En regardait Mme de Presle)
Pour te prouver ma tendresse.
Adieu, loin de toi , je vais languir.
Adieu, vais languir...
Et puis mourir!..
M"* DE PRESLE, très agitée et parlant pendant les derniers vers.
Je ne me trompe pas !.. Oui , ce chant qu'autrefois... Oh! mon Dieu! c'est lui! c'est bien lui!.. (Avec force, et rejetant la plume qu'elle tenait.) Je ne signerai pas !
LE BARON
Quoi, Madame?..
M. DE BOULOGNE, accourant près d'elle.
Que dites-vous, Comtesse?..
(Tout le monde se rapproche.) M"* DE PRESLE.
Je ne signerai pas; non, monsieur, j'y sois résolue... et personne, je pense, n'a le droii (l'e me contraindre...
LE CHEVALIER DE SAINT-GEORGES
SAINT-GEOROES , à part.
Je respire!..
LE BARON, s'animanL Un pareil éclat!..
M. DE BOULOGNE , troublé.
Quand nous avons votre parole., ainsi un mariage convenu!..
M"" DE PUESLE , avec trouble et
rompre
egartlant Saint- Georges.
Oui, sans doute... ma parole!., mais j'ignorais alors... J'ai réfléchi... j'ai vu que monsieur votre fils... sa conduite... son caractère... enfin, je suis maîtresse de mes volontés... et je vous le répète , je ne signerai pas. (Silence.)
LE BARON , à part , et suivant ses regards. C'est encore lui ! leurs regards... et cet air de triomphe... (D'un ton concentré.) A Dieu ne plaise, madame, que nous cherchions à vous contraindre en rien... Mais avant de vous quitter, il me sera permis de faire connaître le noble rival auquel vous me sacrifiez !
(Il montre Saint-Georges.)
SAINT-GEORGES, par un mouvement involontaire, saisissant le fouet qui est sur le clavecin.
LE BARON , avec ironie.
Oh ! je sais que vous maniez très bien te fouet! (iuand on a été élevé avec cela !
M"* DE PRESLE, inquiète.
Ah! Baron...
SAINT-GEORGES, laissant échapper le fouet. Dieu!..
TOUS
Comment ?
LE BARON, élevant le ton.
Oui, mesdames... Que diricz-vous d'un misérable esclave, échappé de nos colonies, à la suite d'une correction méritée ; et qui , sous un nom d'emprunt, sous un titre usurpé, a osé s'introduire dans nos salons, à la cour... tromper la noblesse, les princes, la France entière!.. Eh bien! ce misérable... (Montrant Saint- Gcorges.) Le voilà!..
SAiNT-GEORGES, avec un mouvement terrible, et contenu par ses amis qui l'entourent.
Infâme !..
M. DE BOULOGNE
Mon fils !..
M"" DE PRESLE, tremblante.
Chez moi, messieurs! Au nom du ciel !.. SAINT-GEORGES, au Baron, d'une voix étouffic. Vous me rendrez raison!..
LE DAUON , élevant la voix encore plus. A un nègre?., à un esclave?., fi donc!.. Je n'ai pas de préjugés... Je me bats avec tout le monde... et si vous étiez un homme libre , je ne dis pa?. (Appuyant.) Mais le midàtre Camille! le fils de Noémi !..
M. DE BOULOGNE, frappé.
Le fils de Noémi!.. O mon Dieu !.. lui!..
(Il tombe accablé dans un fauteuil.)
LE BARON , faisant le geste de le souffleter de son gant.
Allons donc!.. Voilà tout ce que vous méritez!..
SAINT-GEORGES , s'élançant.
Malheureiu!.. Ah! ma vengeance!..
(Ou se met entre eux.) M""^ DE PRESLE, avec un cri.
Par pitié!..
LE BARON , fièrement , et regardant Saint-Georges. Osez me démentir!..
SAINT-GEOUGES, d'un voix altérée.
Non , je l'avoue... j'en fais gloire, car je ne dois rien qu'à moi , qu'à moi seul... entendezvous. Baron!.. Mais ce Camille, ce fils de Noémi, que vous voulez flétrir, fouler aux pieds... cet homme est libre, monsieur!.. (Montrant le papier que M"* de Presle lui a remis.) En voici l'acte que je dois à la main la plus généreuse.... (Avec force.) Et à un homme libre, vous ne refuserez pas raison de vos outrages , vous l'avez dit! (A mi-voix, et lui serrant la main.) Je VOUS défie à mort !
LE BARON
J'accepte.
Demain.
LE BARON
Au point du jour !
M. DE BOULOGNE et M"" DE PRESLS',.
Arrêtez!..
ENSEMBLE
Air: Fils ingrat, Gis rebelle, (iuduice.) SAINT-GEORGES , LE BARON.
Pardonner cet outrage !
Son mépris , son langage ?
Non jamais , et ma rage Va bientôt le frapper !
Non, non, plus de clémence.
Et celui qui m'offense, A ma juste vengeance Ne saurait échapper.
M. DE BOULOGNE et M™' DE PRESLE.
Rétractez cet outrage , Écoulez mon langage, Et calmez une rage Qui viendrait mefrapper[ Ah ! je perds l'espérance I Une pareille offense, A sa juste vengeance.
Ne saurait échapper.
CHCEUR.
Ah! calmez cette rage, Écoutez mon langage, Oubliez un outrage Qui ne peut vous frapper!
Ah! je perds respérance, Une pareille offense, A sa juste vengeance Ne saurait échapper.
(A la fin de l'ensemble, Mme de Presle tombe éTanouie snr un fauteuil à droite; toui le monde s'empresse autour d'elle. M. deBouloiîne seul, à droite, regarde a»ec effroi, son fils et le clievalii'r, qui se scnint la main.)
FI?i DU DEUXIEME ACTE.