KEAN, LE PRINCE
K.EA\. Oli ! mou prince , que je suis heureux de me trouver seul avec vousl'. ..
LE PUlNCli:. Et pourquoi cela?
KEAIV. Pour vous remercier de toutes vos bontés d'abord , puis ensuite, pour vous présenter mes excuses. Vous êtes passé à mon liûtel, et l'on vous a dit que je n'y étais ])as.
LE PRiixCE. Tandis que tu y étais... l^ein ?
KEAiv. Oui... mais des affaires de la plus haute importance...
LE PRINCE, lîali ! entre anîis... est-ce qu'on se gène?
KEAN. Je vous arrête à ce mot, monseigneur... Entre amis.
LE piu\CE. Crois-tu donc qu'il te compromette ?
KEAN. Non, certes... mais je voudrais savoir si votre altesse laisse tomber ce mot du bout de ses lèvres... ou du fond du cœur?
LE PRiKCE. Eh ! qu'ai-je donc fait pour ^voir mérité que M. Keanme pose la c{uestion d'une manière si nette et si précise? ma bourse n'est-elle pas toujours à son service ? mon palais ne lui est-il pas ouvert à toute heure? et chaque jour le peuple et les grands ne le voient-ils pas traveiscr ■ les rues de Londres dans ma voiture et à mes côtés ?
KEAN- Oui, toutes ces choses, je le sais, sont des preuves d'amitié pour le monde, et certes chacun croit que je n'ai qu'à demander à votre altesse , pour obtenir d'elle tout ce qu'il me plaira de désirer.
LE PRINCE. Ah! chacun croit cela ?..
KEAN. Excepté moi, cependant, monseigneur... excepté moi , qui ne me trompe point à ces marques extérieures... suffisantes poiu' ma vanité... mais qui, toutes flatteuses qu'elles sont, laissent poijrtant un doute au fond de mon cœur.
LE PRINCE. Et lequel, s'il vous plaît?
KEAN. Ï-.C voici, monseigneur : c'est que si j'avais à (iemauder à votre altesse, non plus une de ces faveurs qui s'accor- ^ dent de prince à sujet, mais un de ces sacrifices qui se font d'égal à égal, peut-être la bienveillance du protecteur n'irait-elle point jusqu'au dévouement de l'ami.
LE PRLNCE. Fais-en l'épreuve.
KEAN. Si je disais à votre altesse... nous autres artistes, monseigneur... nous avons des amours bizarres, et qui ne ressemblent en rien à ceux des autres hom-
mes ; car ils ne franchissent pas la rampe : eh bien ! ces amours n'en sont pas moins passionnés et jaloux. Parfois, il arrive ciu'entre les femmes qui assistent habituellement à nos représentations, nous en choisissons luie dont nous faisons l'ange inspirateur de notre génie; tout ce que nos rôles contiennent de tendre et de passionné, c'est à elle que nous l'adressons... Les deux mille spectateurs qui sont dans la salle disparaissent à nos yeux qui ne voient plus qu'elle; les applaudissemens de tout ce public nous sont indifférens, car ce sont ses applaudissemens seuls que nous ambitionnons... C'est son ame que notre voix va cherclier parmi toutes ces âmes... Ce n'est plus pour la répvitation , pour la gloire, pour l'avenir que nous jouons ; c'est pour un soupir... pour un regard... potu' une larme d'elle.
LE PRINCE. Eh bien!
KEAN. Eh bien, monseigneur , si cette femme daigne s'apercevoir de cette puissance qu'elle exerce sur nous; si , prenant pitié de cette distance qui nous sépare d'elle en réalité, elle nous permet delà fianchir en rêve; si le bonheur que nous en ressentons, tout vain et tout frivole qu'il est, est cependant un bonheur!... Si enfin cet amour imaginaire a ses jalousies comme un amour matériel, l'homme qui les cause ne doit-il pas prendre en pitié le malheureux qui les éprouve? LE PRINCE. C'est-à-dire que je suis ton rival, n'est-ce pas?
KEAN. Ce mot suppose l'égalité , monseigneur , et vous savez que je suis placé trop loin de vous...
LE PRINCE. Hypocrite!... et que puis-je faire pour la plus grande tranquillité de votre amour , monsieur Rean ?
KEAN. Monseigneur, vous êtes jeune...
vous êtes beau... vous êtes prince... il n'y a pas une femme en Angleterre qui puisse résister à toutes ces séductions ; vous avez, pour vos distractions, vos caprices ou vos amours, Londres et ses provinces... vous avez l'Ecosse et l'Irlande, les trois rovaumes enfin. Eh bien ! faites la cour à toutes les femmes... excepté...
LE PRINCE. Excepté à Eléna, n'est-ce pas?
KEAN. Vous l'avez devine, monseigneur; LE PRINCE. Ah!... c'est la belle comtesse deKœfeld... la dame de nos secrètes pensées... Je m'en suis douté, vaurien... quand je t'ai vu venir chez elle, pour te disculper... Tu es son amant...
KEAN. Non , monseigneur... je n'ai pour elle , je vous l'ai dit, que cet amour ortis-
KXAN.
tique auquel les plus grands acteurs ont dû leurs plus beaux succès... mais cet amour, j'en ai fait ma vie, voyez vous, plus que ma vie!., ma gloire, plus que ma gloire... mon bonheur.
LE pni\CE. Mais, si je mé retire, un autre prendra ma place.
KEVN. Eh I que m'importe tout autre, monseigneur , il n'y a que vous que je craigne... car, de tout autre je puis me venger... tandis que de vous, monseigneur...
LE PUINCE. Tu es son amant...
REAN. Non, votre altesse... mais, par exemple , lorsqu'elle est au spectacle , et que de la scène où je suis enchaîné, je vous vois entrer dans sa loge... oh! alors, vous pe pouvez comprendre tout ce qui se passse dans mon a me, je ne vois plus, je n'entends plus... tout mon sang se poite à ma tête, et il me semble que je vais perdre la raison.
LE PRIXCE. Tu es son amant.
KEAN. Non, je vous jure... mais si vous avez la moindre amitié pour moi... et que vous ne veuillez pas m'entraîner à quelque scandale dont je me re])entirais... du fond de mon cœur... n'allez plus dans sa loge, je vous en conjure... Tenez, rien qu'en parlant de cela , je m'oublie. Yoilà que l'on va commencer, je ne suis pas pré t.
LE PRINCE. Je te laisse.
RE.W. Tous me promettez...
LE PRINCE, Avoue que tu es son amant...
REA\. Mais je ne puis avouer ce qui n'est pas.
LE PRINCE. Adieu, Rean...
REA\. Monseigneur...
LE PRINCE. Je vais t'applaudir. j
RE.AN. Dans votre loge?... '^''
LE PRINCE. Pas de demi-confidences , monsieur Kean, ou je ne fais qu'une demi-promesse.
REAN , s'inclinant. Je ne puis vous dire que ce qui est... agissez comme bon vous semblera , monseigneur.
LE PRINCE , sortant. Merci de la permission, monsieur Kean.