SALO-MON
SALOMON, Maître, vous m'aviez dit...
REA\. Que je ne voulais recevoir personne, c'est vrai, mais j'étais loin de m'attendre à Ihonneur que me fait IM. le comte.
! Il fuit signe ;i .Salomon de sortir.)
LE COMTE. Au contraire, monsieur, j'aurais cru que vous n'aviez clos votre porte que paiceque vous comptiez sur ma visite.
KEAN. Et d'oi!i m'aurait pu venir cette présomption , monsieur le comte?
LE COMTE. De ce que j'avais dit hier dans votre loge, à propos de nous autres Allemands, que lorsque nous nous crovons offensés, nous nous battons avec tout le monde: or je suis otfensé, monsieur, et je viens pour me battre. La cause, vous la connaissez, mais il est important qu'elle reste entre nous; aussi vous voyez f[ue, contrairement aux habitudes, je ne vous ai point écrit, je ne vous ai envoyé personne, et je suis venu à vous seul et confiant connue un homme d'honneur , qui vient jouer sa vie contre un homme d'honneur ; en passant devant la première caserne que nous trouverons sur le chemind'Hyde-Park, nous prierons deux ofiiciers de nous servir de témoins. Quant au motif de notre rencontre, ce sera tout ce que vous voudrez : une querelle à propos de la niort de lord Castelreag ou de l'élection de M. O'Connel,
KEAN. ÏMais vous comprenez, monsieur le comte, que ce motif, suffisant pour tout autre, ne l'est pas pour moi: il ne peut y avoir rencontre que lorsqu'il y a olfense , et je ne crois pas avoir été assez malbeureux. .
LE COMTE. C'est bien , monsieur , c'est bien! je comprends cette délicatesse, mais cette délicatesse est presqu'une nouvelle insulte. Si vous ne vous battez pas lorsque vous avez offensé , vous battez-vous lorsqu'on vous off'ense?
KEAN. C'est selon monsieur... si l'on m'olfense sans motif, j'attribue à la folie l'insulte ({u'on me fait, et je plains celui qui m'insulte.
LE COMTE. IMoîisieurKean, dois-je croire que votre réputation de courage est usurpée?
KE.AN. Non , monsieur le comte, car j'ai fait mes preuves.
LE COMTE. Prenez garde, je dirai partout que vous êtes un lâche.
KEAN. On ne vous croira pas.
LE COMTE. Je dirai que j'ai levé la main.
LE MAGASm THEATRAL.
KEA\. Et VOUS ajouterez que je l'ai arrêtée pour épargner à l'un de nous un cbagrin mortel.
LE COMTE. C'est bien , vous ne voulez pas vous battre, je ne puis pas vous forcer; mais il faut que ma colère se répande , songez-y bien, et si ce n'est sur vous, ce sera sur votre complice.
KEAîV, le retenant. Je vous jure, monsieur le comte, que vous êtesdans l'erreur la plus profonde, je vous jure que vous n'avez aucun motif de soupçonner ni moi ni personne.
LE COMTE. Ali! je voulais que tout cela se passtàt dans le silence, et vous me forcez au bruit ; votre sang suffisait à ma haine, et je ne demandais pas autre chose; mais vous avez peur de ma vengeance et vous la renvoyez à une femme, c'est bien.
K.EAN. Monsieur le comte, il y a quelque chosedepluslâchequ'un honune qui refuse de se battre, c'est un homme qui s'attaque à une femme qui ne peut pas lui répondre.
LE COMTE. Toute vengeance est permise du moment où elle atteint le coupable.
REAN. Et moi je vous dis, monsieur, que la comtesse est innocente, je vous dis qu'elle a droit à vos égards et ù votre respect; je vous dis que si vous prononcez un seul mot qui la compromette , que si vous froisse? un pli de sa robe , que si vous touchez un cheveu de sa tête , il y a à Londres des hommes qui ne laisseront pas mipiuiic une telle action. Et tenez , moi tout le premier, moi qui ne l'ai vue qu'une fois, moi qui la connais à peine , moi qui ne la coimais pas...
LE COMTE. Ahl tout bon comédien que vousêtes, monsieur Rean, vous venezcependantde vous trahir. Eh bien! maintenant parlons franc ; regardons-nous en face et ne détournez plus les yeux : connaissez-vous cet éventail?
KEAN. Cet éventail?
LE COMTE. Il appartient à la comtesse.
REAN. Eh bien! monsieur...
LE COMTE. Eii bien! monsieur, cet éventail, hier je l'ai trouvé...
SALOMO\ , entrant. Une lettre pressée du prince de Galles.
REAN. Plus tard.
SALOMON, à demi-Qoix. ]\on , tout de suite.
KE AN. Youspermettez, monsieur lecomte?
LE COMTE. Faites, faites, je ne m'éloigne pas.
REAN, après au>oïr lu. Yous connaissez l'écriture du prince de Galles, monsieur?
LE COMTE. Sans doute , mais que peut avoir à faire l'écriture du prince de Galles...?
REAN. Lisez.
LE COMTE , lisant. « Mon cher Kean, » voulez-vous faire chercher avec le plus » grand soin dans votre loge, je crois y avoir » oublié hier l'éventail de la comtesse de » Kœfeld, que je lui avais emprunté afin » d'en faire faire un pareil à la duchesse de » Northuinberland. J'u-ai vous demander » raison aujourd'hui de la sotte querelle » que vous m'avez cherchée hier au théâtre » à propos de cette petite fille d'Opéra ; )' je n'aurais jamais cru qu'une amitié » comme: la nôtre pouvait être altérée par » de semblables bagatelles. Yotre affec- » tionné, Georges. »
REAN. Cette lettre répond mieux que je ne pourrais le faire à des soupçons que je commence à comprendre, monsieur le comte, et dont vous sentirez facilement que ma modestie ne me permettait pas de me croire l'objet.
LE COMTE. Monsieur Kean , on parle de vous arrêter, de vous conduire en prison, n'oubliez pas cjue les palais consulaires sont inviolables, et que l'ambassade de Danemarck est un palais consulaire.
REAN. Merci, monsieur le comte.
LE COMTE. Adieu, monsieur Kean.
(Kean le reconduit jusq^u'à la porte.) 093998 »909@@9®9S®9»ee@9@ @@@3@e3@93®@£i®93@99C