SCENE lY
Les Mêmes, Le PRINCE DE GALLES.
LE PRINCE , entrant en riant. Oh I c'est, Dieu uie damne I une chose merveilleuse.
Pardon, madame la comtesse, si j'entre chez vous si joyeusement; mais, voyezvous , c'est qu'en ce moment-ci l'aventure la plus bouffonne que je connaisse court les rues de Londres , et sans masque encore...
ELENA. Certes nous vous pardonnerons , monseigneur, mais aune condition , c'est que vous allez nous la dire.
LE PRINCE. Comment, si je vous la dirai !.. je crois bien ; je la dirais aux roseaux de la Tamise comme le roi jMidas, si je n'avais personne à qui la raconter.
ELENA. Je déclare d'avance que je rf 'en croirai pas un mot.
AMY. Oh! dites toujours, monseigneur,, si nous ne la croyons pas, soyez tranquille,, cela ne nous empêchera pas de la répandre.
LE PRINCE. Vous connaissez bien lord Mewill?
LE COMTE. Qui devait épouser cette petite bourgeoise?
LE PRINCE. Qui devait est bien dit...
AMY. iMais c'était chose convenue poiw aujourd'hui , ce me semble ?
LE PRINCE. Eh bien! il a eu l'innocence de le croire comme vous, et en conséquence^ il a remonté sa maison : chevaux et voitures , créanciers et créances , tout cela a été remis à neuf... c'est un homme expéditif que lord INIewill ; malheureusement au moment de marcher à l'autel... comme la fiancée se faisait attendre, on est allé pour la chercher... et l'on a trouvé la porte ouverte et la jeune fille enlevée; la cage , mais plus d'oiseau.
ELENA. Pauvre enfant, qu'on voulait sacrifier sans doute, et qui sans doute aimait quelqu'un !I1 lui sera arrivé malheur.
LE PRINCE. Avec cela, notez encore qu'elle loge à cinq cents pas de la Tamise.
(Il rit.)
LE COMTE. Elle s'y sera jetée... la vue continuelle de l'eau...
AMY. Oh! monDieu! etvous riez de cela, monseigneur?
LE puiNCE. Rassnrez-vous , madame, la vue continuelle de l'eau lui adonné l'envie de voyager par mer, et voilà tout. Mais comme voyager seule est chose ennuyeuse, elle .a choisi un bon compagnon qui, je vous en réponds, ne la laissera pas en route.
AMY. Et sait-on le nom du ravisseur?...
LE PRINCE. Un nom des plus illustres de l'Angleterre.
AMY. Oh! prince prince, je vous en
supplie!..
LE COMTE. Ne pressez pas trop son alless
KEAN
mesdames... vous rembarrasseriez peutêtre beaucoup. __
LE PRINCE. Mauvais plaisant soyez
tranquille, je ne m'attaque pas à la bourgeoisie... j'aurais trop peur d'échouer... Non , mesdames , c'est un nom bien plus illustre que le mien... un front couronné depuis long-temps, tandis que le mien attend encore sa couronne ; et Dieu la conserve pendant maintes années sur la tète de mon frère !
ELEXA, inquièle. Mais enfin qui donc?..
XE PRINCE. Vous ne devinez pas... eh ! îTion Dieu, il y a une heure que je vous mets le doigt dessus... et qui donc cela pouvait-il être, sinon le Faublas, le Richelieu , le Rochester des Trois-Royaumes,... Edmond Keah.
ELEXA. Edmond Kean... cela est impossible!..
LE COMTE. Impossible mais cela
m'explique au contraire son refus... et il j[allaitune affaire de cette importance pour ;pi"iver ÎVI. Kean de l'honneur d'être notre <onvive.
ELEXA , à pari. Oh ! mon Dieu !
LE COMTE. Je suis du reste enchanté qu'il ait refusé maintenant... s'il était venu aujouixl'hui , et que la chose fût arrivée demain , on aurait cru que j'étais son complice. '
LE PRIXCE. Et cela aurait pu brouiller irAngleterre avec le Danemarck.... Mesdames, il faudra vraiment fêter cet événement qui empêche la guerre à l'étranger... <et qui ramène la paix à l'intérieur.
AMV. Etions-nous donc menacés d'une n'ëvolutiou?...
■ht PRIXCE. Comment, mais nous
•étions en état permanent de guerre civile.. Miatrimonialemenl pailantil n'y avait plus ni mari qui osât ré,.ondre de sa femme, ni amant de sa maîtresse... c'est une fortune pour la morale publique , et je ne m'étonnerais pas que la moitié de Londres Xùt illum.inée ce soir.
AMY. Etait-ce donc vraiment un homme si fort à craindre ? et serait-il vrai que certaines grandes dames ont eu la bonté , vraijnent iuouie , de l'élever jusqu'à elles?
LE PRIXCE. Ohl c'est une erreur! elles ne l'ont point élevé jusqu'à elles, elles sont seulement descendues jusqu'à lui... ce qui est fort différent , ce me semble.
ELEXA , à part. Que je souffre! mon Dieu! que je souffre!
LE COMTE. Oh ! c'est vraiment fort drôle, et il n'y a qu'en Angleterre qu'on voit de ces choses-là.
j-E PRINCE. Prenez garde , mon cher
comte. .7 les ambassadeurs sont à moitié naturalisés.
ELEXA. Monseigneur...
LE PRIXCE. Oh ! pardon , madame la comtesse...
AMY. Et vous croyez, monseigneur, que la nouvelle est vraie ?
LE PRIXCE. Si je le crois, c'est-à-dire que je parie qu'à cette heure Kean est sur la route de Liverpool.
LE DOMESTIQUE , annonçant. Monsieur Kean.
ELEXA , étonnée. Monsieur Kean !
AMY , étonnée IMonsieur Kean !
LE COMTE , étonné. Monsieur Kean .'
LE PRIXCE. Ah ! voilà qui se complique, par exemple.
LE COMTE. Faites entier.