SCENE II
ELENA , AMY , devant une psyché.
AMY, m/naurA/n/. Aussi , ai-je cru faire merveille en arrivant avant tout le monde; nous aurons au moins , de cette manière , une demi-heure de bonne causerie; car, moi aussi , j'ai mille choses à vous dire, et la première, ma belle Vénitienne, c'est qu'au milieu de nos cheveux blonds et de nos yeux bleus, vos cheveux et vos yeu.v noirssonltoiijours ce qu'il y a de plus nouveau et de mieux pour le moment dans nos salons.
ELENA. vSi ce n'est, cependant, ce beau cou blanc et ces belles main» blanches ,
LE MAGASIN THEATRAL
cette taille mince et souple comme une écliarpe... Oh! bien décidément, vous me rangez à l'avis de votre grand poète , et l'Angleterre est un nid de cignes au milieu d'un vaste étang... Voyons, craignez- vous que nos convives n'en réchappent? asseyezvous donc là.
AMY. Tout-à-l'heure, et avec grand plaisir, car je suis fatiguée... mais fatiguée horriblement, il y avait une course à New- Maiket et je n'ai pas pu me dispenser d'y aller. J'ai été obligée de me lever à dix heures du matin , et quand je fais de ces impi'udences, j'en ai pour toute la journée à me remettre... Oh! il fallait bien que ce fut chez vous pour que je vinsse, allez... {S' asseyant.) Et vous, qu'avez-vous fait?...
ELENA. Rien aujourd'hui, que les préparatifs nécessaires.
AMY. Et hier au soir, avez-vous été quelque part ?
ELENA. Oui, à Drury-Lane.
AMY. On jouait?
ELENA. Hamlet, et le Songe d'une nuit d'été...
AMY. Etqui faisait le personnagçd'Hamlet?.. Young?..
ELENA. INon, Edmond Kean...
AMY. Pourqiioi ne m'avez-vous pas écrit que c'était votre jour de loge ? je vous aurais demandé vme place.
ELE\A. Et je vous l'aurais donnée avec grand plaisir. ..Kean a été vraimentsuperbe.
AMY. Superbe ?
ELENA. Sublime ! . . . j'aurais dû dire.
AMY. Quel endiousiasme!
ELENA. Il vous étonne !.. cependant, vous savez que nous autres Italiennes n'avons point de demi-sensations, et ne savons cacher ni notre mépris ni notre adniiration.
AMY. Promettez-moi denepasmebattie trop fort , je vous dirai une chose.
ELENA. Dites...
AMY. Préparez- vous alors à entendre ce qui a jamais été inventé de plus absurde.
ELENA. Parlez...
AMY. Je ne sais vraiment comment vous dire cela... c'est si ridicule!
ELENA. Mais, mon Dieu, qu'est-ce donc?
AMY. Personne ne peut nous entendre?
ELENA. Vous commencez à m'effrayer , savez-vous?
AMY. Eh bien ! je vous dii-ai que l'on commence à remarquer dans le monde que vous êtes bien assidue à Drury-Lane.
ELE\A'. Vraiment?.. Eh bien! cela doit flatter vos compatriotes , qu'une étrangère soit si dévote à Shakspeare.
AMY. Oui , mais l'on ajoute que vous
n'allez pas â l'église pour prier le Dieu... mais pour adorer le prêtre.
ELENA. Young ?
AMY. Non.
ELENA. Macready?
AMY. Non. ELENA. Kemble ?
AMY. Kean...
ELENA. Oh ! la bonne folie... (Se mordant les lèi^res.) Et qui dit cela?
AMY'. Est-ce que l'on sait qui dit ces sortes de choses? elles tombent du ciel.
ELENA. Et il passe toujours une bonne amie qui les ramasse... Alors, je l'aime. AMY. A la folie, dit-on...
ELENA. Et, l'on me blâme?
AMY. On vous plaint... Aimer un homme comme Kean!..
ELENA. Un instant, comtesse!., je n'ai pas fait d'aveu... Et pourquoi n'aimerait- M on pas Kean? I
AMY. Mais, d'abord, parce que c'est un ' comédien, et que ces sortes de gens n'étant pas reçus dans nos salons...
ELENA. Ne doivent pas être reçus dans nos boudoirs... J'ai cependant rencontré M. Kemble dans les appartemens du duc d'York.
AMY. C'est vrai.
ELENA. Et qui peut fermer à l'un les portes qui s'ouvrent devant l'autre ?
AMY. Sa réputation affreuse, chère amie.. ELENA. Vraiment?
AMY. Oh ! mais il n'y a que vous qui ne sachiez pascela... mais Kean est un véritable héros de débauche et de scandale 1 un homme qui se pique d'effacer Lovelace par la nmltiplicité de ses amours, qui lutte de luxe avec le prince royal, et qui avec tout cela , par un contraste qui dénonce son extraction , revêt , à peine débarrassé du manteau de Richard , l'habit d'un matelot du port, court de taverne en taverne, et se fait rapporter chez lui plus souvent qu'il n'y rentre.
ELENA. Je vous écoute , chère amie...
allez , allez !
AMY. Uir homme criblé de dettes , qui spécule , dit-on , sur les caprices de certaines grandes dames pour échapper aux poursuites de ses créanciers.
ELENA. Et l'on a pu supposer que j'aimais un pareil homme !... un homme comme celui dont vous venez de me faire le portrait ! .. . là , sérieusement ?
AMY. Mais très-sérieusement. Vous pensez bien que je ne l'ai pas cru, moi... que lord Delmours ne l'a pas cru... que milady...
ELENA, A propos, j'avais- oublié de vous
KEAN
demander de ses nouvelles... Comment se porte-t-il?
AMY. Qui?,..
ELENA. Lord Delmoui-s...
AMY. De ses nouvelles, à moi ? Comment! est-ce que je sais ce qu'il fait... ce qu'il devient?
ELEXA. Pardon... mais je m'en informe à tout le monde .-c'est un si excellent jeune I homme!... beau, élégant... spirituel, un peu indiscret. . . voilà tout.
AMY. Indiscret?
ELEIVA. Oui... IMais qui croit à ce qu'il dit? personne! Pardon, je vous ai interrompue... vous parliez de...
AMY. Je ne sais plus... Ah î je crois que c'était du dernier bal du duc de Northumberland... il a été délicieux, et j'ai été étonnée de ne pas vous y apercevoir. Je vous ai cherchée partout, je voulais vous présenter à la duchesse de Devonshire... elle aurait eu le plus grand plaisir à vous connaître , j'en suis sûre.
ELENA. Merci de ce que vous pensez si souvent à moi... mais la chose était faite depuis long-temps.. Mon mari, en sa qualité d'ambassadeur de Danemarck , a été invité chez elle aussitôt son arrivée à Londres.
AMY. Et ne le* verrons- nous pas, ce cher ambassadeur ?
ELEIVA. Ne dirait-on pas que vous avez la baguette d'une fée, et que vos désirs sont des ordres? Voyez!